‹ Mémoires du comte de Modène, sur la Révolution de Naples de 1647Chapitre 26 sur 43 · A MADAME LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE

DE GHEVREUSK

Madame ,

JjES bontés que Votre Altesse témoigna à feu mon père, pendant la vie de M. le connétable-de Luynes, et la vénération que j'ai toujours eue pour tant de merveilleuses qualités que FEuroj^e admire en la grandeur de votre âme , m'obligent de vous supplier très-humblement d'agréer que votre nom éclate à l'entrée de cet Ouvrage; la matière en a éclaté par tout le monde, sans être encore bien connue, et j'espère, en la faisant paraître, de faire connaître combien me doit être précieuse la mémoire d'un connétable à qui ma maison est si redevable. Cependant, je veux le témoigner au digne objet de son amour, et en lui dédiant cette Histoire, apprendre à toute la terre les grands services que cet illustre favori rendit en peu de temps à la France. Quelques louanges que l'on ait données aux ministres qui l'ont suivi, et que le feu lloi prit après lui pour la conduite des affaires de son Etat^ on peut dire.

sans flatterie, que ce fut M. le duc de Luynes qui aplanit et qui ouvrît la voie glorieuse par laquelle, en marchant sur ses pas, ils trouvèrent heureusement tant de matières de victoires, et tant de sujets de conquêtes. En effet, chacun sait que lorsque ce digne favori fut appelé dans les affaires par son adorable maître , la France n'était pas en état de former aucune entreprise avantageuse hors de chez elle, ni d'oser s'éloigner de ses frontières; elle avait dans ses entrailles un ennemi aussi puissant et aussi redoutable, qu'il était artificieux et caché ; et qui , par conséquent, obligeait le ministre à veiller et à demeurer incessamment sur ses gardes. Chacun sait en quelle assiette était alors celte grande et formidable faction, qui, sous couleur de réformer l'Église, avait divisé l'Etat, et qui, feignant dès sa naissance de ne se vouloir établir que sur les débris des autels, fit voir au sortir du berceau qu'elle ne fondait son repos que sur les ruines du trône. En effet, elle n'a jamais voulu annoncer, ni faire entendre son Evangile que par la bouche des canons , et a plutôt songé à ramasser ses ouailles au son du tambour, qu'à celui des cloches , et à combattre qu'à prêcher. Elle l'a bien fait paraître par ces longues et funestes guerres civiles , qui ont affligé ce royaume , pendant lesquelles ce parti , après avoir en cent rencontres osé mesurer son épée avec celle de ses souverains, les contraignit, non-seulement de lui pardonner ses révoltes, et de lui accorder la paix; mais encore de lui donner.

pour sa plus grande sûreté, beaucoup de villes importantes, que l'on nomma places d'otages. Mais quoique cette faction semblât, depuis quelques années, ensevelie sous ce tombeau où tant de grâces et d'édits accordés par nos Rois la devaient avoir réduite, elle vivait toutefois encore, et son feu, de qui la flamme paraissait éteinte, conservait secrètement son ardeur sous la cendre. Il y a beaucoup d'apparence que celte turbulente faction, qui ne couvait dans son repos que des troubles, eût infailliblement enfanté quelque révolte générale, si ce judicieux connétable n'eût prévenu, par sa prudence, le coup dont elle menaçait Taulorité royale et la tranquillité publique; bien qu'il eut beaucoup de choses à craindre en cette hardie et glorieuse entreprise, où il avait sujet d'appréhender, non-seulement un grand parti, qui eut autrefois la témérité d'aller attaquer ses monarques jusqu'aux portes de leur ville capitale ; mais encore une infinité de mal-contens qui le pouvaient favoriser ouvertement, ou sous main, aussi bien que les étrangers, qui n'étaient pas moins à craindre, par l'intérêt qu'ils avaient de maintenir les divisions de cet Etat. Il forma néanmoins ce digne projet avec tant de sagesse, et l'exécuta avec tant de résolution et de diligence , qu'en faisant connaître aux esprits pacifiques qu'il n'en voulait qu'à la rébellion et non à la religion, il divisa prudemment ce grand parti par cette voie, et détruisit la faction avant qu'elle eut eu le moyen et le loisir de se défendre. Il fit voir.

lO ÉPÎTRE.

dans ces conjonctures ^ que celle qui dès la sortie du berceau avait eu la force et laudace d'aller donner une bataille à son maître , aux portes de Paris, n'avait osé, ou, pour mieux dire, n'avait pu mettre un corps d'armée en campagne, pendant sa plus forte vigueur, et dans le plus beau de son âge. C'est une merveille que l'on ne saurait assez exagérer ni assez admirer, et qui, rétablissant nos Rois dans leur première autorité , rétablit la religion catholique en plusieurs provinces et en plusieurs villes, d'où son exercice était banni depuis long-temps. C'est, MADAME, à ce grand connétable à qui la France est redevable d'un si avantageux bienfait. Ce fut lui dont la piété, secondant celle de son maître , vengea l'Eglise , cette mère dont nos Rois sont les fils aînés ; ce fut lui le premier qui, faisant marcher son souverain par tous les lieux où sa présence était nécessaire , fit voir combien le visage d'un prince est formidable aux séditieux, et que bien souvent sa personne toute seule fait plus d'effet qu'une grande et puissante armée. Enfin ce fut lui qui ayant détruit ce redoutable corps, en tranchant cette quantité de bras qu'il avait dans le Béarn, dans TAnjou, dans le Poitou, dans la Guyenne et dans tout le reste du royaume, donna le moyen à ce grand cardinal qui vint après lui, non-seulement de prendre la Rochelle, mais encore d'employer avantageusement toutes les forces d'un Etat puissant, réuni et soumis aux volontés de son Roi, dans les pays étrangers, pour l'exécution de tant de glorieux des-

»eîns 5 qui ont fait révérer la France jusque bout de Tunivers. Certes tous les bons Français ont sujet de se louer de ce digne favori, et de bénir à jamais son admirable et innocente conduite; je l'appelle admirable, d'autant que, sans beaucoup de bruit ni de dépense , elle rendit nos Rois maitrès de leur Etat; et innocente, parce que n'ayant ni d'amour ni de haine, que suivant les intérêts de son maître, il ne se servit jamais de son crédit pour satisfaire ses passions. Mais , MADAME , s'il est véritable qu'il ait mérité des éloges et des louanges immortelles, il est certain que Votre Altesse en mérite autant, et peut-être encore plus, puisqu'on peut dire que la piété, la valeur et le bonheur de son Roi contribuèrent beaucoup à sa gloire ; mais que celle que votre rare et intrépide vertu s'est acquise en luttant sans cesse contre l'envie et contre la fortune , est toute à vous, sans que personne y puisse prétendre aucune part. En effet, il est aisé de faire du chemin , et d'arriver bientôt au port quand on conduit un bon vaisseau , que l'on a le vent en poupe, et qu'en louant la prudence du pilote, l'on peut aussi louer la bonté du navire, l'adresse de ses matelots , la grande amplitude des voiles , et la faveur des vents propices; mais il est bien difficile, et presque impossible, de soutenir une bourrasque, et de marcher, malgré les vents et la marée, dans un temps où le nocher n'a que son art et sa vertu pour lui. Aussi, MADAME, cette gloire que votre invincible génie obtint sur ces

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deax ennemies de Tlnnocence et du mérite , est sans égale ; et tous les siècles passés ne sauraient former un exemple tel que celui que tous avez fait voir au nôtre. Je m'arrêterais volontiers sur cette matière, si TEurope n'avait connu vos glorieuses infortunes, au fort desquelles le Ciel, après avoir fait cesser les vents impétueux qui vous ont tant menacée du naufrage, vous fit enfin revenir au port désiré. Daignez donc agréer, MADAME, cet Ouvrage que je me donne l'honneur de vous présenter : je serais ravi de pouvoir, par des marques plus efficaces, vous faire paraître mon zèle; mais la fortune qui me lie depuis tant d'années les bras, ne me laisse rien que l'usage d'un cœur dont toutes les pensées et tous les vœux auront toujours pour but la passion de faire voir à tout le monde que je suis, et veux être toute ma vie,

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