‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 35 sur 100 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Origine de la première sédition des Napolitains. — Singulière dévotion du peuple à Notre-Dame-des-Carmes. — Raisons qui semblaient obliger les Espagnols à prévoir ce grand orage. — Assemblée des petits enfans appelés depuis Lazares. — Soulèvement causé par la gabelle imposée sur les fruits. — Consternation et irrésolution du Vice-Roi dans les commencemens de l'émeute. — Tragiques effets qu'elle produit.

La dévotion que les Napolitains ont pour Notre- Dame des Carmes , est si ardente et si générale , qu'ils la témoignent non seulement tous les ans , le seizième jour du mois de juillet , par la solennité de sa fête , où concourent universellement tous les habitans de cette ville , mais encore par plusieurs réjouissances publiques; et entr'autres par la représentation d'un assaut général que l'on donne à un château de bois, construit au milieu du marché , et qui , détendu par un nombre de jeunes enfans , vêtus à la turque , est attaqué par plusieurs jeunes garçons, qui, en caleçons , pieds nuds , et armés seulement de cannes, forment une compagnie qui porte le le titre d'Alarbes. Celle-ci avait cette année pour

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capitaine Scipion Gannaltasio, dit vulgairement Pione, jeune garçon d'environ dix-huit ans, et qui pouvant à peine parler, ne laissait pas de témoigner d'être résolu et entreprenant; mais Masanielle , couvert d'une méchante chemise sale, d'un caleçon tout rapetassé, et d'un bonnet à la matelote , ainsi que ce ridicule chef, lui servait alors d'adjudant, et comme cette compagnie se formait quelques jours avant la fête, et faisait plusieurs revues et plusieurs montres par la ville ; à la seconde elle alla passer devant le palais du Vice-Roi , où plusieurs personnes de marque se mettant aux fenêtres au bruit que faisaient ces enfans, virent qu'en mettant tout-àcoup les caleçons à bas, ils leur montrèrent le derrière, avec tant de cris et de huées, qu'ils les obligèrent de s'en retirer : on peut dire que cette insolence (quoique peu considérée alors) fut l'avant-courière de celles qui parurent huit jours après. Ce jour (qui fut le dimanche 7 du mois de juillet) une multitude de peuple se trouvant dans le marché, tant pour la solennité de la journée, que pour la curiosité de voir la troisième montre de ces jeunes garçons; il survint un différend dès le grand malin, entre les jardiniers de PouzoUes et les revendeurs du marché. Le sujet de la dispute fut à qui payerait la gabelle imposée sur les fruits. Ceux-là disant qu'il y avait plus de perte que de gain pour eux à vendre leurs fruits, et payer cette gabelle, et que leur évêque les avait assurés que l'intention

du Vice-Roi était que cette imposition finît avec le mois de juin; et ceux-ci qu'ils n'en voulaient point acheter que francs et quittes de l'impôt. 11 était déjà seize heures sonnées, et la populace impatiente de voir finir ce différend pour pouvoir se souler des fruits, commençait à murmurer et à maudire hautement la gabelle , et ceux qui l'avaient imposée , quand André Anadério, élu du peuple, parut dans le marché, par le commandement du Vice-Roi, qui, ayant appris ce désordre, l'y envoya pour tâcher de le terminer; mais sa présence ne servit qu'à augmenter la confusion : car ayant traité rudement les jardiniers de Pouzolles, et menacé quelques-uns d'eux de les envoyer aux galères, un beau-frère de Masanielle, qui était de leur nombre, et plusieurs autres à son exemple, renversèrent tout d'un temps par terre toutes les corbeilles et les paniers de fruits qu'ils avaient apportés au marché, conviant chacun d'en prendre, et disant qu'ils aimaient mieux que le pauvre peuple en eût le profit, que ces chiens qui ne s'engraissaient que de leur propre sang. Ces paroles, dites par dépit ou à dessein, attirèrent plusieurs personnes, et entre autres plusieurs enfans de la compagnie des Alarbes qui devaient faire montre ce matin , et dans ce moment Masanielle se servant de la conjoncture, se mit tout d'un coup à crier qu'il ne fallait plus de gabelle, et au lieu de s'amuser à manger des fruits, il commença à en jeter à la tête de l'élu du peuple et des exacteurs; ce qui incita non

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seulement les jeunes enfans de sa compagnie, mais encore plusieurs hommes faits, de l'imiter et de faire succéder à une pluie de fruits , une grêle de cailloux, qui, venant à fondre de tous côtes sur l'élu , le contraignit de s'enfuir vers la marine de la conciarie , où il s'embarqua à la hâte pour aller rendre compte au duc d'Arcos du mauvais traitement qu'il avait reçu. Masanielle et le Pione , chefs de cette compagnie d'enfans , encouragés par un si heureux commencement , firent brûler ensuite toutes les écritures et tous les bancs , sièges et tables qui étaient dans la boutique où s'exigeait cette gabelle , et , ramassant à l'entour d'eux une multitude d'enfans et de jeunes hommes de leur étoffe , ils se mirent à la tête de cette ridicule milice , armée de cannes et de bâtons, et s'acheminèrent avec plus de bruit que d'ordre vers le palais du Vice-Roi, en criant vive l'Espagne, et meure le mauvais gouvernement. Le bruit de cette émotion étant arrivé aux oreilles de Don Tiberio Caraffa , frère du cardinal Caraffa, prince de Bisignano , et mestre de camp du bataillon de Naples, ce seigneur fort chéri du peuple, monta aussitôt à cheval, et venant à la rencontre de cette troupe qui grossissait à mesure qu'elle s'avançait, il tâcha par cette douceur qui lui était si naturelle, d'en calmer la fureur; mais ses persuasions ne servant de rien, il fut contraint de céder à la violence, et d'aller jusqu'au palais, où, étant entré pour r« présenter au duc d'Arcos les dangereuses con-

séquences de cette mutinerie , le Vice-Roi le pria d'appaiser le peuple, et de lui promettre, en son nom, l'extinction de la gabelle qui en avait été la cause. Le prince sortit du palais, assura hautement les soulevés qu'il leur apportait toute sorte de contentement, et les ramena au marché et à l'église des Carmes, où, en haranguant cette populace, et lui remontrant son devoir, il l'assura que le Vice-Roi la déchargerait de la gabelle des fruits. Les mutinés, à ces paroles , s'écrièrent tous d'une commune voix, qu'ils voulaient encore être exempts de celle de la farine; sur quoi ce prince alléguant que son pouvoir n'allait pas si avant, et qu'il en fallait parler de nouveau à son excellence, la populace, sans vouloir l'écouter davantage , sort en foule de l'église , et retourne vers le palais, où voyant à son abord le Vice-Roi paraître aux fenêtres, elle lui crie qu'elle veut qu'il annuUe toutes les gabelles imposées généralement sur les vivres. Le duc d'Arcos croyant l'appaiser, répond qu'il les peut modérer, et non les ôter tout à fait; mais si au lieu de faire des dialogues, il eut fait faire une sortie de ses gardes sur cette multitude de pieds nuds , qui n'avaient point d'autres armes pour leur défense, que des cannes et des bâtons ; et qu'au même instant, montant à cheval avec toute la noblesse et les ofi&ciers qu'il avait près de lui , il eût fait une» cavalcade par tous les quartiers de la ville, il y a quelqu 'apparence que cette bourrasque se fût dissipée. Mais le peuple (qui, à T'mitation des

chiens, fuient devant ceux qui les poursuivent , et aboient ou sautent aux jambes de ceux qui les fuient), ayant connu que Ion redoutait son audace, s'avança en foule vers les portes du palais, où les soldats de la garde espagnole et ceux de la garde Tudesque, renverses les uns sur les autres, soit par crainte , soit pour n'avoir reçu aucun ordre de ce qu'ils avaient à faire, cédèrent au premier effort de cette vile populace, qui n'avait alors en main que les armes de la fureur. Tous ceux qui connaissent la prudence et la valeur des Espagnols, auront bien de la peine à croire qu'ils aient semblé sommeiller dans un temps, et parmi ce bruit, qui, par de si puissantes raisons, les obligeaient d'être éveillés. Les ministres qui gouvernaient ce royaume , ne pouvaient ignorer que tout le clergé , la noblesse et le peuple étaient tellement mal satisfaits de leur conduite, et irrités contre leur insatiable avarice, qu'il y avait sujet de craindre quelque changement dans l'État : que cette révolution, qui, sans effusion de sang, avait dans un moment, et dans une légère occasion détaché le Portugal d'avec l'Espagne , pouvait servir d'instruction et d'exemple aux Napolitains; que non seulement le murmure du peuple devait leur en faire appréhender les conséquences, mais encore cette secrète intelligence que beaucoup de grands de ce pays avaient avec les princes étrangers, comme on le pouvait juger par les fréquentes conjurations qu'à toute heure ils découvraient de toutes parts; que cette guerre

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qui durait depuis douze ans entre la France et l'Espagne , les obligeait de craindre que les fleurs de lys qui florissaient secrètement parmi tant de nobles familles qui ont encore beaucoup d'ardeur pour la faction Angevine , ne produisissent quelques fruits à l'avantage des Français ; qu'ils ne pouvaient prévenir ces accidens qu'en allégeant le fardeau dont les peuples étaient chargés, ou en se tenant sur leurs gardes, tant à la faveur des châteaux qui tiennent en bride cette cité , que par celle de quelques troupes qu'ils pouvaient avoir dans la ville ou à l'enlour, pour s'en servir dans une urgente nécessité. Cependant, par l'effet dune prodigieuse léthargie , ils reposaient aussi tranquillement au fort de tant d'agitations, que s'ils eussent été dans un profond calme ; et ne veillant que pour leur bourse, ils sommeillaient pour leur salut. Toutes les places les plus fortes de l'Etat n'étaient pas seulement dépourvues d'hommes et de munitions, mais encore si ruinées , qu'elles étaient hors de défense. Les châteaux de Naples a'avaient pas de quoi tenir huit jours, manque de vivres et de plusieurs autres munitions nécessaires. La milice du pays n'était point sur pied, et les troupes disciplinées et maintenues pour la garde de l'Etat et de la ville, ne faisaient pas trois mille hommes, dispersés en plusieurs endroits; il ne faut donc pas s'étonner si ce petit nombre de séditieux , en abordant le palais du Vice-Roi, y trouva si peu de défense. Après y être entrés de cette

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AS histoire du SOILÈVEMENT

sorte, ils cherchèrent le duc d'Arcos de tous côtés, et, ne le rencontrant point, ils déchargèrent leur rage sur les plus précieux nieublos qu'ils trouvèrent dans ses appartemens, jetant les uns par les fenêtres, et brisant ou déchirant les autres, sans rien respecter que le dais sous lequel était le portrait du Roi. Cependant le Vice-Roi s étant imaginé que la fuite était sou plus certain remède en un tel péril , tente de passer dans le château neuf, où , quelques heures auparavant , sa femme et ses enfans s'étaient retirés; mais trouvant le pont levé, ils se résout d'aller à Saint-Elme, et, descendant par une montée dérobée, il se jette dans un carrosse qu'il rencontra fortuitement. Cette fuite ne put Ôlre si secrète, que la populace, restée aux environs du palais , ne s'en aperçût ; de sorte que le duc d'Arcos fut à peine entré en carrosse, qu'il se vit environné et arrêté par un grand nombre de soulevés, qui, le tirant dehors, lui dirent qu'il ne fallait pas fuir, mais annuller les subsides imposés sur le pauvre peuple. Ils joignirent les outrages à ces paroles; il fut tiré par les cheveux et par les moustaches, et sa vie était en grand danger, sans l'avidité de quelques jeunes garçons, qui , se baissant pour ramasser une poignée de sequins d'or qu'il leur jeta , lui firent quelque peu de place, et donnèrent lieu à quelques cavaliers qui étaient avec lui , et particulièrement à un jeune homme, parent de Jules Genuino , de le relever de terre où il était tombé , et de l'em-

porter à la hâte dans Saint-Louis , couvent *îes pères Minimes. A peine y fut-il entré , que tous les mutinés l'assiégèrent, et ils avaient déjà brisé les premières portes du monastère , quand le cardinal Ascanio Filomarino , archevêque de Naples, passant fortuitement alors dans la rue de Tolède , se rendit en ce lieu où Tattira le bruit de la sédition. La révérence et rafTection que ce peuple a pour son pasteur, suspendirent en ce moment la furie des mutinés , qui faisant place au cardinal, le laissèrent entrer dans le couvent, ensuite de la promesse qu'il leur fit de tâcher d'obtenir du Vice-Roi tout ce qu'ils pouvaient souhaiter. En même temps, les princes de Bisignano, de Montémiléto , de Montésarchio et de Satriano, arrivèrent à cheval vers ce couvent : le duc d'Arcos les apercevant par une fenêtre, leur cria qu'il les conjurait d'adoucir ce peuple, à qui il voulait sur-le-champ accorder toutes ses demandes; en effet, un peu après le cardinal sortit avec un billet en main, qu'il remit entre celles du prince de Bisignano, lui disant tout haut qu'il était écrit et signé du Vice-Roi, et qu'il portait l'extinction de toutes les gabelles. Ce prince , et les trois autres qui l'accompagnaient, ayant fait entendre à la populace qu'ils avaient en main tout ce qu'elle désirait, l'écartèrent adroitement du couvent, pour donner lieu au Vice -Roi de passer vers le soir au château Saint-Elme. Cependant le cardinal s'étant retiré, ces quatre princes conduisirent vers le marché cette troupe furieuse,

HISTOIRE DU SOULÈVEMENT qui, en chemin faisant, désarma quelques soldats espagnols au poste de la Guardiole de dom Francisco, rompit les prisons de Saint- Jacques des Espagnols , et en tira tous les prisonniers qui servirent à la grossir. Etant arrivés au marché, les princes firent pubher à son de trompe l'annullation des gabelles, et alors chacun témoigna, par des acclamations et des réjouissances, la satisfaction qu'il en avait; les soulevés résolurent d'aller saccager toutes les maisons où s'exigeaient tous les impôts, et brûler tout ce qu'ils trouveraient dedans, pour en abolir la mémoire; ils se divisèrent pour ce dessein en quatre troupes, afin de pouvoir, en même temps, exercer les vengeances publiques en divers quartiers de la ville, où ils allèrent commencer ces horribles enibrasemens qui ont paru par tout le monde.

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