‹ Mémoires du Comte de Modène sur la revolution de Naples 1647Chapitre 30 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Divers succès des armes populaires dans le Toisînage de Naples et dans les autres proyinces du royaume. — Ordre de don Juan d'Autriche pour le commandement conféré aux barons.

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IjES deux partis étaient trop animés pour demeurer quelques momens en repos; chacun d'eux s'agitait également pour attaquer ou pour se défendre. Le Peuple de Naples, croyant que la prise du faubourg de Chiaia lui faciliterait celle de la ville de Pozzolo, résolut cette entreprise; mais elle ne fut pas si heureuse que l'autre l'avait été : car le marquis de Fuscaldi , gouverneur de celle place, la défendit si courageusement, que le Peuple fut contraint de se retirer, laissant plusieurs soldats morts ou prisonniers.

La Noblesse ne fit pas moins paraître de valeur à Sorrento qu'à Pozzolo: cette ville, qui est l'une des plus agréables de toute la côte du golfe , était attaquée et serrée de fort près par Giovanni Grillo, génois, frère naturel du baron de Ginosa, et chef du Peuple de la côte d'Amalphi; mais il fut chargé vigoureusement par les

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troupes du duc de Siano, défait et pris prisonnier avec perte de plusieurs bons hon>mes et de toute son artillerie.

Comme les troubles des provinces n'étaient guères moindres que ceux qui affligeaient la ville de Naples , on représenta à don Juan d'Autriche que pour maintenir dans le devoir ceux qui n'en étaient point sortis, et pour y ramener les soulevés, il était nécessaire d'y envoyer des troupes, et d'en donner le commandement aux seigneurs qui y avaient 'le plus de crédit, afin que leur considération fît ce que l'autorité royale ne pouvait faire. Cela avait été déjà proposé pendant l'administration du duc d'Arcos; mais on l'avait rejeté, sur ce qu'on avait considéré que la Noblesse était tellement désunie (par la haine héréditaire qui règne entre plusieurs familles, et par les prétentions des rangs, surtout par cet orgueil qui lui est si naturel , et qui fait que chacun s'estime autant que son voisin), qu'il était à craindre qu'en donnant un emploi dans une province à un seigneur, on ne désobligeât tous les autres. Mais don Juan ayant fait un peu plus de réflexion sur cette matière que n'avait fait le duc d'Arcos, jugea que l'on pouvait commettre le gouvernement des provinces à certains seigneurs, dont le rang élevé les mettrait à couvert de jalousie; et que pour celles où il y avait plusieurs'maisons égales en crédit et en considération , on y enverrait des commandans que la Noblesse du pays aurait ordre d'assister, afin de concourir ensemble à tout ce qui regardait le bien public. Le gouvernement de la

Calabre ultérieure fut commis au duc de Montéléoùe, et celui de la citérieure au marquis de Fuscaldi, qui étaient les plus considérables de ces deux provinces, où, par le moyen de leurs amis et de leurs vassaux bien intentionnés, ils pouvaient servir leur Roi fort utilement.

Don Juan voulant de plus en plus obliger 4a Noblesse, ne voulut point qu'on poursuivit le paiement de la taxe faite sur ceux qui, appelés dans la convocation générale de ce corps pour le service de TElat, n'avaient point comparu, et ordonna que pour la subsistance des levées , chacun payerait ce qu'il voudrait. Ces premiers soins toucbèrent sensiblement laNoblesse ; mais comme il est impossible, dans l'administration des affaires d'un royaume, de contenter tout le monde, elle fut un peu choquée par le manifeste que fit ce Prince pour obliger les soulevés à se remettre en leur devoir, par lequel il abolissait généralement toutes les gabelles imposées depuis l'empereur Charles-Quint.

L'intérêt que plusieurs gentilshommes avaient en ces impositions, en obligèrent une partie de s'assembler pour représenter à don Juan le notable préjudice qui leur en reviendrait, et peur le prier de modérer ces grâces : mais cela ne fut pas nécessaire; car ce manifeste fit aussi peu d'effet que les précédens.

Quelques soins que prît don Juan, en ces commencemens, il eut de la peine à éteindre des feux allumés en tant d'endroits, et lesquels seml)laat s'amortir en un lieu, s'y rallumaient un peu

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après, ou paraissaiept dans un autre. En effet , on voyait lout-à-coup un grand soulèvement suivi d'un calme fort apparent, et une bonace changée en une grande bourasque. Polito Pastina après avoir, en peu de jours, pris la ville de Salerne, et lavoir perdue, s'en était si bien emparé en la reprenant, qu'il y régnait aussi paisiblement qu'il eût fait dans un tems de paix , s'il en eût été Prince légitime. Après s'être bien assuré de cette importante ville par la licence qu'il donna à la populace, d'exercer toutes sortes d'inhumanités contre la Noblesse, il s'étendit dans la campagne et se rendit si redoutable à son voisinage, que l'on n'osa plus l'attaquer, et que les Espagnols ne songèrent plus qu'à la défensive de son côté, jusqu'à la réduction de Naples.

Cependant la haine que le Peuple de la campagne avait contre la Noblesse, s'augmentait ou du moins éclatait davantage , par les heureux succès de leurs armes. Les vassaux du baron de Latronico, terre de la Basilicate , firent paraître la leur par l'assassinat de leur seigneur et de ses deux frères : ceux de Marsico Novo , n'ayant pu surprendre don Francesco Ignasello, seigneur de ce lieu, satisfirent une partie de leur fureur par la mort des soldats qu'il avait laissés dans son château pour le défendre, et lesquels, nonobstant la composition faite avec ce Peuple, furent égorgés contre la foi donnée, et leurs têtes mises sur les murailles du jardin, à la place des pots de fleurs c[ui y étaient auparavant. La ville de

Nardo, qui appartenait au comte de Conversano, et qui avait été Tune des premières de la province à prendre les armes , n'oublia rien pour faire paraître cette horrible aversion qu'elle avait contre la Noblesse.

Mais le comte la réduisit peu après àTobéissance, et la traita si rigoureusement, qu'il n'épargna pas même les gens d'église , qui se trouvèrent avoir eu part à la rébellion du Peuple. La ville de Leccé, l'une des plus grandes et des plus considérables du royaume, soulevée contre les Espagnols, sur le prétexte des gabelles, massacra le conseiller Vraga, Espagnol, que le Vice-Roi y avait envoyé pour remédier à ces désordres ; et la populace lui ayant coupé la tête, traîna son corps ignominieusement par les rues , et en eût fait autant au mestre-de-camp don Francesco Boccapianola, gouverneur des armes, s'il n'eût évité ce danger par une prompte fuite. Il est vrai que cette fureur ne fut pas de durée, et qu'elle s'éteignit à l'arrivée du pardon général qu'accorda don Juan, et qui donna lieu à ce mestre-de-camp de retourner dans cette ville. Mais entre tous les chefs populaires de ces provinces, il n'y en eut point dont les progrès fussent plus remarquables que ceux du docteur Malteo Christiano , gentilhomme de la terre de Castelgrandine, lequel n'ayant pas moins de courage que de conduite, courut toute la Basilicate , et fut le plus redoutable ennemi que les Espagnols eussent dans ce pays et dans son voisinage. Il s'était jointe au commencement.

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avec Grégorîo Forîno, que Gennaro Annésé avait fait vicaire -général de toutes ces provinces, et lequel se fût rendu maître d'une partie du royaume, s'il eût cru ce prudent conseiller; mais son extravagance ne pouvant compatir avec la sagesse de celui-ci, Mattéo Cbristiano, prévoyant sa chute, qui arriva peu après, se résolut d'agir seul, et commença à se faire connaître par le secours qu'il donna à Polito Pastina, pour le recouvrement de Salerne, qu'il avait perdue en allant attaquer Scaffati. Ce service ayant obligé le Pastina à le déclarer son lieutenant -général, Mattéo Cbristiano alla ensuite finir le siège de la Rocca Impériale, que le docteur Gioseppé Griflfo avait commencé, et prit cette place, l'une des plus importantes du pays, dans laquelle il trouva de l'argent, de l'artillerie et des munitions qui lui donnèrent moyen de former un petit corps d'armée , avec lequel il prit Pisliccio et Ferrandina , qui sont les clés des provinces de Bari et d'Otrante, et mit en fuite le conseiller Gamboa, qui avait plus de trois mille bommes. 11 reçut, peu après, une lettre du duc de Guise, par laquelle il le nommait capitaine-général en la fiasilicate. Ce nouveau titre fut cause de la jalousie et de la mauvaise intelligence qui survint ensuite entre lui et Polito Pastina, lequel se disait président et vicaire-général de la République dans toutes ces provinces; mais ce différend fut assoupi par don Francesco Salazer, comte del Vaglio, déclaré par Gennaro Annésé, président de la principauté exté^

rîeure, de la Basilicate, de la terre de Barî et d'Olrante, et vicaire -général dans les autres, confirmé depuis, dans cette charge, par le duc de Guise. Ce comte, pour mettre Mattéo Christîano à couvert des persécutions de Polito Pastlna, lui conféra la charge de lieutenant-général, dont ce chef se sentit extrêmement obligé. Après la prise de Ferrandina, il sç joignit avec le comte, dont le nom et le crédit avaient déjà réduit à l'obéissance du parti plusieurs villes de la province, qui se déclaraient pour la République de Naples. Ensuite de cette jonction, le comte partit de Miglianico , avec cinq mille trois cent cinquante hommes, et s'achemina vers Matera, dont la Noblesse et le Peuple le reçurent avec joie. Les villes d'Altamura et de Gravina suivirent de près cet exemple. Barletto et ïarento, villes dont la réputation s'est établie dès les plus vieux siècles, s'é tant révoltées, lui envoyèrent demander secours pour prendre leurs châteaux tenus par les Espagnols; mais la jalousie ayant causé quelques dégoûts entre le comte et Mattéo Christiano, la patente de mestrede-camp de la Basilicate, que le duc de Guise lui envoya peu après, acheva de ruiner ce reste de bonne intelligence qui était encore entre eux; de sorte que les choses en vinrent à une telle extrémité, qu'au lieu de continuer leurs premiers progrès, ils s'attaquèrent l'un l'autre, et Mattéo alla assiéger le comte dans Gravira, qu'il ne quitta que par un ordre exprès du duc de Guise, qu'il reçut quelques jours après. Ce malheur fut l'cf-

fet de la confusion des ordres qui partaient de la secrétaîrerie de ce Prince , où le Fabranî agissait pai> son propre intérêt, non par celui de son maître et de l'Etat. On ne saurait dire les funestes accidens que causa l'avarice de ce secrétaire , particulièrement alors qu'à la persuasion d'Agostino Mollo, il expédia un ban, au nom du duc de Guise, par lequel il était ordonné à toutes les provinces de ne reconnaître pour commandans, que ceux de qui les brevets ou patentes seraient signés depuis la date dudit ordre. Ce conseil, donné pour confondre toutes choses dans les provinces, ne fut utile qu'à la fortune des Espagnols, et aux desseins du Fabrani, lequel, par cette voie, arrêta tant de merveilleux progrès qui s'y fesaient tous les jours, et porla tous les commandans à s'entre-battre au lieu de marcher de concert contre leurs communs ennemis.

La mauvaise intelligence du comte del Vaglio et de Maltéo Christiano, ayant obligé celui-ci à se retirer dans Altamura, le comte de Conversano crut qu'elle lui donnerait moyen de recouvrer cette place. Il partit pour l'aller assiéger; mais il en fut repoussé vigoureusement par le Christiano, qui le contraignit de se retirer honteusement.

Pendant ces troubles, ceux de la Galabre don-* naient aussi de l'occupation aux Espagnols. Don Giovan de San Sévérino, comte délia Saponara, ayant pris le brevet de président et gouverneurgénéral de cette province sous le duc de Guise, agissait avec toutes ses forces et avec toutes celles

que lui donnait le crédit de sa maison, l'une des plus illustres et des plus anciennes du royaume. Andréa Marotta, parent de Mattéo Christiano, et Marcello Tozardo , chefs populaires , y fesaient de grands ravages et des progrès considérables. La Noblesse y était terriblement persécutée, et dona Isabella di Concublet, mère du marquis de Fuscaldi, seigneur de la ville de Paula, avait soutenu glorieusement, pendant trois mois, le siège que ses vassaux avaient mis à son château, quand le marquis son fils arriva dans cetle province, où il fut envoyé par don Juan d'Autriche avec don Gio Battista di Monforté, duc de Laurito, pour la réduction de ces pays. Ce dernier y fit d'abord de grands progrès, ayant défait Marcello Tozardo, qu'il battit et prit au bourg de Luzzi, et à qui il fit ensuite couper la tête.

Le duc de Martina, échappé de la prise de Cardito, qui fut emporté sur les populaires, et dans laquelle don Carlo d'Aquaviva fut tué, eut ordre du Vice -Roi d'aller dans la principauté citérieure et dans la Basilicate, pour s'y opposer aux armes du Peuple, qui y étaient alors si puissantes. S'étant rendu dans la première, le peu d'espérance qu'il eut d'y réussir l'obligea de passer dans l'autre, où d'abord il fut battu par Mattéo Christiano, avec perte de son bagage, ce qui le contraignit de se retirer à Tarento, où trouvant le Peuple tout prêt de se soulever et d'assiéger le château, il se retira à Francavilla. Le soulèvement de Tarento, arrivé bientôt après, lui fit juger que

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le château, dépourvu de tout, courrait fortune de se perdre, à moins que d'être secouru promptement; il assembla sept ou huit cens hommes et toute la Noblesse du voisinage, avec lesquels il marcha en diligence vers celte ville si importante. Il entra dans le château par la porte du secours, et sortit peu après si vigoureusement sur le Peuple qui l'assiégeait, et qui s'attendait d'être secouru du Christiano, qu'il le mit en désordre et se rendit maître de la ville. C'était le service le plus grand qu'on pouvait faire au roi d'Espagne en cette partie du royaume, où cette ville tient le premier rang.

Le duc de Martina s'étant joint ensuite avec le comte de Conversano et Boccapianola, ils tentèrent l'attaque d'Altamura; mais Mattéo Christiano les força de s'en retourner avec quelque perte, et les obligea de se retirer à Acquaviva, d'où, sur la nouvelle des ravages que fesaient les populaires dans la Fouille , où ils avaient pris Lacéra Foggia, qui est considérable par le revenu annuel qu'elle rapporte pour le passage des bêtes à pîé fourché, la Carignolaet quantité d'autres places, et avaient réduit tous les officiers de guerre et de justice à se renfermer dans Manfredonia, l'une des meilleures de ce pays : le comte de Conversano marcha avec environ huit cens hommes vers cette province, pendant que le duc de Martina alla vers Otrante pour y renforcer ses troupes, et entrer dans la Basilicate, où la douceur de sa

conduite le fesait appeler en plusieurs lieux, lassés de Tinsolence des populaires.

Durant que ces provinces étaient agitées de cette sorte, TAbruzzo n'en fesait pas moins. Les villes de Cliiéti et de Lanciano furent les premières à secouer le joug du roi d'Espagne, pour se décharger de celui de don Ferrante Carracciolo, et du marquis del Yasto, leurs seigneurs.

La ville d'Âquila, si célèbre dans les histoires , ne tarda pas à suivre cet exemple. L'humeur violente de don Micliélé Pignatelli, qui commandait <»ii celte province, servit à faire éclater ces feux naissans, ([ui eussent été entièrement éteints par les soins du duc de (lastelnovo et di Colla-Piétra, de l'illustre famille des CaralTes, et du baron Antonio Quintij, gentilhomme de l'Aquila, lesquels, par les intelligences qu'ils avaient en cette ville et dans la j)rovince, avaient presque pacifié ces troubles; quand le PignaleUi les rendant suspects au Vice-lloi, par le crédit qu'ils avaient dans le pîiys , et prenant particulièrement le parti du prince de Pellorano, de la maison des Cantelmcd, ennemi juré du duc de Casteinovo, ce procédé, peu politique en pareille occasion , obligea ce duc à se jeter dans le parti du Peuple, et à prendre patente du duc de Guise pour la charge de mestre-de-camp-général et gouverneur de l'un et l'autre Abruzzo pour la République de Naples. Cet enjploi lui ayant été conféré par l'entremise du marquis de Fontenay, ambassadeur en Cour

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de Rome. Le duc en peu de jours entra dans iChiéli, qui le reçut avec joîe, aussi bien que les villes de Penna, Atri, Lanciano, Ottoné et plusieurs autres, ce qui lui donna lieu de marcher vers Forca-de-Penna » et d'agir si heureusement, que dans peu de jours il força le Pignatelli d'abandonner cette partie de l'Abruzzo, pour se retirer dans Tautre, et en empêcher la ruine, d où le duc de Gastelnovo Teût encore chassé , si ses progrès n'eussent été arrêtés par la nouvelle de la réduction de Naples au pouvoir des Espagnols, laquelle remit le calme peu après dans tout le reste de rÊtat.

Polito Pastina ne dormait pas pendant tous ces bruits : le prince de Troia ayant réduit à l'obéissance des royalistes la ville d'Ariano, le Pastina la reprit courageusement un peu après, avec un secours de deux mille hommes qu'il avait eu du duc de Guise. Dans cette prise, les Espagnols perdirent le duc de Salsa, président de la province, le marquis de Buon Albergo et de Bovito, et l'auditeur Rufib, tués sur la place, outre un grand nombre de prisonniers de qualité. Voilà sommairement ce qui se passait dans les provinces du royaume, pendant la révolution de sa ville capitale.

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qu'enfin la phis grande partie de la populace , suscitée par Yincenzo d'Andréa et par sa cabale , di'puta l'élu et quelques capitaines des ottines de la ville, vers le duc pour lui représenter qu'après la résolution prise par un commun accord de tout le Peuple, d'établir une République dans Napies, cette entreprise était trop juste pour la différer davantage ; que puisque l'on avait jugé que ce remède était le seul qui pouvait terminer les maux qui affligeaient tout le royaume , il était tems de s'en servir; qu'il y avait grande apparence que tous les membres de l'Etat étant appelés pour la création d'un corps, où chacun d'eux aurait sa plaqe, ils recevraient beaucoup de joie d'avoir quelqo^ part dans cette autorité suprême, qui, dans un £tat monarchique , leur avait paru si affreuse; que, par cet établissement, le royaume verrait sortir du chaos qui régnait alors, un monde naissant, tout rempli de ce qu'on pouvait désirer pour la tranquillité publique; que cette juste érection serait approuvée sans doute de tous les princes d'Italie, surtout de Venise et de Gènes, dont la conduite montre qu'elles estiment plus les Républiques que les Rois et les autres Princes qui ont le nom de souverains; que le Peuple les avait députés vers lui pour le prier très-instamment de travailler pour ce dessein, et d'établir la République, dont vainement il se dirait le chef, si elle était sans corps; qu'ils ne doutaient aucauementde son zèle en celte rencontre, puisqu'ils étaient persuadés que son principal objet était la

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satisfaction du Peuple et la bonace de l'Etat ; qù^outre cela, son intérêt s'y rencontrait absolument, d'autant que le rang qu'il tiendrait dans la Royale République ne serait pas moins glorieux ^ que celui que les dictateurs tenaient dans- leurs siècles à Rome, et qu'il lui serait plus utile de posséder une autorité aussi solide que réglée, qu'une puissance toujours flottante, et qui était environnée d'un nombre infini de précipices.

Tout autre que le duc de Guise eut sans doute paru surpris d'une telle harangue ; car, de consentir à la demande du Peuple , c'eût été renoncer tout à fait à l'autorité qu'il possédait et qu'il voulait consei^er au péril de sa vie; et de le refuser, c'était l'obliger à se soulever contre lui; mais dans quelque danger que ce Prince ait été, jamais il n'a manqué d'assurance, non plus que d'agréables paroles ni d'intrépidité. II le fit connaître en cette occasion, par la réponse qu'il fit à ces députés r il leur dit qu'il ne désirait pas moins qu'eux l'établissement proposé; qu'il jugeait que la République était la forme la plus juste, la plus douce et la plus durable que l'on pût donner à l'Etat i, qu'il y avait dans l'Europe trois sortes de Républiques; la première, comme Venise, qui n'est régie que par les Nobles; la seconde, comme celle des treize cantons des Suisses, qui n'est formée que du Peuple; et la troisième , comme celle de ÇoUande, qui est mêlée de la Noblesse et du Peuple; qu'il n'y avait pas d'apparence qu'on you-

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lût imiter Venise, et laisser le gouvernement de ce royaume à la Noblesse; que de suivie l'exemple des Suisses, et de n'admettre dans l'Etat que le Peuple seul, il y aurait de l'imprudence à ce sentiment dans un tems où si la Noblesse se voyait excluse de la participation de l'autorité souveraine, le désespoir d'un traitement si étrange la porterait à s'attacher plus que jamais aux Espagnols, quoiqu'elle en fût peu satisfaite; que le Peuple de la ville n'était pas assez fort pour donner la loi à ce corps si considérable et si puissantdans le royaume; qu'il ne voyait donc que les Hollandais sur qui l'on pût se régler; que pour faire une République mêlée comme celle-là, il fallait attirer les Nobles dans le parti, en leur fesant bien connaître les avantages que tout leur corps en recevrait; qu'encore que les injures et les actes d'hostilités réciproques qui se fesaient alors parussent sans remède , il espérait que la Noblesse et le Peuple préféreraient l'intérêt public à tout autre; mais que cela dépendait du tems et des soins que la populace devait prendre pour convier la Noblesse à se réunir avec elle, afin de former conjointement cette République qu'on lui proposait aujourd'hui. Ce Prince naturellement éloquent, et dont le visage persuadait autant que le discours, ferma la bouche aux députés par cette adroite réponse. Il y en eut seulement quelques-uns qui dirent qu'en attendant l'établissement de la République, il fallait créer quelques vice-sénateurs; mais le

<luc leur répondit que ce serait une chose ridicule de donner des vice-gérens à des charges qui n'étaient point encore en nature.

Les députés ne trouvant aucune raison capable d'être préférée à celle du duc, se retirèrent avec beaucoup de honte et de chagrin pour ceux qui avaient suscité cette députation, dont Tissue parut aussi glorieuse en ce moment pour Ce Prince , qu'ils l'avaient espérée funeste. Le corps de la populace ne fit aucune démonstration d'être choqué de ce refus; les cappes noires qui désiraient de retourner sous le joug des Espagnols en eurent une secrète joie ; Gennaro Annésé en eut un dépit extrême, et Vincenzo d'Andréa et son parti en eurent une telle rage, que ne voyant plus d'espérance dans la prétendue République, ils commencèrent depuis ce jour à prendre de nouvelles mesures, et à prêter l'oreille aux propositions que les ' Espagnols leur fesaient faire en secret pour un accommodement général. Pour moi, je croîs avec quelque apparence que l'autorité que possédait le duc de Guise eût duré plus long-tems, si, au lieu de faire connaître dans cette rencontre le dessein qu'il avait de se conserver dans ce poste suprême, il eût établi alors quelque forme de République; car il l'eût pu composer de personnes de son parti, et quoiqu'il y eût admis Vincenzo d'Andréa et quelques autres consulteurs de sa cabale, leur petit nombre n'eût pu nuire aux intérêts de ce Prince. Cela eût satisfait ceux qui

4o8 HISTOIRE DU SOtlivSHENT

désiraient cette sorte de gouvernement^ et qui jusqu'alors avaient détesté celui des ministres d'Espagne; le nombre de ceux-ci était considérable, et il est certain que le Peuple , qui , tel qu'un enfant, a besoin de quelque chose qui l'amuse et qui puisse arrêter ses ieux, eût regardé avec joie et avec acclamation la pompe qui eût accompagné cette République naissante.

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