‹ Mémoires du comte de Modène, sur la Révolution de Naples de 1647Chapitre 32 sur 43 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Coaférence secrète du duc d'Arcos avec le duc de Matalone, prisonnier dans le Château Neuf. — Adresse dont il se servit pour l'engager dans une négociation, laquelle fut le salut des Espagnols. — Qualités du duc de Matalone, et tragique succès de ses conférences avec les soulevés.

Le Vice-Roi ayant employé une partie de la nuit en l'expédition de ces ordres, qui furent exécutés ponctuellement, le lendemain il passa l'autre en diverses et secrètes conférences, particulièrement en celle qu'il eut avec le duc de Matalone. Ce seigneur était alors prisonnier dans le Château Neuf. Comme il était trouvé factieux, superbe, hardi, libéral, et non moins ardent et fidèle protecteur de ceux qui recouraient à lui, que cruel ennemi de ceux qui s'opposaient à ses désirs, il s'était acquis l'amitié de la populace, et la jalousie des Espagnols, qui l'avaient fait arrêter sous prétexte des excès qu'il avait commis; mais en effet, pour le soupçon qu'on avait , qu'il eut fait brûler, par l'entremise de l'abbé Nicolas Amitrano , le vaisseau amiral de Naples, qui, le vingt-sixième du mois de mai précédent, environ deux heures

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de nuit , fut brûlé sur le point qu'il devait partir pour r£spagne, chargé des deniers que l'on envoyait pour le Roi , et d'une quantité de précieux meubles du visiteur-général , qui périrent tous avec ce vaisseau, à l'aspect de toute la ville, sans qu'on y pût apporter aucun remède. Le duc d'Arcos l'ayant donc fait amener dans sa chambre, lui dit, avec un visage riant, qu'ayant connu que les soupçons qu'on avait eus de sa conduite étaient faux, ou peu importans, il lui donnait la liberté d'autant plus volontairement, qu'il croyait qu'il l'employerait généreusement pour le service de son Roi, et pour le bien de son pays; qu'encore qu'il eût pu choisir parmi le corps de la noblesse plusieurs personnes pour l'emploi qu'il souhaitait lui donner, il n'avait regardé que lui dans ces rencontres, afin qu'il eût seul la gloire d'avoir rétabli le repos et le calme dans la ville ; qu'il le priait d'employer toute son adresse pour ramener la populace , et la réduire à son devoir , et que , sans mettre à prix un tel service , il l'assurait d'une importante et glorieuse récompense. Le duc de Matalone goûtant à longs traits les douceurs de ces flatteries , sans reconnaître le serpent qui était caché sous ces fleurs , lui répondit qu'il lui rendait un million de grâces de la liberté qu'il lui donnait, et qu'il serait ravi d'employer et son bien et sa vie pour le service de son maître, sans autre but que de lui faire connaître son zèle et sa foi. Ensuite de toutes ces assurances, ils s'entretinrent long-temps ensemble de divers moyens dont on

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se pouvait servir pour pacifier le tumulte ; et ce duc ayant donné le bonsoir au Yice-Roi , se retira si satisfait de ce glorieux emploi , qu'oubliant en ce moment tous les déplaisirs et toutes les injures que les Espagnols lui avaient faites , il se résolut de les servir de tout son possible. Le lendemain , sur les onze heures , étant accompagné seulement de dom Louis Poderico , il s'achemina au marché , pour savoir particulièrement les prétentions du peuple , qui , en nombre presque infini , était assemblé dans ce lieu : la réponse de cette muliStude fut, qu'elle désirait l'extinction générale de toute sorte d'impôts , et d'avoir en main l'original du privilège qui lui fut autrefois concédé par l'Empereur Charles-Quint, par lequel, en confirmant tous ceux accordés par les rois Ferdinand et Frédéric , il promet et s'oblige , par un serment solennel , tant pour lui que pour ses successeurs , de n'imposer jamais aucunes gabelles dans ce royaume sans la permission du Saint Siège, et permet autrement au peuple de repousser toutes sortes d'impôts, et de prendre même les armes, sans encourir aucune tache ni peine de rébellion. Cependant le duc d'Arcos ayant fait appeler secrètement le prince de la Rocca, de la Maison de Filomarino, et proche parent du cardinal, s'ouvrit à lui sur le dessein qu'il avait fait d'employer cette éminence en cette occasion , afin d'empêcher l'union du peuple avec la noblesse , le priant de négocier cette afiaîre secrètement avec le cardinal ; et lui ayant représenté que dans

ce moment il pouvait s'acquérir une extrême gloire , se venger de ses ennemis, servir utilement son Roi , et s'ouvrir peut-être la voie d'un souverain pontificat , il n'eut pas beaucoup de peine à le disposer d'accepter l'emploi que les Espagnols lui présentaient, et qu'il reçut avec d'autant plus de satisfaction, qu'il apprit que le duc de Matalone négociait avec le peuple , espérant que par le moyen des créatures qu'il avait parmi cette populace , il la pouvait mettre en ombrage des négociations du duc. Ayant donc prié le prince de la Rocca d'aller assurer le Vice-Roi de sa part qu'il était prêt de le servir, et d'employer tout son crédit pour empêcher la jonction qu'il appréhendait, il commença, à la faveur de plusieurs dépendans qu'il avait dans le parti des soulevés, à travailler pour ce dessein , en leur donnant commission de faire courir un bruit sourd partout, que si la noblesse agissait en apparence pour l'accord , c'était en effet pour mener tout ce peuple à la boucherie, et le réduire à la merci des vengeances des Espagnols. A peine le prince de la Rocca eut rendu compte au Vice-Roi de l'effet de sa négociation , que le duc de Matalone ayant appris les intentions du peuple , retourna chez lui afin de les lui faire savoir : et les lui ^yant rapportées , le duc d'Arcos , feignant de n'avoir autre objet que de contenter le peuple, s'enquit du lieu où pouvait être l'original de ce privilège, afin de l'envoyer au marché; mais ne trouvant alors aucun ministre qui lui en pût

rfÉÉ&l

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donner des nouvelles, il fit expédier en parchemin un décret donné en collatéral au conseil d'Etat, et signé de sa propre main , par lequel il annullait toutes les gabelles, hors celles qui furent imposées pendant le règne de Charles -Quint, dont il confirmait et ratifiait de nouveau tous et chacuns les privilèges , s'imaginant que ce décret suffirait au lieu de Tacte que le peuple souhaitait, et que Ton ne pouvait trouver.

Pendant ces négociations , la sédition ne laissait pas de continuer ses ravages , échaufiee par la chaleur des embrasemens commencés dans la journée précédente , et accrue par un grand nombre de bandits et de réfugiés dans les églises. Elle se fit entendre dès la pointe du jour dans tous les quartiers de la ville, par la publication d'un ordre qui portait que , sous peine de la vie , chacun eût à prendre les armes pour le repos de la patrie. Cet ordre, quoique publié par un nombre de jeunes garçons (qui n'étaient armés que de crocs , et qui , pour être à demi-nuds , s'acquirent le nom de Lazares ) , fut ponctuellement observé , et ce fut dès ce jour que Naples , par une faiblesse et une consternation sans exemple , passa de la servitude des Espagnols sous celle de ces Lazares, qui, n'étant du commencement que les boute-feux des embrasemens des meubles et des maisons des partisans des gabelles, furent enfin maîtres de Naples , et se rendirent si redoutables , qu'un seul d'eux, avec son croc, faisait peur à cent braves gens. Suivant l'ordre publié,

une infinité de gens accoururent dans le marcbé, où Masanielle et Dominique Perrone ( qui pour s'être montrés les plus ardens persécuteurs des gabelleurs, étaient les plus accrédités de tout le parti populaire) avaient publié une liste de cent maisons intéressées dans les gabelles , et qui devaient être les victimes de la vengeance publique ; celles de Geronimo Deletitsa, de Félicé Basile, des conseillers Francesco Antonio de Angelis, d'Antonio Miraballo et d'Andréa Anaderio , élu du peuple, furent les principales qui, dans cette journée , sentirent les violens effets de la sédition , qui, faisant marcher à sa tête un grand nombre de Lazares , et de femmes chargées de pailles et de fascines poissées, portaient le feu dans un instant par tous les quartiers de la ville.

Sur les vingt heures , le duc de Matalone se fit revoir au marché avec le décret que le Vice-Roi avait fait expédier pour la satisfaction du peuple; mais à peine eut-on commencé à le lire que toute la foule s'écria en murmurant, que ce n'était pas le privilège qu'elle demandait, et que celui de Charles-Quint était écrit en lettres d'or, et dans un parchemin plus ample et plus vieux que celui qu'on lui envoyait. Le duc répondit à cela que le privilège original de cet Empereur ne se trouvait point, et que ce décret suffisait pour le contentement du peuple , puisqu'il comprenait l'extinction de toutes sortes de gabelles imposées depuis le règne de Charles-Quint, avec la confirmation des grâces et immunités qu'il avait accordées à la

ville et au royaume : mais le. bruit de ceux qui criaient était si grand , qu'il ne put jamais se faire entendre; de sorte qu'il se vit contraint de retourner vers le Vice-Roi , pour lui dire que le peuple voulait absolument l'original du privilège de cet Empereur, et qu'à moins que de le lui porter, il ne fallait pas s'attendre à aucun accommodement. Le Vice- Roi resta confus à. ce rapport. Toutefois, après avoir bien rêvé à ce que cette ignorante populace avait allégué au duc de Matalone , quand il lui avait présenté son décret, il s'imagina que la fortune lui offrait un moyen de calmer bientôt le peuple, ou de perdre entièrement le duc de Matalone , et empêcher par cette voie l'union de la noblesse avec le peuple, qu'il craignait par tant de raisons. A ce sujet il fit écrire en lettres d'or, et sur un parchemin à demi usé, le même décret, par qui , en annuUant et révoquant toutes les gabelles, il confirmait tout de nouveau, et. en tant que besoin , les privilèges concédés par Charles-Quint, et se résolut de le faire sous cette forme, et présenter à la populace par le duc de Matalone, espérant que si dans cette rencontre le peuple était assez simple pour croire , parlées apparences , que ce parchemin était tel qu'il souhaitait, il demeurerait satisfait ; et que s'il était assez 'adroit pour en discerner la fausseté,** la rage qu'il aurait de se voir trompé éclaterait en cet instant sur la personne du duc de Matalone. Dans l'intervalle que ce duc était allé au marché , le cardinal Filomarino, irrité par la jalousie que

lui causait cette négociation, qui, se faisant en plein marché, était sue de toute la ville, fut visiter le duc d'Arcos , et après lavoir assuré qu'il agirait de toute sa puissance pour la réussite du projet qu'il lui avait fait communiquer par le prince de la Rocca , il lui offrit encore de nouveau de s'employer auprès du peuple pour l'accommodement général, et pour la bonace publique. Le Vice-Roi (qui pour gagner temps, était bien aise d'embrouiller les négociations, et d'en commencer plusieurs à la fois, pour n'en finir jamais aucune) loua infiniment son zèle , et ayant accepté son ofire, l'assura qu'il était tout prêt de signer tout ce que le peuple désirerait pour son repos , et que ne sachant bonnement ce que cette confuse populace voulait, il serait bien aise qu'une fois pour toutes, elle mît ses prétentions par écrit. Le cardinal ne manqua pas d'envoyer aussitôt au marché le Père Francesco Maria Filomarîno, son frère, et religieux capucin, qui, avec un zèle convenable à sa piété, harangua et persuada si vivement cette foule tnraultuante , qu'elle ordonna en ce même instant qu'on irait au son du tambour par toutes les ottînes , ou quartiers , publier que chacun eût à dire ses sentimens sur ce qu'il jugeait à propos pour le bien du pays ; et que dom Onoffrio Jacutio, prêtre de grande probité, serait député pour écrire et recevoir tous ces avis. Ces diligences ayant été faites, les pensées de toute cette multitude furent réduites à deux points : l'un en l'observation des grâces et

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immu'nités concédées par Charles-Quint : l'autre en la consignation actuelle de l'acte original de ses privilèges à la place du peuple. Le capucin et ce prêtre les ayant fait savoir au cardinal, environ les quatre heures de nuit, ils eurent ordre de lui de se trouver le lendemain chez le duc d'Arcos , pour lui rendre compte de cette négociation , ce qu'ils exécutèrent ponctuellement dès le matin. Le Vice-Roi les ayant ouïs , témoigna à l'accoutumée un désir ardent pour la paix, et que tout ce qui lui déplaisait était de n'avoir pas en main cet acte original que le peuple demandait avec tant d'obstination ; sur quoi dom Onoffrio Jacutio lui répondant qu'on l'avait assuré qu'il était aux Archives du Siège de Nido, il commanda à dom Francesco Toraldo, prince de Massa, et conseiller d'Etat , de l'y aller chercher en toute diligence ; mais soit que cet acte eût été brûlé par les Espagnols, ou qu'il se fût égaré ou perdu par la négligence de ceux qui l'avaient eu en garde, on ne le put jamais trouver. Pendant ces perquisitions^ le duc de Matalone , obligé par les prières et par les caresses du duc d'Arcos, reprend lo chemin du marché, ayant en main le parchemin qui lui avait été remis. Si le premier voyage qu'il y fit témoigna son zèle, le second montra son imprudence, et ce dernier son aveuglement. Il tit bien d'y aller une fois pour s'informer des intentions de la populace ; mais après les avoir apprises, il fit mal d'y retourner sans avoir l'acte originiii qu'elle lui avait demandé. Etant donc arrivé au

marché , il présenta cet acte au peuple , qui , sans lui donner le loisir d'ouvrir presque la bouche , se mit à crier trahison ; et en ce moment Masanielle lui reprochant qu'au lieu d'apporter le privilège de Charles-Quint, il avait voulu tromper le peuple, en lui apportant un acte faux ^ le saisit sur son cheval, et l'ayant renversé par terre l'exposa aux indignités d'une populace irritée , qui , après l'avoir foulé aux pieds, et chdtgé de coups et d'injures , le lia comme un criminel , et le consigna prisonnier entre les mains de Doménico Perrone, l'un de ses principaux chefs. Cet accident si inopiné fut interprêté diversement , et entre plusieurs opinions puBliees sur ôe sujet, on en remarque trois principales. La première, qu'encore que la sédition populaire ne «isemblât être guidée que par une aveugle fureur, il y avait plusieurs personnes clairvoyantes et avisées qui , sous main, avertissaient le peuple des choses qu'il avait à faire , entre lesquelles était Jules Gennuino, vieillard d'environ quatre-vingts ans , qui , ayant été fait élu du peuple en 1620, par le duc d'Ossone , pour concourir avec lui en la conspiration faite contre la noblesse, fut ensuite de la disgrâce de ce Vice-Roi , conduit prisonnier en Espagne, et de-là porté à Oran, où il fut duranf dix-neuf années : que cet esprit turbulent, vindicatif, adroit et instruit de tous les intérêts de la ville, ayant conservé depuis ce temps-là dans son cœur l'aversion qu'il avait pour la noblesse, crut la pouvoir mettre au jour en toute sûreté , par le

moyen de la sédition excitée par Masanieile ; qu a cet effet il s'approcha de lui dès la naissance du tumulte , et lui donna une infinité de leçons sur le sujet de sa conduite ; que s étant , par son adresse, insinué dans l'esprit de ce jeune homme, aussi soupçonneux qu'ignorant, il lui donna des ombrages de la noblesse, et il lui fit entendre que si elle venait à s'unir avec le peuple , elle aurait la direction de toutes choses, et que lui ni les autres chefs populaires ne seraient plus considérés ; que pour empêcher cette union par le moyen d'une rupture , qui , séparant ces deux partis , les rendit irréconciliables , il fit croire à Masanieile que le duc de Matalone , sous prétexte de s'entremettre de l'accommodement, ne tendait qu'à trahir le peuple , en lui présentant un faux privilège, au lieu de l'original de celui de Charles-Quint, dont on lui avait fait tant d'instances , et que ce bruit semé parmi une populace aussi légère que défiante, fut cause du mauvais traitement que le duc reçut au marché : la seconde, que le cardinal Filomarino, ensuite des propositions que le prince de la Rocca , son parent, lui avait faites de la part du duc d'Arcos, avait fomenté ces soupçons à la' faveur des créatures qu'il avait dans ce parti , et que Masanieile , étant imbu tout à la fois des impressions que lui donnait le Gennuino , et de celles que lui causait le cardinal par d'autres voies, crut certainement que le duc de Matalone trahissait le peuple en celte occasion , et qu'il fallait le traiter en traître ;

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la troisième , que le duc d'Arcos appréhenda ^ dès le premier jour du tumulte, que la noblesse, mécontente et dégoûtée avec raison des Espagnols, ne s'unit avec le peuple , ainsi qu'elle fit hautement, et par un acte publié au mois de mai de Tannée 1 547, ^^^^ ^^ tumulte survenu à Naples, à cause de l'inquisition que le Vice-Roi D. Pedro de Tolède avait dessein d'y établir ; qu'il ne conçut pas moins d'ombrages des acclamations populaires que les princes de Bisignano , de Montésarchio, de Montémiléto et de Satriano, avaient eues en cette journée, qu'il ressentit de déplaisir de l'avis qu'il eut que dom Pèpé Caraffa ( qui étant prisonnier dans le Château Neuf, s'était sauvé, et retiré, quelques jours auparavant, à Rome) était alors revenu à Naples, inconnu, et dans le dessein de fomenter la sédition , et de se faire chef du peuple, que jugeant que le plus grand service qu'il pourrait rendre au Roi , son maître, était d'empêcher que tous les membres de l'Etat , étant également aigris, ne se réunissent ensemble, il ne songea depuis cet instant qu'aux moyens de pouvoir désunir la noblesse d'avec le peuple ; que quoiqu'il eût pour cet effet négocié avec le cardinal Filomarino, il ne s'assurait pas entièrement d'un homme qui , bien qu'il fût ennemi de la noblesse, était toujours Napolitain , et de plus, ami et créature des cardinaux Barberins , qui pour lors étaient attachés tous deux aux intérêts de la France ; que ne sachant à qui se fier, il avait hasardé et mis toutes choses eo

œuvre , et fait comme ceux qui bâtissent dans la mer, où, pour établir le fondement de leur fabrique , ils jettent une infinité de grosses pierres h l'aventure , espérant que ïe nombre plutôt que Tordre fera réussir leur travail; qu'ayant donné la liberté au duc de Matalone , de crainte que les soulevés ne la lui procurassent par force , il le choisit en apparence pour entremetteur de l'accord, mais en effet pour instrument de la mauvaise intelligence qu'il tramait entre les deux partis; que dans le même temps qu'il l'envoyait au marché pour parler de l'accommodement, il faisait sous main entendre au peuple que ce duc le voulait tromper, et qu'entre plusieurs artifices dont il se servit à ce dessein, il fit que quatre officiers réformés, sous prétexte du bien public, et de l'amour de la patrie, avertirent les chefs de la populace, que le dernier acte que le duc de Matalone leur devait porter était faux. Quoi qu'il en soit, il est certain que ces trois opinions concourent ensemble, et que l'imprudence du duc de Matalone fit la bonne fortune des Espagnols , et que, soit que, cet accident procédât de leur politique , ou simplement d'un cas fortuit, ils ont lieu de lui attribuer la conservation d'un royaume qu'ils étaient sur le point de perdre.

Le Vice-Roi , averti de cette disgrâce , feignit d'en avoir du regret , et donnant une autre copie du même décret à Grégoire Carafia , chevalier de Tordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, et prieur de la Rochelle, qui, par son affabilité et sa bonté

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naturelle , était chéri de tout le monde; ce duc le pria instamment de courir au marché , tant pour remontrer au peuple le peu de raison qu'il avait de murmurer, que pour tâcher de retirer le duc de Matalone de Tévident péril où il était. Ce seigneur , qui parmi tant de parties qui le rendent si estimable, n'eut pas celle de savoir connaître l'adresse du duc d'Arcos, s'achemina vers ce lieu en toute diligence, et comme il était très-aîmé dans Naples , il s'y vit d'abord fort accueilli par toute la foule du peuple ; mais quand il voulut montrer le décret du Vice-Roi, chacun s'écria que c'était une fausseté, et que le prieur venait encore pour tromper le peuple , ce qui souleva tellement cette multitude irritée, que s'il ne se fût sauvé à toute bride , il eût infailliblement couru la fortune de son parent. Il est impossible de raconter les injures et les exécrations que cette tourbe furieuse prononça dans ce moment contre toute la noblesse , croyant qu'au lieu de concourir au salut de l'Etat , elle trahissait son pays , et fomentait la servitude. Il serait difficile d'exprimer la secrète joie que le Vice-Roi et tout son conseil eurent en voyant si bien réussir leurs desseins; ils crurent qu'ils n'auraient plus tant de sujet de redouter la fureur de cette sédition, puisqu'ayant trouvé le moyen d'occuper et nourrir sa rage en persécutant la noblesse , ils avaient rencontré celui de se parer de ses efforts. On assure que dans la crainte que les ministres curent que la noblesse offensée cruellement ne prît les armes

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pour se joindre à la populace , le duc d'Arcos en cette rencontre fit sous main, et par des voie.s indirectes , distribuer douze mille mousquets parmi le peuple, afin de lui donner de quoi se défendre, au cas qu'il se vit attaqué par celle ennemie secrète du gouvernement.

L'accident survenu en la personne du duc de Matalone n'empêcha pas que les mutins ne poursuivissent dans le reste de la journée les embrnsemens commencés , en brûlant et consumant inconsidérément une infinité de richesses, dans les maisons d'Alphonse Valenzana , credancier de la gabelle de la farine , du duc de Caïvano , secrétaire du royaume, qui y perdit pour plus de cent mille ducats de meubles, avec toutes les écritures de la chancellerie,. qui, étant en dépôt chez lui, furent mises dans le feu ; de Barthélemî d'Aquino, Lomme qui , de faiseur d'aiguillettes, était devenu le premier et le plus riche partisan de Naples ; de Jean Zavaglîa, duc d'Ostunî, et de plusieurs autres intéressés dans les subsides du royaume. Pendant que ces séditieux exhalaient de celle sorle une partie de leur fureur, ils ne laissaient pas de songer à se munir de tout ce qui leur faisait besoin pour la défense de leurs personnes , ou pour celle de leurs quartiers. Ils se saisirent de toute la poudre qui était dans la maison où se fait celle qui est nécessaire pour la provision dos châteaux. Outre les armes que le Vice-Roi leur faisait fournir secrètement , ils s'armèrent d'une quantité de mousquets et d'arquebuses trouvés

chez divers armuriers , et dans les maisons de plusieurs nobles, qui les leur laissaient prendre sans résistance ; et ayant rencontré casuellement quatre canons de fer en la boutique d'un marchand, et six de fonte en celle d'un autre, ils les placèrent aux principales avenues des postes les plus importans.

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