‹ Mémoires du Comte de Modène sur la revolution de Naples 1647Chapitre 28 sur 45 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Don Jij'in fi Autriche prend po?«e5;ion du çouvemement du royaume. — Extrême joie de îon parti; foin? qu'il prend pour se bien acquitter de cet emploi. — Conseil t«:nu toucr.«jnt l'armée navale d'Espagne, et son départ de la plage de Naple*.

L.E duc d'Arcos fut à peine parti de >'aples, que don Juan d'Autriche prit possession du gouvernement de l'Etat avec un applaudissement général de tout le monde : tout le Peuple suspendit alors, pour quelques jours, les exécrations qu'il vomissait contre le duc d'Arcos, pour publier les louanf^es qu'il donnait à ce jeune Prince, qui se vil si près du trône, qu'il y serait indubitablement arrivé, s'il eut témoigné d'en avoir quelque inlention. Toute la Noblesse le regardait comme le seul qui pouvait finir les maux qui troublaient le royaume, et le Peuple, qui ne souhaitait que d'avoir un Roi qui vécût dans l'Etat, n'eût pas fait Ijeaucoup de scrupule de mettre le fils en la place; du père à cette condition. 11 y a beaucoup d'ayparence que les soulevés eussent concouru à' ce dessein; Gennaro Annésé et ses adhéronsy eussent tous donné lesmains, et les partisans

du duc de Guise, qui voyaient de jour en jour affaiblir ses forces aussi bien que les espérances de ces grands secours qu'il leur avait promis à son arrivée , n'eussent pas eu de peine à changer de parti dans cette occasion. Mais don Juan résista puissamment à toutes les tentations, que vraisemblablement il eut' en cette conjoncture, et n'ayant pour but que le service du Roi Catholique, il ne voulut pas même prêter l'oreille à quelques tentatives qui lui furent faites sur ce sujet par des personnes de la plus haute qualité, qui depuis en furent punies par une fort longue prison. Le premier soin que prit ce Prince fut de faire exposer le Saint-Sacrement par toutes les églises de ses quartiers , pour faire des prières publiques, et pour invoquer l'aide du Ciel ; et le second fut de faire publier un manifeste par lequel il rendait raison des motifs qui l'avaient obligé à prendre en main le gouvernement du royaume , et exhortait les peuples soulevés à retourner dans l'obéissance d'Espagne, en leur offrant un-pardon général, le rétablissement de tous ses anciens privilèges, et l'abolition de toutes les gabelles imposées sur les vivres.

En même tems la Noblesse publia un autre manifeste pour justifier qu'elle n'avait eu d'autre objet que le repos public. Ce manifeste portait qu'elle oubliait volontiers toutes les injures qu'elle avait reçues pour remettre les choses dans leur première tranquillité; qu'elle suppliait don Juan d'y concourir par ses grâces et par ses soins.

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ol d'ciccordcr au Pouplc le pardon du passé , et les privilèges qu'il pouvait prétendre de sa bonté.

Mais le Peuple crut alors ce qu'il avoit cru auparavant, cesl-à-dire que tout cela ne procédait que des arti^lC(^s des Espagnols et de la Noblesse, qui lâchaient de le surprendre, comme ils y avaient déjà fait tous leurs eflbrls : ainsi le changement du gouverneur donna lieu au Peuple de se réjouir du <lépart de l'un, sans Être touché de la promotion de l'autre.

(Cependant don Juan, pour témoigner Tîntérfit qu'il prenait en la conservation des postes de la ville, sortit du palais le second jour de février, suivi d'une cavalcade telle que la saison le pou-* vait permettre, et les alla visiter tous avec une allégresse incroyable de toute la populace de son parti ; mais cette satisfaction fut un peu modérée ])ar la perte de la galère capitane de l'escadre de Kaples, les forçats de laquelle, se servant de l'absence de Gianettino Doria , leur général, descendu à terre pour entendre la messe à Pozzolo, se révoltèrent, comme ceux de deux autres avaient déjà fait, et l'amenèrent à la pointe de Posilippo, oii le Peuple les reçut avec beaucoup de contentement.

(^ette perle toucha vivement les Espagnols, car c'était la meilleure de leurs galères; mais les nécessités publiques ne leur donnant pas lieu d'y songer beaucoup, le mauvais état de l'armée navale les obligea de tenir un ("onseil pour délibérer si elle hivernerait dans le golfe de Naples, ou si

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oa l'enverrait en Espagne pour se rétablir. Il y eut difierentes opinions; le général Pimienta et et don Melchior de Borgîa conclurent qu'il la fallait envoyer en Espagne , disant que ce serait la ruiner que de la laisser hiverner en une plage oi elle était exposée à toutes les injures du temsy surtout à ces bourasques effroyables, si fréquentes dans la saison, au long des côtes de INaples ; qu'il n'y avait que la crainte du retour de l'armée de France qui pût obliger le Conseil à l'y retenir ; mais qu elle avait été si mal traitée des tempôtes, en son voyage, et à son retour, qu'il n'y avait point d'apparence qu'elle pût partir si tôt de Toulon : qu'en séjournant davantage à INaples, il serait impossible de remettre cette flotte en état de servir, l'arsenal de cette ville n'ayant pas les choses nécessaires pour cela; qu'allant en Espagne on épargnerait le pain qu'on était obligé de donner aux matelots; et qu'après s'ôlre rétablie, elle pourrait revenir chargée de bons soldats pour sa défense, et pour celle des postes de la ville. Le baron de Balteville opina d'une autre manière, et conclut que véritablement l'armée d'Espagne ne pouvait pas demeurer à Naples; mais qu'il la fallait envoyer se rafraîchir et se remettre en Sicile, au port de Messine, où elle aurait tous les moyens imaginables pour être bientôt en état de servir comme auparavant; qu'étant à Messine, sa vue servirait à contenir dans l'obéissance, la Sicile qui paraissait fort ébranlée, et qu'on en pourrait toujours tirer du secours pour Naples, si l'on en avait

besoin ; que le trajet en Espagne était si long, qu'elle ne pourrait arriver assez tôt, en cas que celle de France se remît en mer plus promtement que Ton ne croyait.

Toutes ces raisons et toutes ces opinions débattues, il fut arrêté, à la pluralité des voix, que l'armée irait hiverner au Port Mahon, dans l'île de Minorque , à la côte d'Espagne , lieu commode et propre pour la remettre en son premier état. Ensuite de cette délibération, elle partit de la plage de Santa-Lucia, et reprit la route d'Espagne, avec un vent fort favorable. Il me semble qu'il est juste de remarquer ce que dit don Juan , en consentant à ce départ. Après qu'il eut envisagé les périls qu'il allait courir, il témoigna aux ministres et aux officiers de guerre , qu'il reconnaissait bien qu'il se défesait d'un asile très -assuré contre toutes les insultes de la fureur populaire, et qu'il se privait de toute retraite en cas que les soulevés fussent assez forts et assez heureux pour contraindre les Espagnols d'abandonner ie royaume ; mais qu'il ne voulait conserver d'espoir qu'en son courage et en celui de ses gens, et qu'il aimait mieux s'ensevelir dans les ruines de l'Etat, que de survivre à sa perte.

Ces généreux sentimens touchèrent extrêmement le Conseil et tous les officiers de guerre, qui s'en servirent ensuite à l'endroit de leurs soldats, en fesantvoir qu'il n'y avait plus de pont pour repasser en leur patrie, et qu'il fallait résolument, ou vaincre l'épée à la main , ou passer à la nage en Espagne.

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