CHAPITRE VIII
Aversion générale de tout le royaume de Naples pour le duc d*Arcos. — Députation de la Noblesse à don Juon d'Autriche, pour Tohligcr à prendre le {«ouverncmeot de l'État. — Démission volontaire que le duc fait de la Vice-Royauté eu faveur de ce Prince. — Départ de ce duc de Naples.
La liaînc que le peuple de Naples avait conçue pour le duc d'Arcos était devenue si grande, qu'outre ceux qu'elle avait infectés dès les commencemens de ces troubles , elle avait encore passé jusques à ceux qui dabord avaient excusé sa conduite, et qui avaient plaint les malheurs c[ui lui étaient arrivés. La populace le regardait comme l'auteur de tous ses maux, et la Nol)lesse le considérait comme la cause des misères qu'elle souilrait, et croyait môme qu'il avait fait peu de Ccis de ses intérêts dans les capitulations qu'il avait accordées aux populaires. Ceux qui aimaient don Juan d'Autriche, et qui reconnaissaient dans l'ame et dans la conduite de ce jeune Prince une douceur et une alTabilité extraordinaires en un Espagnol , attribuaient à la cruauté
du Vice-Roi tout ce qui avait paru de violent et de sanguinaire depuis son arrivée. Cette aversion générale , jointe à la pente naturelle que chacun a pour le changement, fesait que tout le monde souhaitait que le duc d'Arcos se retirât et s'en retournât en Espagne. Comme on jugeait que son départ obligerait don Juan d'Autriche à prendre la conduite des affaires , les domestiques de ce Prince le désiraient avec ardeur, et toute la Noblesse ne le souhaitait pas avec moins de passion , dans la pensée qu'elle avait que le Peuple serait plus alors en état d'écouter les propositions d'un accommodement, que pendant le gouvernement d'un q^inistre qui passait dans son esprit pour le plus pelade des hommes. Mais la retraite de ce duc était empêchée par des obstacles qui paraissaient invincibles. 11 ne pouvait sortir du royaume sans un ordre exprès du Roi Catholique, et îl n'en avait point reçu. De se retirer de son propre mouvement , il y eût eu du péril pour sa tête ; son honneur aussi ne permettait pas qu'il quittât Naples sans le commandement de son maître, et avant l'arrivée d'un successeur; il devait même appréhender que le Conseil d'Espagne ne le rendît un jour responsable de toutes les révolutions passées, et de celles qui pourraient encore arriver. 11 avait lieu de craindre que , laissant don Juan en sa place, ce Prince, attiré par les charmes d'un pays le plus beau du monde, et par les vœux et les instances d'une Noblesse mal contente , et d'un Peuple lassé d'avoir des Rois en peinture , 2 a4
ne se laissât toucher de cette même ambition qui emporta autrefois le cœur d'un Prince de ce môme nom, dans un poste de cette sorte; que quand cela n'arriverait pas , il ne devait point sortir de celte façon du royaume , s'il ne voulait donner sujet de croire qu'il était coupable de tous les crimes dont le Peuple l'accusait. Ces réflexions touchaient sensiblement le duc d'Arcos ; mais quoiqu'elles fussent puissantes , l'imporlunité de ses amis et les'sentimens de tout le Collatéral le portèrent enfin à se démettre de la vice-royauté en faveur de don Juan , et à se retirer en Espagne. Tout ce qui l'embarrassa le plus après cette résolution , fut d'en négocier la manière, et de faire qu'il pût sortir de9{aples par une voie honorable. Le Collatéral s'étant chargé de ce soin , après avoir concerté toutes ces choses avec le prieur Fra Titla Caracciolo, de l'ordre de Malte, don Diomédo Caraffa Danzi, don Gioseppé de Sangro, et Marc-Antonio di Génaro, que tout le corps de la Koblcsse avait nommés pour demeurer auprès de don Juan , et veiller à ses intérêts. Le douzième jour de janvier, dans une assemblée de ce Conseil et de ces députés , où étaient don Juan et le Yice-Roi , le prieur Caracciolo le remercia par une belle harangue, et le loua hautement de la bonté qu'il avait de quitter généreusement, et pour l'intérêt de l'Etat, un emploi qui servait de prétexte à ses ennemis pour le charger de tous les malheurs publics , et qui semblait les autoriser à demeurer armés, et
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à continuer ces désordres et ces troubles qui affligeaient le royauiTie depuis si long-lems.
Après avoir fait ce compliment au duc , il se tourna vers don Juan , pour le supplier, au nom de toute la Noblesse, de. prendre le gouvernement du royaume , en l'absence du duc d'Arcos , et lui représenta les avantages que l'Espagne recevrait par ce changement, que tout le monde souhaitait si ardemment, et qui, apparemment, obligerait le Peuple à se remettre dans son ancienne obéissance. Don Juan eut quelque peine à se résoudre de prendre un emploi qui lui semblait plus onéreux que glorieux; il savait bien que dans cette conjoncture les affaires des Espagnols étaient dans un malheureux état ; que Tarmée navale était à l'ancre en une plage exposée aux rigueurs de l'hiver, dénuée de matelots, et encore plus de soldats ; que les magasins de farines et de biscuits étaient presque vides, les gens de guerre misérables, tout nus et sans argent, et les trois châteaux dépourvus de munitions et de vivres ; que le Peuple de leur parti était à la veille de se déclarer contre eux, pour éviter la famine qui affligeait ses quartiers ; que la campagne était en proie aux populaires soulevés ; qu'il n'y avait plus dans l'Etat que quelques places qui tenaient pour l'Espagne , mais si mal fournies de tout ce qui était nécessaire pour leur défense , qu'elles ne pourraient résister si Ton les attaquait un peu vigoureusement; qu'enûn ce royaume était à la veille de sa perte; que, dans cette assiette, il y
aurait peu d'avantage pour un jeune Prince comme lui , de se charger d'un si grand fardeau ; que son zèle, en celte rencontre, serait peut-être mal interprété en Espagne, dont le Conseil, plein d'ombrages et de soupçons , ne regarde pas tant le bien que l'on fait, que le mal que Ion peut faire ; que le duc d'Arcos lui pourrait rendre de mauvais ofl&ces, et même se décharger sur lui de la perte de cette Couronne , si les affaires devenaient plus mauvaises après son départ. Toutefois ces considérations n'empêchèrent pas qu'ensuite de la démission volontaire que le duc d'Arcos fit en ses mains du gouvernement du royaume, de l'avis de tout le Collatéral , ce Prince ne prît cet emploi , jusqu'à l'arrivée d'un autre Vice-Roi. Toutes ces formalités , approuvées du Conseil d'Espagne , qui est à Rome , le duc d'Arcos partit le 26 du même mois , accompagné de don Juan Chacon , visiteur- général du royaume, lequel n'oublia pas les grandes richesses qu'il avait amassées dans l'exercice de sa charge, et dans laquelle, sous prétexte de réformer les abus passés , il en avait commis cent autres. Tout le Collatéral, une partie de la Noblesse , et toute la maison de don Juan d'Autriche, accompagnèrent le duc d'Arcos jusques à ses galères ; mais le Peuple des quartiers espagnols ne l'accompagna que d'injures, de risées et d'imprécations , qui furent suivies de fort près de celles des quartiers soulevés , dont le Peuple, au bruit de ce départ, annoncé par les eanonades des châteaux et de la flotte, qui le
saluèrent à ce départ ^ se laissa tellement transporter à la joie y que, sans songer à tant de misères présentes, il n'eut pour objet, durant quelques jours, que ce que sa fureur lui fit vomir contre la réputation et la mémoire de ce Vice-Roi. Voilà de quelle façon le duc d'Arcos se retira en Espagne. Son malheur peut faire connaître qu'il est des sortes de disgrâces où la plus fine politique ne trouve point de remède , et qu'il est des affaires qui manquent ou qui réussissent selon la fortune de celui qui les soutient.
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