LETTRE DU DUC DE GUISE
rant le tems que je hazarde ma vie , l'on m'ôte Ist seule récompense que je prétendais de tous mes travaux, on la renferme (i), on la maltraite, et l'on me donne le plus grand et le plus sensible témoignage de haine que l'on me pût donner. Ah! Monsieur! s'il reste h votre Ëminence quelques sentimens de l'amitié qu'elle m'a promise et du service que je lui ai voué , remédiez à ce déplaisir ! faites-moi voir en ce point seul quelle est et son amitié et son estime pour moi! et en toute autre chose je lui ferai voir que jamais homme ne lui fut si véritablement acquis. Sans cela, ni fortune , ni grandeurs, ni même vie ne me sont pas considérables; je me donne tout à fait au désespoir, et si je vois qu'il ne me reste plus d'espérance d'être heureux un jour, renonçant à tous les sentimens, et d'honneur, et d'ambition , je n'aurai de pensée au monde que celle de périr et de ne pas survivre à une telle affliction qui me fait perdre et le repos et la raison. J'ose me promettre que ma conservation est assez chère a votre Ëminence , pour ne pas voir la perte de la personne du monde qui , malgré les justes sujets qu'elle a de se plaindre, ne laisse pas d'être le plus véritablement, Monsieur , votre , etc.
Le Duc DE Guise.
K" 3o. M, Servien (2) à M, le duc de Guise.
Monseigneur , Le gentilhomme que vous avez dépêché en celte Cour,
(1) On la Et entrer dans les Filles de Sainte-Marie, selon les Mémoires de madame de Motteville, II, ii6 et iSa, dans les premiers jours de janvier 1648. Ces Filles de Sainte-Marie étaient des religieuses de Tordre de la Visitation.
(2) Abel Servien négociait alors le traité de Vestphalie , qui fut si^ué celte année, au nom de la France, mais plus tard, le 24 octobre.
172 LETTRE d'aBEL SERVIEN. *
est venu bien à propos pour faire évanouir les bruits qu'on a fait courir au désavantage de votre conduite. Vous pouvez juger qu'ayant l'honneur de vous connaître, je n'ai pas été facile à y donner créance, ei que j ai senti une joie très-grande d'avoir appris tout ce qui avait succédé par votre courage et par votre vigilance.
J'avais cru charger de ma réponse M. de Taillade, qui m'a rendu celle dont vous m'avez honoré ; mais ua de vos serviteurs l'ayant voulu prendre , je profite de l'occasion pour vous donner plus tôt ce témoignage de mon respect, et vous assurer qu'en tout ce qui dépendra de moi , je servirai vos désirs avec d'autant plus de raison qu'ils se trouvent conformes à ceux de Leurs Majestés qui apporteront de leur part ce qu'elles ont de puissance, pour vous assister et favoriser l'établissement du repos et de la liberté de ce peuple très-fidèle, amsi que vous le reconnaîtrez plus particulièrement par la lettre du Roi et par ce qui vous en sera dit de la bouche de ceux qui se rendront bientôt près de vous. Cependant j'espère que vous me ferez cette justice de croire toujours que je suis, etc.
Du i^*" mars 1648, à Paris.
N'' 3i. Z>a cardinal Mazarin à M. le bailli de
Valençai (1).
Paris, 18 mars 1648.
Je reçois votre lettre du 10 avant le départ du chevalier de Garnier , et j'y répondrai succinctement et à la hâte pour ne pas le retarder davantage.
(i) La minute de celte lettre est d'une écriture indéchiffrable, de sorte ({u'on ne peut répondre du sens rju'à peu près.
II ne faut pas qu'il parte en tout plus de six vaisseaux pour Naples : il importe néanmoins extrêmement que vous en teniez en outre six de prêts pour être en état de faire voile au premier mandement que vous eu aurez : mais ils ne doivent point partir avant que vous n'ayez reçu de mes lettres.
Avant que de recevoir votre lettre, j'avais déjà écrit en Languedoc, à M. de Breteuil, pour faire acheter dix mille septiers de blé, et en Bourgogne pour en faire acheter huit mille charges; de façon que vous en aurez bientôt au-delà de ce que vous demandiez. Mais je crois que vous vous abusez quand vous pensez qu'il fauit trois septiers pour faire une charge , m'ayant été dit jusqu'à cette heure qu'il n'en faut pas deux, et il n'eji peut être autrement, puisque le septier nous coûtant près de 7 livres en Languedoc , il serait plus cher que si on l'achetait en Provence; et néanmoins^ il y a le tiers à gagner.
J'ai donné charge qu'on expédiât la commission pour le frère de Rose (1), puisque vous le jugez capable et fidèle, comme j'avais déjà cette opinion de lui , il faut que vous le chargiez d'avoir bien soin de l'argent , et de s'empêcher de n'être pas trompé. Il sera bien aussi que Garnier et lui , chargés de tenir un contrôle exact de la poudre, plomb et généralement de tout ce qui est donné pour Naples , dont le chevalier Garnier est bien informé : il faudra encore, pour les dépensas des vaisseaux, faire un mémoire bien exact, et m'en envoyer la copie.
J'ai toujours cru que le S. . . . avait de fort bonnes
(0 Toussaint Rose était le secrétaire particulier du cardinal. Vojez son éloge, par d'AIembcrt.
qualités; mais j'aurais souhaité qu'il neùt pas eu la mauvaise conduite de prendre part à la hardiesse et au mauvais procédé de divers officiers : néanmoins, comme ils ont témoigné un grand sentiment de regret de leur faute, et déclaré qu'ils se soumettaient à tout ce qu'on voudrait leur ordonner pour la réparer; protestant de servir de telle manière qu'on voudrait, Sa Majesté leur a pardonné; et en conséquence, je n'aurai pas grande peine à assurer le S par votre moyen , que je l'aimerai comme je fesais auparavant.
On doit cette justice à de ne pas croire facilement et sur de légers indices; mais si , par les diligences que vous ferez, vous pouvez découvrir les peines qu'on a voulu vous faire, je vous prie que votre modération ne vous les fasse pas taire, et de mêles mander nettement, et vous verrez par la suite si je vous aime et vous considère. De Lionne (1) m'a fait voir une lettre que vous lui avez écrite sur ce sujet , à laquelle il répondra quelque chose de plus particulier.
Tant s'en faut que j'oublie ceux qui sont de delà , que s'il y a lieu de leur procurer quelqu'avantage plus grand qu'aux autres, je le ferai volontiers pour les récompenser. M. le chevalier de Garnier vous dira ce qu'on a voulu; j'y ajouterai sur le sujet des Cass"*.
*ï"^ ^^^^ (2) qui font plus
de bruit de leurs misères, que je ne comprends pas comment leurs plaintes s'accommodent avec leur manière de vivre; car il est certain qu'ils font des dépenses
tETlRE DE LOUIS XIV. 1^5
bienauHlelà de ce qu'on pourra, à leur retour, leur donner de gratification.
Quant aux dépenses du radoub de la frégate qui m'appartient, vous en ferez tenir un compte exact à part, et je vous le manderai en tems et lieu; car on devra en user.
J'ai approuvé la pensée que vous avez d'acheter des navires dans la Corse pour faire des brûlots, comme vous avez vu par mes précédentes.
^' 32. Du Roi à M. le duc de Guise.
29 mars 1648. Paris.
Mon cousin, ayant résolu d'envoyer dans Naples mon cousin le cardinal Grimaldi (i) pour les raisons que je remets à lui-même de vous faire connaître, je vous fais cette lettre de Tavis de la Reine , etc., seulement pour vous dire d'ajouter entière créance à ce que vous dira mondit cousin, tant du sujet de son vojrage que de mes seniimens sur les affaires générales et sur les vôtres particulières, que vous reconnaîtrez ne m'être pas moins à cœur. Je n'ai pas eu seulement égard, dans le choix de mondit cousin, à l'estime que chacun en fait pour sa haute suffisance; mais j'ai considéré encore particulièrement la confiance que je sais que vous avez en lui , et la bonne intelligence que vous entretenez ensemble tous les jours par un mutuel commerce
^ (0 Hugues de Lionne, neveu et premier commis d'Abel Servien, s'attacha au cardinal Mazariu.
(a) Il a éU impossible de deviner le complément de celte phrase.
(. Jérôme Gnmaldi, né à Gênes, en 1597, était neveu d.. cardinal Dominique Grimaldi, qui avait été archevêque et vice-légal d Avignon, en i585. Jérôme fut nommé cardinal , en 1645, par le pape Urbain VIII, et il était fort attaché à la famille Barberini. fiwgr. Univ., XVIII, 498.