‹ Mémoires du comte de Modène, sur la Révolution de Naples de 1647Chapitre 33 sur 43 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Suites de la sédition et des secrètes négociations que le Vice-Roi fait ayec la populace souleyée, par l'entremise de la noblesse et du cardinal Filomarino. — Tragique mort du prince dom Pèpè GaraiTa.

Le peuple se voyant alors non seulement en ëtat de se défendre, mais même d'attaquer, se résolut d'occuper le couvent de San-Lorenzo, poste considérable , où sont depuis plusieurs années les archives de la ville, et l'arsenal de ses armes. Il avait déjà tenté cette entreprise dès le dimanche, et avait été repoussé par une troupe de bandits retirés dans le clocher; mais se trouvant dans cette autre attaque plus fort que dans la précédente , il emporta ce lieu en peu d'heures, et y entra en suite de la capitulation accordée à Biaise de Fusco cavalier Napolitain, et sergent-major de l'infanterie Espagnole, qui, s'y étant jeté par ordre du Vice-Roi, en sortit avec quelques cavaliers et soixante soldats Espagnols, sans autre avantage que la vie sauve. La joie que le peuple conçut de cette prise est inexprimable , il la témoigna en plusieurs façons, et particulièrement par le son de la grosse cloche, qui est celle du tocsin de la ville,

et dont le bruit à ce moment ne causa pas moins d'eflfroi à la noblesse , que d'allégresse aux soulevés. Le peuple entré dans ce couvent , arbora dans le clocher l'étendard d'Espagne et celui de la ville conjointement, et distribua les dix-huit pièces de canons et une grande quantité d'armes qu'il y trouva, suivant les postes et les personnes qui en avaient le plus de besoin. Cela fait, ayant eu avis qu'il venait un secours aux Espagnols de quatre cents hommes du côté de la tour du Grec, et six cents Allemands du côté de Pouzolles, Mc'isanielle, à la tête d'une foule de gens, marcha contre ceuxlà, pendant qu'une autre troupe populaire s'achemina vers ces derniers. Le succès des uns et des autres fut égal , et presque dans un même temps ce secours fut abordé , combattu et défait par la populace, qui se contentant d'avoir désarmé ces soldats, les ramena ensuite dans Naples, où elle les traita si bien, que les Allemands étant ivres, allaient criant : vive le peuple, par tous les quartiers de la ville. Ces divçrses occupations ayant éloigné du marché la plus grande partie du peuple, donnèrent lieu au duc de Matalone de négocie librement avec Domenico Perrone, qui l'avait ea sa garde. Cet homme, qui de capitaine des sbire était devenu bandit, de peur d'être puni de plu sieurs excès qu'il avait faits, se trouva réfugié dan^^ les Carmes au point du soulèvement, et se servan de la conjoncture, il se jeta parmi la foule, ol« sa conduite et son courage le firent bientôt com-pagnon de Masaniellc , principal auteur du tumulte.

La compassion de la disgrâce du duc de Matalone, ou l'espoir d'une grande récompense l'avait obligé de le tirer des mains du peuple , dans le temps que Masanielle le renversant par terre , chacun le foulait aux pieds; et représentant à cette populace enragée qu'il valait mieux se venger dans les formes de la justice , que de cette outrageuse façon , il l'avait conduit prisonnier dans les Carmes, en se chargeant de le garder. Ce service en produisit un autre, et quelques heures après Perrone, persuadé par une promesse de douze mille ducats , plutôt que par l'éloquence de son prisonnier, le fit échapper en le faisant passer par la conciarie à l'aide dePèpé Palombo, qui en était alors le chef, et de là dans une felouque qui le porta en lieu de sûreté.

Cependant le duc d'Arcos, goûtant avec joie le plaisir de voir que les négociations commencées pour empêcher la réunion du peuple avec la noblesse avaient eu l'effet qu'il désirait, en la rendant suspecte au peuple , crut qu'il lui fallait poursuivre celle qu'il ménageait par le moyen du cardinal Filomarino, afin que les soulevés ne crussent pas qu'il fuyait l'accommodement, ou que peut-être, encouragés par le bonheur de tant de favorables événemens, il ne voulussent secouer tout à fait le joug de la royauté. Il conjura donc ce cardinal de vouloir achever l'ouvrage qu'il avait commencé pour le serviceMe son Roi , et le repos de sa patrie, et l'ayant informé des diligences que le prince de Massa avait faites par son ordre pour

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trouver aux archives du siège de Nido l'ori^^inat du privilège de Charles Quint , il le pria de nouveau d'obliger le peuple à dresser des articles snr tout ce qu'il pouvait s'imaginer pour son entière satisfaction, pi'omettant d'accorder et de signer tout, et de plus d'en faire venir les ratifications d'Espagne. Le cardinal s'étant acheminé au marché, &t entendre à la populace que quelques soins qu'on eut pu prendre pour recouvrer le privilège qu'elle demandait, on ne l'avait pu retrouver; qu'à ce défaut le duc d'Ârcos, la voulant traiter en père, désirait qu'on mît paar écrit, non seulement tout ce qu'elle pouvait prétendre en verlu de ce privilège , mais encore tout ce qu'elle souhaitait de nouveau, et qu'il était prêt d'accorder toutes ses propositions. Comme ce peuple imitait dans sa liberté naissante un enfant, qui, au sortir du berceau , n'ose s'assurer sur ses pieds, et craint même de s'appuyer sur ceux qui lui tendent les bras, il y eut quelquespersonnes qui entrèrent en défiance du cardinal, disant qu'il était du corps de la noblesse qui les avait voulu tromper; mais Masanielle (qui dans cette rencontre aussi bien qu'en plusieurs autres, lui témoigna toujours des^ respects et des déférences incroyables) dit qu'il était sa caution, et qu'il savait que son pasteur n'avait autre but que le bien et le repos de son borcail. Les soupçons, les impertinences et le» dilticultés que l'adresse et la patience du cardinal 0^¥t^nt i\ combattre et à vaincre en cette conjoncliM^> uo peuvent-elre conçus que par ceux qui

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 8l

connaissent de quelle sorte se régît celle hydre à cent têtes, qui conçoit tout à la fois cent diverses opinions , et les exprime tout à la fois par un pareil nombre de langues. Chacun témoignait en général de vouloir raccommodement; mais quand on venait au détail , et à ébaucher les articles , chacun y voulait mettre la main , et les former à sa façon; toutesfois après plusieurs disputes, il fut arrêté que Jules Génuino .(consulteur du peuple, et à qui Masanielle et les autres chefs déféraient entièrement) prendrait le soin de dresser des capitulations de la paix, qui seraient lues le lendemain à dix-huit heures du matin, dans la Place du Peuple en pleine assemblée, avant qu'on les portât au Vice-Roi. On tient qu'il y eut plusieurs personnes du parti populaire qui proposèrent de demander que le château de Saînt-Elme fût remis entre les mains du peuple , et que Masanielle semblait incliner à cette proposition ; quand Génuino (dont la voix était déjà radoucie par les secrètes promesses du duc d'Arcos) dit et prolesta hautement que , comme le peuple pouvait sans crime, et les armes à la main, maintenir et défendre ses immunités et ses privilèges, ainsi qu'il fut décidé par l'avis de Gianagnello, Pisanello et d'autres célèbres docteurs , en l'an 1 547 ^ ^^^ ^^ sujet du tumulte survenu dans Naples , pour raison de l'inquisition , il ne pouvait prétendre ni demander le château de Saint-Elme , sans encourir la peine de rébellion. A cette parole de rébellion, Masanielle ( qui dans tout le temps de sa monstrueuse

Sa HISTOIRE DU SOUliVEMEJîT

Ibrlunc y témoigna que son but était de secouer le joug (les gabelles , et non celui du Roi d'Espagne) y S arrêta 5 et déclara formellement qu'il n'en fallait donc plus parler, et qu'il aimerait beaucoup mieux mourir que de consentir à une demande qui le fit passer pour rebelle. Si le Génuino fît paraître son crédit en faisant rayer un article non moins préjudiciable aux Espagnols , qu'avantageux aux Napolitains , il le fit bien connaître encore en faisant nommer élu du peuple Ciccio d'Arpaja son ancien et intime ami, qui, pour avoir été de son parti dans la conspuration faite contre la noblesse sous le duc d'Ossone, fut mené prisonnier en Espagne avec lui , et de là condamné aux galères , où il fut durant quelques années. Cette élection fut proposée par Masanielle, et approuvée universellement de toute la populace, qui, voyant avec quelle ardeur ce revendeur de poisson agissait pour le bien public, lui laissait emporter cette autorité suprême , au comble de laquelle il arriva peu après. Le cardinal ayant été dans le couvent des Carmes tout le reste de la journée, et jusques à deux heures de nuit, se retira à l'Archevêché, après avoir vu que toutes choses concouraient à l'accommodement, et que môme, h sa prière, Masanîelle avait suspendu la résolution ([u'il avait prise de faire brûler cette nuit trentesix, maisons de personnes de considération , entre autres celles du duc de Matai one , du Prieur de la Uochelle , de dom Ferrante Caracciolo , de don Caili) Spinello, de Carlo Brancaccio, du visiteur-

général, du prince de Gellamare et de Cornelîo Spinola.

' Le lendemain dès le matin la revue générale du peuple se fit par tous les quartiers de Naples, où Ton trouva cent quatorze mille hommes sous les armes, sans compter un grand nombre de citoyens qui ne s'étaient point enrôlés. Dans ce même temps le cardinal Filomarino alla parler au duc d'Arcos; et après une longue et secrète conversation, où il lui rendit compte de tout ce qu'il avait négocié le jour précédent dans le couvent des Carmes, il reprit ce même chemin, afin de se trouver à la lecture des capitulations qui se devaient faire dans l'assemblée de la Place du Peuple. 11 est certain que les tempêtes qui avaient troublé cette grande ville depuis le dimanche dernier, allaient finir dans ce moment , et que la populace , contente dès vengeances qu'elle avait faites, ou flattée de tant de grâces que le Vice-Roi lui accordait, ne respirait plus que la paix, si un accident autant imprévu que funeste n'eût réveillé cette discorde qui semblait alors s'assoupir. Environ les vingt et une heures , et au poin t que le marché, l'église et le couvent des Carmes étaient pleins d'une innombrable foule de gens que la curiosité de savoir ce que délibérerait la Place du Peuple , y avait attirés , une grande troupe de bandits bien armés, et en assez bon équipage , arriva dans le marché où le peuple les vit, et les reçut sans aucun soupçon, ensuite de ce que DomenicoPerrone l'assura qu'ils étaient venus pour la défense de sa cause : une partie

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d'eux s'étant glissée dans les Carmes , et l'autre étant demeurée à la porte , dans le temps que Masanielle était dans le cloître, où il attendait quelques capitaines d'ottines pour commencer l'assemblée de la Place du Peuple, on ouït une arquebusade tirée hors du couvent. Masanielle, à ce bruit , dit que c'était le signal de quelque trahison, et à peine eut-il fini ces paroles , qu'il vit le feu de ciûq arquebusades tirées tout sur lui par les bandits qui se rencontraient dans la presse qui l'environnait : quoique cette décharge lui fut faite d'assez près , il n'en fut aucunement blessé , et dans cet instant le peuple, en s'écriant hautement que Dieu et Notre-Dame des Carmes avaient sauvé Masanielle de la main de ses assassins, et qu'il fallait faire main basse sur tous les bandits, se jeta avec une furie impitoyable sur tous ceux qu'il rencontra, et après en avoir égorgé les uns sur-le-champ, il poursuivit et massacra les autres en divers endroits du couvent où ils s'étaient réfugiés. La rage de la populace ayant changé tout à coup l'enclos de ce lieu sacré en une sanglante boucherie , on y vit en un moment plusieurs spectacles d'horreur et de cruauté. On y entendit les cris des blessés, qui , demandant des confesseurs , recevaient le coup de la mort. On y vit une quantité de corps, qui à peine étendus sur la terre , furent séparés de leurs têtes. Domenico et Gregorio Perrone y perdirent chacun la leur, le premier pour avoir été cru complice de la conjuration des bandits qulf avait reçus au marché, et le dernier pour être

frère de ce malheureux. Le capitaine Antonio Grosso perdit ensuite la vie; mais il déclara, à ce qu'on dit, avant que de mourir, que les bandits étaient venus, par ordre du duc de Matalone , et de dom Pèpé Carafia, son frère, pour assassiner Masanielle; que Domenico Perrone était de leur intelligence , et qu'il en devait arriver plusieurs autres vers le soir, qui, à la faveur de la nuit et de la confusion que la mort de Masanielle ( qu'ils croyaient infaillible) eût causée dans le marché, devaient surprendre et tailler en pièces la plus grande partie du peuple.

Il y a quelques auteurs, de ceux qui ont traité des révolutions de Naples, qui ont affirmé que Domenico Perrone, Antonio Grosso et plusieurs bandits déposèrent, avant leur mort, que la conjuration était contre toute la populace; que tout Je marché et le couvent des Carmes avaient été minés, et qu'il y avait quinze milliers de poudre dans les mines; que vers les trois heures de nuit, qui était le temps que ces lieux étaient le plus remplis de gens, le feu devait être donné tout-àcoup à toutes ces mines, pour faire sauter en un même instant plus de cent cinquante mille personnes, et que le reste de la populace que le feu épargnerait, devait être mis au fil de l'épée, tant par les bandits déjà entrés dans la ville, que par plusieurs compagnies de cavalerie, qui, par Tordre du duc de Matalone et de dom Pèpé Caraffa , son frère, auteurs de la conspiration^ devaient arriver vers le soir. Mais si Ion examine profondément

,ces choses, on ne trouvera pas seulement qu'elles choquent la vérité, mais encore le sens commun : il est certain que Domenico Perrone eut si peu de moyen de faire ces dépositions, que ceux qui le trouvèrent caché dans la cellule d'un religieux , où il s'était retiré dès qu'il eut vu faillir le coup des assassins qui avaient tiré sur Masanielle, le massacrèrent dès l'abord, et lui coupèrent la tête sans lui donner le loisir de parler, et pour ce grand nombre de mines, qui, avec tant de milliers de poudre, devaient faire sauter le marché et le couvent des carmes, il n'est point d'homme raisonnable qui puisse s'imaginer qu'en l'espace de vingt -quatre heures, et parmi tant d'ombrages qui obligeaient la populace d'être incessamment sur ses gardes, le duc de Matalone eût eu le moyen de faire creuser tant de mines, et les remplir de tant de poudre. Toutesfôis ces mensonges, quoique ridicules et dans l'impossibilité, ne laissèrent pas d'être crus d'une ignorante populace qui croît tout ce qu'elle appréhende, et qui, suivant aveuglément en ces rencontres ceux qui, à la faveur de ces illusions, prétendaient de la désunir pour tout jamais de la noblesse, se confirma entièrement dans la haine qu'elle avait déjà conçue pour le duc de Matalone , et dont elle donna peu après tant de barbares témoignages. Quant aux motifs de cette conspiration, on en remarque deux, qui, bien que diflférens, ne laissent pas d'avoir leurs raisons et leur vraisemblance. Le premier, que le duc de Matalone ayant reconnu, quoiqu'un

peu tard, les artifices dont le duc d'Arcos s'était servi pour le décréditer parmi le peuple, avait eu dessein de s'en venger et de quitter le parti d'Espagne ; que la peur des confiscations Tempêchant de se déclarer dans le point d'une révolte naissante , et dans l'incertitude de l'événement , il s'était résolu de risquer et de faire sonder le gué par dom Pèpé Caraffa, son frère, qui, n'ayant pas beaucoup à perdre, se pouvait mettre en cet instant à la tète des soulevés; que, durant le temps qu'il fut prisonnier dans les Carmes, il s'ouvrit à Domenico Perrone, à Pèpé Païombo, et à quelques autres chefs populaires, qui, jaloux du crédit et de l'autorité que Masanielle acquérait de moment en moment, avaient résolu de se défaire de lui, et de nommer pour chef du peuple dom Pèpé CarafTa , et qu'ensuite de ce traité, le duc de Matalone avait envoyé les bandits pour assassiner Masanielle et tous ceux de sa cabale, où même se trouvait compris le cardinal Filomarino. Le second, que le duc de Matalone conjura la mort de Masanielle avec Domenico Perrone, et autres chefs populaires, pour se venger de l'affront qu'il avait reçu; qu'ayant communiqué cette entreprise au duc d'Arcos dès l'instant qu'il se fut sauvé du couvent des Carmes, le Vice-Roi, reconnaissant que, soit que la conjuration manquât, ou qu'elle vînt à réussir, l'effet serait toujours utile à l'Espagne, loua hautement son dessein , et lui promit do l'assister de toutes

ses forces, et qu'ensuite du traité fait avec ce Perrone et ses partisans , les bandits vinrent au marché pour faire cet assassinat.

Le peuple ayant en peu d'heures égorgé cent cinquante bandits, et traîné leurs cadavres par toutes les rues, porta leurs têtes au marché, où Masanielle, qui par la mort deDomenico Perrone, et la fuite de Pèpé Palombo, qui demeura caché quelques jours, était seul chef du parti populaire^ ordonna qu'avec celles de Domenico Perrone et de son frère , elles fussent toutes placées sur des pieux au milieu de cette grande place. Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et quoique le sang de tant de misérables fût capable d'adoucir la même inhumanité , Masanielle crut que la sienne ne pouvait être entièrement satisfaite que par la perte do^ deux frères qui avaient conjuré sa mort : sollicité dans cette occasion d'un pressant désir de vengeance , et encore plus des discours du Génuino et des autres secrets correspondans du duc d'Arcos , il commanda qu'on cherchât partout le duc de Matalone et dom Pèpé Carafia, et que l'on les prît vifs ou morts. Cette populace, qui, à l'imitation de la mer, n'a aucun mouvement naturel, et ne s'agite que par accident et par le souffle impétueux des vents divers qui la dominent, obéit, ou plutôt vola, avec autant de fureur que de diligence, vers les couvens où l'on disait que CCS deux frères s'étaient cachés; mais ayant appris en chemin que le duc de Matalone était

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