CHAPITRE X
€a?alcade de Masaiiielle. — Solennités et réjouissances publiques pour la paix. — £xtra?agances de Masanielle qui devînt fol incontinent après Taccord fait 5 et furieux un peu après. — Conspiration contre sa vie. — Mort tragique de ce chef souverain de Naples. — Inconstance de la populace.
Cependant on vit arriver ce jour tant désiré de tout le peuple, auquel chacun espérait de voir établir la tranquillité publique par cette action solennelle qui se <levait faire dans l'église cathédrale, pour l'approbation des capitulations accordées. Masanielle ayant employé toute la matinée à donner une infinité d'ordres, tant sur le fait de la police, que de la justice et de la guerre, le Vice-Roi lui envoya incontinent après dîner deux chevauxde grand prix, l'un pour lui et l'autre pour son frère , afin qu'ils servissent dans la cavalcade. Toutes choses étant donc prêtes, Masanielle et son frère partirent du marché , tous deux vêtus de toile d'argent , le premier portant une épée nue en main , et le second les capitulations accordées , étant suivis de Ciccio d'Arpaja élu du peuple , de Génuino, et d'une foule innombrable de gens qui
augmentait de rue en rue. Ils arrivèrent au palais , où Masanielle fut très-courtoisement reçu par le Vice-Roi, qui un peu après en partit avec tous les officiers des tribunaux de Naples, et plusieurs autres personnes de marque , s'acheminant vers l'archevêché en cavalcade, escorté de toute la populace, qui, par mille acclamations, témoignait son contentement. Le cardinal Filomarino à la tête de son chapitre, ajrant reçu le duc d'Arcos à l'entrée de l'église , et chacun ayant pris sa place selon son rang , les capitulations qui avaient déjà été signées du Vice-Roi, de tous les officiers du collatéral et du conseil d'Etat, furent lues à haute voix par le conseiller Donato Coppola , secrétaire du royaume, et puis de nouveau confirmées par le serment du Vice-Roi, qui promit et jura sur les évangiles de les garder et observer inviolablement, et d'en faire venir au plus tôt la confirmation d'Espagne. Pendant cette action, Masanielle, qui était debout l'épée à la main , parlait de temps en temps sur le sujet des articles accordés, expliquant au peuple les uns, et lui exagérant les autres : mais aussitôt qu'après leur lecture et le serment prêté, le Te Deum eut été solennellement chanté par une excellente musique , il commença à haranguer publiquement, s'adressant tantôt au Vice-Roi, et tantôt à la populace , confondant plusieurs bonnes choses avec beaucoup d'impertinences , que la ^t>ire d'avoir fini une action de cette importance, VA faisait dire avec beaucoup de hardiesse : Le UrtÉl «c termina par l'envie qui lui prit de quitter
DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. lll
rhabit qu'il portait, le déchirant de sa maiapropre^ et priant le cardinal et le Vice-Roi de Taider à se dépouiller, disant que puisqu'il n'avait pris un habit de toile d'argent que pour l'honneur et la bienséance de cette cérémonie, il ne le devait plus porter lorsqu'elle était achevée, et qu'il avait fait de son côté tout ce qu'il avait à faire. Il semble que ce procédé fut le premier accès de la frénésie qui lé saisit un peu après. Quoi qu'il en soit, ayant été persuadé qu'il ne lui serait pas bien séant de se dépouiller dans l'église et à l'aspect de tant de monde, on sortit, et le Vice-Roi marchant encore en cavalcade par les principaux quartiers de la ville , fut salué de toute l'artillerie des châteaux. Etant arrivé au palais, Masanielle prit congé de lui pour s'en retourner au marché avec des acclamations telles que pouvait mériter celui qui passait avec raison pour le libérateur de sa patrie.
Voilà comment se termina cette heureuse journée, qui combla Naples d'allégresse; et ce même jour on vit avec étonnement que Masanielle, qui depuis dimanche, septième de juillet, jusqu'à l'autre suivant, avait avec tant de conduite agi comme un monarque, tout à coup commença d'agir en fol : soit que l'autorité souveraine fasse tourner la tête à ceux qui sans y être accoutumés dès leur jeunesse ont pris peu à peu l'usage, soit que le revendeur de poisson , en considérant qu'il avait traité de pair à pair avec son Roi, fût ébloui * par la splendeur de cette gloire qui procède des actions illustres, et qui fit même qu'Alexandre
tl2 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
oublia qu'il était mortel ; soit que des occupations trop violentes, et le peu de temps qu'il prenait pour manger et pour dormir eût desséché son cerveau, et affaibli ses fonctions par un continuel exercice ; soit que les Espagnols ayant jugé qu'à moins que de le rendre inhabile au gouvernement et odieux à la populace , ils ne pourraient jamais reprendre l'autorité suprême qu'il leur avait ravie, eussent (comme on dit) obligé Onoffrio CaflGrieto de venir au devant de lui , alors qu'il s'alla promener au Posilippe, et de lui présenter des fruits et de Teau rafraîchie à la neige , et envenimée pour faire tourner le sens , afin que ces extravagances obligeassent le peuple de l'abandonner ou de le perdre , il est certain qu'aussitôt que , par le moyen de l'accord qu'il avait procuré , la ville de Naples cessa d'être troublée, son jugement parut troublé, et que le mouvement de cet esprit fut détraqué dans un moment. Comme s'il eût été nécessaire que Masanielle n'eût été sage qu'autant de temps qu'il en fallait pour remettre Naples en son bon sens , il commença à varier dès que la paix fut jurée, et si les étranges saillies qu'il eut en cette solennelle action, furent les premières fumées de l'ardente fureur qui bouillait déjà dans sa tête, il parut fol le lendemain, et forcené le jour d'après, ou , pour mieux dire, jusqu'au point qu'il finit sa rage avec sa vie. Sans m'étendre particulièrement sur le récit de ses folies , je remarquerai seulement que le dimanche qui suivit le jour de l'accord, il se mit tout-à-
coup à courir à cheval, et à bride abattue par toutes les rues de Naples, en choquant, estropiant et tuant, de sa propre main, non-seulement beaucoup de personnes, mais encore en faisant emprisonner plusieurs officiers pour des choses assez légères , et ordonnant qu'on les fît mourir. Environ les vingt-deux heures , il s'en alla au palais avec un habit déchiré, un pied nu et l'autre chaussé, sans collet, chapeau ni épée ; et, se faisant voir en cet équipage au duc d'Arcos , il lui dit qu'il mourait de faim, et qu'il eût bien voulu manger: sur quoi le Vice-Roi ayant incontinent commandé qu'on lui apportât quelque chose, il repartit qu'il désirait quils allassent, tous deux ensemble, faire collation à Posilippe , et qu'il avait fait porter les provisions nécessaires , comme en effet il était véritable , faisant entrer en même temps plusieurs mariniers chargés d'une grande quantité de fruits et de régals de mer; mais le Vice-Roi , qui n'avait pas envie de boire avec Masanielle , s'excusa sur une migraine qu'il dit avoir en ce moment, et lui faisant donner sa gondolle pour le porter à Posilippe, il s'en défit ainsi le mieux qu'il put. Cette agréable promenade sembla achever d'éteindre le peu de clartés qui restaient en l'esprit de cet extravagant, puisque, pendant la bonne chère qu'il fit en allant et en venant , on dit qu'il but plus de douze caraffes de vin de Lagrima, ce qui lui altéra tellement le cerveau, qu'on ne le vit plus depuis ni en sang -froid, ni raisonnable. Pendant ses diverlissemens, sa femme, vêtue de toile d'ar-
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gent , et de quelques joyaux dont la duchesse d'Arcos l'avait envoyé régaler, alla visiter cette Vice -Reine , dans un carrosse du duc de Matalone, du prix de huit mille ducats, et après avoir reçu de cette dame une infinité d'honneurs, avec un riche présent, elle s'en retourna au marché très «contente de sa visite. La nuit ayant obligé Masanielle de se retirer chez lui , le lendemain on le vit encore paraître à cheval , et l'épée nue , courant ainsi qu'un enragé, et renversant et blés* sant plusieurs hommes qu'il rencontrait ; sa frénésie ne parut pas moins en ce moment par sa bouche que par ses mains : en parlant du duc d'Arcos , il disait tantôt qu'il lui voulait remettre le commandement souverain , comme en effet il lui en avait fait porter la parole par le théologal du cardinal le jour précédent, suivant même ce qui était porté par les capitulations , et tantôt qu'il lui voulait couper la tête. Il envoya un ordre à dom Ferrante et à dom CarJo Carraccîolo , que, sous peine de la vie et du feu, ils eussent àvfenir au marché , et lui baiser publiquement les pieds, pour punition de la faute qu'ils avaient faite de n'être pas sortis de leurs carrosses pour le saluer et lui rendre leurs respects, en le rencontrant ce jour-là casuellement par les rues. Le duc d'Arcos étant particulièrement informé de ces horribles extravagances, et craignant que ce frénétique, épaulé et suivi de tant d'esprits aussi étourdis que mutins, ne lui fît sentir quelque trait de sa forcenerie , se retira de nouveau dans le Château
Neuf, et recevant dans le palais et dans les postes d'alentour autant de soldats qu'il en pût recouvrer, il jugea que, pour se parer des furies de Masanielle, il en fallait venir absolument aux extrêmes remèdes. Pendant qu'il songeait en soimême par quels moyens il s'en pourrait défaire sans péril , dom Ferrante et dom Carlo Carraccîolo se présentèrent devant lui, en exagérant la misère de cette généreuse noblesse napolitaine , qui , tombée tout à coup du faite de son antique gloire, se voyait insolemment foulée aux pieds par un homme de la lie de la plus basse populace. Un peu après, le Génuîno et TArpaja arrivèrent dans le château, criant aussi contre Masanielle, qui venait fraîchement de donner des coups de baguette à l'un , et un soufflet à l'autre. Ces procédés, aussi déraisonnables que surprenans, touchèrent si puissamment la plus saine partie du peuple , que plusieurs capitaines des quartiers ayant délibéré, par le conseil du Génuino et de l'Arpaja, de témoigner au duc d'Arcos qu'ils ne voulaient plus obéir à ce furieux , et qu'ils retournaient volontiers sous l'obéissance de Son Excellence, pourvu qu'elle les assurât que les. capitulations accordées seraient maintenues , le Vice-Roi incontinent les reconfirma de nouveau par un ban public , ce qui les obligea tous à se résoudre de s'assembler dans St-Augustin, pour conclure, d'une commune voix, que Masanielle serait dépossédé de la charge de chef et capitainegénéral du peuple, et enchaîné et confiné dans
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UD château pour le reste de sa Tie ; aacnn ne se pouTant résoudre de donner la mort à celui dont la main avait redonné la liberté à sa patrie. Mais toutes ces résolutions ne pouvant rassurer le duc d*Arcos, quoiqull se figurât de Toir Masanielle lié et garotté, il ne pouvait le regarder en cet état sans trembler, et il se résolut d'écouter la proposition que Michel Angelo Ardizonne lui fit faire, par le conseiller de Angelis, de tuer ce fol, au risque et péril de sa vie. Le Vice-Roi ne manqua pas d'échauffer cette hardie résolution par de belles espérances, et, entre autres choses, d'une promesse de dix mille écus de régal. Cependant Masanielle étant retourné encore le même jour à l'agréable promenade de Posilippe, dans la gondole du Yice-Roi, fit cent nouvelles extravagances à son retour, et se jeta enfin tout vêtu dans la mer, doii sortant, l'épée à la main, il se mit à courir, comme un enragé , parmi la foule qui renvironnaît, ce qui contraignit quelques capitaines du peuple, qui étaient présens, de se saisir de sa personne , et de le conduire chez lui les fers aux pieds, et sous une bonne et sure garde.
Le lendemain, Marco Vitale, jeune homme d'esprit , vif et allier, premier secrétaire de Masanielle^ étant sorti dès le grand matin du Château Neuf, où étant allé le soir auparavant, il avait été adroitement amusé et retenu pendant la nuit , de crainte qu'il ne pénétrât et ne rapportât à son maître les appareils secrets qu'il avait pu découvrir sur le
sujet de sa perte, il arriva qu'en s'acheminant à la porte de Chiaja, il rencontra plusieurs compagnies de soldats en armes, ce qui l'obligeant d'en demander la cause, il y eut un capitaine qui lui dit que c'était par l'ordre du Vice-Roi ; sur quoi le Yitale répondant impertinemment: «C'est assez, {e
• m'en vais tout à l'heure au marché, et ta tête le
• payera. » Ce capitaine ne repartit à cette menace qu'avec son épée , qu'il mit dans le corps de cet inconsidéré, qui, par ce coup et par une arquebusade qui lui fut aussitôt tirée par un soldat, fut étendu sur les carreaux. Cet accident convia le Yice-Roi de presser les conspirateurs de la mort de Masanielle de se hâter, de peur que, venant à savoir la mort de son secrétaire , cette nouvelle ne l'obligeât à se mettre en sûreté, et à se tenir sur ses gardes. Cependant, ce pauvre fol s'étant fortuitement échappé des fers , entra dans l'église de Notre-Dame-des-Carmes , dont on solennisait en ce jour la fête, et, voyant arriver le cardinal Filomarino, qui venait pour y célébrer la messe et tenir chapelle, ainsi qu'il s'y fait tous les ans, il alla au devant de lui , disant qu'il voyait bien que le peuple l'abandonnait, et qu'il le voulait trahir; que, puisqu'il avait à mourir, il souhaitait qu'il se fît une cavalcade générale du Vice-Roi et de tous les tribunaux de Naples à cette église, et qu'après il mourrait content ; qu'il le priait d'envoyer au duc d'Arcos une lettre qu'il lui écrivait., et qu'il lui mit à l'instant en main. Le cardinal l'ayant embrassé et consolé par plusieurs bonnes paroles,
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prit sa lettre, qu'il envoya incontinent au Vice- Roi par un de ses gentils-hommes; puis, s*avançant vers l'église, qui était pleine d'une foule innombrable de peuple, il s'approcha du grandautel pour faire sa prière et se mettre en état de commencer la messe. Masanielle en même temps monta dans la tribune, où, prenant un crucifix à la main , il se mit à parler au peuple , le priant de ne l'abandonner pas , et le faisant souvenir des biens qu'avec tant de travaux, de traverses et de périls , il venait de lui procurer. Ces paroles, dites d'un sens assez rassis, furent suivies de plusieurs autres si extravagantes, que le cardinal fut contraint d'employer quelques religieux de ce couvent pour le faire sortir de la tribune, d'où il passa aussitôt vers l'autel, pour se jeter aux pieds du cardinal, et le prier d'envoyer son théologal au palais, pour assurer le Vice-Roi qu'il lui voulait remettre entièrement le commandement entre les mains; ce que le cardinal lui promit de faire, et commanda aux religieux de le conduire à leur dortoir, afin de lui donner moyen de se rafraîchir et de prendre un peu de repos. A peine cet ordre eut été exécuté, et le cardinal sorti de l'église pour se retirer à l'archevêché , que les conspirateurs de la mort de Masanielle arrivèrent dans cette église, et passèrent de là dans le cloître, criant: «Vive le Roi » d'Espagne, et que personne n'aye plus à obéir à » Masanielle sous peine de la vie! » Quoiqu'ils fussent en petit nombre, le peuple ne s'emut jamais, et
chacun leur faisant place, ils montèrent dans le couvent, où, au bruit qu'ils faisaient en demandant où était Masanielle, cet infortuné se présenta devant eux, en leur disant : « Est-ce moi que » vous cherchez, mon peuple? me voici. » Sur quoi il n'eut d'autre réponse que quatre arquebusades, qui furent à l'instant tirées par Salvatore Cataneo, Carlo Cataneo, Angelo Ârdizzone, et Andréa Rama, qui le renversèrent parterre, sans lui donner autre loisir que de dire : « Ah! traîtres, » ingrats ! a En même temps, Salvatore Cataneo lui coupa la tète, et la portant par les cheveux, il prit le chemin du palais avec ses compagnons, où le Vice-Roi l'y reçut avec une joie indicible. Cette action si surprenante effraya tellement cette populace , qui , au nombre de sept à huit mille personnes, se trouvait alors dans l'église ou dans le marché, que, loin de venger la mort de son capitaine-général par celle de ses assassins , elle resta sans mouvement, et fit voir en ces rencontres, que l'amitié populaire est aussi faible qu'un roseau, sur' lequel on ne peut s'appuyer sans tomber. En effet, ce même peuple, qui avait chéri , ou , s'il se peut dire ^ adoré Masanielle , depuis le premier moment du tumulte, contempla sans émotion, et souffrit sans aucun murmure que sa tête fût ainsi coupée, et jetée ensuite, par ces homicides, vers les fossés des grains, et, qu'à la suscitation de ses ennemis, son cadavre fût traîné par les rues par un grand nombre d'enfans, qui, après s'être lassés de le promener de celte sorte.
l'allèrent jeter dans les fossés de la ville, au dehors de Porta-Nolana.
Il serait difficile d'esprimer les satisfactions que le duc d'Ârcos et toute la noblesse eurent en cette rencontre ; leur allégresse fut si grande et si générale , que le Vice-Roi la voulut témoigner par une cavalcade, où il parut, accompagné da cardinal, de tous les principaux officiers du royaume , et d une quantité de cavaliers qui faisaient tous, sur leur visage, paraître leur contentement. Etant allé de cette sorte rendre ses actions de grâces dans réglise cathédrale, il passa au marché, où il fit publier, à son de trompe, la confirmation des articles publiés le samedi précédent en faveur du peuple , et, après avoir fait ses dévotions à Notre- Dame-des-C armes, il s'en retourna au palais, avec des acclamations universelles de cette même po« pulace qui, quelques jours auparavant, l'avait saisi par les moustaches , et traité si outrageusement.