CHAPITRE XlIT
Retour du chevalier de Gramont à la cour de France n est renvoyé en Angleterre. — Suite des intrigues amoureuses de cette cour.
Mariage de Ui plupart des héros de ces Mémoires %
Plus le chevalier de GramonI approciiait de la cour de France, plus il regrettait celle d’ Angleterre. Ce n’est pas qu’il ne s’attendît à un accueil gracieux aux pieds d’un maître dont on ne méritait pas impunément la colère, mais aussi qui savait pardonner d’une manière à faire sentir tout le prix de la grâce où l’on rentrait.
Mille pensées différentes l’occupaient en courant la poste. Tantôt c’était la joie que ses parents et ses amis auraient de le revoir, tantôt c’étaient les félicitations et les embrassades de ceux qui, n’étant ni l’un ni l’autre, ne laisseraient pas de l’accabler d’empressements importuns ; mais tout cela ne lui passait que légèrement par la tête, car un homme bien amoureux
se fait un scrupule de s’arrêter à d’autres pensées qu’à celles de l’objet aimé. C’étaient donc les tendres souvenirs de ce qu’il laissait à Londres qui l’empêchaient de songer à Paris; et c’étaient les tourments de l’absence qui l’empêchaient de sentir ceux des mauvais chemins et des mauvais chevaux. Son cœurpro testait à mademoiselle d’Hamilton, entre Montreuil et Abbeville, qu’il ne s’en éloignait avec vitesse que pour la revoir plus tôt. Ensuite, par une courte réflexion, comparant le regret qu’il avait eu sur cette même route en quittant la France pour l’Angleterre, avec celui qu’il sentait alors de quitter l’Angleterre pour la France, il trouvait le dernier beaucoup moins supportable que l’autre.
C’est ainsi que s’amuse un cœur tendre par les chemins ; ou, pour mieux dire, c’est ainsi qu’un écrivain frivole abuse de la patience du lecteur, ou pour étaler ses propres sentiments, ou pour allonger quelque ennuyeux récit; mais à Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne coucher dans ces Mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous écrivons les faits et les dits !
Qui jamais, excepté l’écuyer Feraulas, a pu tenir compte des pensées, des soupirs et du nombre d’exclamations que son illustre maître faisait partout? Pour
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moi, je ne me serais jamais avisé de croire que l’attention du comte de Gramont, si vive aujourd’hui pour les inconvénients et les périls, lui eût permis autrefois de faire de tendres raisonnements sur la route, s’il ne me dictait à présent ce que j’écris.
Mais suivons-le dans Abbeville. Le maître de la poste était son ancienne connaissance. Son hôtellerie était la mieux fournie qu’il y eût entre Calais et Pans ; et le chevalier de Gramont, en mettant pied à terre, dit à Termes qu’il avait envie d’y boire un coup en attendant que leurs chevaux fussent prêts. Il était près de midi. Depuis la nuit précédente qu’ils étaient débarqués, jusqu’à ce moment, ils n’avaient pas mangé. Termes, louant le Seigneur de ce que des sentiments humains l’emportaient cette fois sur l’inhumanité de son impatience ordinaire, le confirma tant qu’il put dans des sentiments si raisonnables.
Ils furent surpris, en entrant dans la cuisine, où le chevalier rendait volontiers sa première visite, de voir six broches chargées de gihier devant le feu, et l’appareil d’un festin magnifique par toute la cuisine. Le cœur de Termes en tressaillit. Il donna sous main ordre de déferrer quelques-uns des chevaux pour n être pas arraché de ce lieu sans y repaître.
Bientôt une foule de violons et de hautbois, suivie
des galopins de la ville, entra dans la cour. L’hôte, à qui l’on demandait raison de tant de préparatifs, dit à M. le chevalier de Gramont que c’était pour la noce d’un gentilhomme des plus riches des environs avec la plus belle fille de toute la province ; que le repas se faisait chez lui ; qu’il ne tiendrait qu’à Sa Grandeur de » voir bientôt arriver les mariés de la paroisse, puisque la musique était déjà venue. 11 en jugea bien ; car, à peine achevait-il de parler, que trois grands corbillards, comblés de laquais grands comme des Suisses, et chamarrés de livrées tranchantes, parurent dans la cour, et débarquèrent toute la noce. Jamais on n’a vu la magnificence campagnarde si naturellement étalée. Le clinquant rouillé, les passements ternis, le taffetas rayé, de petits yeux et de grosses gorges brillaient partout.
Si le premier coup d’œil du spectacle surprit le chevalier de Gramont, le second n'étonna pas moins le fidèle Termes. Le peu qui paraissait du visage de la mariée n’était pas sans éclat ; mais on ne pouvait porter aucun jugement sur le reste. Quatre douzaine de mouches, et dix serpenteaux de chaque côté qu’on avait faits de ses cheveux en dérobaient la vi:e ; mais ce fut le nouvel époux qui mérita l’attention du chevalier de Gramont.
Il était aussi ridiculement paré que les autres, à la réserve d’un justaucorps de la plus grande magnificence et du meilleur goût du monde. Le chevalier de Gramont, en s’approchant de lui pour examiner de près son habit, se mit à louer la broderie de son justaucorps. Le marié tint cet examen à grand honneur, et lui dit qu’il avait acheté ce justaucorps cent cinquante louis, du temps qu’il faisait l’amour à madame sa femme. « Vous ne l’avez donc pas fait faire ici? lui dit le chevalier de Gramont. — Bon 1 lui répondit l’autre; je l’ai d’un marchand de Londres qui l’avait commandé pour un mylord d’Angleterre. » Le chevalier de Gramont, qui sentait le dénoûment de l’aventure, lui demanda s’il reconnaîtrait bien le marchand. « Si je le reconnaîtrais? Ne fus-je pas obligé de boire avec lui toute la nuit à Calais pour en avoir bon marché I » Termes s’était absenté dès que ce justaucorps avait paru, sans pourtant s’imaginer que ce maudit marié dût en entretenir son maître.
L’envie de rire et l’envie de faire pendre le seigneur Termes partagèrent quelques temps les sentiments du chevalier de Gramont : mais l’habitude de se laisser voler par ses domestiques, jointe à la vigilance du coupable, à cpii son maître ne pouvait reprocher d’avoir dormi dans son service, le portèrent à la clémence;
et, cédant aux importunités du campagnard pour confondre son fidèle écuyer, il se mit à la table lui trenteseptième.
Quelques moments après, il dit aux gens de la maison de faire monter un gentilhomme nommé Termes. Il vint, et dès que le maître de la fête le vit, il se leva de table, et lui tendant la main : « Touchez là, notre ami, lui dit-il : vous voyez que j’ai bien conservé le justaucorps que vous aviez tant de peine à me vendre, et que je n’en fais pas un mauvais usage. »
Termes, s’étant fait un front d’airain, fît semblant de ne pas le connaître, et se mit à le repousser assez brutalement. « Oh ! parbleu ! lui dit l’autre, puisqu’il m’a fallu boire avec vous pour conclure le marché, vous me ferez raison de la santé de madame la mariée. » Le chevalier de Gramont, qui le vit tout déconcerté malgré son effronterie, lui dit en le regardant civileBZssiit : « Allons, monsieur le marchand de Londres, mettez-vous là, puisqu’on vous en prie de si bonne grâce ; nous ne sommes pas tant à table qu’il n’y ait encore place pour un aussi honnête homme que vous, o A ces mots, trente-cinq des conviés se mirent en mouvement pour recevoir ce nouveau convié, Il n’y eut que le siège de l’épousée, qui, par bienséance, demeura fixe; et l’audacieux Termes, ayant
bu la première honte de cet événement, s’y prenait d’une manière à boire tout le vin de la noce, si son maître ne se fût levé de table comme on ôtait vingtquatre potages pour servir autant d’entrées.
Il n’y avait pas d’apparence de retenir jusqu’à la fin du repas de noce un homme qui paraissait si pressé t mais tout fut debout quand il sortit de table, et tout ce qu'il put obtenir du marié, fut que toute la noce ne le reconduirait pas jusqu’à la porte de l’hôtellerie. Termes eût voulut qu’ils ne l’eussent point quitté jusqu'à la fin du voyage, tant il craignait de se trouver tête à tête avec son maître.
Il y avait déjà quelque temps qu’ils étaient sortis d’Abbeville, et qu’ils couraient dans un profond silence. Termes, qui s’attendait bien à le voir rompre dans peu de temps, n’était en peine que de la manière : savoir si son maître l’attaquerait par un torrent d injures mêlées de certaines épithètes qui pouvaient lui convenir ; ou si, se servant de quelque outrageante ironie, l’on emploierait toutes les louanges qui seraient les plus capables de le confondre. Mais voyant, au lieu de tout cela, qu’on s’obstinait à ne lui rien dire, il crut qu’il valait mieux prévenir la harangue qu’on méditait que d’y laisser rêver plus longtemps ; et, s’armant de toute son elfronterie : « Vous v^iilà bien
en colère, monsieur, lui dit-il, et vous croyez avoir raison. Mais je me donne au diable si vous n’avez tort dans le fond.
— Comment, traître, dans le fond ! dit le chevalier de Gramont ; c’est donc parce que je ne te fais pas rouer comme tu l’as depuis longtemps mérité?
— Voilà-t-il pas? dit Termes. Toujours de l’emportement, au lieu d'entendre raison ! Oui, monsieur, je vous soutiens que ce que j’en ai fait était pour votre bien. — Et le sable mouvant u’était-il pas pour mon service ? dit le chevalier de Gramont. — Patience, s’il vous plaît, poursuivit l’autre. Je ne sais comment diable ce nigaud de marié s’est rencontré chez les gens de la douane quand on vi'sita ma valise à Calais; mais ces cocus-là se fourrent partout. Dès qu’il vit votre justaucorps, il en devint amoureux. Je vis bien dès là que c’était un sot ; car il était à deux genoux devant moi pour l’acheter. Outre qu’il était tout froissé de la valise, la sueur du cheval l’avait tout taché par devant, et je ne sais comment diable il a fait pour raccommoder tout cela ; mais tenez-moi pour un excommunié, si vous l’eussiez jamais voulu mettre. Conclusion : il vous revenait à cent quarante louis, et voyant qu’on m’en offrait cent cinquante : Mon maître, d»-
je, n’a pas besoin de cette oriflamme pour se distinguer au bal ; et quoiqu’il eût beaucoup d’argent quand j'e l’ai quitté, que sais-je s’il en aura quand je le reverrai ? Cela dépend du jeu. Bref, monsieur, je vous en fais donner dix louis de plus qu’il ne vous coûte ; c’est un profit tout clair. Je vous en tiendrai compte, et vous savez que je suis bon pour eette somme. Dites à présent, en auriez-vous eu la jamiae mieux faite au i bal, d’être paré de ce diable de justaucorps qui vous aurait donné la même mine qu’à ce marié de village à qui nous l’avons vendu? et cependant il faut voir comme vous tempêtiez à Londres quand vous 1 avez cru perdu ; les beaux contes que vous avez faits au roi du sable mouvant, et quelle chienne de mine vous avez faite quand vous vous êtes douté que ce pied-plat le portait à sa noce ! »
Que répondre à tant d’impudence? S’il écoutait l’indignation, le rouer de coups ou le chasser était le traitement le plus favorable que son maître lui devait ; mais il en avait besoin pour le reste de son voyage ; et, dès qu’il fut à Paris, il en eut besoin pour son retour.
Le maréchal de Gramont ne sut pas plus tôt son arrivée qu’il fut le trouver chez son baigneur; et les premières embrassades s’étant passées de part et d au-
tre ; « Chevalier, lui dit le maréchal, combien avezvous mis à venir de Londres ici ? car Dieu sait comme vous allez en pareille rencontre. » Le chevalier de Gramont lui dit qu’il ÿ avait trois jours qu’il était en chemin ; et pour s'excuser de cette médiocre diligence, il se mit à lui conter son aventure d’Abbeville. « Cela est fort plaisant, lui dit M. son frère ; mais ce qu il y a de plus plaisant, c’est qu’il ne tiendra qu’à vous de trouver encore votre justaucorps à table, car on la tient longue dans une noce de province. » Et làdessus, prenant un air sérieux, il lui dit qu’il ne savait pas qui lui conseillait un retour inopiné pour gâter ses affaires, mais qu’il avait ordre du roi de lui dire qu il n avait qu à s’en retourner sans se présenter à la cour. Il lui dit ensuite qu’il ne pouvait s’empêcher d’admirer son impatience, après avoir si bien fait jusque-là, lui qui connaissait assez le roi pour être instruit qu il fallait, pour mériter sa grâce, attendre qu’elle vînt purement de sa bonté.
Le chevalier montra pour sa justiGcation la lettre de madame de Saint-Chaumont, et lui dit qu’il se serait bien passé du soin qu’on avait pris de lui mander une fausse nouvelle pour le faire partir comme un cravate de bois. « Autre imprudence, lui dit le maréchal ; et depuis quand notre sœur est-elle secrétaire d’État ou
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des commandements nour que le roi se soit servi j'elle pour vous signifier ses volontés? Voulez-vous savoir le fait? Il y a quelque temps qu’il dit à Madame* le refus que vous aviez fait de la pension que vous offrait le roi d’Angleterre. Il parut content de la manière dont Comminge l’informa que la chose s était faite, et témoigna qu’il vous en savait gré. Madame prit tout cela pour un ordre de rappel. La Saint-Chaumont, qui n’a pas à beaucoup près le jugement aussi merveilleux qu’elle se l’imagine, s’est pressée de vous expédier ce bel ordre de sa main. Pour achever, Madame dit hier au dîner du roi que vous seriez incessamment ici ; et le roi m’ordonna l’après-dînée de vous renvoyer incessamment d’abord que vous seriez arrivé.
Vous voilà, retournez-vous-en. »
Cet ordre aurait peut-être paru dur au chevalier de Gramont dans un autre temps ; mais, dans la disposition présente de son cœur, il eut bientôt pris son parti. Rien ne lui faisait peine que l’officieux avis qui l’avait obligé de quitter la cour d’Angleterre ; et, tout consolé de ne point voir celle de France avant son départ, il pria le maréchal d’obtenir seulement un délai de quelques jours pour recueillir quelque argent
i Henriette d’Angleterre, fille cadette de Charles I«, et duchesse d’OrlésuM.
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du jeu qu’oii lui devait. Il obtint cette giàce à condition qu’il sortirait de Paris.
11 choisit Vaugirard pour sa retraite. Ce fut là qu’arrivèrent certaines aventures dont il a fait le récit si souvent, et d’une manière si divertissante, que ce serait fatiguer le lecteur que de les retoucher. Ce fut là qu il rendit le pain bénit d’une manière si solennelle, que, ne restant pas assez de Suisses à Versailles pour garder la chapelle. Tardes fut obligé d’avouer au roi qu’on les avait envoyés au chevalier de Gramont qui rendait le pain bénit à Vaugirard. Là se passa cette scène merveilleuse qui donna la première atteinte à la réputation du grand Saucourt, lorsque, dans un tête-à-tete avec la fille du jardinier, on donna si souvent du cor (signal dont ils étaient convenus pour empêcher les surprises), que ces fréquentes alarmes désarmèrent les empressements du renommé Saucourt, et rendirent inutile le rendez-vous qu’on lui procurait avec la plus jolie grisette des environs. Ce fut encore durant son séjour à Vaugirard qu’il fut voir mademoiselle de 1 Hôpital à Issy, pour s’éclaircir si l’indiscret bruit de ville ne se trompait point sur un commerce de robe dont on l’accusait. Ce fut là qu’arrivant à l’improviste, le président de Maisons se réfugia dans un cabinet avec tant de précipitation, que la
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moitié de son manteau resta dehors lorsqu’il s’enferma, tandis que le chevalier de Gramont, qui s’en aperçut, fit souffrir mort et passion à ces pauvres amants par une longueur de visite excessive pour le désordre qu’elle causait.
Ses affaires finies, il partit. L’amour le guidait. Termes redoubla de vigilance sur la route. Les chevaux se trouvaient prêts à chaque poste dans un moment. Les vents et les marées secondèrent son impatience dès qu’il en eut besoin, et il revit Londres avec transport. La cour fut surprise et charmée de son prompt retour. Personne ne s’avisa de lui témoigner du regret de la nouvelle disgrâce qui le ramenait, tant il faisait voir qu’il en était consolé. Mademoiselle d’Hamilton ne lui voulut aucun mal de la promptitude dont il obéissait au roi son maître.
Les affaires de la cour n’avaient pas eu le temps de changer de face pendant une si courte absence, mais elles en changèrent bientôt après son retour ; c est-àdire, les affaires d’une cour qui jusque-là n en avait point eu de plus sérieuses que celles de l’amour et
des plaisirs.
Le duc de Monmouth*, fils naturel de Charles II,
* Jacques, fils de Charles II par une demoiselle Lucy Waters, naquit i Rotterdam’ le 9 avrü 1649, et porta le nom de Jacques Grofts jusqu’à
parut en ce temps-là dans la cour du roi son père. Ses commencements ont eu tant d’éclat, son ambition a causé des événements si considérables, et les particularités de sa fin tragique *■ sont encore si récentes qu’il serait inutile d’employer d’autres traits pour donner une idée de son caractère II paraît partout tel qu’il était dans sa conduite, téméraire dans ses entreprises, incertain dans l’exécution, et pitoyable dans ces extrémités où beaucoup de fermeté doit au moins répondre à la grandeur de l’attentat.
Sa figure et les grâces extérieures de sa personne ' étaient telles, que la nature n’a peut-être jamais rien formé de plus accompli. Son visage était tout charmant. C’était un visage d’homme; rien de fade, rien d’efféminé ; cependant chaque trait avait son agrément et sa délicatesse particulière : une disposition merveilleuse pour toutes sortes d’exercices, un abord attrayant, un air de grandeur, enfin tous les avantages du corps parlaient pour lui, mais son esprit ne disait
la resUuration du roi. Rétabli sur le trône, ce prince le combla d’honneurs et de richesses qui ne purent satisfaire son ambition. Dans la vue d'exclure le duc d’York de la couronne, il ne cessait d’intripier avec les ennemis du gouvernement, et fut souvent disgracié.
‘ Lorsque Jacques II monta sur le trône, il tenu inutilement d’exciter une révolte, fut fait prisonnier, et eut la tète tranchée le 15 inillet 1685. *
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pas un mot en sa faveur. Il n’avait de sentiments que ce qu’on lui en inspirait, et ceux qui d’abord s'insinuèrent dans sa familiarité prirent soin de ne lui en inspirer que de pernicieux.
Cet extérieur éblouissant fut ce qui frappa d’abord. Toutes les bonnes mines de la cour en furent effacées, et toutes les bonnes fortunes à son service. Il fit les plus chers délices du roi, mais il fut la terreur universelle des époux et des amants. Cela ne dura pourtant pas ; la nature ne lui avait pas donné tout ce qu’il faut pour s’emparer des cœurs, et le beau sexe s’en aperçut.
Madame de Ciéveland bouda contre le roi de ce que les enfants qu’elle avait de lui ne paraissaient que de petits magots auprès de ce nouvel Adonis. Elle en était d’autant plus choquée, qu’elle se vantait de pouvoir passer pour la mère des amours en comparaison de sa mère*. On se moqua de ses reproches; il y avait quelque temps qu’elle n’était plus en droit d’en faire, et, comme cette jalousie paraissait plus mal fondée que toutes celles qu’elle avait affectées, personne n'ap~ plaudit à ce sentiment ridicule. II fallut faire un autre personnage pour inquiéter le roi ; c’est pourquoi, ces-
‘ Mademomille Luey Waters, dont il a été fait mention dans l’avanl.det'uière note.
sant de s’opposer à la tendresse extrême qui l’aveuglait pour ce fils, elle se mil à l’adopter dans la sienne par mille louanges, par mille sortes d’admirations, et par des caresses qui ne faisaient que croître et embellir. Comme elles étaient publiques , aile prétendait qu’elles dussetit être sans conséquence ; mais on la connaissait trop pour s’y méprendre. Le roi n’était plus jaloux d’elle : mais, comme le duc de Monmoiith n’était pas dans un âge à être insensible aux vivacités d’une femme faite comme elle, il crut qu’il fallait le retirer d’auprès de cette prétendue belle-mère pour sauver son innocence du crime ou du moins du scandale. Ce fut donc pour cet effet qu'on le maria de si bonne heure.
Une héritière de cent mille livres de rente en Écosse s’offrit tout à propos*. Elle était pleine d'agréments, et son esprit avait tous ceux qui manquaient au beau Monmouth.
De nouvelles fêtes célébrèrent ce maria^re. On ne
* Anne Scott, filte et seule héritière de François, comte de Bucclengh. Ce mariage ne paraît pas avoir été heureux, quoique Monmouth en ait eu plusieurs eniants. U s’était ouvertement attaché à madame Hcnrielie Wenlworth, et déclara en mourant que devant Dieu il ne regardait ju'clle comme son épouse. La duchesse épousa en secondes noces Charles, lord Cornwiillis. Elle mourut le 6 février 1753, âgée de quatre-vingt-un ans.
mi
pouvait mieux faire sa cour qu’en s'y distinguant ; et. tandis que ces réjouissances mettaient en mouvement la magnidcence et la galanterie, les anciens engage ments en étaient partout réveillés, et de nouveaux s’établissaient.
La belle Stewart, alors au suprême degré de son éclat, attirait tous les yeux ou tous les respects. La duchesse de Gléveland voulut du moins l’effacer par le secours des pierreri^ dont elle s’était couverte à cette fête ; mais ce fut inutilement. Son visage était un peu défait par le commencement d’une troisième ou quatrième grossesse, que le roi voulut bien prendre encore sur son compte. Pour le reste de sa figure, il n’y avait pas de quoi soutenir l’air et la grâce de mademoiselle Stewart.
C'était bien pendant ce dernier effort de sa beauté qu’elle eût été reine d’Angleterre, si le roi n’eût été moins libre encore pour disposer de sa main qu’il ne l’était pour donner son cœur; mais ce fut alors que le duc de Richmond fit vœu de l’épouser ou de mourir.
Quelques mois après la célébration de ces noces, Killegrew *, n’ayant rien de mieux à faire alors, devint
* Robert Killegrew, né à Hanworth, dans U province de Middiesex. 11 fut nonuué page d’iionneur de Gliarles 1", et suivit fidéleoiMit la fortune de ce prince. Il accoiupagaa euguita dan* aon exil Cbaiief II, dont
amoureux de madame de Shrewsbury ; et comme ma dame d« Shrewsbury n’était point engagée, par un grand hasard, cette affaire fut bientôt réglée. Personne ne se mit en tête de troubler un commerce qui n inléressait personne, mais Killegrew s’avisa de le troubler lui-même. Ce n’est pas que son bonheur ne lui parût tel qu’il se l’était imaginé : l’habitude ne le dégoûtait point d’une possession digne d’envie: mais il s’étonna qu’on ne lui en portât point, et trouva mauvais qu'une telle fortune ne lui donnât point de rivaux.
Il avait beaucoup d'esprit et beaucoup plus d’éloquence. C’était en pointe de vin qu’elle était plus vive, et c’était d’ordinaire pour peindre en détail les secrètes beautés et les charmes les moins visibles de la Shrewsbury que cette éloquence se donnait carrière. Plus de la moitié de la cour en savait autant que lui sur ce sujet.
Le duc de Buckingham était un de ceux qui n’en pouvaient juger que par les apparences ; et, selon lui, les apparences ne promettaient pas tout ce que les exagérations de Killegrew voulaient persuader. Comme cet amant indiscret était un de ceux qui dînaient d’ordi-
il gagna les bonnes grfces par ses qualités aimables. Il épousa Marie Crofts, une des filles d’honneur de la reine Henriette, et mount la 19 mars 1682.
INTRIGDES AMOUREUSES.
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naire avec le duc de Buckingham, il avait tout le temps d’étaler sa rhétorique sur ce beau sujet ; car on se mettait à table sur les quatre heures du matin, pour en sortir vers l’heure de la comédie.
Le duc de Buckingham, éternellement rebattu des descriptions du mérite de madame de Shrewsbury, voulut s’éclaircir des faits par lui-même. Dès qu’il l’eut entrepris, il en eut le cœur net; et s’imaginant trouver qu’on n’en avait rien dit de trop, ce commerce s’établit d’une manière à ne pas faire croire qu il put être de durée, vu la légèreté de l’un et de l’autre, et la vivacité dmit il avait commencé ; cependant nul engagement n’a duré si longtemps en Angleterre.
L’imprudent Killegrew, qui n’avait pu se passer de rivaux, fut obligé de se passer de maîtresse. 11 le porta fort impatiemment: mais, loin d’écouter ses premières plaintes, la Shrewsbury lit semblant de ne pas le connaître. 11 ne fut pas à l’épreuve d’un pareil traitement; et, sans songer qu’il s’était attiré sa disgrâce, toute son éloquence se déchaîna contre madame de Shi ewsbury. Ses invectives l’attaquèrent depuis la tête jusqu’aux pieds. Il lit une peinture affreuse de sa conduite, et travestit en défauts les charmes qu’il venait de célébrer en sa personne. On l’avertit sous main des inconvénients que pouvaient lui attirer ses déclamations. B
MiiHOIRGS DE GRAMONÎ.
96 moqua de i’avis, poussa sa pointe, et ne s’en trouva
pas bien.
Comme il sortait de Saint-James après le coucher du duc, on poussa trois coups d’épée dans sa chaise, >doiit l’un lui perça le bras de part en part. Ce fut alors qu’il connut le péril où son intempérance de langue le jetait, après lui avoir ôté la Shrewsbury. Ses assassins s’étaient sauvés à travers le parc, ne doutant pas qu’il ne fût expédié.
Killegrew crut qu’il serait inutile de se plaindre. Quelle justice espérer d’un attentat dont il n’avait aucune preuve que ses blessures Que s’il faisait quelques poursuites fondées sur les apparences et les conjectures, il ne douta point qu’on n eût recours au.v moyens les plus courts de les interrompre, et qu’on ne les manquerait pas une seconde fois. Ainsi, voulant mériter sa grâce de ceux qui l’avaient fait assassiner, il mit fin à ses satire», et ne souffla pas le mot de son aventure. Le duc de Buckingham et la Shrewsbury furent longtemps heureux et tranquilles ; jamais elle n’avait été si longtemps constante, et jamais il n’avait eu tant d’égards en aimant.
Cela dura jusqu’à ce que mylord Shrewsl)ury, qui ne s’était jamais ému des dérèglements de madame sa femme, se mit en tête de trouver à redire à ce dernier
commerce. Il était public, à la vérité, mais il paraissait moins déshonorant pour elle que tous les autres, ie pauvre Shrewsbury, trop honnête homme pour s’en plaindre à madame, voulait pourtant satisfaire son hon-^ neur ; il fit appeler le duc de Buckingham, et le duc de Buckingham, pour réparation d’honneur, l’ayant tué, demeura paisible possesseur de cette fameuse Hélène. Gela choqua d’abord le public; mais le public s’accoutume à tout, et le temps sait apprivoiser la bienséance et même la morale,
La reine était à la tète de ceux qui se récriaient contre un scandale si public et un si horrible désordre, et qui se révoltaient contre l’impunité d’une action si criante. Comme la duchesse de Buckingham ‘ était une petite ragote à peu près de sa figure, qui n’avait jamais eu d’enfants, et que son époux abandonnait pour une autre, cette espèce de parallèle entre leurs fortunes intéressait la reine pour elle ; mais ce fut inutilement ; personne n’y fit attention, et les moeurs du siècle allèrent leur train, tandis qu’elle s’efforçait de leur susciter pour ennemis la nation sérieuse des politiques et des dévots.
Le sort de cette princesse avait d’assez tristes vues
• Marie, tille unique el héritière du lumeuit Tlioiiia» Fairfax, généra d«« troupos du parlqroenl duos ta guerre civile •
MEMOIRES DE GRAMOÎIT.
par de certains côtés. Les égards du roi pour elle avaient de belles apparences; mais c’était tout. Elle sentait bien que la considération qu’on avait pour elle s’effaçait à mesure que le crédit de ses rivales augmentait. Elle voyait que le roi son époux ne se mettait guère en peine d’enfants légitimes tant que ses maîtresses, toutes charmantes, lui en donneraient d’autres. Comme tout le bonheur de sa vie dépendait uniquement de cette bénédiction, et qu’elle se flattait que le roi la regarderait de meilleur œil si le ciel daignait la regarder en pitié sur cet article, elle eut recours à toutes les ressources qui sont en vogue contre la stérilité. Les vœux, les neuvaines et les offrandes ayant été tournés de toutes les manières, et n’ayant rien fait, il fallut en revenir aux moyens humains.
Que n’aurait-elle point donné dans cette occasion pour l'anneau que l’archevêque Turpin mit à son doigt, et qui fit courir Charlemagne après lui, comme il avait fait après une de ses concubines à qui Turpin l’avait ôté après sa mort I Mais il y a longtemps que les seuls talismans qui font aimer sont les charmes de la personne aimée, et que les enchantements étrangers ne fout plus rien.
Les médecins de la reine, prudents et avisés comme ils le sont partout, ayant considéré que les eaux froi
des de Tunbridge n’avaient pas réussi l’année précédente, conclurent qu’il fallait l’envoyer aux chaudes, c’est-à-dire aux bains qui sont auprès de Bristol. G? voyage fut donc arrêté pour la saison prochaine ; et, dans la confiance d’un heureux succès, ce voyage eût été le plus agréable du monde pour elle, si la plus dangereuse de ses rivales n’eût été nommée des premières pour en être. La Cléveland étant alors près d’accoucher, cette inquiétude ne la regardait pas. Une bienséance inutile l’obligeait à quelques égards. Le public, à la vérité, n’en croyait ni plus m moins pot»,, le soin qu’elle avait de s’en cacher ; mais sa présence, dans cet état, était un objet trop insultant pour la reine. Mademoiselle Stewart, plus belle que jamais, nommée pour le voyage, s’y préparait hautement. La pauvre reine n’osait s’y opposer ; mais elle n’en espéra plus rien. Que pouvaient les bains ou la faible vertu des eaux contre des charmes qui la détruisaient, ou par ses chagrins, ou par des causes plus propres encore à les rendre inutiles?
Le chevalier de Gramoni, à qui tous les plaisirs de la vie n’étaient rien sans la présence de mademoiselle d’Harnilton, ne put se dispenser de suivre la cour. Il était trop nécessaire et trop agréable au roi dans un voyage comme celui-là pour n’en pas être, et, de
MËMOIRES Bft GBAMOIIT.
quelque secours que pût être sa couTersation dans la solitude que cause 1 absence d’une cour, rnademoiselle d’Hamilton n’avait pas cru devoir consentir qu’il restât à Londres parce qu’elle n’en bougeait. 11 obtint la permission de lui écrire pour lui mander des nouvelles de la cour. Il s en servit de la manière qu'on peut croire; et ce qu il disait de ses propres affaires ne laissait guère de place dans ses lettres pour des narrations étrangères durant le séjour qu’on fit aux bains. Comme 1 absence rendait ce séjour ennuyeux à son égard, il se prenait à tout ce qui pouvait engourdir son impatience en attendant l’heureux moment de son retour.
11 avait beaucoup d’estime pour l’aîné des Hamilton, autant d’estime et beaucoup plus d’amitié pour l’autre.
C était à lui qu’il s’ouvrait le plus confiderament de sa passion et de ses sentiments pour sa sœur, 11 savait aussi ses premiers engagements avec sa cousine Wetenhall ; mais il ignorait le refroidissement survenu dans un commerce dont les commencements avaient été si vifs. Il fut surpris de voir les empressements qu il marquait dans toutes les occasions pour mademoiselle Stewart. Ils lui parurent au delà de ces devoirs et de ces respects qu’on rend pour faire sa cour a la maîtresse du prince. Il y üt attention, et ne fut
pas longtemps à découvrir qu’il était déjà plus épria qu’il ne convenait à sa fortune ou à son repos. Dès qu’il fut bien confirmé dans cette conjecture par ses remarques, il résolut de prévenir les suites d’un engagement pernicieux de toutes les manières ; mais il voulut que l’occasion d’en parler s’offrît d’elle-mêroe.
Cependant tout ce qui pouvait s’appeler divertissement amusait la cour dans des lieux où l’on se saisit de tout pour se désennuyer. Le jeu de boule, qui n est en France que l’occupation des artisans et des valets, est tout autre chose en Angleterre ; c est 1 exercice des honnêtes gens. Il y faut de 1 art et de l’adresse II n’est d’usage que dans les belles saisons ; et les lieux où l’on joue sont des promenades délicieuses : on les appelle boulingrim. Ce sont de petits prés en carré dont le crazon n’est guère moins uni que le tapis d un billard, Dès que la chaleur du jour est passée, tout s’y rassemble. L’on y joue gros jeu, et les spectateurs y trouvent
à parier tant qu’ils veulent.
Le chevalier de Gramont, dès longtemps initié dans les spectacles et les divertissements anglais, avait fait une course de chevaux qui n’avait pas, à la vente, réussi; mais il avait eu au moins le plaisir d'être convaincu par expérience qu’un bidet fait vingt milles sur le grand chemin en moins d une heure. Les com-
bats de coqs lui avaient été plus favorables; et, dans tous les paris qu’il avait faits aux boulingrins, le parti qu il avait soutenu n’avait pas manqué de gagner.
A tous ces liaux d’assemblées se trouve d’ordinaire une espèce de cabaret portant le nom de pavillon de verdure, de salle à festin, ou de cabinet de rafraîchissements. Là se vendent toutes sortes de liqueurs à l’anglaise, comme vous diriez du cidre, de l’hydromel, de la bière moussante et du vin d’Espagne. Là les rooks se rassemblent les soirs pour fumer, pour boire, et pour s’éprouver les uns contre les autres, c'est-à-dire pour tâcher de s’entr’enlever les profits de la journée. Or ces rooks sont proprement ce qu’on appelle capons ou piqueurs en France, gens qui portent toujours de l’argent pour offrir à ceux qui perdent au jeu, moyennant une rétribution qui n’est rien pour les joueurs, et qui ne va qu’à deux pour cent à payer le lendemain.
Ces messieurs sont d’une supputation si juste, et d’une prudence si consommée dans toutes sortes de jeux, que personne n’oserait se mesurer avec eux quand même ils joueraient fidèlement.
Ils font d’ailleurs vœu de gagner quatre à cinq guinées par jours, et de s’en contenter, vœu qu’ils ne rompent presque jamais. '
Ce tut au milieu d’une bande de ces rooks qu’ha-
milton trouva le chevalier de Gramont comme il venait y boire un verre de cidre. Ils jouaient à la chance à deux dés; et, comme celui qui tient le dé à ce jeu en a tout l’avantage, les rooks avaient fait cet honneur au chevalier de Gramont par déférence. Il le tenait encore quand Hamilton arriva. Les rooks^ appuyés de leur avantage, poussaient contre lui comme des furies. Il topait partout. Hamilton pensa tomber de son haut de voir un homme de son expérience et de ses lumières embarqué dans un combat si inégal; mais il eut beau l’avertir du péril tout haut et tout bas, par signes et en français, il méprisa ses avertissements ; et les dés, qui portaient César et sa fortune, firent un miracle en sa faveur. Les rooks lurent vaincus pour la première fois ; mais ce ne fut pas sans lui donner tous les éloges et toutes les louanges de beau joueur qu’on prodigue à ceux qu’on veut engager pour une autre fois; mais leurs louanges furent perdues, et leurs espérances trompées. Cette épreuve lut suffit.
Hamilton contant au souper du roi comme il l’avait trouvé témérairement aux mains avec les rooks, et la manière dont la Providence l’en avait sauvé : « Ma foi, sire, dit le chevalier de Gramont, messieurs les rooks sont déconfits pour le coup; » et là-dessus il se mit a
lui conter le détail de son aventure à sa façon ordinaire, c’est-à-dire attirant l’attention de tout le monde par le récit d’une bagatelle dont il faisait quelque chose.
Après le souper, mademoiselle Stewart, chez qui Ton jouait, fit venir Hamilton auprès d’elle pour lui faire ce récit. Le chevalier de Gramont crut s’apercevoir qu’on l’écoutait d'une manière assez gracieuse. Cela ne fit que le confirmer dans ses premières conjectures; et l'ayant mené souper chez lui, la conversation s’ouvrit d’abord comme elle faisait presque toujours : « George, lui dit-il, n*auriez-vous point besoin d’argent? Je sais que vous aimez le jeu. Peut-être ne vous est-i! pas aussi favorable qu’à moi. Nous sommes loin de Londres. Voilà deux cents guinées; prenez-les, ce sera pour jouer chez mademoiselle Stewart. »
Hamilton, qui ne s’attendait à rien moins qu'à cette conclusion, en fut un peu déconcerté. « Comment! avec mademoiselle Stewart? — Oui, chez elle : George, mon ami, poursuivit le chevalier de Gramont, nous sommes un peu clairvoyant. Vous en êtes amoureux, et, si je ne me trompe, elle ne s’en offense pas. Mais dites-moi comment vous avez-puvous résoudre à vous ôter la par.vre Peckliam de l'esprit pour vous coiffer d’une princesse qui ne la vaut peut-être pas, à tout
prendre, et qui ne pourrait être qu’un traîne-potence pour vous, quelque bien quelle vous voulût? Par ma foi, vous et votre frère, vous êtes deux jolis garçons dans vos choix! Quoi! dans toute la cour vous ne trouvez que les deux maîtresses du roi pour en faire les vôtres? Pour le frère aîné, encore passe ; il n’avait pris la Casleltnaine que quand son maître n’en voulait plus, et que la Chesterfield ne voulait plus de lui; mais, pour vous, que diable voulez-vous faire d’une créature dont le roi, dans ce moment, est plus fou que jamais? Est-ce parce que cet ivrogne de Richmond s’est nouvellement remis sur les rangs, et quil se porte pour amant déclaré? Vous verrez comme il en sera bon marchand ! Je sais bien ce que le roi m’en a
dit,
« Croyez-moi, mon petit ami, point de raillerie avec le maître, c’est-à-dire point de lorgnerie avec la maîtresse. J’ai voulu faire l’agréable en France auprès d’une petite coquette dont le roi ne se souciait pas, et vous savez comme il m’en a pris. Je conviens qu’on vous donne beau jeu, mais ne vous y fiez pas. Elles sont toutes ravies qu’un homme dont elles ne veulent rien faire devienne leur esclave de parade, seulement pour grossir l’équipage. Ne vaut-il pas mieux passer huit jours incognito dans le château de Peckham, avec
la femme du philosophe Wetenhall, que de faire dim à la gazette de Hollande : « On nous mande de Bris- « toi qu’un tel est chassé de la cour pour mademoi- « selle Stewart ; qu’il va faire une campagne en Gui- « née* sur la flotte que l’on prépare pour cette expé- « dition, sous les ordres du prince Robert. » Ilamilton, que toutes les vérités de cette harangue frappaient à mesure qu’il y faisait attention, parut comme revenu de quelque songe après y avoir rêvé quelques moments ; et s'adressant à lui d’un air reconnaissant : « Vous êtes, lui dit-il, l'hon.me du monde qui avez l’esprit le plus agréable, avec la raison la plus droite pour le bien de vos amis. Vous venez de m’ouvrir les yeux. Je commençais à me laisser seduire le plus ridiculement du monde, entraîné plutôt par de frivoles apparences que par un véritable penchant: je vous ai obligation de m’avoir arrêté surle bord du précipice. Je vous en ai bien d’autres; mais pour vous témoigner ma reconnaissance de celle-ci, je veux suivre vos conseils, et me mettre en letraite chez la cousine Wetenhall, pour m’ôter de la tête le reste de ces visions. Mais, bien loin d’y aller incognito, je veux
• Celtp expédition devait se faire en 1664. On peut voir dans Hn
VOUS y mener an retour du voyage. Mademoiselle d’Hainilton sera de la partie ; car il est bon de prendre ses précautions avec un homme qvii a beaucoup démérité, et qui, dans ses rencontres, n’a pas trop de bonne foi, du moins s’il faut en croire votre philosophe... — Ne vous avisez pas d’en croire ce faquin-là, dit le chevalier de Gramont : mais dites-moi comment vous vous êtes fourré dans la tête d’en vouloir à cette grande idole de Stewart.
— Que diable sais-jel dit Hamilton. Vous connaissez toutes les enfances dont elle s’occupe. I^e vieux Garlingford * était un soir chez elle qui lui montrait à se mettre une bougie tout allumée dans la bouche, et le grand secret était de l’y tenir longtemps par le bout allumé sans qu’elle s’éteignît. J’ai, Dieu merci, la bouche raisonnablement grande; et, pour renchérir par-dessus son maître, j’y en tins deux tout à la fois, et fis trois tours de chambre sans qu elles s’éteignissent. Tout le monde m’adjugea le prix de cette illustre épreuve, et Killegrew soutint qu'il n’y avait qu’une lanterne qui pût me le disputer. Elle en pensa mourir de rire. Me voilà donc dans la familiarité de ses amusements. On ne peut disconvenir que ce ne soit une
1 le chevalier Théobald Taaffe, seconde vicooito de Taafle, créésosuW de Ciiriingford dans la province de Louthe
W8 MEMOIRES DE GRAMÜISÎ.
figure tonte charmante que cette créature-là. Depuis que la cour est en campagne, j’ai eu cent occasions de la voir que je n’avais point eues devant. Vous savez que le déshabillé du bain est d’une grande commodité pour celles qui, sans offenser les bienséances, ne sont pas fâchées d étaler lenrs attraits. Mademoiselle Stewart est tellement persuadée des avantages qu’elle a par-dessus toutes les antres, qu’on ne peut si peu louer quelque femme de la cour pour de beaux bras et une belle jambe, qu’elle ne soit toute prête à le disputer par la démonstration ; et je crois qu’il ne serait pas ditlicile, avec un peu d’adresse, de la mettre nue sans qu’elle y fit réflexion. 11 faudrait, après tout, être bien insensible pour que ces bienheureuses occasions ne fussent d aucune conséquence et ne fissent aucune impression ; outre que la bonne opinion qu’on a toujours de soi-méme tait qu on s’imagine qu’une femme est prise dès qu elle vous distingue par une habitude de familiarité qui bien souvent ne veut rien dire. Voilà le fait a mon égard ; ma présomption, sa beauté, le poste éclatant qui la relève, et mille gracieusetés m’avaient empêché de taire des réfle.vions : mais il faut vous dirt, rtuasi, puur excuser mon impertinence, que la facilité de lui faire les plus tendres déclarations en la Itiuant, et les confidences qu’elle me laisail sur cer-
laines choses qu’elle n’aurait pas dù me confier, auraient été capables d’en éblouir un autre.
« Je lui ai donné le plus joli cheval d’Angleterre. Vous savez la grâce infinie dont elle est à cheval. Le roi, qui n’aime guère les chasses que celles de l’oiseau, parce qu’elle est commode pour les dames, y était ces jours passés entouré de toutes les beautés de sa cour. Il partit après un faucon, et toute la brillante escadre après lui. Les jupes de mademoiselle Stewart, qui courait à toute bride, effrayèrent son cheval, parce qu il voulut bien attendre celui que je montais, qui était son compagnon. Je fus donc le seul témoin d’un dérangement dans ses habits, qui présenta mille beautés nouvelles à mes regards. J’eus le bonheur de faire des exclamations assez galantes et assez exagérées sur ce charmant désordre pour empêcher qu’elle ne fût interdite. Au contraire, ce sujet d’admiration a souvent été depuis un sujet de conversation qui ne paraissait pas lui déplaire.
« Le vieux Garlingford et ce fou de Croîts ‘ (car il faut bien vous faire ma confession générale), ces mé-
* Guillaiinie, baron de Croîts, grand écuyer de M. le duc d’York, capitaine du régiment des gardes de la reine mère, gentilhomme de la chambre du roi et ambassadeur en Pologne. On l’avait envoyé en Franco pour féliciter Louis XIY sur la naissance du dauphin. (Voy. liiogr . bril., p. 2738, et la Coutmuaiiou de Clarendon, p. 294.)
MfiMOlRES t)E GRAMONT.
dîantsplaiüantsdoac lui faisaient à tout bout db cnînnp des contes asse? éveillés, qui ne laissaient pas de passef à la faveur de quelques vieilles turlupinades, ou de quelques singeries dans le récit qui la faisaient rire de tout son coeur. Pour moi, qui ne sais point de contes, et qui n’ai pas le talent de les faire valoir quand j’en saurais, j’étais fort embarrassé quelquefois lorsqu’elle s avisait de m’en demander. «Je n’en sais point, mademoiselle, lui dis-je un jour qu’elle me tourmentait. — Inventez-en un, me dit^elle. — C’est ce que je saiseneoî'e moins, lui dis-je; mais je vous conterai, si votis voulez, un songe fort extraordinaire, parce qu'il est encore moins vraisemblable que tous les autres songes n’ont coutume d’étre. Cela lui donna une curiosité qu’il fallut satisfaire dans le moment. Je me mis donc à lui conter que la plus belle créature du monde, que j’aimais passionnément, était venue me voir la nuit. Je fis alors son portrait à elle-même, eu peignant celte beauté merveilleuse ; mais je lui dis que cette divinité, m’étant venue trouver avec les plus favorables intentions du monde, ne s’était point démentie par des rigueurs inutiles. Ce ne fut pas assez pour satisfaire la curiosité do mademoiselle Stewart ; il fallut presque lui faire le détail des bontés que ce tendre fantôme avait eues pour moi, sans qu’elle en parût surprise ou dé-
INTRIGORS AMOURBCSES.
concertée, tant elle était attentive à celte fiction, tant elle me fit recommencer de fois la description d nne beauté (jue je peignais, autant qu’il m’était possible, d’après sa figure et d’après ce que je m’imaginais des beautés qui ne m'étaient pas connues.
« Voilà ce qui véritablement m’a pensé tourner la tête. Elle voyait bien que c’était d'elle que je parlais. Nous étions seuls, comme vous pouvez croire, en lui faisant un tel récit, et mes yeux faisaient tout de leur mieux pour lui persuader que c’était elle que je peignais. .le ne la vis point offensée de cette connaissance,, ni sa pudeur alarmée de la fin d’une aventure faite à plaisir, et qu’il n’eùt tenu qu’à moi de finir d’une manière encore moins discrète. Cette audience tranquille me fit donner tête baissée dans tout ce que les conjectures avaient de flatteur pour moi. .le ne songeai ni au roi ni à sa passion pour elle, ni aux périls d’un tel engagement : enfin, je ne sais à quoi diable je songeais , mais je vois bien que, si vous n'y aviez songé pour moi, j’étais capable de me perdre au milieu de ces folles
visions. »
Quelque temps après, la cour revint à Londres, et ce fut depuis ce retour qu’une maligne influence s’étant répandue sur tout ce qui regardait la tendresse, tout alla de travers dans l’empire amoureux. Le dépit,
les soupçons ou la jalousie se mirent en campagne pour désunir les cœurs. Les faux rapports, ensuite la médisance et les tracasseries achevèrent de tout boule verser.
La duchesse de Cléveland était accouchée pendant le voyage des bains. Jamais elle n’était relevée si belle. Cela lui fit croire qu elle était en état de reprendre ses premiers droits sur le cœur du roi, si elle pouvait paraître avec ce nouvel éclat devant ses yeux. Ses partisans étaient du même avis. On prépara son équipage pour cette expédition ; mais la veille du jour qu’elle devait partir , elle vit le jeune Churchill ‘ et fut atteinte d un mal qui s était déjà plus d une fois opposé aux projets qu elle avait formés, et dont elle ne s’était jamais défendue que faiblement.
Un homme qui d’enseigne aux gardes se voit élever à cette fortune a sans doute un grand fonds de prudence quand il se possède assez pour ne pas s’éblouir de son bonheur. Churchill se para donc partout de sa nouvelle faveur. La Cléveland, qui ne lui recommandait ni U modération ni la retenue sur aucun chapitre, ne se mit point en peine qu’il fût indiscret. Ainsi ce nouveau commerce faisait tout l’entretien de la ville à
MarlLorough. Il naquit en 1650, et mourut le 16 juin 1122. (Voy. k Nomelle Atlantis.)
INTRIGUES AMOUREÜES. W
l’arrivée de la cour. Chacun en raisonnait à sa lanlaisie. Les uns disaient qu’elle lui avait déjà donné la pension de Jermyn avec les appointements de Jacob Hall, d’autant que les différents mérites se trouvaient réunis dans le sien. D’autres soutenaient qu’il avait l’air trop indolent et la taille trop effilée pour soutenir longtemps sa faveur. Mais tous convenaient qu’un homme qui était favori de la maîtresse du roi et frère de celle du duc se produisait par des beaux endroits, et ne pouvait mariijuer de faire fortune. En effet, le duc d’York lui donna bientôt après une charge dans sa maison ; cela était dans l’ordre. Mais le roi, qui ne se crut pas obligé de lui faire du bien parce que madame de Cléveland lui en voulait beaucoup, lui lit défendre de paraître à la cou?.
Le bon prince commençait à être de mauvaise humeur. Ce n’était pas sans raison ; il laissait tout le monde en repos dans leur commerce, et cependant on avait souvent l’insolence de troubler le sien. Mylord Dorset, premier gentilhomme de la chambre, venait de lui débaucher la comédienne Nell Gwyn*. La Cleve-
* Boyer qui le premier a traduit les Mémoires de Gramont en anglais fait 'sur ce passage l’observation suivante : « L’auteur s’est un Lmpé Nell Gwyn était la maîtresse de mylord Dorset avant que le ro. devînt amoureux d’elle. Feu M. Dryden me dit que le roi, débaucher Nell Gwyn, l’envoya en France pour »e nen faire. Il y a tout
«8 MBMOtRÊS DE GRAMONT.
land, dont il ne se sôuciail plus, ne laissait pas dê le déshonorer par des inconstances réitérées, par des choix indignes, et ie ruinait par des amants à gages. Mais le chagrin le plus sensible de tous ét.ait le refroidissement et les menaces de mademoiselle Stewart; Il y avait longtemps qu’il lui proposait tons les établissements et tous lès titres qu elle aurait agréables, en attendant qu’il pût faire mieux. Elle s’était contentée de les refuser, sous prétexte du scandale que donnerait une élévation dont 1 éclat choquerait le public;
tien tip croire que Nell (iwyn fut reconnnissante envers son premier amant, t On ne connaît de la jeunesse de cette actrice que ce qu’on lit dan.s les satires du temps. On dit qu’elle était liée dans un grenier, qu’elle vendait du poisson dans les rues, qu’elle avait une voix très-agréable, et qu elle allait dê taverne en taverne, où elle cliantaît pour amuser les compagnies; qu’elle demeura ensuite ehei madame Ross, fameuse courtisane, qu’elle fut reçue actrice, et devint la maîtresse de Kart et de Lacpy, deux célèbres acteurs. D’autres disent qu'elle était née dans un grenier dans le Coal-*Yard, en Drury-Lane, et qu’elle fut remorquée dans la salle de comédie, où elle vendait des oranges. L’évêque Dumet parle d’etle en ces termes : s Gwyo, la plus iudiscrète et la plus exiravagaiitc personne qui parut jamais dans une cour, conserva un grand crédit jusqu’à la mort du roi, et était entretenue à grands frais. Le duc de Buckîngbam me dit que, lorsqu’elle fut présentée au rdi, elle ne lui demanda que cinq cents livi-es sterling, qu’il lui refusa. Mais, environ quatre ans après, il me déclara qu’elle avait reçu de Sa Majesté plus de soixante mille livres sterling. Elle jouait ses rôles avec tant de vivacité, et amus.iit tellement le roi, qu’une nouvelle fflaitresse même ne put la fkire renvoyer; mais il n’éitt jamais pour elle les mêmes égards que pour une maîtresse. >>
Madame de Sévignê, d.ans une de ses lettres, fait un portrait asset piquant de Nell Gtvjn. a Kêreualle (depuis duchesse de Portsmouth) n’a
INtRlGllES aMOURÈOSKS.
maiê depuis qu’on fut de retour, elle prit d’autres airs. Tantôt elle voulait se retirer de la cour pour calnier les inquiétudes éternelles de la reine ; tantôt c était pour fuir des tênlatiortB^ par où elle vouiait faire entendre qüê son innocence n’avait pas encôie succombé. Enfin c’était continuellement ou des alarmes, ou quelque humeur chagrine qui désolait la tendresse
du roi.
Comme il ne pouvait s’imaginer à qui diable elle en voulait, il crut qu’il fallait mettre la réforme dans son
été trompée sur rien. Elle aT.rt envie detre la maîtresse du rot ; elle l’Mt Elle a un fils qui vient d’être reconnu, et a qui on a donne deut duchés. Elle amasse des trésors, et se fait aimer et respecter de qm elle peut; mais elle n’avait pàs pfévu iCotiver en chemin une Lnne dont le roi est ensorcelé. Elle n’a pas le pouvoir de 1 un moment. La comédienne est aussi f.ere que la duchesse de Port^ mcüth : elle la morgue, lu, détohe souvent le ro,. et se vante de ses préférences. Elle est jettne. folle, hardie débauchée et pla.s^ante e e .hante elle danse, et fait son métier de bonne toi. Elle a un hL, e le vit qu'il soit reconnu. Voici sou raisonnement - « Gatie demoiselle O t-Plln fait la personne de qualité. Elle dit que tout est son paient I en France. Dès quil meurt quelque grand, elle prend le deuil. Eh bien a pntsqu’eile est de ei boime qualité, pourquoi s est-elle fait une c. ,.T . Elle^devrait mourir de honte. Pour moi, c'est mon J ™
. pique pas d’autre chose. Le roi m’ertlrèhent ; je ne suis qu à lui ptea sllment J’en ai un fils : je prétends qu’il doit etre reconnu ; et d
«le recoufiaitra, car il m’aime autant que sa Portsmouth.» Cettef'!'’'
ture continue madame de Sévigné, tient le haut du pavé, et déeoni.naflce et embarrasse extraordinaireirent la duche^e. a
EUe mourut en 1691 ; et le docteur Ter.nisson, depuis archevêque dv, Cantorbérj, qui en était alors vicaire, fit son oraison funèbre.
MÉMOIRES DE GRaMONT.
ménage d’amour, pour voir si ce n’était point la jalousie qui l’inquiétait. Ce lut pour cela qu'après avoir solennellement déclaré qu’il n’aurait plus de commerce avec madame de Cléveland depuis l’affaire de Churchill, il se mit à faire une Saint-Barthélemy de tous les autres menus amusements qu’il avait par-ci par-là dans la ville. Les Nell Gwyn, les miss Davis ‘ et la troupe joyeuse des chanteuses et des danseuses des menus plaisirs de Sa Majesté furent congédiées. Tous ces sacrifices furent inutiles. La Stewart continuait à désespérer le roi, mais il eut bientôt découvert la véritable cause de ses froideurs.
L’officieuse Cléveland prit ce soin. Elle s était déchaînée sans réserve, depuis sa disgrâce, contre mademoiselle Stewart, qu’elle en accusait par son impertinence, et contre l’irnhécillité du roi, qui, pour une idiote revêtue, la traitait avec tant d’indignité. Comme elle avait encore des créatures dans la confidence du roi, ce tut par leur moyen qu’elle fut informée de l’éclat où les nouveaux traitements de mademoiselle Stewart l’avaient réduit; et, dès qu’elle eut trouvé ce
' Mine Davis était une actrice de la troupe du duc. Elle parut sur le théâtre en 1664, et plut tellement au roi en chantant des chansons libres et badines, qu’il la prit dès lors en faveur. Il eut d’elle une fille nommée Marie Tudor, mariée, en août 1687, à François Radcliffe, comte deDe.v
wentwater.
INTRIGOES AMOi;nEÜSES.
qu'elle cherchait, elle se rendit dans le cabinet du roi par l’appartement d’un de ses valets de chambre nommé Chiflinch*. Cette route ne lui était pas inconnue.
Ce roi revenait de chez la Stewart de Ibi t mauvaise humeur. La présence de madame de Cléveland le surprit et ne la diminua pas. Elle s’en aperçut; et l’abordant d’un ton ironique et d’un sourire d’indignation « J’espère, dit-elle, qu’il m’est permis de venir vou# rendre mes hommages, quoique la divine Stewart vous ait défendu de me voir chez moi. Je ne veux point vous en faire des reproches qui seraient trop indignes de moi. Je viens encore moins excuser des faiblesses que rien ne peut justifier, puisque votre constance pour moi ne me laisse rien à dire, et que je suis la seule que vous ayez honorée de votre tendresse, et qui s’en soit rendue indigne par sa conduite. Je viens donc ici vous consoler dans l’abattement où vous ont mis les froideurs ou la nouvelle chasteté de l’inhumaine Stewart. » A ccs mots, uu éclat de rire, aussi
1 00 trouve son nom souvent ciLo dans l*hisloiro secrète de ce re^ne> Wood, en parlant des eonipagnons de table aux soupers du roi, dit qu’ils se réunissaient, soit chez Louise, duchesse de Portsmoulh, soit chez Chiffing (Chil'tinch), ou dans les appartements d’Éléonore Quin (Gwyn), ou dans ceux de Baptiste May. Ce dernier ayant été disgracié, Chiffinch s’insinua dans la laveur du pnnee, et gagna tellement sa confiance, ([u il était le receveur des pensions secrètes peyées par la cour de France au roi d’Angleterre
ilî MÉMOIRES DE GRAMONT.
peu naturel qu’il était insultant et démesuré, mit le comble à son impatience. Il s’était bien attendu que quelque mauvaise raillerie suivrait ce préambule; mais il ne crut pas qu’elle dût prendre de ce» airs bruyants, vu les termes où ils en étaient. Et, comme il se préparait à lui répondre ; « Non, dit-elle, ne me sachez point mauvais gré de la liberté que je prends de me moquer un peu de la grossièreté dont on vous en impose. Je ne puis souffrir qu’une affection si marquée vous rende la fable de votre cour, tandis qu’on se moque impunément de vous. Je sais que la précieuse Stewart vous renvoie sous prétexte de quelque incommodité, peut-être de quelque scrupule de conscience; et je viens vous avertir que le duc de Richmond sera bientôt avec elle, s’il n’y est déjà. Ne m'en croyez pas, puisque ce pourrait être le ressentiment ou l’envie qui me le ferait dire. Suivez-moi jusqu’à son appartement afin que vous n’ajoutiez plus de confiance à la calomnie, et que vous l’honoriez d’une préférence éternelle si je l’accuse à faux, ou que vous ne soyez plus la dupe d’une fausse prude qui vous fait faire un personnage si ridicule. »
En achevant ce discours, elle le prit par la main comme il était encore tout irrésolu, et l’entraîna vers le logement de sa rivale. Chiiünch était dans ses inlê-
rêts ; ainsi la Slcwart n’avait garde d être avertie de la visite; et Babiani, dont madame de Cléveland avait tait la fortune, et qui la servait à merveille dans celte occasion, lui vint dire que le duc de Richmond venait d’^trer chez la Stewart. C’était au milieu d une petite galerie qui conduisait par un dégagement du cabinet du roi à ceux de ses maîtresses. La Cléveland lui donna le bonsoir comme il entrait chez sa rivale, et se retira pour attendre l’issue de cette aventure. Babiani, qui suivait le roi, fut chargé de lui en venir rendre compte.
Il était près de minuit. Le roi trouva les femmes de chambre de sa maîtresse qui se présentèrent respectueusement à son passage, et lui dirent tout bas que mademoiselle Stewart avait été fort mal depuis qu il l’avait quittée ; mais que, s’étant mise au ht, elle reposait, Dieu merci. « C’est ce qu’il faut voir, » dit-il en repoussant celle qui s’était plantée sur son passage. Il trouva véritablement la Stewart couchée, mais elle ne dormait pas. Le duc de Richmond était assis au chevet de son lit, qui vraisemblablement dormait encore moins. L’embarras des uns et la colère de 1 autre furent tels qt 'on se les peut imaginer dans une pareille surprise. Le roi, qui était le moins violent de tous les hommes, témoigna son ressentiment au duc de K.eh-
mond dans des termes dont il ne s’était jamais servi. 11 en tut interdit, et quelque chose de plus. 11 voyait son maître et son roi justement irrité. Les premiers transports que la colère inspire dans ces occasions sont dangereux. La fenêtre de mademoiselle Stewart était commode pour une vengeance subite : la Tamise coulait au-dessous. Il y jeta les yeux, et voyant ceux du roi plus animés de courroux qu’il ne les en avait crus capables, il fit une profonde révérence, et se retira sans répliquer à une quantité de menaces qui se succédaient.
La Stewart, un peu revenue de sa première surprise, monta sur ses grands chevaux au lieu de se justifier, et dit les choses du monde les plus capables d’aigrir les ressentiments du roi : que s’il n était pas permis de recevoir les visites d’un homme de la qualité du duc de Richmond avec des intentions qui lui faisaient honneur, c’était être esclave dans un pays libre; quelle ne savait aucun engagement qui Lempêchât de disposer de sa main, mais que, si cela n’était pas permis dans son royaume, elle ne crovait pas qu il y eût de puissance capable de l’empêcher de passer en Lranoe, et de se jeter dans un couvent pour y chercher la tranquillité dont elle ne pouvait jouir dans sa cour. Le roi, tantôt outré de colère, tantôt attendri par
INTRIGUES amoureuses.
fluelqMes larmes, et tantôt effrayé de ses menaces, était tellement agité qu’il ne savait que répondre ni aux délicatesses d’une créature qui voulait faire, la Lucrèce à sa barbe, ni à l’assurance dont elle avait l’ettronterie de s’emporter à des reproches. Cependant l’amour, près de triompher de tous ses ressentiments, l’allait mettre à ses genoux pour lui demander pardon de l’injure qu’il lui faisait, lorsqu’elle le pria de se retirer et de la laisser en repos, du moins pour le reste de cette nuit, sans scandaliser par une longue visite ceux qui l’avaient accompagné ou conduit chez elle. Cette impertinente prière acheva de l’outrer. 11 sortit en la menaçant de ne la plus voir, et fut passer la nuit la moins tranquille qu’il eût passée depuis son rétablissement.
Le lendemain, le duc de Richmond eut ordre de sortir de la cour et de ne plus se présenter devant le roi; mais il n’avait pas attendu cet ordre, et Ion sut qu’il était parti dès le matin pour sa maison de campagne.
Mademoiselle Stewart, voulant prévenir le mauvais tour qu’on pourrait donner à l’aventure de la nuit précédente, fut se jeter aux pieds ûc la reine. Ce lut là que, faisant le personnage nouveau a' une Madeleine innocente, elle lui demanda pardon de rous les cha-
ffnns qu’elle avait pu lui ttauser, lui dit qu’un repentir continuel l’avait obligée de chercher tous les moyens de se retirer de la cour; que cela l’avait engagée d’écouter le duc de Richmond, qui la recherchait depuis longtemps, mais que, puisque cette recherche était cause de sa disgrâce, et d’un éclat qui peut-être tournerait au désavantage de sa réputation, elle conjurait Sa Majesté de la prendre sous sa protection, et d’obtenir du roi qu’elle se mît dans un couvent pour finir les troublés que sa présence causait innocemment à la cour. Tout cela lut accompagné d’une bonnéte quantité de larmes.
C’est Un spectacle bien agréable qu’une rivale qui, s’humiliant à vos pieds, demande pardon et se justifie en même temps. Le cœur de la reine se tourna tout d’un coup. Ses pleurs accompagnèrent les siens. Elle l’embrassa tendrement après l’avair relevée, lui promit toute sorte de faveurs et de protection, ou pour son mariage, ou pour tout autre parti quelle voudrait prendre, et la renvoya, résolue d’y travailler tout de son mieux ; mais, comme elle avait beaucoup d’esprit, les réflexions qu’elle fit après ce premier rnouvemeni lui firent changer d’avis.
Elle savait que les penchants du roi n’étaient pas capables d nue constance opiniâtre. Elle jugea que
INTRTGPES AMOUREUSES.
l’abseiico If. consolerait, ou qu’un nouvel engagement effacerait à la fin le souvenir de mademoiselle Stewarl ; et que, puisqu’elle ne pouvait éviter de se voir une rivale, il valait encore mieux que ce fût elle, dont la sagesse et la vertu venaient d’éclater par des preuves si manifestes. D’ailleurs elle se flatta que le roi lui saurait éternellement gré de s’être opposée à la retraite et au mariage d’une tille qu’il aimait alors à la fureur. Ce beau raisonnement la détermina. Toute son mdus' trie fut employée à persuader mademoiselle Stewart, et ce qu’il y a de rare dans cette aventure, après avoir obtenu qu’elle ne songerait plus au duc de Richmond, ni au couvent, ce fut elle qui prit soin de raccommoder
ces deux amants.
C’eût été dommage qu’elle n’eût pas réussi dans cette négociation. Aussi n’en fut-elle pas à la peine; car jamais les empressements du roi ne furent si vifs que depuis cette paix, et jamais ils ne furent mieux reçus de la belle Stewart.
Mais ce prince ne goûta pas longtemps la douceur d’un raccommodement qui le rendait de la plus belle humeur du monde, comme on va voir. L’Europe entière jouissait d'une paix profonde depuis le traite des Pyrénées. L’Espagne se flattait de respirer par la nouvelle alliance qu elle venait de contracter avec le plus
MSMOIRES DE fiRAMONT
redoutable de ses voisins : mais elle n’espérait pas pouvoir soutenir le débris d'une monarchie sur sa dé cadence, quand elle considérait l’âge ou les infirmités du prince, ou la faiblesse de son successeur. La France, au contraire, gouvernée par un roi infatigable dans l’application, jeune, vigilant, avide de gloire, n'avait qu’à vouloir pour s’agrandir.
Ce fut en ce temps-là que ce prince, qui ne voulait pas troubler la tranquillité de l’Europe, se laissa persuader d’alarmer les côtes de l’Afrique par une tentative de peu d’utilité, quand même elle aurait réussi ; mais la fortune du roi, toujours fidèle à sa gloire, voulut depuis faire voir, par le peu de succès de l’entreprise de Gigery , qu’il n’y avait que les projets formés par luimême qui fussent dignes de son attention.
Peu de temps après, le roi d’Angleterre, voulant aussi visiter les bords africains, arma cette escadre pour l’expédition de Guinée dont le prince Robert devait avoir le commandement. Ceux qui en savaient
* Gigery est à près de quarante lieues d’Alger. Le.s Français y eurent un comptoir jusqu’en lti64. Ils voulurent alors bâtir sur le bord de la mer une forteresse pour tenir en bride les Arabes ; mais ceux-ci descendirent des montagnes, les chassèrent de Gigery et démolirent le fort. Le chevalier Richard Fanshaw écrivait, le 2 décembre 1 664, au gouverneur en second de Tanger : « Nous venons de recevoir avis que les Français ont abandonné Gigheria et tout ce qu’ils y possédaient. Leur Hotte arrivée un vaisseau considérable se perdit sur les rochers près de Marseille. »
quelque chose par leur expérience contaienN des iiierveillesdes périls de cette expédition; qu’il i'audrait com battre non-seulement les habitants de la Guinée, peuple endiablé dont les flèches étaient empoisonnées, qui ne faisaient jamais de quartier que pour manger leurs prisonniers, mais qu’il faudrait essuyer des chaleurs insupportables ou des pluies dont chaque goutte se changeait en serpent; que, si l’on pénétrait plus avant dans le pays, on était assailli par des monstres mille fois plus inconcevables et plus affreux que toutes les bêtes de l’Apocalypse.
Mais ce fut en vain que ces bruits se répandirent : loin d'ihspirer de la terreur à ceux qui devaient être du voyage, ce fut un aiguillon pour la gloire de ceux qui n’y avaient que faire. Jermyn se présenta tout des premiers; et sans songer que le prétexte de sa convalescence avait différé la conclusion de son mariage avec mademoiselle Jennings , il demanda la permission du duc et l’agrément du roi pour y servir de volontaire.
Il y avait quelque temps que la belle Jennings commençait à revenir de son entêtement qui l’avait séduite en sa faveur. Ce n’étaient plus guère que les avantages de l’établissement qui lui donnaient du goût pour ce mariage. La mollesse des empressements d un
m MÉMOIRES DE GRAMONT.
amant qui semblait ne rendre des soins que par liahitude la rebutait, et le parti qu’il venait de prendre sans son aveu, lui parut si ridicule pour lui et si choquant pour elle, qu'elle résolut dès ce moment de n’y plus songer. Elle ouvrit petit à petit les yeux sur le faux brillant qui l’avait éblouie; et le fameux Jerrayn fut reçu comme il le méritait, lorsqu'il vint lui donnei part du projet héro'ique dont nous venons de parler. Il parut tant d’indifférence et tant de liberté d’esprit dans les railleries dont elle lui fit compliment sur ce voyage, qu’il en fut déconcerté, d’autant qu’d avait préparé toutes les consolations qu’il avait crues capables de la soutenir en kii annonçant la funeste nouvelle de son départ. Elle lui dit qu’il n’y avait rien de plus glorieux à lui, dont le mérite avait triomphé de tant de libertés en Europe, que d’aller étendre ses conquêtes dans une autre partie du monde; qu’elle lui conseillait de ramener toutes les captives qu’il ferait en Afrique pour remplacer les beautés qu’il allait mettre au tombeau.
Jermyn trouva fort mauvais qu’elle eût la force de railler dans l’état où il la croyait réduite, mais il s’aperçut que c’était tout de bon. Elle lui dit qu'elle prenait cet adieu pour le dernier, et le pria de ne lui en plus faire avant son départ.
INTRIGUES AMOUREUSES. <Bi
Jusque-là tout allait bien pour elle. Jermyn non seulement était confondu d’avoir eu son congé si ca valièrement ; mais il sentit redoubler tout le goût qu’il avait eu pour elle par ces marques de son indifférence. Elle avait donc le plaisir de le mépriser et de le voir plus sensible que jamais. Ce ne fut nas assez, elle voulut mal à propos outrer la vengeance.
On venait de mettre au jour les Épîtres d’Ovide, traduites par les beaux esprits de la cour*. Elle se mit à faire une lettre d’une bergère au désespoir, qui s’a dressait au perfide Jermyn. Elle prit pour modèle l’épilre d’Ariane à Thésée. Le commencement de cette lettre était mot pour mot les plaintes et les reproches de cette amante outragée au cruel qui l’abandonnait. Tout cela était accommodé tellement quelleinent aux temps et aux conjonctures présentes. Elle avait eu dessein d’achever cet ouvrage par une description des travaux, des périls et des monstres qui l’attendaient en Guinée, pour lesquels il quittait une tendre amante abîmée dans la douleur ; mais n’en ayant pas eu de temps, ni celui de faire transcrire tout cela pour l’envoyer sous le nom d’une autre, elle mit étourdiment dans sa poche ce fragment éciit de sa main, et plus
C'est la traduction des Épîtres d'Oride par Dryden. La seconde édition de cot ouvrage fut |>ubliée en 16W.
étourdiment encore le laissa tomber au beau milieu de la cour. Ceux qui le ramassèrent reconnurent son écriture, et en tirèrent plusieurs copies qui eurent cours par la ville. Cependant sa conduite avait si bien établi l’idée de sa sagesse, qu’on ne fit aucune difficulté de croire que la chose s’était passée comme on vient de le dire. Quelque temps après, l’expédition de Guinée fut remise pour les raisons que tout le monde sait, et le procédé de mademoiselle Jennings la justifia sur cette lettre; car, quelques efforts que fissent le mérite et les nouveaux soins de Jermyn pour la ramener, jamais elle n’en voulut entendre parler.
Mais il ne fut pas le seul qui se ressentit de cette bizarrerie qui prenait plaisir à désunir les cœurs pour les engager bientôt après à des objets toat différents. On eût dit que le dieu d’ Amour, par un nouveau caprice, livrant tout \e ç^ai reconnaissait son empire aux lois de l’Hymen, avait en même temps nus son bandeau sur les yeux de ce dieu pour marier tout de travers la plupart des amants dont on a fait mention.
La belle Stewart épousa le duc de Richmond ; l’invincible Jermyn, une pecque provinciale ‘ ; mylord Ro-
‘ MadeiBoiseJie Gibbs, fille d’un gentilhomme de la province de Cambridge.
chester, une triste héritière' ; la jeune Temple, le sérieux Lyttleton; Talbot, sans savoir pourquoi, prit pour femme la languissante Boyutoii*; George Hamilton, sous de meilleurs auspices, épousa la belle Jennings; et le chevalier de Gramont, pour le prix d’une constance qu’il n’avait jamais connue devant et qu’il n’a jamais pratiquée depuis, trouva 1 Hymen et l’Amour d’accord en sa faveur, et se vit enfin possesseur de mademoiselle d’Hainilton.
' Élisabeth, fille de Jean Mallet d’Ewnère, dans ia province de So-
Miersel. ,
• Après la mort de mademoiselle Bovnton et de Georije Hamulon, a
bot épousa la belle Jennings.