‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 31 sur 100 · EL · texte numérisé non relu

EL

l4 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

Les saisons, cfui partout ailleurs sont incommodes par l'excès des froidures ou des chaleurs, sont là si favorables, que les douceurs de l'une y réparent toujours les rigueurs de l'autre. Quand ses plaines et ses vallées sont chargées de fleurs ou de fruits, la plupart de ses montagnes sont couvertes de neiges. Au plus fort de l'été, il y règne des vents de ponant pour le rafraîchissement de ceux que l'ardeur de cette saison persécute ; dans l'hiver, le soleil y brille avec tant de vigueur, qu'il conserve une infinité de fruits aussi beaux et aussi bons que rares. Sa chaleur, malgré les injures de l'air, fait paraître leur verdure au milieu des glaces; et, par une merveille aussi naturelle que surprenante, on y voit des montagnes qui, dans un môme instant, vomisseut des feux etdes flammes, et portent des fruits et des neiges. Les Romains trouvèrent tant de charmes en ce beau pays, qu'ils donnèrent le nom de Campagne Heureuse à celle de ses provinces qui porte aujourd'hui celui de Terre de Labour, et ils témoignèrent assez par les somptueux édifices, et par les magnifiques jardins qu'ils y firent pendant qu'ils en furent les maîtres, qu'ils le considéraient comme l'aimable raccourci de tous les délices du monde. Le Grand Scipion préféra l'une de ses solitudes à toutes les grandeurs de Rome ; et le voluptueux Tibère trouva plus d'appas sous l'abri de ses rochers les plus afl*reux, que sur les rivages du Tibre. Si l'on regarde sa situation à l'égard de la terre, on verra qu'étant renfermé

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. l5

de toutes parts de fossés et de murailles naturelles, il est borné par les mers de Tyrrene, Ionique et Adriatique; et par plusieurs grandes et hautes montagnes qui s'étendent d'une mer à l'autre, et qui le séparent de l'État Ecclcsiaslique et du reste de l'Itahe. Enfin cette situation est si avantageuse, qu'elle semble maîtriser toute la mer Méditerranée, et menacer l'Afrique et l'Orient. Si l'on mesure son étendue et son circuit, on trouvera que sa longueur est de quatre cent cinquante milles, sa plus grande largeur de cent quarante , et son tour de quatorze cent soixantehuit. L'abord en est très-difficile et très-périlleux; car du coté des mers, ses plages, ses caps et ses golfes sont si sujets à de soudaines et funestes bourrasques, qu'ils sont toujours redoutables aux pilotes les plus experts; et, du côté de la terre, pourvu que les hommes en défendent seulement quelques avenues, la nature seule garde le reste. Si l'on observe ses richesses, on trouvera nonseulement qu'il n'a pas besoin de ses voisins ; mais même qu'il peut fournir largement aux étrangers les denrées dont il abonde, comme de beaux blés, d'excellens vins, de douces huiles, des légumes de toutes sortes, du riz, du sucre et du miel, et généralement de toutes les choses nécessaires pour le maintien et la douceur de la vie , jusqu'à la manne que le ciel fait pleuvoir dans la Calabre pour la conservation de la santé, mais encore de plusieurs minières d'or, d'argent, de cuivre, d'acier, de fer, de plomb, de marcassites.

16 HISTOIRE DU SOLLi:VEMENT

de cristal, de verre, d'albâtre, de vif-argent, de sel, de souflre, d*alun et de nitre ; aussi bien que d'une grande quantité de soies, de cotons, de cires, de poix et de thérébentine. Si Ion considère les douze provinces qu'il contient, on y remarquera vingt et un archevêchés, cent vinglsept évêchés , et un grand nombre de villes, de bourgs et de villages, dont une partie est encore du domaine royal ; et l'autre a été concédée en fiefs à divers princes, ducs, marquis, comtes et barons, que le mérite dans les vieux siècles, et la vénalité en celui-ci , ont établis dans ce royaume. Dans cetle quantité de villes, il s'en rencontre plusieurs aussi grandes et aussi belles qu'on en puisse trouver dans tous les pays circonvoisins. Mais sa capitale surpasse toutes les autres en grandeur aussi bien qu'en beauté. Elle a peu de semblables , non-seulement dans l'Europe , mais encore dans tout le reste du monde, soit pour rétendue de son circuit, soit pour la bonté de ses forteresses, soit pour la beauté de ses édifices, dont la plupart témoignent, parleur admirable structure , la magnificence ou la piété de la glorieuse maison d'Anjou. Elle contient en vingtneuf ottines ou quartiers, par qui elle est divisée, cent deux monastères de l'un et de l'autre sexe; vingt-deux séminaires, ou conservations de petits enfans, de filles, de vieillards ou de veuves; douze hôpitaux très-riches, dont celui de TAnnonciade possède pins de trois cent mille ducats de rente; cinq sièges ou places de noblesse , ou sont enrô-

lées ces vieilles et illustres familles qui brillent depuis tant de siècles ; trois châteaux bien fortifiés, entre lesquels celui de Saint-Elme paraît au plus haut du Mont Pausilippe , où ses souverains l'ont placé pour servir de bride à ce cheval dont ils appréhendaient la fougue. Pour le nombre de ses maisons et de ses habitans, on vériGa par le dénombrement qui en fut fait en l'année 1614, qu'il y avait 4^,47^ maisons et 267,975 âmes; mais depuis ce temps -là le nombre en est augmenté de beaucoup. Les arts les plus utiles et les sciences les plus nobles y ont fleuri depuis plusieurs siècles. C'est dans ce royaume que l'on a inventé cette boussole qui fait aller les hommes aussi assurément dans les parties les plus inconnues de l'Océan que sur la terre. La poésie lui doit Ennius, Lucile, Pacuvius , Horace, Ovide, Stace , Juvénal , Tansille , Torquato Tasso , et Jean-Baptiste Marini ; la rhétorique , Saluste et Cicéron; la philosophie, Architas, Alcmeon, Philolaus, Zenon, Leucippe, Parmenide, Hippase et Timée; la médecine, l'école de Salerne, si connue par tout le monde . et dont les j)récieux fragmens sont encore en vénération; et la théologie, ce grand S. Thom'as. La valeur de ses peuples est connue il y a long-temps : ce fut par eux que la vieille Rome reçut aux Fourches Caudines le plus sanglant affront qu'elle ait souffert en tous ses âges, et l'on sait qu'elle eut plus de peine à les domter que tout le reste de l'Italie, ou pour mieux dire de l'Europe ; mais cette fierté si austère

Jk-:i'

18 IIISTOIBE DU SOILÈVEMENT

et si sauvage, qui, en leur donnant tant d'amour pour leur liberté, leur causait tant d'aversion pour le joug étranger, s'est tout-à-fait apprivoisée sous la longue domination de tant de nations diverses qui sont entrées dans ce royaume, et qui l'ont possédé les unes après les autres. Toutefois ce cheval superbe , en souffrant avec autant de patience que de douceur qu'on lui ait mis et qu'où lui ait changé si souvent de selle et de mors , n'a pas perdu ni cette fougue ni ce courage qui ont fait éclater sa gloire, en tant de nobles actions, pour le service de ses maîtres. La plupart de ses peuples sont naturellement téméraires, hardis, et aussi capables de discipline qu'aucuns autres de l'Europe ; mais surtout sa noblesse est brave et fière, et dans les dangers elle fait voir une valeur qui ressemble fort à celle de la nôtre. Elle en a donné mille témoignages de siècle en siècle , sous les règnes de tous les monarques. Et sans fouiller dans l'antiquité pour en déterrer des marques qui peut-être auraient autant de cendres que de splendeur , il suf&ra de dire que c'est par ses bra^ que l'Espagne a recueilli une partie des lauriers dont elle s'est couronnée.

mtm

V\XVV'>)V\l\iVVVVV»\)V\(VVV'VVV\l\JVV\JVV%JV\lV\l\lVyVVV WVVW\:VV\>JWMW

Page 1