CHAPITRE II
Causes de tant de changemens survenus en cet État. — Nations diverses-qui l'ont possédé. — Ruses et perfidies par lesquelles les Aragonais s'y sont introduits. — Politique dont se servit l'empereur Charles-Quint pour se le conserver.
Mais si ce noble et délicieux pays a tant de sujets de se louer de la nature , qui lui a fait toutes les grâces que le Ciel et les élémeus peuvent départir ici bas, il n'en a pas moins de se plaindre de la fortune , qui , n'ayant presque jamais permis à ses peuples de se régir euxmêmes, et d'avoir des monarques de leur nation, a semblé prendre plaisir à faire voir sa puissance par les surprenantes vicissitudes qui l'ont soumis à cent nations étrangères ; soit que , par une fatale enchaînure , il faille qu'une abondance de biens cause une aflluence de maux, et que les avantages que ce royaume possède , ayant toujours servi de but à l'avarice ou à l'ambition de plusieurs conquérans , et particulièrement de ceux qui ont eu pour objet la monarchie universelle, dont ce pays est le premier et le plus commode échelon ; soit que les divisions continuelles et les feux intestins qui ont toujours brûlé parmi ces peuples, et principalement entre les
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plus illustres familles de l'État, ayant souvent contraint le parti le p\us faible d'appeler les étrangers pour se défendre du plus fort; soit que l'inconstante humeur de cette nation ait préféré le joug nouveau à un ancien, toutes les fois que la fortune lui en a donné les moyens ; soit que les éloiles verticales de ce climat soient malignes, turbulentes et de la nature de celles qui causent (les inondations sur la terre , et des naufrages sur la mer; soit que le peu de places fortes qui se rencontrent en son étendue en rendent la conquête aisée à ceux qui s'y sont une fois rendus maîtres de la campagne, et qu'ainsi le gain ou la perte de cette couronne dépende du sort d'une bataille, tout de même qu'en Angleterre, où, pendant les divisions des maisons de Lancastre etd'Yorck, on vit souvent, dans un seul jour, un Roi descendre du trône auquel un autre s'élevait; il est certain qu'il n'y a point de pays au monde qui ait été conquis par tant de différens peuples. Les Romains , les Carthaginois , les Grecs, les Gots, les Vandales, les Lombards, les Sarrasins, les INormands, les Suèves, les Français el les Espagnols y ont régné; mais ce n'a pas été toujours par le grand nombre de leurs troupes qu'ils s'y sont faits considérer. Robert Guiscard, accompagné d'une poignée de INormands ^ s'y établit si bien, que ses enfans s'y firent reconnaître pour Rois. Gautier, comte de Brienne, n'ayant d'autre droit que les prétentions d'une femme déshéritée et fugitive de l'État, ni d'autres forces qu'une
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centaine de soldats ou valets, et vingt mille livres parisis que lui prêta le roi Philippe, entra dans ce royaume , où d'abord il prit Capoue , et une partie de la Terre de Labour; et, gagnant ensuite la Pouille, il eût peut-être un peu après emporté la couronne , s'il n'eût pas été fait prisonnier. Louis III, René et Jean d'Anjou, avec un petit nombre de vaisseaux ou de galères, débarquèrent, en divers temps et en divers lieux, dans ce pays, où, par l'appui des mal-contens, ils s'approchèrent si près du trône, qu'il sembla qu'il ne tînt qu'à eux de s'y asseoir entièrement. Lt?s actions des uns et des autres sont si connues de tout le monde, qu'il est superflu de les rapporter, et il semblerait que je songerais plutôt à grossir ce livre qu'à instruire ceux qui le liront, >i je m'étendais trop particulièrement sur cette matière. Il me suffira donc de dire, qu'après beaucoup de changemens survenus en ce royaume par les inondations surprenantes de tant de diflerenles nations, la conduite désordonnée de deux de ses Reines, semblables de noms et de mœurs, y ayant causé mille troubles, et servi de titre aux Français et aux Aragonais pour y mettrt? le pied , ces deux nations ayant paru pendant quelque temps sur la lice, enfin, l'adresse du renard triompha de la force du lion; et, par un manquement de foi , plutôt que par l'effort des armes, le roi Ferdinand-le -Catholique demeura possesseur de ce tout, dont il ne pouvait prétendre que la moitié. Ce Gonsalve, à qui l'histoire devait donner plutôt
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le nom de fin que de grand capitaine , le lui acquit par plus de ruses que de combats, et l'afsura, à lui et à ses successeurs, par deux notables perfidies : lune en rompant soudainement, et sans nul sujet ni prétexte , la confédération et le traité d'accord passé entre son maître et le roi Louis XII, le dix-septième jour de novembre, en Tannée i5oo, pour le partage de cette couronne, par lequel Naples, la Terre de Labour et TAbruzze devaient demeurer aux Français, et la Calabre et la Fouille aux Aragonais; Tautrc, en envoyant prisonnier en Espagne Ferdinand , duc de Calabre, après avoir promis et juré le contraire sur la sainte hostie. La fortune qui semble souvent approuver les violences, les excès et les injustices, favorisa de telle sorte cette étrange usurpation, que ce beau sceptre, ainsi usurpé par Ferdinand-le-Catholique , passa, après lui, entre les mains de ce grand et glorieux Charles , qui, recueillant tout à la fois cette couronne et une infinité d'autres, accrut encore leur splendeur par lëclat de celle de l'Empire,. dont TAllemagne l'honora. Ce monarque, ayant tant de trônes, et ne pouvant en occuper ni remplir qu'un seul à la fois, choisit, pour le siège ordinaire et principal de sa monarchie , celui de Castille, et, laissant tous les autres vides, commença à faire sentir aux Napolitains les malheurs que souffrent les peuples qui ne voient leurs Rois qu'en peinture, et qui, au lieu de ces images du Dieu vivant , n'en ont chez eux que ces
variables copies qui les représentent si mal, et qui, exigeant des sujets les mêmes adorations et tout autant d'encens qu'ils en doivent au Souverain , n'ont point d'oreilles ni d'yeux que pour l'intérêt. Quoique Ferdinand-le-Catholique y eut en quelque sorte accoutumé les peuples, ce fut cette manière de gouvernement qui , par ses désordres , causa les troubles de l'année 1 54" » et dont les excès en eussent changé la face , si Charles-Quint n'y eût apporté le seul et véritable remède , en révoquant ce qui avait produit et fomenté ces accidens. Ce prince , aussi prudent que brave, prévoyant les maux que la perpétuelle éclipse du Soleil de l'État peut produire , dans un pays où l'absence de ses rayons semble entretenir les ténèbres, et ne laisser d'autres clartés que celles que produit l'aspect de mille étoiles nébuleuses, voulut tâcher, par sa conduite, d'en prévenir, ou pour le moins d'en soulager les dangereux effets, non-seulement en confirmant les vieux et grands privilèges accordés, par tant de bons Rois, à tous les membres du Royaume ; mais encore en employant, dans ses plus nobles entreprises, les peuples de ce pays, principalement la noblesse, de qui la valeur lui acquit la plus grande partie des palmes qu'il cueillit en tant de lieux, pendant le cours de son glorieux règne.
HISTOIHE DU SOULEVEMENT
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