‹ Mémoires du comte de GramontChapitre 14 sur 19 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

C’était la petite miss Sara, raccommodée par son conseil et le consentement de sa tante avec mademoiselle ITobart pour mieux la trahir. Il sut par cet espion que la femme de chambre de la Hobart, soupçonnée de l’avoir écoutée dans le cabinet, était sortie de son ser* vice; qu’elle en avait pris une autre qu’on croyait qu’elle ne garderait pas longtemps, parce qu’elle était laide, et qu’elle mangeait les confitures de mademoiselle Temple. Quoique ces avis fussent de peu de conséquence, on ne laissa pas de louer la petite fille de son exactitude ; et, quelques jours après, elle en vint donner un tel qu’on le souhaitait.

Rochester fut informé par elle que mademoiselle Hobart et sa nouvelle favorite devaient se promener à neuf heures du soir dans le mail du parc; qu’elles devaient changer d’habits l’une avec l’autre, mettre de grandes écharpes et porter des loups. Elle ajouta que mademoiselle Hobart s’était fort opposée à ce projet, mais qu’il avait fallu céder à la fin, la Temple ayant résolu d'en passer sa fantaisie.

Rochester prit sa résolution sur cet avis. Il fut chercher Killegrew, se plaignit à lui du tour que mademoiselle Hobart avait osé lui jouer, lui demanda son assistance pour s’en venger et l’obtint : et l’ayant informé de la manière dont il voulait s’y prendre, et du

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rôle qui le regardait dans cette aventure, iis se rendirent dans l’allée du mail.

Bientôt y parurent nos nymphes en mascarades. Leurs tailles étaient peu différentes, et leurs visages, qui 1 étaient beaucoup, étaient couverts de leurs loups. Il n’y avait que peu de monde au parc ; et d’aussi loin que la Temple les vit, elle doubla le pas pour s’en approcher, dans le dessein de laver la tête au perfide Rochester sous la figure d’une autre, quand Hobart l’arrêtant : « Où courez-vous donc? lui dit-elle. N’auriez-vous point envie d’attaquer de conversation ces deux diables pour vous exposer à toutes les impertinences qu’ils sont capables de vous dire? » Ces remontrances furent inutiles. La Temple voulut tenter l’aventure ; et tout ce qu’on put obtenir fut de ne point répondre à tout ce que Rochester pourrait lui dire.

Elles furent abordées comme elles achevaient de parler. Rochester choisit Hobart, feignant de la prendre pour l’autre : elle en fut ravie ; mais Temple fut fâchée de voir que Killegrew lui tombait en partage. Ce n’était pas à Killegrew quelle avait affaire. Il s’aperçut de sa répugnance; et, faisant semblant de se méprendre à ses habits : « Eh I mademoiselle Hobart, lui dit-il, ne tournez pas tant la tête devers eux. Je ne sais par quel hasard vous êtes toutes deux ici , mais

je sais bien que c’est fort à propos pour vous, ayant quelques petits avis à vous donner, comme votre serviteur et votre ami . »

Ce début donna de la curiosité pour le reste, et ma* demoiselle Temple parut plus disposée à l’écouter. Killegrew, voyant que les autres étaient insensible ment éloignés : « Au nom de Dieu, dit-il, de quoi vous avisez-vous de vous déchaîner contre mylord Rochester, que vous connaissez pour le plus honnête homme de la cour, et que vous donnez cependant pour le plus grand scélérat à la personne qu’il estime et qu’il honore le plus ? Que deviendriez-vous, s’il vous plaît, s’il savait que vous avez fait accroire à mademoiselle Temple que c’est sur elle qu’il a fait certains couplets de chanson, faits, comme vous savez aussi bien que moi, contre la grosse Price, plus d’un an avant qu’il fût question de la belle Temple? Ne soyez point surprise que j’en sache tant; mais faites un peu d’altention à ce que je vais vous dire de bonne amitié : Votre passion et vos désirs pour la jeune Temple ne sont plus ignorés que d’elle ; car de quelque manière que vous ayez surpris son innocence, on lui rend assez de justice pour croire qu’elle vous traiterait comme a fait madame de Falmouth, si la pauvre fille savait ce que vous lui voulez. Je vous con-

seille donc de ne point pousser les choses plus loin auprès d’une personne trop sage pour vous le permettre ; je vous conseille encore de reprendre votre femme de chambre, pour supprimer le scandale de ses discours. Elle dit partout qu’elle est grosse, vous impute le fait, et vous accuse de la dernière ingratitude sur de simples soupçons. Vous voyez bien que je n’invente point ces sortes de choses ; mais, afin que vous ne doutiez point que ce ne soit de sa propre bouche que je les tiens, elle m’a parlé de votre conversation dans le cabinet des lains; des oortraits que vous y avez faits de tous les hommes de la cour ; de la malice artificieuse dont vous avez donné les couplets si peu convenables à la fille d’Angleterre la mieux faite ; de quelle manière la pauvre Temple a donné dans le panneau que vous lui tendiez pour justifier ses appas. Mais ce qu’il pourrait y avoir de plus dangereux pour vous dans ce long entretien, c’est d’avoir révélé certains secrets que la duchesse ne vous a pas apparemment confiés pour en faire part à ses filles d’honneur. Songez-y bien, et ne négligez pas de faire quelque réparation au chevalier Lyttelton pour le ridicule que vof avez pris la peine de lui donner. Je ne sais si c’est de votre femme de chambre qu’il le tient ; mais je sais bien qu’il a juré de s’en venger, et qu’il est

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liomme à tenir sa parole; car, afin que vous ne vous trompiez pas à cette mine de stoïcien et à cette gravité de jurisconsulte, je veux bien vous apprendre que c’est le plus emporté de tous les hommes. Comment I ce sont des choses horribles que ces invectives. Il dit que c’est bien affaire à une coquine comme vous de dénigrer les honnêtes gens par jalousie 1 qu’il s’en plaindra si vous continuez ; que, si Son Altesse ne lui fait pas justice, il se la fera lui-même, et vous donnera de son épée dans le ventre, quand ce serait entre les bras de mademoiselle Temple; qu’il est bien scandaleux que toutes les filles d’honneur passent par vos mains avant que de pouvoir se reconnaître.

a Voilà, mademoiselle, ce que j’ai cru devoir vous apprendre. Vous savez mieux que moi si ce que je viens de vous dire est véritable, et c’est à vous à voir quel usage il vous plaira de faire de mes avis. Mais, sij'étaisà votre place, je ferais la paix de mylord Rochester auprès de mademoiselle Temple. Encore une fois, qu’il ne sache pas que vous ayez abusé de l’innocence de cette fille pour noircir la sienne. N’en éloignez plus un homme qui l’aime tendrement, et qui, de la probité dont il est, se serait bien gardé de jeter les yeux sur elle, s’il n’avait eu dessein de l’épouser. » Mademoiselle Temple avait exactement tenu sa pa-

rôle pendant ce discours. Elle n’avait garde d’v manquer, tant l’étonnement et la confusion l’avaient saisie.

La Hobart et Rochester la joignirent encore tout interdite des merveilles qu’elle venait d’apprendre, choses incroyables à son avis, qu’on ne pouvait s’empêcher de croire en examinant leurs circonstances. Jamais embrouillement ne fut pareil à celui dont sa tête fut remplie à ce récit.

Rochester etKillegrew les avaient quittées, qu’elle n’était pas encore bien revenue ; mais, dès qu’elle eut repris ses esprits, elle regagna Saint-James à grands pas, sans répondre à ce que l’autre lui put dire; et, s’étant enfermée dans sa chambre, la première chose qu’elle fit, ce fut d’ôter promptement les habits de mademoiselle Hobart, de peur d’en être contaminée. Après ce qu’elle en venait d’apprendre, elle ne la considérait plus que comme un monstre funeste à l’innocence du beau sexe, de quelque sexe qu’elle pût être. Elle rougissait des privautés qu’avait eues auprès d’elle une créature dont la femme de chambre était grosse sans avoir été dans un autre service que le sien. Elle lui renvoya donc toutes ses hardes, redemanda les siennes, et résolut de n’avoir plus aucun commerce avec elle.

Mademoiselle Hobart, d'un autre côté, qui crut que

Killegrew l’avait prise pour elle en lui parlant, ne pouvait comprendre ce qui lui faisait prendre, depuis cette conversation, des airs si surprenants; mais voulant s’en éclaircir, elle fit rester la femme de chambre de Temple chez elle, fut la trouver elle-même, au lieu de lui renvoyer ses habits ; et, voulant la surprendre par quelque petite amitié avant d’en venir aux éclairlissements, elle entra tout doucement dans sa chambre, comme elle allait changer de linge, et l’emhrassa. La Temple se trouvant entre ses bras avant que de l’avoir aperçue, tout ce que Killegrew venait de lui dire s’offrit à son imagination. Elle crut lui voir les regards d’un satyre , avec des empressements encore plus odieux ; et, se démêlant avec indignation d’entre ses bras, elle se mil à faire des cris effroyables, appelant le ciel et la terre à son secours.

Les premières qui vinrent à cette alarme furent la gouvernante et sa mece. Il était près de minuit. La Temple était en chemise, tout effrayée, repoussant avec horreur mademoiselle Hohart, qui ne s’en approchait que pour apprendre le sujet de ses transports. Dès que la gouvernante vit cette scène, elle se mit à chanter pouille à la Hohart avec toute l’éloquence d’une vraie gouvernante ; lui demanda si c était pour elle que Son Altesse entretenait des filles d honneur ; si

elle n avait point de honle de venir jusque dans lent appariement à l’heure indue qu’il était, pour s’y porter à de telles violences, et jura quelle s’en plaindrait dès le lendemain à la duchesse.

Tout cela confirmait Temple dans ses erreurs ; et Hobart fut enfin obligée de s’en aller sans pouvoir faire entendre raison à des créatures qu’elle croyait toutes folles ou possédées. Le lendemain, miss Sara ne manqua pas de conter cette aventure à son amant; lui dit comme les cris de la Temple avaient alarmé l'appartement des filles, et comme elle et sa tante, accourant à son secours, avaient pensé surprendre Hobart en flagrant délit.

Deux jours après, l’avent ire fut publique, avec plusieurs circonstances qui n en étaient pas. La gouvernante en faisait foi, contant partout comme la pudeur de mademoiselle Temple l’avait échappé belle, et que miss Sara, sa nièce, n avait conservé son honneur que parce que les bons avis de mylord Rochester l’avaient dès longtemps obligée de lui défendre tout commerce avec une personne si dangereuse.

Temple sut dans la suite que les couplets qui l’avaient si fort aigrie n avaient jamais été faits que pour la Price. Tout le monde l’en assurait, en concevant une nouvelle horreur pour Hobart sur cette super-

cherie. Tant de refroidissement après tant de familiarités, fit croire à bien des gens que l’aventure n’était pas tout à fait inventée.

C’était assez pour disgracier la Hobart à la cour, et pour la décrier dans la ville ; mais la duchesse la soutint comme elle avait déjà fait, traita l’histoire d un bout à l’autre de chimère ou de calomnie, gronda Temple de son impertinente crédulité, chassa la gouvernante avec la nièce pour les impostures dont elles soutenaient cette fable, et fit quantité d injustices pour rétablir l’honneur d’Hobart sans pouvoir èn venir à bout. Elle avait ses raisons pour ne la pas abandonner, comme nous dirons dans la suite.

Mademoiselle Temple, qui ne cessait de s accuser d’injustice au sujet de mylord Rochester, et qui, sur la parole de Killegrew, le croyait l’homme d Angleterre de la plus grande intégrité, ne cherchait que l’occasion de se justifier dans son esprit, en lui faisant quelque sorte de réparation pour les rigueurs qu elle lui avait tenues. Ces favorables dispositions entre les mains d’un homme comme lui l’auraient pu mener plus loin qu’elle ne croyait ; mais il ne plut pas au ciel de le mettre à portée d’en profiter.

Depuis qu’il était à la cour, il n’avait guère manqué d’en être banni pour le moins une fois 1 an ; car, dès

qu’un mot ?e trouvait au bout de sa langue ou de sa plume, il le lâchait sur le papier ou dans la conversation, sans aucun égard aux conséquences. Les ministres, les maîtresses, et souvent le maître lui même, en étaient. S’il n’avait eu affaire au prince le plus humain qui fut jamais, la première de ses disgrâces eût été la dernière.

Ce fut donc dans le temps que Temple le cherchait pour lui demander pardon de ce que les noirceurs de mademoiselle Hobart leur àvait à tous deux coûté, que la cour lui fut interdite pour la troisième fois. Tl partit sans avoir vu Temple, mena la gouvernante disgraciée à sa maison de campagne, fit son possible pour cultiver quelques dispositions que sa nièce se trouvait pour le théâtre; mais, voyant qu’il n’y réussissait pas SI bien que dans ses autres instructions, après l’avoir eue quelques mois avec madame sa tante à sa maison de campagne, il ne laissa pas de la faire recevoir dans la troupe du roi l’hiver d’après; et le public lui fut obligé de la plus jolie, mai.s de la nlus mauvaise comé^ dienne du royaume

‘ Mademoiselle Barry, fille de Robert Barry. gentilhomme, qui avait dérangé sa fortune par son attachement au roi Charles !•', pour le service duquel il avait levé un régiment à ses frais. Dryden, dans sa préface de Cléomène, en parle bien autrement qu’Ilaiailton : t Uade-

Talbot arriva d’Irlande pendant que ces choses se passaient à la cour. Il n’y trouva pas mademoiselle d’Hamilton. Elle était à la campagne, chez une parente dont on parlera dans la suite. Un reste de tendresse pour elle subsistait encore dans son cœur, malgré l’absence et ce qu’d avait promis au chevalier de Gramont en partant. Il cherchait à s attacher quelque part pour s’en détacher pendant son absence ; mais il ne crut rien voir dans la nouvelle cour de la reine qui méritât son attention. Mademoiselle Boynton ' s’avisa pourtant d’en avoir pour lui. C’était une figure mince et délicate, à laquelle un assez beau teint et de gros yeux immobiles donnaient quelque air de beauté de loin, qui s’effaçait de près. Elle affectait d être languissante, de parler gras, et d’avoir deux ou trois faiblesses par jour. La première fois que Talbot jeta les yeux sur elle, une de ses faiblesses la prit. On lui fit entendre qu’elle s’évanouissait à son intention. Il le crut, s’empressa pour la secourir ; et, depuis cet acci-

moUelle Barry, dit-il, toujour* excellente, s’est surpassée dans cette tragédie, et a élevé sa réputation au-dessus de toutes les actrices que j-aiVinais connues. . Elle mourut le 7 novembre 1713, âgée de cinquante-cinq ans.

* Fille de Matthieu, second fils de Matthieu Boynton de Baru4on, dans la province d’Vork. La sœur de malemoisello Boynton épousa le fameui eomte de Roscommon.

dent, il se donna quelques airs attendris auprès d’elle, plutôt pour lui sauver la vie que pour lui marquer de la tendresse. Ces airs furent bien reçus ; car elle en avait véritablement été frappée d’abord. C’était un des plus grands hommes d’Angleterre, et, selon les apparences, un des plus robustes. Cependant elle laissait assez voir qu’elle était prête à commettre la délicatesse d’une complexion comme la sienne à tout ce qui pourrait en arriver pour devenir sa femme; et peut-être l’eût-elle été dès lors, comme elle le fut après, si les charmes de la belle Jennings ne s’y fussent opposés.

Je ne sais par quel hasard elle ne s’était point encore offerte à ses yeux. On lui en avait pourtant beaucoup parlé. Sa conduite, son esprit et sa vivacité lui furent également vantés. 11 le crut sur la foi publique. Il trouva quelque chose d’a.ssez rare de voir la discrétion et la vivacité si bien d’accord à cet âge, principalement au milieu d une cour toute galante; mais il trouva tout ce qu’on avait dit des agréments de sa personne beaucoup au-dessous de la vérité.

S’il ne fut pas longtemps à s’apercevoir qu’il l’aimait, il ne tarda guère à le dire. 11 n’y avait rien à tout cela qui ne fût dans la vraisemblance, et mademoiselle Jennings crut y pouvoir ajouter foi sans trop se flatter. Talbot avait du brillant, un bel extérieur, beaucoup

lie noblesse, pour ne pas dire de faste, dans ses manières. La faveur du duc, qui le distinguait assez, relevait tout cela ; mais le plus essentiel de son mérite pour elle était quarante mille livres de renies, indépendamment des bienfaits de son maître. Toutes ces qualités étaient du ressort des maximes et règles qu’elle s’était proposé de suivre en fait d’amants. Ainsi, quoiqu’il ne vît pas ses penchants entièrement déclarés, du moins il eut la gloire d’en être mieux reçu que ceux qui s’étalent présentés avant lui.

Personne ne se mit en tête de traverser son bonheur; et mademoiselle Jennings, voyant que la duchesse approuvait les desseins de Talbot, après s’être bien consultée, sentit qu’en 1 épousant sans répugnance, c’était tout ce qu’elle pouvait faire pour son service, et que sa raison lui était plus favorable que son cœur.

Talbot, trop heureux d'une préférence que nul autre n’avait eue, n’approfondit point si c’était à son cœur ou bien à sa raison qu’il en était redevable, et ne songea qu’à presser l’accomplissement de son bonheur. On eût juré qu’il y touchait; mais l’amour ne serait plus amour s’il ne se plaisait à reculer les félicités, ou bien à renverser les fortunes de son empire.

Talbot, qui ne trouvait rien à redire à la personne.

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à la conTersation, ni à la sagesse de mademoiselle Jennings, fut un peu touché d’une nouvelle connaissance qu’elle venait de faire ; et, s’étant mêlé de lui donner quelques petits avis sur ce sujet, il ne s’en trouva pas bien.

Price, fille d’honneur réformée, comme nous avons dit, s'était mise, au sortir de chez la duchesse, sous la protection de madame de Castelmaine. Elle avait l’esprit fort amusant. Sa complaisance convenait à toutes sortes d’humeurs, et la sienne avait un fonds de gaieté qui réjouissait partout. Elle avait fait connaissance avec Jennings avant Talbot. Comme elle savait toutes les intrigues de la cour, elle les contait naturellement à mademoiselle Jennings, et les siennes tout aussi naïvement que les autres. Elle en était charmée; car, quoiqu’elle ne voulût rien éprouver de l’amour qu’à bonnes enseignes, elle n’était pas fâchée d’apprendre par ces récits comme tout cela se passait. Ainsi, ne se lassant point de l’entendre, elle était ravie quand elle pouvait la voir.

Talbot, qui s’aperçut du goût extrême qu’elle avait pour cette fille, ne jugea pas que la réputation quelle avait dans le monde fût avantageuse à celle de sa maîtresse, principalement dans un commerce intime. C’est pourquoi, le prenant sur un tou de tuteur plutôt

que sur celui d’amant, il s’ingéra de gronder sur la mauvaise compagnie qu’elle hantait.

Jennings était fîère à toute outrance quand elle se le mettait en tête; et, comme elle aimait beaucoup mieux la conversation de Price que celle de Talbot, elle prit la liberté de lui dire qu’il se mêlât de ses affaires, et que, s’il n’était venu d’Irlande que pour lui donner des leçons sur sa conduite, il n’avait qu’à prendre la peine d’y retourner.

II s’offensa d’une sortie qu’on lui faisait si mal à propos dans les termes où ils en étaient; et, la quittant plus brusquement qu’il ne convenait aux respects d’un homme bien amoureux, il lit quelque temps le Ger; mais il n’en fut pas bon marchand. 11 se lassa de ce personnage, quand il vit qu’il ne servait de rien, et il prit celui d’amant humilié, qui lui servit aussi peu. Son repentir ni ses soumissions ne la ramenèrent pas, et la petite mutine boudait encore lorsque Jermyn revint à la cour.

Il y avait plus d’un an qu'il triomphait des faiblesses de la Gastelmaine, et plus de deux que le roi s’ennuyait de ses triomphes. Son oncle s'en était aperçu des premiers, et l’avait obligé de s’absenter de la cour pour quelque temps, sur le point qu’on allait lui en envoyer les ordres; car, quoique Sa Majesté n’eût plus que

de certains égards pour madame de Castelmaine, il ne trouva pas bon qu’une princesse qu’il avait honorée d une distinction publique, et qui se trouvait encore couchee sur 1 état de ses dépensés pour d’assez gros articles^ parut attachée au char du plus ridicule vainqueur qui fut jamais. 11 avait eu plusieurs démêlés avec la belle sur ce sujet, mais toujours inutilement. Ce fut dans le dernier de ces démêlés qu’il lui conseilla de faire plutôt des grâces a Jacob Hall* pour quelque chose, que de mettre son argent à Jermyn pour rien, puisqii il lui serait encore plus glorieux de passer pour la maîtresse du premier que pour la très-humble servante de 1 autre. La Castelmaine ne fut pas à l’épreuve de cette raillerie. L impétuosité de son tempérament s’alluma comme un éclair. Elle lui dit que c’était bien à lui qu’il appartenait de faire de tels reproches à la femme d'Angleterre qui le méritait le moins; qu’il ne cessait de lui faire de ces querelles injustes depuis que la bassesse de ses penchants s’était déclarée; qu il ne fallait, pour un goût comme le sien, que des oisons bridés, tels que la Stewart, la Wells, et cette petite gueuse de comédienne *, qu’il leur avait depuis quelque temps associée. Des larmes de fuie/- se mê-

* Danseur de corde.

• Probablement Nell Gwin. (Voyez ci-après le chap. «n.)

laient ordinairement à ces orages ; ensuite, reprenant le rôle de Médée, la scène se fermait en le menaçant de mettre ses enfants en capilotade, et son palais en feu. Comment faire avec une furie déchaînée, qui toute belle qu’elle fût, ressemblait bien moins à Hdédée qu’à ses dragons, quand elle était dans ses transports?

Le bon prince aimait la paix, et comme il ne se commettait guère à ces occasions qu’il ne lui en coûtât quelque chose pour l’avoir, il fallut faire de grands frais pour ce dernier accommodement. Gomme ils n'en pouvaient convenir, et que chacun se plaignait de son côté, le chevalier de Gramont, du consentement des deux parties, fut médiateur du traité. Les griefs et les prétentions lui furent représentés de part et d’autre; et, ce qu’il y a de rare, il trouva le moyen de les contenter tous deux. Voici les articles d’accommodement qu’ils acceptèrent; savoir :

Que madame de Castelmaine abandonnerait Jermyn, que pour preuve de sa disgrâce, elle consentirait qu’on l’envoyât faire un tour à la campagne; qu’elle ne ferait plus de railleries au sujet de la Wells, ni de vacarmes sur celui de la Stewart, sans que le roi fût tenu de rien changer en sa conduite pour elle ; que, moyennant ces condescendances, il lui donnerait incessamment le

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titre de duchesse ‘ avec tous ses honneurs, tous ses privilèges, et une augmentation d'appointements pour en soutenir la dignité.

Dès que cette paix fut publiée, les censeurs (car il y en a toujours sur les conventions de l’État) prétendirent que le médiateur du traité, jouant tous les jours avec madame de Castelmaine, et n’y perdant jamais, avait un peu trop appuyé ce dernier article en sa faveur.

Quelques jours après, la Castelmaine ayant pris le titre de duchesse de Cléveland, le petit Jermyn avait pris le chemin d’une maison de campagne. Il n’avait tenu qu’à lui d’en revenir au bout de quinze jours; et le chevalier de Gramont, en ayant obtenu la permission du roi, l’avait portée au bonhomme Saint-Albans. C’était lui porter la vie; mais il eut beau l’envoyer à son neveu, ce fut inutilement. Car, soit qu’il voulût faire déplorer son absence aux beautés de Londres, et les faire crier contre l’injustice du siècle et la tyrannie du prince, il resta plus de six mois à la campagne, faisant du petit philosophe aux yeux des chasseurs du voisinage, qui le regardaient comme un exemple fameux des revers de la fortune.

* Les lettres patentes en furent expédiées le 3 août 1670.

INTRIGUES AMOUREUSES, WS

Cela lui parut si beau, qu’il y serait resté bien plus long;tenips, s’il n’eût entendu parler de mademoiselle Jennings. Il ne fit pas grand cas de ce qu’on lui demandait de ses charmes, persuadé qu’il en avait bien vu d’autres. Il fut plus touché de ce qu’on publiait de sa résistance et de sa fierté. Ce fut cette fierté qui lui parut digne de sa colère; et, quittant son exil pour la subjuguer, il arriva dans le temps que Talbot, raisonnablement amoureux , était brouillé, selon lui si peu raisonnablement, avec mademoiselle Jennings.

Elle avait entendu parler de Jermyn comme d’un héros en amour. La Price, en lui contant les aventures de madame Cléveland , en avait souvent ^it mention, sans rien diminuer de la faiblesse dont la renommée voulait que ce héros se portât dans les rencontres. Gela n’avait pas empêché qu’elle n’eût la dernière curiosité de voir un homme dont la personne entière ne devait être qu’un trophée mouvant des faveurs et des libertés du beau sexe.

Jermyn était donc venu satisfaire cette curiosité par sa présence; et, quoiqu’on trouvât son brillant un peu rouillé du séjour de la campagne, que sa tête parût plus grosse et ses jambes plus menues qu’à l’ordinaire, la petite tête de Jennings crut n’avoir jamais

rien vu de si parfait, et, cédant à sa destinée, la belle s’en laissa coiffer encore moins raisonnablement q>ie les autres. On s’en aperçut avec quelque étonnement; car on attendait quelque chose de plus de la délicatesse d’une personnejusqu’alors assez difficile.

Jermyn ne fut point surpris de cette conquête , quoiqu’il y fût assez sensible ; car son cœur y prit bientôt autant de part que sa vanité. Talbot, qui vit avec étonnement la rapidité de cette conquête et la honte de sa défaite, en pensa crever de dépit et de jalousie : mais il crut qu’il était plus honorable d’en crever que de manquer inutilement l’un ou l’autre; et s'étant paré d’une feinte indifférence, il se mit à l’écart poui voir quelle fin aurait un entêtement qui commençait de cet air.

Cependant Jermyn jouissait tranquillement du plaisir de voir les penchants de la plus jolie et de la nlue extraordinaire créature d’Angleterre déclarés pour lui. La duchesse, qui l’avait prise sous sa protection depuis qu’elle avait refusé de se mettre sous celle du duc, sonda les intentions de Jermyn pour elle, et fut contente des assurances que lui donnait un homme dont la probité surpassait de beaucoup le mérite en amour. Il laissa donc voir à toute U cour qu’il voulait hier l’épouser, quoiqu'il ne voulût pas la presser

sur la conclusion. Tout le inonde faisait compliment à la belle Jennings d’avoir réduit à cet état la terreur des maris et le lléau des amants. La cour était dans l’attente de ce miracle, et la petite Jennings dans celle d’un établissement heureux et prochain ; mais il faut toujours compter avec la fortune avant que de compter sur la certitude des félicités.

Le roi n’avait pas coutume de laisser si longtemps mylord Rochester en exil. Celui-ci s’en ennuya ; et, trouvant mauvais qu’il l’oubliât, il fut droit à Londres attendre qu’il plût à Sa Majesté de l y rappeler. Il s’établit d’abord au milieu de ce qu’on appelle la Cité, quartier des gros bourgeois et des riches marchands, où la politesse, à la vérité, ne règne pas tant qu’à la cour; mais où les plaisirs, le luxe et l’abondance régnent avec moins d’agitation et plus de bonne foi. Son dessein, au commencement, n’était que de se faire initier aux mystères de ces habitants fortunés ; c’està-dire, en changeant de nom et d’habit, d’étre admis à leurs festins, à leurs commerces de plaisirs, et, suivant les occasions, à ceux de mesdames leurs épouses.

Comme son espri' était de la portée de tous les esprits qu’il voulait, il faut voir comme il s insinua dans l’épaisseur de celui des opulents échevms , et

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dans la délicatesse de celui de leurs tendrez et lr&,sraagnifiques moitiés. Il était de toutes les parties et de toutes les assemblées; et tandis qu’il déclamait avec les maris contre les fautes et les faiblesses du gouvernement, il aidait à leurs femmes à chanter pouille aux vices des dames de la cour, et à se révolter contre les maîtresses du roi. Il disait avec elles que c’était pour la charge du pauvre peuple que ce maudit usage était introduit ; que les beautés de la Cité valaient bien celles de l’autre bout de la ville, et que cependant un honnête mari trouvait dans leur quartier que c’était bien assez d’une femme : en suite de quoi, renchérissant sur tous leurs murmures, il disait qu’il ne comprenait pas que le feu du ciel ne fût point déjà tombé sur White-IIall, vu qu’on y souffrait des garnements comme Rochester, Killegrevy et Sydney, qui soutenaient que tous les maris de Londres étaient cocus, et leurs femmes fardées. Cela l’avait rendu si cher et si désiré dans toutes leurs coteries, qu’il se lassa de l'empiffrerie des festins et de l’empressement des marchands.

Mais, bien loin de s’approcher du quartier de la cour, il s’enfonça dans les retraites les plus reculées de la Cité; et ce tut la que, changeant encore d’habit et de nom pour un nouveau personnage, il fît sous

main courir des billets portant qu’il était arrivé depuis quelques jours un médecin allemand* farci de secret.s merveilleux et de remèdes infaillibles. Les secrets étaient de lire dans le passé, comme de prédire l’avenir, par le secours de l’astrologie. La vertu des remèdes consistait principalement à soulager en peu de temps les pauvres filles de tous les maux et de tous les accidents où elles pouvaient être tombées, soit par trop de charité pour le prochain, soit par trop de complaisance pour elles-mêmes.

Ses premières pratiques, ne s etendant que sur le voisinage, ne furent pas fort considérables; mais, sa réputation s’étant bientôt répandue jusqu’à l’autre bout de la ville, bientôt arrivèrent les soubrettes de la cour et les femmes de chambre de qualité, qui, sur les merveilles qu’elles publiaient du médecin allemand, furent suivies de quelques-unes de leurs maîtresses.

Parmi les ouvrages d’esprit peu sérieux, jamais il n'y en eut de si agréables et de si remplis de feu que ceux de mylord Rochestei ; et de tous ces ouvrages, le plus ingénieux et le plus divertissant, est un détail de toutes les fortunes et les différentes aventures

« L'éTêque Burnet, dans 1. Tie de Rochcster, confirme cette eve»ture

qui lui passèrent par les mains pendant qu’il professait la médecine et l’astrologie dans les faubourgs d« Londres.

La belle Jennings pensa bien être placée dans ce recueil; mais l’aventure qui la sauva n’empêcha pas qu’on apprît dans la suite le dessein qu’elle avait eu de rendre visite au diseur de bonne aventure.

Les premières femmes de chambre qui l’avaient consulté n’étaient autres que celles des filles d’honneur. Elles avaient grand nombre de questions à faire, et quelques doutes à proposer, tant sur leur compte que sur celui de leurs maîtresses : elles eurent beau se déguiser, il en reconnut quelques-unes, comme, par exemple, celle de la Temple, de la Price, et celle que la Hobart avait depuis peu chassée. Ces créatures en étaient revenues, les unes émerveillées, les autres toutes remplies de frayeur. Celle de mademoiselle Temple jura qu'il l’avait assurée qu’elle aurait la petite vérole, et sa maîtresse l’autre, dans deux mois au plus tard, si sadite maîtresse ne se donnait de garde d’un homme habillé en femme. La soubrette de la Price assura que, sans la connaître, n’ayant fait que lui regarder dans la main, il lui avait d’abord dit que, selon le cours des étoiles, il fallait qu’elle fût au service de quelque bonne personne, qui n’avait point

d'autre défaut que celui d’ aimer le vin et les hommes. Chacune enfin, frappée de quelque chose de particulier touchant ses affaires, en avait alarmé ou diverti sa maîtresse, n’ayant pas manqué, selon la coutume, d’ajouter à la vérité, pour rendre la chose plus merveilleuse.

Price en entretenait un jour sa nouvelle amie, et le diable tenta sur-le-champ sa nouvelle amie d’aller en personne voir ce que c'était que ce nouveau magicien.

L’entreprise était des plus étourdies, mais elle 1 était moins que la petite Jennings, qui croyait qu’on pouvait se moquer des apparences, pourvu qu’on fût innocente dans le fond. Price était la complaisance même ; et, cette belle résolution prise, on ne songea plus qu’aux moyens de l’exécuter.

Jennings était très-difficile à déguiser, à cause de son éclat extrême, et de quelque chose de singulier dans son air et dans ses manières. Cependant, après avoir bien rêvé, ce quelles imaginèrent de mieux fut de s’habiller comme des filles qui vendent des oranges ^ aux comédies et dans les promenades publi-

‘ Il paraît que les personnes de haut rang se livraient alors à ces sortes d’amusemenU. a Vers ce temps (1688), dit l’évêque Burnet, la cour t«™R» dans une autre extravagance, celle des mascarades. Le rw.

ques. Cela fut bientôt. La Price se travestit à peu près de même. Elles prirent chacune un panier d’oranges; et, s’étant embarquées dans un fiacre, elles s’abandonnèrent à la fortune, sans ' autre escorte que celle du caprice et de l’indiscrétion.

La duchesse était à la comédie avec sa sœur : mademoiselle Jennings s’en était dispensée sur une feinte indisposition. Elle nageait dans la joie, voyant cet heureux commencement de leur aventure ; car elles s’étaient déguisées, avaient traversé le parc, et pris leur fiacre à la porte de White-Hall sans aucun obstacle. Elles s’en félicitaient réciproquement ; et la Price, ayant bien auguré de l’issue de leur entreprise par un début si fortuné, s’avisa de demander à sa compagne ce qu’elles allaient faire chez le sorcier, et ce qu’elles avaient à lui proposer.

Mademoiselle Jennings lui dit que, pour elle, c’était la curiosité plutôt qu’autre chose qui l’y menait ; qu elle était pourtant résolue de lui demander, sans

la reine et toute la cour se promenaient masqués, allaient incognito dans des maisons, y dansaient et faisaient beaucoup d’autres folies. Ils se déguisaient de manière qu'il était impossible de les reconnaître sans être dans le secret. Ils allaient en chaise à porteurs de louage. Une fois les porteurs de la reine se retirèrent sans l’attendre, ne sachant qui elle était; et cette princesse se vit forcée de revenir à White-Hall seule et dans un fiacre ; il y en a même qui assurent que ce fut dans une charrette, a IBumet’s Uiitory, vol. I, p. 368.)

IKTRIGDES AMOUREUSES.

aommer personne, par quel hasard un horome amoureux d une jeune personne assez jolie ne se pressait pas de l’épouser, puisque cela devait être assez divertissant, et qu’il ne tenait qu’à lui. La Price lui dit en riant que, sans aller au devin, rien n’était plus aisé que d’expliquer cette énigme, lui en ayant déjà dit quelque chose dans le journal des actions de madame de Gléveland.

A cet endroit de la conversation, elles se trouvèrent assez près delà comédie. La Price, après un moment de réflexion, lui dit que, puisque la fortune les favcrisait, il s’offrait une belle action à leur courage, qui était d’aller vendre leurs oranges jusque dans la salle de la comédie, à la barbe de la duchessse et de toute

sa cour.

La proposition se trouvant digne des sentiments de l’une et de la vivacité de l’autre, elles mirent pied à terre, payèrent leur fiacre, et, se coulant le long d une infinité de carrosses, elles gagnèrent à grand peine la porte de la comédie. Sydney, plus beau que le bel Adonis, et plus paré qu’à son ordinaire, y descendait. La Price l’aborda témérairement comme il se donnait un coup de peigne ; mais il était trop occupé de luimême pour songer à elle, et passa sans daigner lui

répondre.

334 MÉMOIRES DE GRAMOHT.

Killegrew fut le second qui débarqua. La belle Jennings, un peu rassurée de ce qu’elle avait vu faire à l'autre, s’avança vers lui, lui présentant son panier, tandis que la Price, plus faite au langage, lui disait d’acheter ses belles oranges. « Pas pour le présent, dit-il en les regardant avec attention; mais si tu veux demain au matin m’amener cette petite fille, cela te vaudra toutes les oranges des boutiques. » Et tandis qu il tenait ce discours à 1 une, il tenait la main sous le menton à l’autre, en visitant quelque peu sa gorge. Ces familiarités faisant oublier à la petite Jennings le personnage qu’elle représentait, après l’avoir repoussé le plus rudement qu’elle put, elle lui dit avec indignation qu’il était bien insolent d’oser... « Ha! hal dit-il,

voici, ma foi, qui est nouveau! une petite p . qui,

pour faire valoir sa marchandise, tait la précieuse, et prétend avoir des sentiments ! »

Price vit bien qu’elle ne ferait rien qui vaille dans un lieu si dangereux; et, Payant prise sous le bras, elle l’emmena tout émue encore de l’insulte qu’on venait de faire à sa fierté.

Mademoiselle Jennings, ne voulant plus vendre des oranges à ce prix, fut tentée de s’en retourner sans mettre fin à l’autre aventure; mais. Prise lui mettant devant les yeux la honte de tant de faiblesse après tant

IMTRIGUES AMOUREUSES.

de valeur, elle consentit à voir promptement l’astrologue, afin d’être de retour avant la fin de la comedie.

Elles avaient un billet d’adresse; mais il n’en fut point besoin : le cocher qu’elles venaient de prendre leur dit qu’il savait bien ce qu elles cherchaient, et qu’il en avait déjà mené plus de cent chez le médecin d’Allemagne. Elles n’en étaient plus qu’à la moitié d’une rue, lorsque la fortune s avisa de leur tourner le dos.

Brounker* avait dîné par hasard chez un marchand de ces quartiers ; et justement, comme il en sortait, elles firent arrêter leur fiacre : c’était vis-à-vis de lui. Deux vendeuses d’oranges en carrosse, dont l’une paraissait avoir un fort joli visage, lui donnèrent de l’attention. Il était volontiers curieux de ces sortes d’objets.

C’était l’homme de la cour qui avait le moins d’estime pour le beau sexe, et le moins de miséricorde pour sa réputation. Il n’etait point jeune, sa figure était désagréable ; cependant, avec beaucoup d’esprit, il avait un penchant infini pour les femmes. Il se rendait justice sur son mérite ; et, persuadé qu’il ne pou-

* Gentilhomme de la chambre du duc d’York. Mylord Clarendon ea dit beaucoup de mal dans la continuation de sa Vie, p. 269. Il éUi« frère du vicomte Brounker, président de la Société royale.

vait réussir qu’ auprès de celles qui voudraient de son argent, il était en guerre avec toutes les autres. Il avait, à quatre ou cinq milles de Londres, une petite maison de campagne, toujours meublée de quelques grisettes*; du reste, fort homme de bien, et le premier joueur d'échecs du royaume.

Price, alarmée de l’attention dont les examinait l’ennemi le plus dangereux qu’elles pussent rencontrer, détourna la tête, dit à sa compagne d’en faire autant, et au fiacre d’avancer.

Brounker les suivit à pied sans qu’elle s’en fussent aperçues, et te carrosse étant arrêté vingt ou trente pas plus loin, elles en sortirent. Il venait derrière, et fit d’elles le jugement qu’aurait fait un homme moins téméraire dans ses préjugés. 11 ne douta pas que mademoiselle Jennings ne fût une jeune créature qui cherchait fortune, et que Price ne fût sa femme d’affaires. Il avait été surpris de les voir beaucoup mieux chaussées qu’il n’appartenait à leur état, et que la petite orangère, en sortant d’un carrosse fort haut, eût montré la plus jolie jambe qu’on pût voir; mais, comme cela ne gâtait rien pour ses desseins, il résolut

* Brounker, Love’s squire, Ihro’ ail the field array’d No troop was better clad. nor so well paid.

Anshew Mastell’s, Poems, i. 11, p. 05.

de l’acquérir à quelque prix que ce fût pour la mettre dans son sérail.

11 les aborda comme elles donnaient leurs paniers en garde au cocher, avec ordre de les attendre justement dans cet endroit. Bronnker se mit d’abord entre elles ; et, dès qu’elles le virent, elles en furent tout éperdues; mais sans faire attention à leur surprise, tirant Price à l’écart d’une main, en tirant sa bourse de l’autre, il entrait en matière, quand il vit qu’elle tournait le visage de l’autre côté sans lui répondre ni le regarder. Comme cette action ne lui parut pas naturelle, il la regarda sous le nez, malgré qu’elle en eût. Il en lit autant à l’autre, et, les ayant d’abord reconnues l’une et l’autre, il n’eut garde d’en faire semblant.

Le vieux renard se possédait à merveille dans ces occasions; et, les ayant un peu tourmentées pour leur ôter tout soupçon, il les quitta, disant à Price qu’elle était bien sotte de refuser ses olfres, et que la petite créature ne gagnerait peut-être pas d’un an ce qu’il ne tenait qu’à elle de gagner dans un jour; que les temps étaient bien changés depuis que les filles d’honneur de la reine et de la duchesse couraient sur le marché des pauvres aventurières de la ville. Il regagna son carrosse en disant cela, tandis qu’elles se cachaient le

MÉMOIRES DE GRAMONÎ.

nez en louant Dieu de bon cœur de ce qu’il leur avait fait la grâce de sortir de ce danger sans être découvertes.

Brounker, de son côté, qui n’eût pas pris mille belles guinées de cette rencontre, louait le Seigneur de ce qu’elles n’étaient pas assez alarmées pour rompre leur dessein; car il ne doutait pas que mademoiselle Price ne menât la petite Jennings en bonne fortune. 11 avait d’abord compris qu’il n’aurait pas protité d’une découverte qui ne leur aurait d’abord donné que de la confusion. C’est pourquoi, bien que Jermyn fût le meilleur de ses amis, il sentait une joie secrète de n’avoir pas empêché qu’il ne fût cocu devant que d’être marié. La crainte qu’il eut de le sauver de cette aventure fit qu'il s’éloigna d’elle avec les précautions qu’on vient de dire.

Pendant qu’elles avaient essuyé ces alarmes, leur cocher s’était pris de paroles avec certains galopins de la rue, assemblés autour du carrosse pour escamoter les oranges. Des paroles on vint aux coups. Elles virent le commencement du combat, lorsque, après avoirabandonné le projet de voir le diseur de bonne aventure, elles étaient revenues pour se mettre en carrosse. Leur cocher avait de l’honneur, et ce fut avec grande peine qu’elles obtinrent de lui de livrer leurs oranges à la

ulirtIGUES AMOUREUSES.

populace pour se tirer d’affaire. S’étant donc rembarquées après mille frayeurs, et après avoir entendu i|uelques paroles libres qui s’étaient distinctement prononcées pendant le combat, les belles regagnèrent le palais de Saint-James, faisant vœu de ne plus aller chez les devins au travers des frayeurs et des alarmes qu’elles venaient d’essuyer.

Brounker, qui, selon le peu d’estime qu’il avait pour la sagesse du beau sexe, aurait mis sa main au feu que la belle Jennings n’était pas revenue de cette expédition comme elle y était allée, ne laissa pas d’en garder religieusement le secret, parce qu’il voulait absolument que le bienheureux Jermyn épousât une petite coureuse de bonnes fortunes, qui se donnait pour le modèle de la sagesse, afin qu’il pût, dès le lendemain de son mariage, lui faire compliment sur la créature qu’il avait épousée. Mais il ne plut pas au ciel de lui donner ce plaisir, comme nous verrons dans la suite.

Mademoiselle d’Hamilton était à la campagne chez une de ses parentes, comme on a dit. Le chevalier de Gramont avait beaucoup souffert pendant cette petite absence, parce qu’il ne lui fut pas permis d'y faire une visite, sous quelque prétexte que ce pût être. Le jeu, toujours favorable pour lui, n’était pas d’un petit secours dans l'extrémité de son impatience.

340 MÉMOIRES DE GRàMONT.

Mademoiselle d Hamilton revint enfin. Madame Wetenhall voulut la ramener par politesse, en apparence. La cérémonie, partout employée jusqu’à outrance, est le cheval de bataille de la noblesse campagnarde. Cette civilité n’était pourtant que le prétexte dont on se servait pour faire consentir un mari quelque peu bizarre au voyage de madame sa femme. Peut-être se fût il donné lui- même l’honneur de conduire mademoiselle d’Hamilton jusqu’à Londres, s’il n’eût été occupé de certaines remarques sur l’histoire ecclésiastique, auxquelles il travaillait depuis longtemps. On n’eût garde de le détourner de ce travail ; madame Wetenhall n’y aurait pas trouvé son compte.

Cette dame ‘ était ce qu’on appelle proprement une beauté tout anglaise ; pétrie de Iis et de roses, de neige et de lait quant aux couleurs ; faite de cire à l’égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds ; mais tout cela sans âme et sans air. Son visage était des plus mignons ; mais c’était toujours le même visage; on eût dit qu’elle le tirait le matin d’uc étui pour l’y remettre en se couchant, sans s’en être servie durant la journée. Que voulez-vous? la nature en avait

1 Élisabeth, fille du chevalier Henri Bedingfield, et femme de Thomas Wetei.aall d’E.vlall-Court, auprès d'Eist-Beckham, dans la province de Kent. (Voj. le Baronnelage anglaü de Collins, p. 216.)

INTRIGÜB8 AMOUREUSES. S41

fait une poupée dès son enfance; et poupée jusqu’à la mort resta la blanche Wetenhall. Son mari, M. de Wetenhall, avait étudié pour être d’Église; mais, son frère aîné s’étant laissé mourir dans le temps que celuici Bnissait ses études, au lieu de prendre les ordres, il prit le chemin d’Angleterre, et mademoiselle Bedingfield, dont nous parlons, pour femme.

Il n’était pas mal fait, mais il avait un air spéculatif et sérieux, fort propre à donner des vapeurs. Du reste, elle pouvait se vanter d’avoir un des grands théologiens du royaume pour époux. Il était tous les jours collé sur les livres, se couchait de bonne heure pour se lever matin. Sa femme le trouvait ronflant quand elle se mettait au lit ; et, quand il le quittait, il la laissait profondément endormie. Sa conversation eût été vive pendant le repas, si madame Wetenhall eût possédé comme lui le Docteur angélique, ou qu’elle eût aimé la dispute : mais, n’étant curieuse ni de l’un ni de l’autre, le silence régnait à leur table comme à celle d’un réfectoire.

Elle avait souvent témoigné un extrême désir de voir la ville de Londres ; mais, quoiqu’ils en fussent à la plus petite journée du monde, jamais elle n’avait pu satisfaire cette envie ; et ce n’était donc pas sans raison qu’elle s’ennuyait de la vie qu’on lui faisait me-

S4i MÉMOIRES OE 6RAM0ST.

ner à Peckham. L’oisiveté d’un lieu si triste par sa situation lui parut insupportable ; et, comme elle avaif la folie de croire, ainsi que beaucoup d’autres femmes, que la stérilité leur est une espèce de reproche, elle était assez scandalisée de voir qu’on l’en pouvait soupçonner : car elle était persuadée que, quoique le ciel lui refusât des enfants, elle avait tout ce qu’il fallait pour en avoir, si c’était la volonté du Seigneur. Cela l’avait portée à faire quelques réflexions, et quelques raisonnements sur ces réflexions : comme, par exemples, que, puisque son époux aimait mieux vaquer à ses études qu’aux devoirs du ménage, feuilleter de vieux livres que de jeunes appas, et songer à ses amusements plutôt qu’à ceux de sa femme, il lui serait permis d’écouter quelque amant nécessiteux par charité réciproque, sauf à faire les choses à telle fin que de raison, et diriger ses intentions de manière que le malin esprit n’eût que voir dans cette affaire. M. Wetenhall, partisan zélé delà doctrine des casnistes, n’eût peut-être pas approuvé ces décisions ; mais il ne fut pas consulté.

Le malheur était que, dans le solitaire Peckham, non plus que dans ses stériles environs, rien ne s’olfrait pour les desseins ni pour les secours de la pauvre Wetenhall. Elle y séchait sur pied, et ce fut de peur

d’y mourir de solitude ou d inanition (|u elle eut recours à la pitié de mademoiselle d Hamilton.

Elles avaient fait connaissance à Paris, où Wetenhall l’avait menée six mois après son mariage pour acheter des livres. Mademoiselle d’Hamilton, qui l’avait fort plainte dès lors, voulut bien passer quelque temps à la campagne avec elle, dans 1 espérance de la tirer de captivité par cette visite ; et le projet avait réussi.

Le chevalier de Gramont, averti du jour qu’elles devaient arriver, porté sur les ailes de 1 amour et de l’impatience, avait obtenu de George Hamilton d aller avec lui les recevoir à quelques milles de Londres. L’équipage où ils se mirent pour celte galante cérémonie était digne de sa magnificence. On peut croire aussi que, dans une telle occasion, sa personne n était pas négligée. Cependant, malgré son impatience, il ne laissa pas de modérer l’ardeur du cocher, de peut d’accident, la prudence lui paraissant préférable aux empressements sur la roule. Les dames parurent enfin . et mademoiselle d'Hamilton lui paraissant dix ou douze fois plus belle qu’elle n’était au partir de Londres, il eût donné sa vie pour un accueil comme celui qu’elle fit à son frère.

Madame Wetenhall en fut pour sa part, dans les

S44 MÉMOIRES DE GRAHONT.

louanges «jui, à cette entrevue, se prodiguèrent à la beauté, dont la beauté sut bon gré à ceux qui lui faisaient cet honneur; et, comme Ilamilton la regardait avec une attention qui paraissait assez tendre, elle regardait Ilamilton comme un homme assez propre aux petits projets dont elle était convenue avec sa conscience.

Dès qu’elle fut à Londres, la tête pensa lui toumei de contentement et de félicité. Tout lui paraissait enchantement dans cette superbe ville, elle qui, de celle de Paris, n’avait jamais vu que la rue Saint-Jacques et quelques boutiques de libraires. Elle logeait chez mademoiselle d’Hamilton. Elle fut présentée, vue et approuvée dans toutes les cours.

Le chevalier de Gramont, inépuisable en fêtes et galanteries, se servant du prétexte de cette belle étrangère pour étaler sa magnificence, ce n’étaient que bals, concerts, comédies, promenades par terre, promenades par eau, collations superbes partout. La Wetenhall était d’une merveilleuse sensibilité pour les plaisirs, dont la plupart étaient nouveaux pour elle. 11 n’y avait que la comédie qui l’ennuyait un peu, quand c’étaient des pièces sérieuses. Elle convenait pourtant que le spectacle était bien touchant quand on tuait bien du monüe sur le théâtre, et trouvait que

INTRIGUES amoureuses. 345

les comédiens étaient de grands drôles bien faits qu’il valait mieux voir en vie.

Hamilton en était raisonnablement bien traité, s’il y avait de la raison à un homme amoureux qui demande toujours quelque chose. Il faisait son possible pour qu’elle se déterminât sur l’exécution des projets qu’elle avait faits à Peckham. Madame Wetenhall le trouvait fort à son gré. C’est celui qu’on a vu servir en France avec quelque distinction. Il était agréable et bien fait. Toutes les commodités imaginables conspiraient à l’établissement d’un commerce dont les com mencements avaient été trop vifs pour le voir languii avant la fin : mais à mesure qu’on la pressait sur la conclusion, le courage lui manquait, et des restes importuns de quelques scrupules qu’elle n’avait pas bien examinés la tenaient en suspens. Il est a croire qu un peu de persévérance les aurait vaincus. Cependant les choses en demeurèrent là pour cette fois. Hamilton, ne pouvant comprendre ce qui la retenait, puisque les premiers et les plus grands frais de l’engagement lui paraissaient faits à l’égard du public, s’avisa de l’abandonner à ses irrésolutions, au lieu de la redresser par de nouveaux empressements. Il n’était pas naturel de s'arrêter en si bon chemin pour de tels obstacles : mais il s’était déjà laissé coiffer de

chimères et de visions qui le refroidirent mal à propos, pour s’égarer inutilement dans une autre poursuite.

Je ne sais si la petite Wetenhall s’en donna le tort, mais elle en fut extrêmement mortifiée. Bientôt après il fallut retourner à ses choux et à ses dindons de Peckham. Elle s’en pensa désespérer; ce séjour lui paraissait mille fois plus effroyable depuis qu’elle eut tâté de Londres. Cependant, comme la reine devait partir dans un mois pour les eaux de Tunbridge, il fallut céder à la nécessité de revoir le philosophe de Wetenhall; mais ce ne fut qu’après avoir fait promettre à mademoiselle d’Hamilton qu elle ne prendrait point d’autre maison que la sienne, qui était à trois ou quatre lieues de Tunbridge, tant que la cour y serait.

On lui promit qu’on ne l’abandonnerait pas dans sa solitude, et surtout qu’on y mènerait cette fois le chevalier de Gramont, dont l’humeur et la conversation la charmaient; et le chevalier de Gramont, sujet en tout temps à rompre en visière sur les affaires du cœur, lui promit d’y mener George, et la fît rougir jusqu’aux yeux.

La cour partit un mois après pour en passer près de deux dans le lieu de l’Europe le plus simple et le

INTRIGUES AMOUREUSES. Ml

plus rustique, mais le plus agréable et le plus divertissant.

Tunbridge est à la même distance de Londres que Fontainebleau l’est de Paris. Ce qu’il y a de beau et de galant dans l’un et dans l’autre sexe s’y rassemble au temps des eaux. La compagnie, toujours nombreuse, y est toujours choisie. Comme ceux qui ne cherchent qu’à se divertir l’emportent toujours sur le nombre de ceux qui n’y vont que par nécessité, tout y respire les plaisirs et la joie, La contrainte en est bannie, la familiarité établie dès la première connaissance, et la vie qu on y mène est délicieuse.

On a pour logement de petites habitations propres et commodes, séparées les unes des autres, et répandues partout à une demi-lieue des eaux. On s assemble le matin à l’endroit où sont les fontaines. C est une grande allée d’arbres touffus, sous lesquels on se promène en prenant les eaux. D’un côté de cette allée règne une longue suite de boutiques, garnies de toutes sortes de bijoux, de dentelles, de bas et de gants, où l’on va jouer comme on fait à la foire. De 1 autre côté de l’allée se tient le marché ; et, comme chacun y va choisir et marchander ses provisions, on n y voit point d’étalage qui soit dégoûtant. Ce sont de petites villageoises blondes, fraîches, avec du linge bien blanc.

de petits chapeaux de paille, et proprement chaussées, qui vendent du gibier, des légumes, des fleurs et du fruit. On y fait aussi bonne chère qu’on veut. On y joue gros jeu, et les tendres commerces y vont leur train. Dès que le soir arrive, chacun quitte son petit palais pour s assembler au boulingrin. C'est là qu’en plein air on danse, si l’on veut, sur un gazon plus doux et plus uni que les plus beaux tapis du monde.

Mylord Muskerry avait à deux ou trois petits milles de Tunbridge une belle maison appelée Summerbill‘. Mademoiselle d’Hamilton, après avoir passé huit ou dix jours à Peckham, ne put se dispenser d’y venir demeurer pendant le reste du voyage. Elle obtint du seigneur Wetenhall que madame sa femme y vînt aussi; et quittant le triste Peckham et son en-

nuyeux seigneur, cette petite cour fut s’établir à Summerhill.

Elles étaient tous les jours à la cour, ou la cour chez elles. La reine se surpassait dans le soin de faire naître ou de soutenir des divertissements. Elle affecta de redoubler l’aisance natureUe de Tunbridge, au lieu

■ ’ ®«'^enr, artît épousé Mar^erite fi|U

unique d Uhc Bourk, marquis de Clanrickerd et comte de Saint-Albans

^re de Summerhill, où mourut son père’. \Voy. le Baronnetage de Dugdale, t. Y v. 450 )

d’en altérer la liberté par les égards et les respects qu’exigeait sa présence. Elle défendit absolument l’un et l’autre; et renfermant au fond de son cœur les chagrins qu’elle ne pouvait vaincre, la Stewart menait en triomphe la tendresse du roi, sans qu’elle lui en fît mauvaise mine.

Jamais l’amour n’avait vu son empire si florissant que dans ce séjour. Ceux qui s’étaient trouvés atteints avant que d’y venir y sentaient augmenter leurs feux ; et ceux qui semblaient les moins faits pour aimer y perdaient leur férocité pour faire un nouveau personnage. Nous n’en citerons d’exemples que celui du prince Robert.

Il était brave et vaillant jusqu’à la témérité. Son esprit était sujet à quelques travers, dont il eût été bien fâché de se corriger. Il avait le génie fécond en expériences de mathématiques, et quelques talents pour la chimie. Poli jusqu’à l’excès quand l’occasion ne le demandait pas ; fier, et même brutal, quand il était question de s’humaniser, il était grand et n’avait que trop mauvais air. Sor. visage était sec et dur, tors même qu’il voulait le radoucir; mais, dans ses mauvaises humeurs, c’était une vraie physionomie de réprouvé.

La reine ayant fait venir les comédiens pour ne lais-

ser aucun vide dans les plaisirs, ou peut-être pour rendre à mademoiselle Stewart, par la présence do mademoiselle Gwyn, une partie des inquiétudes que lui causait la sienne, le prince Robert trouva des charmes dans la figure d’une autre petite comédienne, appelée Hughes *, qui mirent à la raison tout ce que ses penchants naturels avaient de plus sauvage. Adieu les alambics, les creusets, les fourneaux, et le noir attirail de la soufflerie; adieu tous les instruments de mathémathiques et ses spéculations. Il ne fut plus question chez lui que de poudre et d’essence. L’impertinente voulut être attaquée dans les formes ; et résistant fièrement à l’argent pour vendre ses faveurs plus chèrement dans la suite, elle faisait faire un personnage si neuf à ce pauvre prince, qu’il ne paraissait pas seulement vraisemblable. Le roi fut charmé de cet événement. On en fit de grandes réjouissances à Tunbridge; mais personne ne fut assez hardi pour en faire des plaisanteries. On ne se contraignait pas de même sur le ridicule des autres.

On dansait tous les jours chez la reine, parce que

* Mademoiselle Marguerite Hughes était attachée à la troupe du roi, et une des premières actrices. Elle eut du prince Rupert une fille nom^ mée Ruperta, qui épousa le lieutenant général Howe, et qui mourut fort âgée A Somerset-House, ter» l’année 1740.

les médecins le trouvaient bon, et que personne ne le trouvait mauvais. Ceux qui s’en souciaient le moins aimaient encore mieux cet exercice, pour digérer les eaux, que de se promener. Mylord Muskerry se croyait en sûreté sur toutes les démangeaisons de sa femme pour la danse; car, quoiqu’il en fût assez honteux, la princesse de Babylone était, par la grâce de Dieu, grosse de six à sept mois, et, pour comble de malheur pour elle, son enfant s’était mis tout d’un côté, si bien qu’on ne savait plus ce que c’était que sa figure. La désolée Muskerry voyait donc partir tous les matins mademoiselle d’Haniilton et madame Wetenhall, tantôt à cheval, tantôt en carrosse, toujours environnées de quelque troupe galante pour les conduire et pour les ramener. Elle se figurait mille fois plus de délices encore qu’il n’y en avait aux lieux où elles allaient, et son imagination ne cessait de danser à Summerhill toutes les contredanses qu’elle s’imaginait qu’on avait dansées à Tunbridge. Elle ne pouvait plus résister à ces tourments d’esprit, lorsque le ciel, ayant pitié de son impatience et de ses désirs, fit partir mylord Muskerry pour Londres, et l’y retint pendant deux jours; et, dès qu’il eut le dos tourné, la Babylonienne déclara qu elle voulait faire un petit voyage à la cour.

Elle avait un confesseur, aumônier de la maison, qui ne manquait pas de bon sens. Mylord Muskerry, de peur d accident, l’avait recommandée aux conseils et aux bonnes prières de ce prudent ecclésiastique ’ mais il eut beau la prêcher et l’exhorter à la résidence ; il eut beau lui remettre devant les yeux les ordres de son époux, et les dangers où elle s’exposait dans cet état, et lui dire que, sa grossesse étant une bénédiction particulière du ciel, il fallait tâcher de la conserver, d’autant qu’il en coûtait peut-être plus qu’elle ne s’imaginait pour l’obtenir; ces remontrances furent inutiles : mademoiselle d’Hamilton et sa cousine Wetenhall ayant eu la bonté de la confirmer dans sa résolution, elles aidèrent à l’habiller le lendemain matin, et partirent avec elle. Ce ne fut pas trop de toute leur adresse pour mettre quelque sorte de symétrie dans sa taille; mais, ayant à la fin fait tenir un petit oreiller sous son jupon, pour figurer à droite avec son maudit enfant qui s’était jeté sur la gauche, elles pensèrent mourir de rire, en l’assurant qu’elle était le mieux du monde.

Dès qu’elle parut, on crut qu’elle s’était mise en vertugadin pour faire sa cour à la reine ; mais on fut charmé de la voir. Ceux qui n’y entendaient point de finesse l’assuraient bonnement qu’elle était grosse de

deux enfants , et la reine, qui ne laissait pas de lui porter envie, quelque ridicule qu’elle parût dans cet état , n’eut garde de tromper ses espérances, sachant le motif de son voyage.

Dès que l’heure des contredanses fut arrivée, son coiTsin Hamilton eut ordre de la mener. Elle fit bien quelques petites façons sur son incommodité; mais, se laissant vaincre, pour obéir, disait-elle, à la reine, jamais on a vu de satisfaction si complété que la sienne.

Nous avons déjà remarqué que les plus grands honneurs sont sujets aux plus grands revers. La Muskerry, fagotée comme elle l’était, ne paraissait pas sentir la moindre incommodité dans le mouvement qu’on se donne dans ces ^sortes de contredanses ; au contraire, comme elle ne craignait que la présence de son mari dans le bonheur dont elle jouissait, elle se dépêchait de danser tant qu’elle pouvait, de peur que son mauvais destin ne le ramenât avant qu elle en eût pris sa suffisance. Ce fut donc en se démenant d’une manière si peu discrète que son oreiller se délit sans qu’elle s’en aperçût, et qu’il tomba dans le beau milieu de la première danse. Le duc de Buckingham, qui la suivait, le ramassa diligemment, l’enveloppa de son justaucorps; et, contrefaisant les cris d’un

354 MEMOIRES DE GRAHONT.

enfant nouveau-né, il allait demandant une nourrice parmi les filles d’honneur pour le pauvre petit Muskerry.

Cette bouffonnerie, jointe à la figure étonnante de la pauvre femme, pensa faire évanouir mademoiselle Stewart; car la princesse de Babylone, après son accident, était efflanquée du côté droit, et toute biscornue de l’autre. Tous ceux qui s’étaient contenus auparavant s’abandonnèrent à l’envie de rire, voyant les éclats que faisait mademoiselle Stewart. Elle était horriblement déconcertée; tout le monde lui faisait des excuses; et la reine, qui naît intérieurement plus que toutes les autres, fit semblant de trouver mauvais qu’on se donnât cette liberté.

Tandis que mademoiselle d’Hamilton et madame Wetenhall lâchaient de radouber la Muskerry dans une autre chambre, le duc de Buckingham dit au roi que, s’il était permis de faire un peu d’exercice aussitôt après les couches, le seul moyen de rétablir madame de Muskerry serait de lui donner sa revanche dès qu’on lui aurait remis son enfant. Ce conseil ne parut pas mauvais, et fut suivi. La reine proposa, dès qu’elle parut, une seconde reprise de contredanses; et, ma- ^ dame de Muskerry l’ayant acceptée, le remède fit son

effet, et ne lui laissa pas seulement le souvenir de cette petite disgrâce.

Tandis que ces choses se passaient à la cour du roi, celle du duc d’York s’était mise en campagne d’un autre côté. Le prétexte de ce voyage était de visiter la province dont il portait le titre ; mais l’amour en était le véritable motif. La duchesse s’était gouvernée d’une prudence et d’une sagesse, depuis son élévation, qu’on ne pouvait assez admirer. Ses manières avaient été telles, quelle avait trouvé le secret de contenter tout le monde; ce qui semblait encore plus rare que la grandeur de son établissement. Mais, après s’être tant lait estimer, elle s’avisa de vouloir être aimée ; ou le maudit amour, pour mieux dire, fut assaillir son cœur au travers de la discrétion, de la prudence et de tous les raisonnements dont elle l’avait environné.

En vain s’était-elle cent fois dit que, si le duc avait eu la bonté de lui rendre justice en l’aimant, il lui avait trop fait d'hpnneur en l’épousant; que, dans les circonstances qui l’entraînaient, c’était à elle à prendre patience, en attendant qu’il plût au ciel qu’il s’en corrigeât ; que nul exemple n’était à suivre pour elle à l’égard des faiblesses qui semblaient 1 outrager ; mais que, les ressentiments étant encore moins permis, il fallait le ramener par une conduite toute diffé-

rente de celle qu’il avait ; en vain, dis-je, s’était-elle soutenue si longtemps par le secours de ces maximes ; quelque solide que soit la raison et quelque opiniâtre que soit la sagesse, il est de certaines épreuves que leur longueur rend fatigantes, et dont la sagesse et la raison s’ennuient à ta fin.

La duchesse d’York était la femme d’Angleterre du plus grand appétit. Comme c’était un plaisir permis, elle se dédommageait, en mangeant, de ce qu’elle se retranchait d’ailleurs. C’était aussi quelque chose d’édifiant que de la voir à table. Le duc, au contraire, se livrant sans cesse à de nouvelles fantaisies, se dissipait par ses inconstances, et ne faisait que dépérir, tandis que la pauvre princesse, se nourrissant tout de son mieux, engraissait que c’était une bénédiction. On ne sait combien les choses auraient resté dans cet état, si l’amour, qui voulait avoir raison d’une conduite si différente de la première, n’eût employé 1 artifice, aussi bien que la force, pour troubler son repos.

Il mit d’abord en jeu le ressentiment et la jalousie, ces deux mortels ennemis de la tranquillité des cœurs. Une grande créature, pâle et décharnée, qu’elle avait prise pour fille d honneur, devint l’objet de sa jalousie, parce qu’elle était alors celui des empressements du

duc. Elle s’appelait Churchill L’on ne pouvait comprendre qu’après avoir eu du goût pour madame de Chesterfield, mademoiselle d’Hamilton et la petite Jennings, il en eût pour un visage comme celui-là ; mais bientôt on s’aperçut que quelque chose de plus que cette variété bizarre avait achevé de l’engager à son service.

La duchesse fut indignée d’un choix qui semblait ravaler son mérite beaucoup plus que les autres ; et dans le temps que le dépit et la jalousie commençaient à lui donner de l’aigreur, le perfide amour offrait à son attention et à ses ressentiments l’aimable figure du beau Sydney ; et, tandis qu’il lui tenait les yeux ouverts sur sa personne, il les fermait sur son esprit. Elle en fut éprise devant que de s’en apercevoir ; mais la bonne opinion que Sydney avait de son mérite ne lui laissa pas longtemps ignorer la gloire de celte conquête , et, pour la rendre plus certaine, ses regards répondirent témérairement à tout ce que ceux de Son Altesse avaient la bonté de lui dire, pendant que les charmes de sa personne étaient rehaussés de l’éclat que l’ajustement et la parure y pouvaient ajouter.

• Elle en eut M. le duc de Berwick et myledy Waldegrave, et épousa ensuite le colonel Godfrey. Elle était sœur du célèbre duc de Marlb»rough. Elle mourut en mai 1750, âgée de quatre-Tingt-deux ans.

MÉMOIRES DE GRAHONT.

La duchesse, prévoyant les conséquences d’un tel engagement *, combattit fort et ferme contre le penchant qui l’entraînait; mais mademoiselle Hobarl s’étant mise du côté de ce penchant, la combattit ellemême et la vainquit.

Cette 611e s’était insinuée nans sa conûance par un journal de nouvelles dont elle était pourvue pour toute l’année. La cour et la ville en étaient ; du reste, ce n’était pas son affaire qu’elles fussent toujours véritables; mais elle prenait soin qu'elles fussent toujours du goût de Son Altesse. Elle connaissait aussi celui qu’elle avait pour la table, et savait composer ou diversiHer les mets qui lui plaisaient. Cela l’avait rendue nécessaire; mais, voulant l’être davantage, et s’étant aperçue des airs que Sydney se donnait, comme de ce qui se passait dans le coeur de sa maîtresse au sujet de Sydney, l’adroite Hobart avait pris la liberté de lui dire que ce pauvre garçon n’en pouvait plus d’amour pour elle ; que c’était dommage qu’un homme fait de cette manière, qui ne perdait le respect que parce qu’il ne pouvait plus le garder, se brûlât comme un papillon à la face du public ; qu’on s’en apercevrait bientôt , à moins qu’on n’y mît ordre ; et qu’elle était d’avis que

* On a prétendu que la découverte de celte amourette fut cause que la duchesse embrassa la religion de son mari pour faire sa paix.

IMTRIGÜES AMOUREUSES.

Son Aitesse eût pitié de son état, de façon on d’autre.

La duchesse lui demanda ce qu’elle voulait dire par en avoir pitié de façon ou d’autre. « Je veux dire, madame, répondit Hobart, que si sa figure vous déplaît, ou que sa passion vous importune, vous lui donniez son congé; ou bien, le retenant a votre service, comme feraient toutes les princesses du monde à votre place, vous me permettiez de lui donner des ordres de votre part sur sa conduite, avec quelque peu d’espérance, pour l’empêcher de devenir fou, en attendant que les moyens se trouvent de l’informer vous-même de vos volontés... — Quoi I dit la duchesse, vous me conseilleriez, Hobart, vous qui m’aimez, de m’embarquer dans un commerce de cette nature aux dépens de ma gloire et aux périls de mille inconvénients ! Si ces faiblesses sont quelquefois excusables, ce n est pas dans un rang comme celui que j’occupe; et ce serait mal reconnaître les bontés de celui qui m’élève à ce rang, que de... — Bon ! dit la Hobart, ne voit-on pas qu’il ne vous a épousée que parce qu’il en était pressé? La chose faite, je m’en rapporte à vous s’il s’est contraint un moment à marquer le changement de son goût par mille circonstances outrageantes. Ne seriez-vous point d'humeur à persévérer dans l’indolence et l humilité, tandis que le duc, après avoir eu les faveurs ou

MÉMOIRES DE GRAMOM.

mérité les refus de toutes les coquettes d’Angleterre, galope vos filles d’honneur l’une après l’autre, et met à présent son ambition et ses désirs à la conquête de cette haridelle de Churchill? Quoi! madame vos beaux jours se passeront dans une espece de veuvage à déplorer vos malheurs, sans qu’il vous soit permis de vous aider dans les occasions 1 II faudrait être douée d’une patience bien coriace, ou d’une résignation bien endurante pour cela. Je serais vraiment d’avis qu’un époux qui vous oublie nuit et jour, prétendît que, pour boire et manger de grand appétit, comme fait. Dieu merci, Votre Altesse, elle n’eût plus besoin que de bien dormir! je sms, ma foi, sa servante. Je vous le répète encore, madame, il n’y a point de princesse dans l’univers qui refusât les hommages d’un homme

fait comme Sydney, quand un époux porte les siens ailleurs. »

Ces raisons n’étaient pas moralement bonnes, si l’on veut; mais, quand elles auraient été plus mauvaises, la duchesse s’y serait rendue, tant son cœur était d’intelligence avec Hobart pour venir à bout de sa prudence.

Ce commerce s’était établi dans le temps que Hobart conseillait à la jeune Temple de ne point songer aux .«acenes du beau Sjdney. Pour lui, dès qu’il apprit

INTRIGDES AMOUREUSES.

par la confidente Hobart que la duchesse acceptait ses hommages, il ne manqua pas de se munir de circonspection et d’égards pour dépayser le public ; mais le public n’est pas si sot qu’on pense.

Comme il y avait trop de surveillants, trop de curieux et trop de connaisseurs dans une grosse cour résidant au milieu d’une grosse ville, la duchesse, pour ne pas commettre les intérêts de son cœur à tant d’inspections, porta le duc d’York à faire le voyage dont nous avons parlé, tandis que la reine et sa cour étaient à celui de Tunbridge.

Ce parti fut prudent; elle s’en trouva bien, et sa cour ne s’en trouva pas mal, a la reserve de mademoiselle Jennings. Jermyn n’était pas du voyage; et, selon elle, tout voyage était maudit dont Jermyn n’était pas. Il était engagé dans une entreprise au-dessus de sa vigueur, c’est-à-dire qu’il avait soutenu la gageure qu’on avait soutenue et gagnée contre le chevalier de Gramont. Il paria cinq cents guinées qu’il ferait vingt milles de grand chemin dans une heure sur le même cheval. Le jour qu’il avait choisi pour cette course était celui que mademoiselle Jennings avait pris pour aller chez le devin.

Jermyn avait été plus heureux qu’elle dans son entreprise. Il en était sorti victorieux j mais comme son

courage avait fait dans cette épreuve un effort que son tempérament ne put soutenir en gagnant la gageure, il gagna la fièvre. Elle mit sa délicatesse fort bas. La Jennings s’informait de sa santé; mais c’était tout ce qu’elle osait. Dans les romans modernes, une princesse n’avait qu’à rendre visite à quelque héros abandonné des médecins pour le guérir dans trois jours : mais comme ce n’était pas mademoiselle Jennings qui avait donné la fièvre à Jermyn, elle n’était pas sûre de la lui ôter, quand elle eût été sûre qu’on n’eût point censuré dans une cour maligne une visite de charité. Ce fut donc sans égard aux inquiétudes qu’elle en pourrait avoir que la cour partit sans lui ; mais elle eut le plaisir de faire voir que tout lui déplaisait dans un voyage qui semblait faire le plaisir de tous les autres.

Talbot en était ; et, s’étant flatté que l'absence d’un rival dangereux pourrait produire quelque changement en sa faveur, il était attentif à toutes les actions, aux mouvements et aux moindres gestes de la petite Jennings. Il y avait assurément de quoi bien occuper son attention. Elle n’était pas faite pour un sérieux de longue durée : son tempérament l'emportait du milieu de ses rêveries les plus distraites, par des saillies de vivacité qui lui faisaient espérer qu’elle oublierait

bientôt Jermyn pour se souvenir que sa tendresse était la première qu’elle eût écoutée. Cependant il se tenait à l’écart avec son amour et ses espérances, estimant qu’il était indigne d’un amant outragé de laisser voir la moindre faiblesse ou le moindre retour pour une ingrate qui l’avait plante là.

Mademoiselle Jennings qui, bien loin de songer à ses ressentiments, ne se souvenait seulement pas qu’il l’eût aimée, et n’avait l’esprit rempli que du pauvre malade, en usait avec Talbot comme si de rien n’eût été. C’était à lui quelle donnait le plus souvent la main en entrant ou sortant de carrosse. Elle causait plus volontiers avec lui qu’avec aucun autre, et faisait sans dessein tout ce qu’il fallait pour persuader à la cour qu’elle était revenue de son penchant pour Jermyn en faveur de son premier amant.

Il en fut persuadé comme les autres ; et, jugeant qu’il était à propos de changer de personnage pour lui faire connaître qu’il n’avait jamais changé de sentiments, il. allait lui dire quelque chose de touchant et de bien passionné sur ce sujet. La fortune semblait lui rendre toutes chose.s favorables pour cette harangue. Il était seul avec elle dans sa chambre; et, pour lui donner plus beau, elle ne cessait de le railler au sujet de mademoiselle Boynton. Elle disait qu on lui

était fort obligé d’être du voyage, tandis que la pauvre créature s’évanouissait d’amour pour lui deux fois le jour à Tunbridge. Ce fut à ce discours que Talbot se irut obligé de commencer celui de ses souffrances et ie sa fidélité, lorsque la Temple, un papier à la main, entra dans la chambre de Jennings. C’était une lettre en vers que mylord Rochester avait écrite quelque temps auparavant sur les aventures de l’une et de l’autre cour. Il y disait, au sujet de la petite Jennings, que Talbot avait jeté la terreur parmi le peuple de Dieu par sa taille ; mais que Jermyn, comme le petit David, avait vaincu le grand Goliath. Jennings, charmée de cette allusion, lut deux ou trois fois cet endroit, le trouva plus plaisant que Talbot, en rit de tout son cœur dans le commencement ; mais prenant un air attendri : « Le pauvre petit David I » dit-elle avec un profond soupir ; et laissant aller sa tête d’un côté pendant cette petite rêverie, quelques larmes coulèrent de ses yeux, qui n’étaient assurément pas pour la défaite du géant. Cela piqua Talbot jusqu’au vif, et, se voyant si ridiculement déchu de ses espérances, il sortit brusquement, et fit vœu de ne plus occuper son cœur d’une petite évaporée, dont les manières n’avaient ni rime ni raison; mais il ne tint pas son courage.

Il n’en allait pas si mal pour les autres amants de cette cour ; car tout en était plein, et le voyage était fait exprès. Ce n’étaient que bats et festins sur la route, chasses et promenades pendant les séjours. Les tendres amants songeaient à devenir heureux en chemin faisant, et les beautés qui réglaient leur sort ne leur défendaient pas d’espérer. Sydney faisait sa cour d’une merveilleuse assiduité. La duchesse fit remarquer à M. le duc d’York comme il s'attachait à lui depuis quelque temps. Son Altesse y fit attention, et convint qu’il fallait lui en tenir compte dès la première occasion. Cela arriva bientôt.

Montagu, dont nous avons fait mention, était écuyer de madame la duchesse. Il avait de l’esprit, était clairvoyant, et passablement malin. Que faire d un homme de ce caractère auprès de sa personne, dans le train que prenaient les affaires de son cœur? On en était embarrassé ; mais le frère aîné de Montagu s’étant fait tuer tout à propos où il n’avait que faire le duc obtint pour son frère la charge d’écuyer de la reine qu’il avait eue ; et le beau Sydney fut mis en sa place

• Il fut tué devant Bergues, dans le mois cfaoût 1665. Il se nommait Édouard. Boyer dit qu’il lut banni de la cour pour avoir offensé la reine en lui serrant la main. Il fut probablement disgracié quelque temps, et en conséquence voyagea dans les pays étrangers.

auprès de la duchesse. Tout cela se rencontrait le mieux du monde, et le duc se savait bon gré d’avoir trouvé le secret d’avancer ces deux messieurs à la fois sans qu’il lui en coûtât.

Mademoiselle Hobart applaudissait fort à ces promotions. Elle avait de fréquentes et longues conversations avec Sydney. On le remarqua. Quelques-uns lui firent l’honneur de croire que c’était sur son compte. Elle en reçut fort volontiers les compliments. Le duc, qui le crut d’abord, ne cessait de faire remarquer à la duchesse la bizarrerie du goût de certaines personnes, et comment le garçon d’Angleterre le mieux fait s’était coiffé d’un visage à faire peur.

La duchesse avoua que les goûts étaient bien différents, et lui dit qu’il en parlait fort à son aise, lui qui venait de choisir la belle Hélène pour sa maîtresse. Je ne sais si cette plaisanterie l’avait fait rentrer en luimême; mais il est constant qu’il commençait à n’avoir plus les mêmes empressements pour la Churchill ; et peut-être eût -il abandonné cette poursuite, sans l’aventure qui lui donna pour elle un goût tout nouveau.

On était de séjour dans un pays ouvert et plain. Quand on tourne en Angleterre, ce sont des plaines de gazon le plus vert et le plus uni du monde. La

INTRIGUES AMOURKOSEft.

duchesse y voulut voir courre des lévriers. Elle était en carrosse, et toutes les dames à cheval. Chacune de ces dames avait son écuyer à ses côtés. Il était bien raisonnable que leur maîtresse eût le sien. Il était à sa portière, qui payait merveilleus.ement de mine, s’il ne fournissait pas beaucoup à la conversation.

Leduc était auprès de mademoiselle Churchill, non pas à lui conter fleurette, mais à la gronder de ce qu'elle était mal à cheval. C’était la créature du monde la plus paresseuse ; et, quoique les filles d honneur soient d’ordinaire les princesses de la cour les plus mal montées, comme on la voulait distinguer à cause de sa faveur, on T avait mise sur un cheval assez joli, mais un peu vif. Elle se serait bien passée de cette distinction.

L’embarras et la crainte avaient augmenté sa pâleur naturelle i et, dans cet état, sa contenance achevait d’en dégoûter le duc, lorsque son cheval, qui en voulait joindre d’autres, se mit au galop malgré qu’elle en eût ; et, s’échauffant à mesure qu’elle faisait des efforts pour le retenir, il partit enfin à toutes jambes, s’imaginant qu’on le faisait courir contre le cheval de Son Altesse.

Mademoiselle Churchill chancela, fit quelques cris.

MÉMOIRES DE GRÂMONT.

et tomba. La chute ne pouvait être que rude dans un mouvement si rapide; cependant elie lui fut favorable de toutes les manières ; car, sans se faire aucun mal, elle démentit tout ce que son visage avait fait juger du reste. Le duc mit pied à terre pour la secourir. Elle était tellement étourdie, qu’elle n’avait garde de songer à la bienséance dans cette occasion ; et ceux qui s’empressèrent autour d’elle la trouvèrent encore dans une situation assez négligée. Ils ne pouvaient croire qu’un corps de cette beauté fût de quelque chose au visage de mademoiselle Churchill. Depuis cet accident, on s’aperçut que les soins et la tendresse du duc ne firent qu’augmenter ; et l’on s’aperçut, sur la fin de l’hivGT, qu’elle n’avait pas tyrannisé ses désirs, ni fait languir son impatience.

Les deux cours revinrent à peu près dans le même temps, également satisfaites de leurs voyages; la reine attendit joûuttaut en vain le succès qu’elle en avait espéré.

Ce fut à peu près dans ce temps que le chevalier de Gramont reçut une lettre de la marquise de Saint- Chaumont, sa sœur, par laquelle on l’avertissait qu’il ne tenait qu’à lui de revenir, le roi l’ayant trouvé bon. Il l’aurait trouvé fort bon aussi dans un autre temps, quelques charmes que la cour d’Angleterre eût pour

lui ; mais, dans l’état où son cœur se trouvait alors, il ne pouvait s’y résoudre.

Il était revenu de Tunbridge mille fois plus amoureux que jamais. Il avait, pendant cet agréable voyage, vu tous les jours mademoiselle d’Hamilton, soit dans les marais du sombre Peckham, soit dans les promenades délicieuses du riant Summerhill, ou bien dans les divertissements qui régnaient chaque jour chez la reine; et, soit qu’il l’eût vue à cheval, soit qu’il l’eût entendue, ou qu’il l’eût vue danser, il lui semblait bien' que, dans tous ces lieux ou dans tous ces états, le ciel n’avait rien formé de plus digne d’un homme d’esprit et de bon goût. Le moyen donc de songer à s’en éloigner! C’est ce qui lui paraissait absolument impraticable. Cependant, comme il voulut se faire quelque mérite auprès d’elle de ce qu’il abandonnait pour ne bouger d’auprès de ses charmes, il lui montra la lettre de madame sa sœur ; mais cette confidence ne tourna pas comme il l’avait prétendu.

Mademoiselle d’Hamilton, en premier lieu, le félicita sur son rappel. Elle le remercia très-humblement du sacrifice qu’il voulait bien lui faire; mais, comme ce témoignage de tendresse passait les bornes de la simple galanterie, quelque sensible qu’elle y pût être,

elle n’avait garde d’en abuser. Il eut beau protester

qu’il aimait mieux mourir que de s’éloigner de ses appas, ses appas protestèrent qu’ils ne le reverraient de leur vie, s’il ne partait incessamment. 11 fallut bien obéir. On lui permit de se flatter que ces ordres absolus ne partaient point de l’indifférence, quelque durs qu’ils parussent; qu’on serait toujours plus aise de son retour que d’un départ que l’on pressait tant; et, mademoiselle d’Hamilton ayant bien voulu lui donner les assurances qui dépendaient d’elle, qu’il trouverait les choses en l’état qu’il les laissait à l’égard de ses sentiments, il fit son paquet, ne songeant qu’à revenir, tandis qu il pranait congé de tout ie inonde pour partir ■.

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