‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 36 sur 100 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dcbordemeus de la fureur populaire, qui commence par le brûlement des palais de ceux qui avaient part dans les gabelles. ~ Dispositions à une révolte générale, si la noblesse de la ville de Naples se fût jointe avec le peuple. — Motifs qui empêchèrent cette union. — Conseil tenu entre les ministres d'Espagne touchant cette Révolution, et les remèdes choisis pour ce imjet.

IL y a tant de livres qui ont rapporté les particularités des horribles incendies et des prodigieux désordres survenus ensuite, qu'il n'est pas nécessaire que je les remarque ; il suffit de dire que les incendies, tant de ce jour que du reste de la semaine, furent accompagnés de trois circonstances notables, qui à peine seront crues de la postérité. La première, que cette populace, en saccageant les maisons des receveurs et des autres intéressés en l'exaction des gabelles , ne brûlait pas seulement leurs plus précieux meubles , dont la perte monta à plusieurs millions , mais jetait encore dans le feu l'argenterie, les pierreries et les sacs tout pleins de monnaie qu'elle y rencontrait; n'épargnant que les tableaux de dévotion, qu'elle mettait à part pour les distribuer par les

couvens de la ville , et les portraits de Charles- Quint ou de Philippe quatrième, quelle plaçait avec respect aux coins des rues et sous de riches dais. La seconde , que par une vertu assez rare à des gens de cette sorte, de cette multitude d'hommes qui concouraient à ces ravages, il n y en eut pas un qui prît pour lui la moindre chose, à la réserve d'un jeune garçon, qui pour avoir pris une tasse d'argent de peu de valeur, fut châtié cruellement par Masanielle , les soulevés criant tout d'une voix qu'il fallait que toutes ces richesses qui procédaient du sang des pauvres , fussent sacrifiées aux flammes. La troisième, que bien que ce peuple semblât n'avoir d'autres guides que l'insolence et la fureur, ses excès néanmoins ne firent tort qu'à ces sangsues publiques, qui, en suçant de toutes parts le corps de l'Etat, l'avaient réduit dans la langueur où tout le monde le voyait. Mais si ces circonstances sont remarquables, le peu de soin que la noblesse eut en une conjoncture si favorable de se prévaloir de l'occasion que lui présentait la fortune, semble ne l'être guère moins; il est certain qu'elle n'avait jamais eu un plus favorable moyen pour se venger de tant d'outrages que les ministres lui avaient faits, et pour redonner au royaume son ancienne félicité. Le peuple lui tendait les bras, et l'on vit qu'en marchant à l'entour des princes de Bisignano , Montésarchio , Montémiléto et Satriano , il s'écriait à tous momens : «Voilà nos princes, voilà • nos maîtres, voilà nos protecteurs. » Si cette

valeureuse noblesse se fut mise alors à la tête de ce peuple ému, et qui, tout nud et désarmé , lui frayait, avec quelques cannes, le sentier qu'elle devait suivre, il y a beaucoup d'apparence qu elle n'aurait pas seulement évité les disgrâces qui lui arrivèrent bientôt après, mais qu'elle aurait encore eu la gloire de redonner la liberté et le repos à son pays. Il serait mal aisé de juger d'où procéda le manquement qu'elle fit, en ne se servant pas d'une si favorable conjoncture. De l'attribuer à sa volonté, les procès du père Paulucio, Théatin, et les rigoureux traitemens que, depuis les révolutions , elle a reçu du comte d'Ognatte , montrent bien que les Espagnols, ne la croyant pas innocente, s'imaginaient qu'en ces rencontres elle voulut, et n'osa pas. De l'attribuer aussi à son impuissance, chacun sait que les Espagnols étaient en ce moment si faibles et si dépourvus de toutes les choses nécessaires pour leur défense, que si elle eût seulement témoigné de vouloir marcher de concert avec le peuple , la révolution de Naples eût été semblable à celle de Portugal, d'où les Espagnols furent chassés avec si peu de peine. De sorte que tout ce que l'on en peut dire , est que la mauvaise intelligence qui dure depuis tant de siècles entre les plus grandes maisons de Naples et de son royaume , les désunit si puissam- ment, que si l'une suit une route, l'autre la fuit; que si la haine qu'elles ont l'une pour l'autre les oblige d'avoir des objets différens, en faisant que tout ce que l'une embrasse est abhorré par l'autre.

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rambidon et Ja fierté qui les dominent ne sauraient souffrir qu elles puissent choisir un cliof dans le corps qu elles forment, et dont les moindres membres pensent être dignes de cet honneur; que ne pouvant jamais demeurer d'accord pour le gouvernement, ni céder les uns aux autres, elles aiment mieux endurer un ious: étranger et pesant, qu un national et léger, et que suivant ce raisonnement, la noblesse ne voulut pas se détacher de l'intérêt des Espagnols en ce moment, pour suivre les mouvemens du peuple. Quoi qu'il en soit, pendant qu'une partie des soulevés purgeait , à la faveur des flammes , le palais de la gabelle de la farine et de plusieurs autres maisons d'exacteurs, de tout ce qu elle y rencontrait d'odieux, l'autre alla briser et ouvrir toutes les prisons , à la réserve de celles de la Nonciature , de rArchevêché, et de la vicairie; ce qui, ajoutant à leur nombre une quantité de prisonniers délivrés, rendit le corps de ces séditieux beaucoup plus grand et plus formidable. La nuit enfin les ayant contraints de se retirer au marché, donna moyen au duc d'Arcos de descendre du château Saint-Elme , au Château Neuf, où il fut suivi de plusieurs seigneurs et officiers espagnols et napohtains. Il est impossible de se figurer les travaux d'esprit que ce Vice-Roi souffrait en celte conjoncture. Si les sanglans affronts qu'il avait reçus troublaient sa mémoire, les dangers presque inévitables qu'il prévoyait [dans les suites, confondaient son jugement. Pour mieux voir ce qu'il

avait à faire parmi tant d'évidens périls, qu'il découvrait de toutes parts, il assembla son conseil secret, composé du visiteur général « son parent, du régent Zuffia, homme fier autant que cruel, et de quelques autres, tous Espagnols naturels, où il exposa avec beaucoup de chaleur, qu'ayant tous vu les grands désordres qui s'étaient exercés ce jour là dans Naples, il lui serait superflu de leur en faire le récit : que quoiqu'ils eussent été horribles et sanglans, il craignait avec apparence, que ceux que l'on ne voyait pas encore, ne fussent cent fois plus étranges et plus funestes : qu'il avait à faire à une hydre considérable , par le nombre infini de ses têtes, redoutable par sa fureur, et fière par l'heureux succès de ses premières entreprises : que bien qu'elle semblât se détourner de son premier cours, et qu'au lieu de s'attacher aux châteaux, les soulevés témoignassent lo'en vouloir qu'aux maisons des intéressés aux gabelles, il y avait lieu de craindre qu'après les avoir renversées, ils ne tournassent toutes leurs forces contre celles des Espagnols : qu'il craignait que la noblesse , qui, par mille raisons, lui devait être suspecte, ne se joignît à ce peuple soulevé , et ne cherchât dans cette conjoncture l'occasion de se venger d'eux; qu'avec tant de sujets de craindre, il en avait peu d'espérer : que pour repousser tant d'efforts dont il se voyait menacé, il n'avait qu'une poignée de soldats , et trois forteresses de peu de défense , et sans vivres : qu'il ne se pouvait confier ni se fonder sur le secours qu'il pouvait

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tirer de TEtat, puisque tous ses membres étaienl également suspects: qu'il ne pouvait s'assurei sur celui d'Espagne, puisque la guerre quelle avait contre la France lavait si fort ëpuissëe d'hommes et d'argent , que l'assistance qu'il pouvait en espérer , serait ou faible , ou trop tardive , et n'arriverait peut-être qu'après la perte de cette couronne : qu'il en fallait encore moins attendre de leur voisinage, puisque les princes d'Italie étant jaloux de la grandeur de la monarchie Espagnole , seraient plus aises de sa chute que de son élévation : que bien que le Pape semblât être aujourd'hui dans ses intérêts, et que le cardinal Panzzirolle, et le prince de Piombin eussent les mêmes sentimens , il ne s'y fallait pas fier , puisque la coutume de Rome était d'être pour le plus fort, et qu'on la voit toujours pencher du côté des victorieux, ainsi qu'elle l'a toujours fait paraître dans toutes les vicissitudes survenues dans ce royaume : que les Vénitiens pourraient fomenter ces troubles naissans, puisqu'ils eurent toujours pour but de soutenir le parti faible contre le plus fort, et qu'ils seraient toujours plus aises de voir Naples réduite en corps de République, ou sous la domination d'un prince étranger qui n'aurait que ce seul pied en Italie , que sous celle du Roi d'Espagne qui y possédait tant d'États, et qui, par ce moyen, donnait de l'ombrage à tous ses voisins : que la Toscane connaissant qu'Orbitello, Porto-Ercole et Piombino, la serraient un peu de trop près, et semblaient la menacer d'autant de chaînes,

concourraient à ces changemens, aussi bien que Modène et Parme qui avaient les mêmes soupçons : que la Savoye était unie avec la France , et toujours prête de lui ouvrir tous les passages nécessaires pour l'introduire par terre à Naples, si ses armes prétendaient d'en favoriser et d'eu maintenir la révolte : qu'outre cette voie , elle avait celle que lui offrait la mer, et qui lui était d'autant plus commode, que Portolongone n'était pas loin de cet Etat; que tant de commodités, jointes à ces vieilles prétentions qu'elle avait sur cette couronne, qu'elle croyait avoir perdue par la fraude, et non par le droit, pourraient l'obliger de reprendre une route qu'elle avait si souvent tenue : que quand bien les troubles [)résens ne lui ouvriraient point de portes, le vieux parti de la Maison d'Anjou n'aplanirait que trop les roules qu'elle voudrait suivre : qu'il ne fallait pas toutefois relâcher ni perdre courage parmi tant d'étranges bourrasques, et que, pour n'être pas surpris comme il l'avait été au point de la sédition naissante, il les priait de lui donner leur avis sur tant de matières qui inquiétaient son repos. Cette exposition ayant été faite à peu près de celte sorte , chacun dit son opinion, et après qu'elles eurent été examinées et balancées, le Conseil enfin résolut, qu'il fallait donner au plus tôt avis en Es* pagne des troubles qui venaient de naître , et de ceux que leur suite pouvait produire , afin que , par un prompt secours , on pût tout à la fois punir les uns, et prévenir les autres : que pour lâcher

d assoupir ce mal, et le diviser, pour en amoindrir 1 effort, il fallait accorder à ce peuple loul ce qu'il demanderait, en feignant de donner à ses prières ce qu on ne pouvait sans péril refuser à ses violences; quen donnant tout en cette rencontre, on aurait tout avec le temps : qu'il fallait empêcher que cette fureur ne troublât aussi la noblesse ; que le meilleur expédient que l'on pouvait choisir, était de la rendre suspecte au peuple, en lui faisant remarquer les injurieux traitemens qu'il recevait tous les jours d'elle, dans la ville et dans la campagne, et faisant reconnaître aux chefs du tumulte, que s'ils souffraient qu'elle s'unît avec Je peuple, ils ne seraient que les esclaves, eux qui pourraient être les maîtres de leur parti : que par celte voie , on empêcherait cette union si redoutable, et l'on engagerait adroitement ces deux partis à s'entre-déchirer l'un l'autre; qu'il les faudrait entretenir et les amuser de la sorte , jusqu'à ce qu'on fût en état de punir les horribles excès de l'un et les mauvais desseins de l'autre; que, pour arriver à ce but, il fallait employer un homme accrédité parmi le peuple, et ennemi de la noblesse ; qu'on ne pouvait mieux s'adresser qu'au cardinal Filomarino, dont l'esprit accort et subtil était capable des plus grands et des plus difficiles emplois; que la vigilance et le zèle que ce pasteur avait toujours eus pour le peuple , lui avait acquis sa vénération ; que s'il en était aimé, il était autant haï de la noblesse, qui n'ayant pas eu beaucoup de considération pour lui dans la

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DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE TfAPLES. Sg

bassesse de sa fortune, tant à cause de sa pauvreté , que parce que sa mère était d'une famille beaucoup moins noble que celle de son père , fut par lui traitée assez mal, alors qu'il se vit cardinal et archevêque, n'ayant voulu donner aucun titre à personne; que par sa superbe conduite , se l'étant rendue ennemie, chacun savait qu'ils él aient irréconciliables, par l'horrible et sanglant affront que lui fitdom Pèpé Carrafa, frère du duc de Matalone, qui lui donna un coup de pied en faisant la procession des Reliques de Si. Gennaro ; qu'ainsi l'on ne pouvait avoir d'instrument plus prompt ni plus propre pour ce projet , que cet esprit autant vindicatif qu'altier; que bien qu'il parût dégoûté des Espagnols et des ministres , à cause des immunités et des privilèges de l'Église , pour qui il avait tous les jours mille différends avec eux qui l'avaient souvent obligé de les interdire et de les excommunier, ces débats n'étaient pas capables de l'empêcher de les servir, tant par les appâts de la gloire qu'il recevait par cet emploi , que par l'éclat d'une thiare qu'on lui pourrait faire espérer , en lui promettant que l'Espagne, pour récompense de ses soins, agirait, au premier conclave , puissamment pour ses intérêts; que , pour l'animer davantage , il fallait aussi se servir de dom Diomède Carrafa , duc de Matalone , et ennemi du cardinal , qui le voyant négocier avec le peuple , n'épargnerait rien pour le rendre suspect, ainsi que tout le reste de la noblesse aux soulevés. Ensuite de ces conclusions.

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le duc d'Arcos ordonna que le taux des vivres fût niod<:-rë et réduit à un juste prix; que le pain, qui ne pesait que vingt-deux onces, fût remis à quarante; qu'André Matalone, Raimon de Bello, Onostrio de Palma et plusieurs autres personnes aimées et accréditées parmi la populace, allassent par tous les quartiers, pour savoir les intentions du peuple, et pour lâcher de lappaiser; que cependant, pour se garantir des événemens sinistres, tous les gens de guerre qui étaient en quartier aux environs de Naples, retournassent dans la ville : que les avenues du palais fussent barricadées et gardées par l'infanterie espagnole et allemande, qui étaient alors près de "lui, et que la régiment de Tuttaville fût logé dans Pizza-Falcone, pour la conservation de ce poste si important.

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