‹ Mémoires du comte de Modène, sur la Révolution de Naples de 1647Chapitre 36 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Réflexions sur le soulèyement causé par Masanielle, et difféfens |ugeinens qu'on peut Êiire sur ce sujet. — Noii- ▼elles séditions survenues après sa mort 9 qui, bien loin d'appaiser les troubles 9 semble en produire de plus grands. — Soupçons continuels du peuple de la mau- Taise foi des ministres d'Espagne. — Nouyelle confirmation des articles de la paix 9 et explication de ceux qui pouTaient être mal interprétés.

Ainsi s éleva , ainsi tomba ce Masanielle d'Amalfi , qui fut 1 effroi des Espagnols, le persécuteur des superbes, le vengeur des oppressions publiques, et l'unique libérateur de sa désolée patrie. L'antiquité ne nous saurait fournir un exemple semblable au sien , et la postérité aura peine à s'imaginer jusqu'à quel degré de puissance monta ce ridicule souverain, qui, foulant un trône à pieds nus, et ne portant pour tout diadème qu'un bonnet de marinier, se rendit maître, dans un moment, d'une ville peuplée de plus de six cent mille habitans, et mit tout à coup sous les armes plus de cent-cinquante mille hommes ; comme si la fortune eût pris plaisir de faire valoir ce revendeur de poisson, autant ou plus qu'un grand monarque. Cet extravagant soumit en un instant.

SOUS son obéissance , non-seulement cette innombrable populace, maïs encore cette noblesse de qui le sang et le courage brillent par toute la terre. On peut affirmer, sans hyperbole , que les tyrans les plus redoutables, ni les princes les plus aimables ne furent jamais, dans leurs siècles, si craints ni si tôt obéis que Masanielle le fut pendant les huit journées de son étrange et formidable règne; ses ordres étaient sans réplique , et ses sentences sans appel; d'un seul geste ou signe de main, il faisait tomber une tète, et soulevait ou calmait à son gré cette inconstante populace, dont il réglait les mouvemens. Ceux qui ont observé le plus curieusement cette grande et soudaine mutation dont il fut l'auteur, sont bien empêchés de juger par quels principes et par quels moyens il ébaucha et accomplit un si admirable dessein.

Les uns tiennent que cette révolution fut un pur et simple efiet des jugemens de Dieu, qui, pour châtier l'avarice, la superbe, et l'inhumanité des ministres espagnols et de la noblesse napolitaine, qui étaient arrivées à leur comble, choisit le bras de ce pauvre poissonnier pour exécuteur de son ire : ils allèguent que les actions de cet homme ont paru toutes merveilleuses; que sa mère a dit à plusieurs personnes, que deux capucins passant en sa maison, au temps qu'il était au berceau, l'un d'eux, l'ayant envisagé se tourna ensuite vers elle, et lui dit que cet enfant serait un jour maître de Naples ; mais que sa domination serait de fort peu de durée; qu'ayant

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parmi tous ceux de sa connaissance ^ passé pour un iiomme idiot^ simple et ignorant , depuis sa plus grande jeunesse jusqu'au temps de la sédition, on le vit tout à coup parler et agir comme une personne élevée dans les affaires ; qu'à considérer avec combien de jugement et de courage il renouvela et maintint, au fort du tumulte, les ordres et les réglemens les plus utiles que les plus sages législateurs et les plus grands capitaines ayent pu jamais inventer, et à voir avec combien d'adresse et de conduite il s'insinuait dans les cœurs de tant de milliers d'hommes qui l'environnaient, rassurant les faibles, confirmant les zélés, menaçant les timides, exaltant les courageux, et figurant aux yeux de tous, les horribles oppressions de leur affligée patrie , les misères tie leurs familles, l'orgueil et l'insolence des gentils-hommes, les concussions des ministres, l'avarice des gabelleurs, les avantages d'une prompte liberté et d'une future abondance, les facilités d'y arriver, la faiblesse et la consternation de leurs persécuteurs, les satisfactions de la vengeance et les douceurs de la victoire ; on peut croire avec apparence que quelque cause supérieure le mouvait dans ces conjonctures : que le cardinal Filomarino a confessé hautement que, dans les secrètes conférences qu'il avait eues avec lui sur le sujet du traité de paix , il avait été souvent surpris de la solidité de ses réponses, et de la subtilité de ses expédiens; que cette hardie entre-

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prise, qu'il projeta et exécuta en faveur de son pays , cette entière application qu'il eut pour les affaires publiques, et qui, lui dérobant les heures du manger et du dormir, le faisait paraître incessamment dans le marché, ou à la fenêtre de sa chambre, où donnant audience à tous venans et i toutes heures , et occupant sept secrétaires , on lui voyait tout à la fois répondre des mémoriaux , prononcer de$ sentences , et donner une infinité d'ordres pour la police ou pour la guerre; ces lumières si pénétrantes, qui faisaient qu'en envisageant un homme , il semblait lire dans son âme , et reconnaître très-clairement s'il était innocent ou coupable; cette équitable sévérité, qui, l'incitant à faire sauter tant de têtes , n'en fit tomber aucune qui n'eût commis assez de crimes pour mériter ce châtiment; et enfin, ce détache^ ment qu'il eût pour ses intérêts particuliers , et qui, tenant ses mains si nettes, le fit paraître si pauvre parmi tant de monceaux d'or et d'argent qu'il voyait à lentour de lui, témoignaient asse^ que cet homme n'avait autres qualités que celles qui étaient nécessaires pour l'exécution des vengeances célestes ; qu'il prévit le jour de sa mort, et qu'en haranguant le peuple en plein marché, le mardi neuvième de juillet, qui fut le troisième de la révolution, il dit hautement devant toqsv qu'encore que tout ce qu'il faisait ne fût que pour le repos et pour l'avantage du royaume , il savait qu'alors qu'il aurait pacifié ce grand tumulte >

il ne passerait pas trois jours qu'il ne fût assassiné et traîné par toutes les rues ; ce qui advint précisément.

Les autres affirment que les misères et les mécontentemens des peuples les ayant disposés peu à peu à un soulèvement général, Masanielle le commença par un désir de vengeance , et le continua par les conseils de Génuino et de plusieurs autres personnes d'expérience et de jugement, qui le faisaient agir comme ils le jugeaient à propos. Ils rapportent que sur le commencement de Tannée 1647, ^^ femme de Masanielle ayant été fortuitement surprise emportant quelque peu de farine de contrebande , fut mise et retenue en prison par les exacteurs de la gabelle de la farine, <}ui, sans faire cas de ses larmes, ni des importunes sollicitations et prières de son mari, ne la voulurent jamais délivrer que moyennant cent ducats, que ce pauvre malheureux fit de la vente de tous ses meubles, pour la retirer de leurs mains; que cette cruelle injustice perça si sensiblement le cœur de ce jeune homme, qui était naturellement colère et vindicatif , qu'il jura dèslors hautement qu'il se vengerait tôt ou tard de la barbarie des gabelleurs; que se trouvant casuellement officier de la compagnie de ces jeunes garçons qui, sous le nom d'Alarbes, devaient attaquer cette année le château de bois fait dans le milieu du marché le seizième jour de juillet, pour la réjouissance de la fête de Notre- Dame-des-Carmes, il crut que par ce moyen il

pourrait faire ses vengeances; qu'ayant commu-* nique son dessein à huit autres jeunes hommes de sa condition, et non moins résolus que lui, ils arrêtèrent, en une assemblée qu'ils firent dans les marais nommés TÂcqua-della-Buffala, qu'il fallait s'acquérir l'amitié de cette compagnie de jeunes garçons, pour s'en servir aux premières rencontres pour la perte des gabelleurs; qu'à cet efiet, ayant formé et grossi cette compagnie d'une quantité d'enfans du marché et du Lavinaro, il les arma tous de cannes qu'il acheta, de vingt carlins que frère Savino Saccordo, cuisinier du couvent des carmes et son intime ami , lui prêta pour ce dessein ; qu'en faisant faire plusieurs montres à cette petite et ridicule milice en attendant le jour de la fête, il apprenait à cette jeunesse à dire : « Vive Dieu ! vive Notre-Damc- » des-Carmes ! vive le roi d'Espagne et l'abondance, »et meure le mauvais gouvernement. ©Qu'ainsi se servant de la conjoncture de la rumeur qui survint le septième jour de juillet, entre les jardiniers de PouzoUes et les fruitiers du marché de Naples, touchant la gabelle des fruits, il poussa ces jeunes garçons à commencer ce grand tumulte; que voyant que les Espagnols, au lieu de s'opposer vigoureusement à ce torrent dès sa naissance, le laissaient librement courir et passer au-delà des bornes qu'ils lui pouvaient alors prescrire , il s'anima par leur faiblesse ou par leur irrésolution, et se résolut de travailler non-seulement à la destruction des gabelleurs, mais

encore à celle de toutes les gabelles; qu'en ces rencontres, tous ceux qui haïssaient secrètement le gouvernement 9 et qui désiraient de voir des nouveautés dans le royaume, s'approchèrent de sa personne, afin de se servir du crédit que cette première action lui avait donné parmi la populace pour arriver à leurs desseins; qu'entre ceux-là iîit Jules Génuino , qu i , par ses conseils violens , n'eut pas grand peine à s'insinuer dans cet esprit ardent, colère et sanguinaire, qu'il s'acquit si bien peu à peu, qu'il en fut à la fin le maître, et que ce fut par les instructions et par les préceptes de ce vieillard que Masanielle agit ensuite; qu'enfin, l'on peut dire en peu de paroles, que les oppressions du peuple ayant servi de matière à la sédition, la vengeance de Masanielle lui donna la forme, et l'adresse de Génuino la vigueur et la subsistance.

Voilà les remarques que l'on fait sur les motifs de cette révolution; et quant au jugement qu'on peut faire pour décider si le duc d'Arcos fit bien ou mal de faire mourir Masanielle , il semble que l'on peut alléguer que quoique la sédition dont il fut le premier instigateur, ait semblé vouloir détruire l'autorité souveraine, sa pensée ne fut jamais de démembrer ce royaume de la monarchie d'Espagne ; qu'il le témoigna manifestement par ses paroles et par ses actions ; qu'au plus fort du tumulte il fit toujours crier : « vive l'Es- » pagne » , et étaler publiquement, avec beaucoup de vénération, les portraits du Roi Philippe IV,

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qui viTait alors , dont il parla sans cesse arec an extrême respect, même au plus fort de sa folie; que pouvant avoir en main le château Saint-Elme, pour sûreté du traité , il ne voulut jamais qu'on en parlât dans les propositions de la paix ; que plusieurs personnes l'ayant voulu sonder sur la mutation de maître , il leur imposa silence dès le premier mot , et particulièrement au docteur Pierre Javarone , qui , lui proposant de recourir à la France et l'appeler à son secours , n'eut autre réponse de lui qu'une menace qu'il lui fit de lui faire couper la tète s'il lui parlait plus de cette sorte ; que l'émotion qu'il produisit fut en quelque façon avantageuse aux Espagnols , puisqu'elle causa la mort d'une infinité de scélérats ; et les vengea de la noblesse , par les traits sanglans de la haine que la populace lui fit sentir; que l'extinction des gabelles n'étant préjudiciable qu'aux particuliers , en faveur de qui elles avaient été aliénées, fut utile au Roi d'Espagne, qui, retirant à peine un million d'or par an de son domaine ou des autres revenus ordinaires, était sur le point de recevoir tout à coup cinq millions d'or, parle moyen d'un donatif que Masanielle proposait de lui faire, ayant déjà à ce sujet fait une taxe générale, dont il serait infailliblement venu à bout, si la mort ne l'eût prévenu ; qu'aiusi il fit paraître que son intention ne tendait qu'à la réformation (le l'Etat, et non pas à changer de souverain, cl qu'enfin le temps a fait connaître que la fin delà vie de Masanielle ne fut point celle des troubles

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de Naples. Le coup qui abattit sa tète éleva et raflermit tellement celle de la rébellion, que ce peuple 9 qui jusqu'au jour de sa mort n'avait qu'ébranlé le joug des Espagnols, sembla ne songer depuis qu'à s'en affranchir tout à fait.

Mais il n'est pas juste que ces réflexions nous obligent de laisser trop long-temps la tète et le corps de Masanielle séparés l'un de l'autre, et exposés à la voirie par l'ordre de ses ennemis , ou plutôt par l'abandonnement et l'ingratitude d'un peuple qui lui était si obligé. Il semble qu'il est raisonnable qu'après avoir remarqué la faute que cette populace fit de le laisser traiter de la sorte , nous remarquions le repentir et le regret qu'elle en témoigna par les pompeuses funérailles qu'elle lui fit. Car Te lendemain, quelques enfans , incités par des personnes qui leur dirent qull n'était pas séant que le corps de celui qui avait délivré sa patrie de tant d'horribles oppressions, fût ainsi exposé aux chiens, allèrent prendre ce cadavre, et après l'avoir bien lavé, le portèrent sur une bière dans Notre-Dame des Carmes. Geronimo Donnarumma, jeune homme, habitant au marché, s'achemina incontinent avec une troupe de gens bien armés vers les fosses des Grains, où ayant pris la tête de Masanielle, il l'apporta dans les Carmes, afin de la rejoindre à son corps. Cela fait , le peuple ayant conclu que Masanielle méritait de recevoir les derniers honneurs qui lui étaient dûs comme à celui qui avait été chef et capitaine-général de la ville de Naples, son corps »

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précédé de plus de cinq cents prfitrcs , et suivi de ]>lus de quarante mille hommes sous les armes, et de presqu'autant de femmes , ayant en main leurs chapelets, fut porté par plusieurs quartiers de la ville avec toutes les cérémonies qu'on observe à l'enterrement d'un général d'armée; et ayant passé devant le palais du Vice-Roi (qui, surpris de cette nouveauté , et s'accommodant au temps , le fit accompagner de huit pages portant des torches, ot commanda aux Espagnols qui étaient en garde de baisser toutes leurs enseignes, et le saluer en pïissant) , il fut enfin conduit et enterré dans l'église de Notre-Dame des Carmes, au bruit de toutes les cloches de la ville, et parmi les cris et les pleurs d'une infinité de pauvres femmes qui témoignèrent à ce corps tant de révérence et de vénération, qu'on peut dire que par l'efiet d'une inconstance populaire qui n'a point d'exemple, Masanielle , v\\ moins de trois jours , fut obéi comme un monarque , massacré comme un scélérat , et puis révéré conmie uu saint.

Pendant ces bizarres eflets de l'inconstance populaire , les Espagnols et la noblesse napolitaine goûtaient les douceurs que goûtent les matelots après une grande tempûte. Gomme ils avaient gagné le cœur de Ciccio d'ArpaJa , élu du peuple, et de Jules Génuino, son consulleur, ils croyaient que, par leur conduite, ils tiendraient toute la populace en bride, ou que du moins, en pénétrant par toutes les résolutions qu'elle pourrait prendre, ils auraient moyen de les prévoir et d'y pourvoir;

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mais leur pensée et leur politique furent vaines , car les grâces un peu trop publiques que le Vice- Roi fit à i'Arpaja et au Génuino, qui fut honoré de la charge de président, donnèrent lieu à leurs envieux de faire entendre au peuple que ces deux hommes, échappés l'un d'Oran et l'autre des galères , semblaient n'être venus dans tapies qu'afin de faire leur fortune aux dépens du bien du pays ; et que les Espagnols, dont le but n'était que de gagner le temps , et d'amuser la populace jusqu'à ce qu'ils eussent des forces suffisantes pour la pouvoir châtier rigoureusement, les avaient gagnés l'un et l'autre par des présens et par des honneurs qui témoignaient plutôt leur trahison que leur mérite. Ces discours, semés adroitement dans les quartiers du marché, de la Conciarie, et du Lavinaro , qui étaient les premiers mobiles de la rérolution, ne firent pas peu d'efiet sur des esprits qui n'étaient que trop susceptibles de toutes sortes d'impressions , et principalement de celles qui concernaient la sûreté de cette liberté naissante, dont ils se montraient si jaloux. Cependant le Vice-Roi n'oubliait rien pour obliger le peuple à croire ses paroles et prendre confiance en lui; et sur ce qui lui fut rapporté , que la plupart de ceux dont les maisons avaient été brûlées pendant le tumulte , et par ordre de Masanielle , recherchaient sourdement de se venger des incendiaires, il ordonna , par un ban publié à son de trompe par toute la ville et dans tous les lieux circonvoisins, qu'aucun, à peine de la vie, ne parlât des

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choses passives ; maïs toutes ces démonstrations d'amour pour le repos public n'empêchèrent pas que le peuple , en se soulevant sur l'avis qu'il eut que le pain qu'on faisait au four de Salvatore Cataneo , l'un des assassins de Masanielle , était léger de douze onces moins que le taux, n'en fît justice lui-même, en brûlant sa maison avec tous ses meubles, et deux mille sequins qu'il y trouva, et en envoyant aux galères un de ses parens rencontré casuellement dans ce lieu. Cette émotion de peu de durée faillitd'être bientôt après suivie d'une autre plus périlleuse. Quatre jours après la mort de Masariîelle , l'élu du peuple revenant du palais du Vice-Roi au couvent des Carmes , où il faisait sa demeure , fut abordé par le capitaine Gennaro Annésé, et par Vanno Panariello, qui, le tirant à récart, lui dirent qu'ils avaient pris garde que le ]>euple avait été trompé et trahi dans les capitulations accordées le samedi précédent , d'autant que par le quatorzième article il était expressément porté que toutes les impositions et gabelles seraient généralement abolies et révoquées , sauf et réservé celles qui se payaient sous le règne de Charles-Quint , et toutes celles qui avaient été aliénées à des particuliers. Or, comme il n'y en avait point en tout le royaume qui ne fussent aliénées, cette réserve maintenait tous les impôts et toutes les gabelles en leur premier état. Quoique l'élu fût informé de cette fourbe , et qu'il sut que le Génuino, qui avait dressé les capitulations, avait concerté cet article avec le conseil du Vice-

Roi, il fil rétonné, et dit qu'il ne le croyait pas , et que si cela paraissait de la sorte dans les copies imprimées, il fallait nécessairement que le défaut vînt de Timprimeur. Gennaro Ânnésé soutenait le contraire , et ce maître arquebusier ( qui commençait d'avoir déjà des desseins pour le commandement absolu, qu'il obtint depuis) protesta opiniâtrement qu'il avertirait tout le peuple de cette supercherie , si l'on ne réformait l'article de la façon qu'on le devait pour le commun bien du pays. Pour sortir donc tout à fait de doute, on envoya chez l'imprimeur des capitulations, qui fit voir que ses copies étaient conformes à l'original. Sur ce point, dom Onofl^rio Jacutio, prêlre accrédité parmi la populace, survint, et, se mêlant dans leur conversation , leur dit que dès la première fois qu'il avait lu ces capitulations, il avait pris garde à cette fourberie, et qu'il y fallait remédier auparavant que tout le peuple en fût clairement informé , puisque n'étant que trop persuadé que les Espagnols ne songeaient qu'à le tromper et à le punir, ce manquement lui servirait d'excuse et de prétexte pour le soulever de nouveau. L'élu du peuple, en leur témoignant à tous trois qu'il louait extrêmement leur zèle, et qu'il approuvait leur avis , les assura qu'il en avertirait le Vice-Roi et son conseil , afin d'y apporter le remède tel que le peuple pouvait désirer. Leur conversation finie , Gennaro s'en alla , laissant Vanno Panariello avec l'élu du peuple, et auquel il dit que celte tromperie n'étant connue alovs^

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que de Gennaro Annésé et de lui, il se prometlarl de faire en sorte qu'il ne s'en parlerait pas davantage , si le Vice-Roi leur voulait donner deux mille sequins; sur quoi l'élu, lui ayant donné de belles paroles, se retira, jugeant toutefois qu'il serait difficile d'étouffer ce bruit, et qu'il y avait beaucoup d'apparence que dom Onoffrio Jacutio ne manquerait pas , dans l'affection qu'il avait pour le bien du peuple, de le faire savoir partout, si l'on n'y remédiait promptement. Aussi ne se Irompa-t-il pas ; car au sortir de cette conférence , ce prêtre zélé s'en alla en toute diligence chez le théologal du cardinal Filomarino pour l'avertir de cette affaire , et pour le conjurer instamment de faire que son maître allât parler au Vice-Roi , pour y remédier avant que le monde en eût connaissance.

Mais quelques soins que l'on en pût prendre , cela n'empêcha pas que, le 22 du mois de juillet, environ les dix-neuf heures , une multitude de peuple, instruite de celte fourberie, ne s'assemblât dans le marché, criant qu'il n'y avait point d'assurance aux promesses des Espagnols, puisqu'ils ne songeaient qu'à le trahir, et qu'il fallait s'assurer, par la voie des armes, puisque, par celle des traités, on ne pouvait rien espérer d'avantageux pour le pays. Ces paroles , dont la suite ne pouvait être que très-funeste , furent incontinent rapportées au Vice-Roi, qui, bien que déjà averti du sujet de ces murmures, ne s'en était pas beaucoup ému; les promesses de TArpaja et

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de Jules Génuino lendopm aient , lui figurant qu'ils lui répondaient de ce peuple, et que s'ils n'avaient pas de quoi lui lier la langue, ils avaient assez de crédit et d'adresse pour lui arrêter les bras, sans qu'il s'en pût apercevoir. Toutefois, le bruit du nouveau tumulte qui se levait dans le marché l'éveilla , et l'obligea d'y envoyer promptement le prince de la Rocca, pour donner à ces soulevés la satisfaction qu'ils désiraient. Ce prince qui étaient confident du Vice -Roi, et qui pour le mieux servir était demeuré parmi le peuple , et avait été élu Grassière de la ville par la faveur du cardinal Filomarino, son parent, étant arrivé dans le marché, fut tout-à-coup environné d'une foule innombrable de gens de tout âge et de tout sexe, qui, en criant plutôt qu'en parlant, lui firent à peu près comprendre le motif de l'émotion. Ayant, par des signes de main, obligé cette populace à se taire pour l'écouter, il lui dit, en peu de paroles, que le duc d'Arcos l'envoyait expressément pour l'assurer de ses bonnes intentions; que s'il y avait quelque erreur dans les capitulations, c'était plutôt par la méprise de ceux qui les avaient écrites , que par. aucune pensée qu'il eût de tromper par une équivoque ceux qui s'étaient fiés en lui, et qu'il priait le peuple de vouloir nommer quelqu'un avec qui, sur-lechamp, il pût conférer sur cette matière, afin de réparer la faute prétendue sans nul délai. Le peuple criant qu'il voulait que l'on lui maintint les promesses qu'on lui avait faites et jurées

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solennellement sur le précieux sang de Saluf-^ Gennaro y nomma dom Onofirio Jacutio pour conférer avec le Prince sur ce sujet, de sorte qu'étant ensuite entrés tous deux dans le couvent des Carmes , ils travaillèrent conjointement à la réforme de Terreur commise dans le quatorzième article des capitulations , en expliquant cette équivoque, et mettant que toutes les impositions établies depuis lempereur Charles- Quint, spécialement toutes celles qui avaient été aliénées en faveur des particuliers, seraient entièrement éteintes , révoquées et annullées. Cet article étant rajusté , dom Onoffrio sortit du couvent pour en donner part à ce peuple qui Tattendaît dans le Marché avec une extrême impatience , et de plus pour savoir de lui s'il désirait quelque autre chose pour son entière satisfaction ; sur quoi , ayant reçu plusieurs mémoires contenant de nouvelles demandes, que la défiance qu'il avait de la foi des ministres, Ini faisait faire, ce prêtre retourna dans le couvent, d'où, après les avoir communiquées au prince de la Rocca, ils sortirent un peu après l'un et l'autre pour assurer le peuple qu'il aurait toute sorte de contentement. Cette procédure ayant un peu calmé l'émotion, le Prince, accompagné de dom Onofirio et de Grégoire Accietto, marchand de soie , député sur l'heure par le peuple , pour aller prier le duc d'Arcos de faire imprimer de nouveau les capitulations, avec les explications et les annotations que Ton y venait de faire , se rendit

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au palais, pour informer le Vice-Roi de tout ce qui s'était passé en sa négociation. Quoique le duc d'Arcos fût piqué de ce qu'en rayant Tarticle des gabelles , on avait d un seul coup de plume détruit plus de cinquante mille maisons intéressées dans les impôts, il ne laissa pas de recevoir dom Onoffrio Jacutio et Grégoire Accietto avec un visage bénin, et leur ayant, de bonne grâce, accordé tout ce qu'ils demandaien^t de nouveau de la part du peuple, il commanda, en leur présence, que les capitulations réformées fussent imprimées incontinent avec les vîngt-sîx articles que l'on venait d'y ajouter. Cet ordre donné et exécuté, un peu après, les deux députés du peuple prirent congé de lui, après qu'il les eut priés tendrement de vouloir assurer le peuple qu'il ne songeait qu'à son repos, et qu'il lui donnerait des marques d'une affection paternelle , dans toutes les occasions où il s'agirait de son bien, ne désirant rien tant au monde que de voir la ville tranquille, et tout son peuple satisfait. Ces assurances^ confirmées par l'impression des capitulations accordées nouvellement, donnèrent quelque joie au peuple, qui toutefois ne laissa pas de faire du bruit durant toutes ces négociations, sur le sujet de dom Lucio San-Felice, fils de dom Jean Sergio Sàn-Felice, qui, pour avoir maltraité de paroles quelques populaires à la porte Capoiiana , fut cause d'un nouveau tumulte, où il eût infailliblement laissé la vie , si, par une soudaine fuite, il n'eût évité ce danger. Comme les malheurs s'en-

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tresuîvent, celui-ci en attira un autre deux jours après, à l'occasion de quelques paysans de Melliro, village assez voisin de Naples, qui s'étant plaints dans le marché , que nonobstant l'abolition des gabelles, le conseiller François- Antoine Muscetola, leur seigneur, ne laissait pas de les exiger, obligèrent une multitude de gens de courir promptement aux armes, et d'aller droit en sa maison , qu'ils brûlèrent avec une bibliothèque qu'il y avait des plus curieuses et des plus grandes du royaume, l'obligeant lui-même au bruit de la rumeur, de s'enfuir tout en chemise, afin d'éviter un semblable traitement. Le Vice- Roi , pour éviter la suite de ces deux tumultes , ordonna , par un ban publié , que si don Lucie San-Felice ne se rendait prisonnier dans le Château Neuf dans vingt-quatre heures, il donnerait quatre mille ducats à qui le lui présenterait vif ou mort, mettant une pareille taille sur tous ceux qui à l'avenir, troubleraient le repos de l'Etat, et, pour empêcher que l'aspect des meurtriers de Masanielle ne causât encore quelque nouvelle sédition parmi un peuple qui avait son nom et sa mémoire en vénération , il envoya secrètement à Rome Michel AngeloArdizzone , André Rama, Salvatore Cataneo et ses autres assassins, leur donnant la récompense qu'il leur avait fait espérer

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