CHAPITRE VIII
Suites de la sédition et des secrètes négociations que le Vice-Roi fait avec la populace soulevée , par rentremise de la noblesse et du cardinal Filomarino. — Tragique mort du prince dom Pèpé Carafl'a.
JLe peuple se voyant alors non seulement en état de se défendre, mais même d'attaquer, se résolut d'occuper le couvent de San-Lorenzo, poste considérable , où sont depuis plusieurs années les archives de la ville, et l'arsenal de ses armes. H avait déjà tenté cette entreprise dès le dimanche, et avait été repoussé par une troupe de bandits retirés dans le clocher; mais se trouvant dans cette autre attaque plus fort que dans la précédente , il emporta ce lieu en peu d'heures, et y entra en suite de la capitulation accordée à Biaise de Fusco cavalier Napolitain, et sergent-major de l'infanterie Espagnole, qui, s'y étant jeté par ordre du Vice-Roi, en sortit avec quelques cavaliers et soixante soldats Espagnols, sans autre avantage* que la vie sauve. La joie que le peuple conçut de cette prise est inexprimable , il la témoigna en plusieurs façons, et particulièrement par le son de la grosse cloche, qui est celle du tocsin de la ville,
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et dont Je bruit à ce moment ne causa pas moins d'effroi à la noblesse , que d'allégresse aux soulevés. Le peuple entré dans ce couvent , arbora dans le clocher l'étendard d'Espagne et celui de la ville conjointement, et distribua les dix-huit pièces de canons et une grande quantité d'armes qu'il y trouva, suivant les postes et les personnes qui en avaient le plus de besoin. Cela fait, ayant eu avis qu'il venait un secours aux Espagnols de quatre cents hommes du côté delà tour du Grec, et six cents Allemands du côté de Pouzolles, Masanielle, îi la tête d'une foule de gens, marcha contre ceuxlà , pendant qu'une autre troupe populaire s'achemina vers ces derniers. Le succès dés uns et des autres fut égal, et presque dans un même temps ce secours fut abordé , combattu et défait par la populace, qui se contentant d'avoir désarmé ces soldats, les ramena ensuite dans Naples , où elle les traita si bien, que les Allemands étant ivres, allaient criant : vive le peuple, par tous les quartiers de la ville. Ces diverses occupations ayant éloigné du marché la plus grande partie du peuple , donnèrent lieu au duc de Matalone de négocier librement avec Domenico Perrone, qui l'avait en sa garde. Cet homme, qui de capitaine des sbires était devenu bandit, de peur d'être puni de plusieurs excès qu'il avait faits, se trouva réfugié dans les Carmes au point du soulèvement, etse servant de la conjoncture, il se jeta parmi la foule, où sa conduite et son courage le firent bientôt compagnon de Masanielle , principal auteur du tumulte.
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La compassion de la disgrâce du duc de Matalone, ou l'espoir d'une grande récompense l'avait obligé de le tirer des mains du peuple , dans le temps que Masanielle le renversant par terre , (chacun le foulait aux pieds; et représentant à cette populace enragée qu'il valait mieux se venger dans les formes de la justice , que de cette outrageuse façon , il l'avait conduit prisonnier dans les Carmes, en se chargeant de le garder. Ce service en produisit un autre, et quelques heures après Perrone, persuadé par une promesse de douze mille ducats , plutôt que par l'éloquence de son prisonnier, le fit échapper en le faisant passer par la conciarie à l'aide dePèpé Palombo, qui en était alors le chef, et de là dans une felouque qui le porta en lieu de sûreté.
Cependant le duc d'Arcos, goûtant avec joie le plaisir de voir que les négociations commencées pour empêcher la réunion du peuple avec la noblesse avaient eu l'effet qu'il désirait, en la rendant suspecte au peuple , crut qu'il lui fallait poursuivre celle qu'il ménageait par le moyen du cardinal Filomarino, afm que les soulevés ne crussent pas qu'il fuyait l'accommodement, ou que peut-être, encouragés par le bonheur de tant de favorables événemens, il ne voulussent secouer tout à fait le joug de la royauté. Il conjura donc ce cardinal de vouloir achever l'ouvrage qu'il avait commencé pour le service de son Roi, et le repos de sa patrie, et l'ayant informé des diligences que le prince de Massa avait faites par son ordre pour
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trouver aux archives du siéo;e de Nido rorii'inal du privilège de Charles Quint , il le pria de nouveau d obliger le peuple à dresser des articles sur tout ce qull pouvait s'imaginer pour son entière satisfaction, promettant d'accorder et de signer tout, et de plus d'en faire venir les ratifications d'Espagne. Le cardinal s'étant acheminé au marché, fit entendre à la populace que quelques soins qu'on eut pu prendre pour recouvrer le privilège qu'elle demandait, on ne l'avait pu retrouver; qu'à ce défaut le duc d'Arcos, la voulant traiter en père, désirait qu'on mît par écrit, non seulement tout ce qu'elle pouvait prétendre en verUi de ce privilège , mais encore tout ce qu'elle souhaitait de nouveau , et qu'il était prêt d'accorder toutes ses propositions. Comme ce peuple imitait dans sa liberté naissante un enfant, qui, au sortir du berceau , n'ose s'assurer sur ses pieds, et craint même de s'appuyer sur ceux qui lui tendent les bras, il y eut quelques personnes qui entrèrent en défiance du cardinal, disant qu'il était du corps de la noblesse qui les avait voulu tromper; mais Masanielle (qui dans cette rencontre aussi bien qu'en plusieurs autres, lui témoigna toujours des respects et des déférences incroyables) dit qu'il était sa caution, et qu'il savait que son pasteur n'avait autre but que le bien et le repos de son bercail. Les soupçons , les impertinences et les difficultés que l'adresse et la patience du cardinal eurent à combattre et à vaincre en cette conjoncture, ne pcuvcnt-ctre conçus que par ceux qui
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connaissent de quelle sorte se régit cette hydre à cent tètes, qui conçoit tout à la fois cent diverses opinions , et les exprime tout à la fois par un pareil nombre de langues. Chacun témoignait en général de vouloir raccommodement; mais quand on venait au détail , et à ébaucher les articles , chacun y voulait mettre la main , et les former a sa façon; toutesfois après plusieurs disputes, il fut arrêté que Jules Génuino (consulteur do peuple, et à qui Masanielle et les autres chefs déféraient entièrement) prendrait le soin de dresser des capitulations de la paix, qui seraient lues le lendemain à dix-huit heures du matin, dans la Place du Peuple en pleine assemblée, avant qu'on les portât au Vice-Roi. On tient qu'il y eut plusieurs personnes du parti populaire qui proposèrent de demander que le château de Saint-Elme fût remis entre les mains du peuple , et que Masanielle semblait incliner à cette proposition ; quand Génuino (dont la voix était déjà radoucie par les secrètes promesses du duc d'Arcos) dit et protesta hautement que , comme le peuple pouvait sans crime, et les armes à la main, maintenir et défendre ses immunités et ses privilèges, ainsi qu'il fot décidé par l'avis de Gianagnello, Pisanello et d'autres célèbres docteurs, en l'an 1^47, sur le sujet du tumulte survenu dans Naples , pour raison de l'inquisition , il ne pouvait prétendre ni demander le château de Saint-Elme , sans encourir la peine de rebeUion. A cette parole de rébellion, Masanielle ( qui dans tout le temps de sa monstrueuse
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fortune, témoigna que son but était de secouer Je joug des gabelles , et non celui du Roi d'Espagne) , s'arrêta, et déclara formellement qu'il n'en fallait donc plus parler, et qu'il aimerait beaucoup mieux mourir que de consentir à une demande qui le fît passer pour rebelle. Si le Génuino fit paraître son crédit en faisant rayer un article non moins préjudiciable aux Espagnols , qu'avantageux aux Napolitains, il le fit bien connaître encore en faisant nommer élu du peuple Ciccio d'Arpaja son ancien et intime ami, qui, pour avoir été de son parti dans la conspiration laite contre la noblesse sous le duc d'Ossone, fut mené prisonnier en Espagne avec lui , et de là condamné aux galères, où il fut durant quelques années. Cette élection fut proposée par Masanielle , et approuvée universellement de toute la populace, qui, voyant avec quelle ardeur ce revendeur de poisson agissait pour le bien public , lui laissait emporter cette autorité suprême , au comble de laquelle il arriva peu après. Le cardinal ayant été dans le couvent des Carmes tout le reste de la journée , et jusques à deux heures de nuit, se retira à l'Archevêché, après avoir vu que toutes choses concouraient à l'accommodement, et que même, à sa prière, Masanielle avait suspendu la résolution qu'il avait prise de faire brûler cette nuit trentesix maisons de personnes de considération , entre autres celles du duc de Matalone , du Prieur de la Rochelle , de dom Ferrante Caracciolo , de don Carlo Spinello, de Carlo Brancaccio, du visiteur-
général, du prince de Cellamare et de Cornelio Spinola.
Le lendemain dès le matin la revue générale du peuple se fit par tous les quartiers de Naples , où l'on trouva cent quatorze mille hommes sous les armes , sans compter un grand nombre de citoyens qui ne s'étaient point enrôlés. Dans ce même temps le cardinal Filomarino alla parler au duc d'Arcos ; et après une longue et secrète conversation, où il lui rendit compte de tout ce qu'il avait négocié le jour précédent dans le couvent des Carmes, il reprit ce même chemin, afin de se trouver à la lecture des capitulations qui se devaient faire dans l'assemblée de la Place du Peuple. 11 est certain que les tempêtes qui avaient troublé cette grande ville depuis le dimanche dernier, allaient finir dans ce moment, et que la populace, contente des vengeances qu'elle avait faites, ou flattée de tant de grâces que le Vice-Roi lui accordait, ne respirait plus que la paix, si un accident autant imprévu que funeste n'eût réveillé cette discorde qui semblait alors s'assoupir. Environ les vingt et une heures , et au point que le marché, l'église et le couvent des Carmes étaient pleins d'une innombrable foule de gens que la curiosité de savoir ce que délibérerait la Place du Peuple , y avait attirés , une grande troupe de bandits bien armés, et en assez bon équipage , arriva dans le marché où le peuple les vit, et les reçut sans aucun soupçon, ensuite de ce que DomenicoPerrone l'assura qu'ils étaient venus pour la défense de sa cause : une partie
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