‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 40 sur 100 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Réflexion du duc d'Arcos sur la mort de dom Pèpé Caraffa. — Ordres de Masanielle pour la sûreté de sa personne, et pour contraindre les ministres espagnols ù faire la paix. — Capitulations accordées entre le Vice- Roi et les chefs du peuple. — Idasanielle va cooférer avec le duc d'Arcos sur ce sujet.

Cette effroyable aventure fit des impressions diverses dans Tesprit de ceux qui la virent. Le peuple la contempla avec une indicible allégresse , et la noblesse avec autant dappréhension que d'horreur. Le duc d'Arcos crut que le peuple avait pris le change, et qu'ainsi que dans le commencement du tumulte, il avait, au lieu de poursuivre les Espagnols, donné la chasse aux partisans des gabelles , il abandonnerait désormais la piste des gabelleurs pour courir après la noblesse; que tandis que son aveugle fureur rencontrerait de quoi s'amuser , elle ne s'attaquerait point à l'autorité royale ; qu'à la faveur de la rupture que cette mort allait causer entre la noblesse et le peuple, l'Espagne, qui par le passé était l'objet de la haine de l'un et de l'autre parti , en serait

9^ HISTOIRE DU SOLLÈVEMENT

désormais l'arbitre. Que par celte voie le royaume ne lui pourrait plus échapper, puisqu 'alors que lun des deux partis se déclarerait contre elle, laulre serait en sa faveur, et qu ainsi jamais la fortune ne lui pourrait ravir un tout dont elle ne pouvait manquer d'avoir toujours la moitié.

Pendant que le Vice-Roi faisait ces réflexions, Masanielle, en se faisant voir sur un échaffaud dans le marché, et parmi tant de têtes coupées, et de cadavres exposés à la faim des chiens , fulminait contre la noblesse , et non content de la mort de dom Pèpé Caraffa , faisait déclarer ennemi du peuple le duc de Matalone, et mettait une taille de trente mille écus sur sa tète, avec la rémission de cent cinquante bandits. Comme la conjuration faite contre sa personne lavait fait devenir aussi soupçonneux que farouche , il commença à crairi* dre tout; et jugeant qu'il avait autant à se garder des Espagnols que de la noblesse , il se résolut de se garantir de tout son possible des vengeances de celle-ci , et de contraindre promptement ceuxlà à signer l'accord proposé , et dont déjà le Génuino avait dressé tous les articles. Il publia plusieurs bans, et diverses ordonnances, par lesquels il commanda, sous peine de la vie ou de l'embrasement, que tous les nobles qui étaient dans la ville eussent à consigner toutes leurs armes entre les mains du peuple ; qu'on n'en laissât sortir aucun de la ville ni des faubourgs; qu'on fît toutes sortes de diligences pour avoir en main les bandits qui se trouvaient cachés dans INaples ;

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. gS

que les portes de la ville fussent bien gardées , et qu'on observât curieusement tous les ailans et les venans. Qu'afm qu'aucun bandit ne pûl entrer ni fréquenter dans la cité, travesti ou avec ses armes, toutes sortes de personnes, de quelle qualité ou profession qu'elles fussent, ne pussent porter des manteaux ni des zimarres, ou casaques, en se promenant par les rues, et que les gens de robe longue et les femmes portassent kurs soutanes et leurs jupes assez troussées pour faire voir audessous qu'il n'y avait aucunes armes cachées; que pour prévenir les trahisons que les bandits pourraient mettre au jour, à la faveur des ténèbres, chacun eût à placer pendant la nuit des lumières aux fenêtres de sa maison , et que par tous les carrefours ou places publiques on fit brûler des fascines ou des vieux tonneaux pour éclairer tous les quartiers; que pour ce même sujet, tout le peuple fût continuellement sous les armes, et que tous les bourgs d'alentour de Naples eussent à fournir promptement les meilleurs soldats qu'ils eussent pour la garde de la ville; que chacun eût à mettre sur la porte de sa maison les armes du roi d'Espagne et du peuple; qu'enfin, pour réduire le duc d'Arcos à la raison, on ne laissât entrer aucuns vivres ni rafraîchissemens dans le Château, Neuf, où il s'était retiré avec tout le collatéral et une partie de la noblesse , et qu'on taillât le canal de la fontaine de ce château , pour réduire ce Vice-Roi à la soif aussi bien qu'à la faim.

^:ll

Le sang de dom Pèpé Carafla avait si bien cimenté Tautorité de Masanielle , que ses commandemens et leur effet n étaient plus qu'une même chose; le peuple lui obéissait par amour, et la noblesse par terreur; de sorte que Ion vit ses ordres exécutés avec autant de ponctualité et de diligence, que le sont dans Constantinople ceux des Empereurs ottomans ; mais il n y en eut aucun dont l'exacte observation fit mieux reconnaître la crainte que Ton avait de lui désobéir, que celui de marcher par les rues sans casaques et sans manteaux , puisqu'on vit tout à coup aller par la ville en cette façon toutes sortes de personnes, tant ecclésiastiques que séculières, et jusque même aux cardinaux Filomarino et Trivultio, dont la pourpre, en ces rencontres, fut contrainte de subir les lois de ce revendeur de poissons.

Le duc d'Arcos voyant que Masanielle l'exhortait l'épée à la main à s'accommoder , craignit que ce tonnerre qui éclatait en tant d'endroits ne tombât enfin sur sa tête, et s'imaginant que le souverain ne saurait rien accorder à ses sujets en ces sortes d'occasions qui lui soit préjudiciable, ou qui choque son autorité, et qu'il ne doit garder sa foi qu'autant que son utilité et son impuissance l'obligent ou le forcent de l'observer , il se résolut de finir le traité de paix, espérant que ses artifices ou ses forces lui fourniraient avec le temps assez de moyens pour le rompre. Il écrivit un billet au

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAFLES. qS

cardinal Filomarino, par lequel il lui fit connaître que les nouveaux soupçons que la populace témoignait avoir ensuite de l'accident causé par le duc de Matalone lui déplaisaient infiniment; qu'il serait marri qu'elle slmaginât que , de pensée ni d'effet, il eût eu part à l'entreprise des bandits; que, pour montrer sa sincérité, il était prêt d'en livrer autant qu'il s'en pourrait trouver dans ses quartiers, et qu'il conjurait Son Éminence de conclure au plus tôt l'accord. Ce billet, que le cardinal fit voir incontinent à Masanielle, rassura aucunement cet esprit ombrageux, et tempéra cette fureur populaire, qui, par de continuels soupçons, s'effarouchait d'heure en heure; mais le Vice-Roi ne se contentant pas d'avoir témoigné par ce billet la sincérité de ses intentions , en voulut encore donner une preuve authentique au peuple, par la publication d'un ban, par lequel il ordonnait que tous les bandits qui se trouveraient dans Naples ou dans les faubourgs , eussent à en sortir incontinent, sous peine de la vie, condamnant à la même peine et à la confiscation de leurs biens tous ceux qui les recevraient et les recèleraient en leurs maisons. Ainsi ce traité , qui par tant de divers et tragiques accidens avait été interrompu, commença à se renouer par les soins de ce cardinal , ou plutôt par les dispositions et les facilités que procura l'adroit Génuino. Ce vieillard, qui, bien qu'ennemi juré du gouvernement, était encore plus capable d'ambition que de haine , chancela dès le premier pas

il w

qO HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

(ju'il fit dans la carrière de la sédition; et soit qu'il n y fût entré que pour établir sa fortune privée aux dépens de ^la république , ainsi que font ordinairement la plupart des chefs de semblables partis , soit qu'il ne jugeât pas qu'il y eût de sûreté de se fonder sur l'amour des peuples, il se fut à peine approché de Masanielle , qu'il ouvrit l'oreille aux espérances que le duc d'Arcos lui donnait d'une charge de président. Etant donc gagné par le Vice-Roi, il le servit avec d'autant plus d'ellicace , qu'il témoigna toujours en apparence d'être ennemi des Espagnols ; et après avoir, pour leur avantage autant que pour sa salisfaction , fomenté la mauvaise intelligence de la noblesse et du peuple , il ménagea encore en leur faveur l'accommodement désiré. Au point que le cardinal Filomarino et lui travaillaient à le renouer avec le plus de diligence, les galères de Naplcs parurent à la pointe de Posilippo, ce qui mettant le peuple en défiance, le cardinal donna avis au Vice -Roi qu'il n'y avait rien qui pût tant nuire au traité de paix que l'arrivée de ces galères, dont le peuple avait des ombrages, et qu'il le priait de les faire entretenir en mer, et d'empêcher qu'elles n'entrassent dans le port avant que l'accord fût arrêté. Le Vice-Roi, approuvant cette pensée, lui envoya aussitôt un billet pour Gianetino Doria , général de ces galères, par où il lui enjoignait expressément de ne passer pas outre, et de faire tout ce que Masanielle lui ordonnerait. Gianetino Doria ayant reçu ce billet par une personne qui

lui fut expédiée en toute diligence, envoya ensuite un des siens pour faire ses complimens à Masanielle, et pour recevoir ses commandemens; sur quoi il fut répondu que le peuple agréait ses bonnes volontés, et qu'il eût à s'entretenir à un mille du port, sans laisser débarquer personne. Cette défense du Vice-Roi ayant extrêmement plu au peuple, dissipa tous les soupçons que la venue des galères causait parmi ces âmes défiantes, qui, sachant que l'heure la plus périlleuse de la guerre est celle des capitulations, ne s'alarmait pas sans raison. Cependant le traité de paix s'avançant de moment en moment, n'empêcha pas la populace de continuer ses vengeances en brûlant encore plusieurs maisons, et entre autres celle de Fabrizio Cenamo , président de la chambre. Ces embrasemens furent faits avec un peu plus de conduite et de jugement que les autres, et Masanielle, reconnaissant que de condamner aux flammes une infinité de richesses et de meubles précieux qui étaient dans les maisons des partisans , c'était l'effet d'une fureur détruisante qui privait le public de l'utilité qu'il en pouvait retirer, ordonna, par un sentiment plus mûr et plus raisonnable, que tout ce qui se trouverait à l'avenir dans les maisons des partisans et autres ennemis du peuple fût inventorié et mis à part, pour être employé pour le bien et pour le service de la patrie.

Mais enfin , les articles de l'accommodement ayant été mis au net par le Génuino, et approuvés par Masanielle , et par tout le reste d(î la popu-

g8 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

lace , le cardinal Filomarino, qui ne bougeait presque plus du couvent des Carmes , où se faisaient les assemblées et les consultations du peuple , et où le duc d'Arcos à toute heure le sollicitait,par des billets réitérés, deconclure au plus tôt la paix, envoya le Père Francesco Maria Filomarino, son frère, au Vice-Roi, avec les capitulations pour les lui faire signer, et lui donner avis que tout le peuple désirait que les articles de la paix fussent signés, non-seulement de Son Excellence, mais encore de tous les ministres et de tous les ofliciers du collatéral et du conseil d'Etat, et qu'ils fussent lus et publiés solennellement dans l'église cathédrale , en présence de tous les ordres et tribunaux de la cité. Le duc d'Arcos vit et considéra mûrement ces capitulations, qui, en substance, contenaient que le peuple jouirait à l'avenir de toutes les grâces, immunités et privilèges con- ,cédés par les Rois don Ferdinand et don Féderic d'Aragon , dont l'instrument original lui serait remis entre les mains par le Vice-Roi, au cas qu'il se trouvât dans Naples, ou que le Vice -Roi le ferait venir au plus tôt d'Espagne ; que tous les excès commis depuis le 7 juillet, jour que commença le soulèvement, jusqu'à celui de l'accommodement , seraient pardonnes par un induit général ; que l'élu du peuple aussi bien que les capitaines des quartiers , et les consulteurs et députés dudit peuple seraient faits de six mois en six mois à Saint-Augustin par le même peuple, sans besoin de confirmation; que ledit élu aurait

autant de voix que toute la noblesse ensemble, ainsi qu'il se faisait avant que le peuple fut dé-i pouillé de ce privilège par le Roi don Fédéric, et duquel privilège le Roi don Ferdinand -le- Catholique avait promis le rétablissemeat à l'élu Alberico ïerracina, en l'an i5o5. Que le cas avenant que le susdit privilège ne se trouvât pas , le peuple jouirait de l'exemption de toutes sortes de gabelles , suivant le susdit privilège ; que le Vice-Roi ferait venir d'Espagne , dans trois mois , les ratifications des capitulations accordées , et que leur contenu serait gravé en une table de marbre élevée dans le milieu du marché ; que le peuple ne quitterait point les armes qu'après la confirmation desdits privilèges ; que si l'on ne pouvait obtenir la confirmation et exécution desdits privilèges, le peuple pourrait prendre les armes impunément, et sans encourir aucune tache de rébellion. Quoique le Vice-Roi connût bien que ces articles ruinaient quatre-vingt-dix mille personnes intéressées dans les gabelles, et que de plus les ministres ne pourraient à l'avenir imposer aucuns subsides , ni commettre de brigandages dans ce royaume , il ne laissa pas de les signer avec un visage riant, et de les faire signer ensuite à tout le collatéral et au conseil d'Etat, et les ^ rendant à ce capucin , il le chargea encore d'un billet pour le cardinal, par lequel il lui témoignait qu'avec autant d'ardeur et de zèle qu'il avait recherché la paix , il désirait d'en voir l'entier accomplissement, par la publication solennelle

lOO HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

que le peuple souhaitait; qu'il priait Son Eminence de mettre la dernière main à l'œuvre qu'elle avait ébauchée et mise en si bon état; que le retardement de cette importante cérémonie ne pourrait causer que des ruines et des malheurs dans une ville qui, par la continuelle agitation des bourrasques qui la troublaient , courrait fortune à toute heure, non -seulement de voir violer la franchise de ses temples , le respect de son Souverain, le repos de ses citoyens, et l'honneur de ses familles; mais encore de donner moyen aux ennemis de la couronne d'employer tous leurs artifices pour ébranler la foi de ce très -fidèle peuple; et qu'ayant de son côté accompli tout ce que le peuple avait désiré pour son bien , il était tout prêt de lui donner tous les contentemens qu'il pouvait encore prétendre.

Le père Francesco Maria Filomarino ayant remis entre les mains du cardinal , son frère, les capitulations signées par le Vice-Roi, avec le billet qu'il lui écrivait, l'assura de sa part qu'il désirait passionnément de voir Masanielle , et qu'il suppliait Son Eminence de procurer cette entrevue. Le cardinal , pour satisfaire à cette prière , employa toute son adresse, et quoique du commencement il rencontrât beaucoup de répugnance dans l'esprit de Masanielle et de tous les chefs populaires, il aplanit toutes les difficultés qui lui furent opposées, de sorte qu'il fut à la fin conclu qu'environ les vingt heures de ce jour (qui était le jeudi, onzième jour du mois de

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAFLES. lOl

juillet ) , les capitulations seraient lues dans l'église des Carmes, en présence de tout le peuple; et qu'ensuite Masanielle, en la compagnie du cardinal, irait visiter le Vice-Roi, qui, dès l'instant, fut averti de cette résolution. Les nouvelles de la conclusion de la paix et de la visite que Masanielle devait faire au palais, furent à peine publiées par la ville, qu'on vit tout- à -coup le marché et les Carmes remplis d'une foule du peuple, qui, suivant cette humeur ondoyante qui le rend si susceptible de toutes sortes de nouveautés, approuvait alors par ses acclamations cette paix , que par ses huées elle détestait quelques heures auparavant. Les capitulations furent lues par un notaire à haute voix, dans l'église des Carmes , et en présence du cardinal , de Masanielle, de Ciccio d'Arpaja , élu du peuple, de Jules Génuino, consulteur, et d'une infinité de gens qui, par mille cris d'allégresse, en témoignèrent l'approbation. Cette lecture étant suivie d'un Te Deum chanté solennellement par deux chœurs de musique, le cardinal et les principaux officiers du peuple s'acheminèrent incontinent après vers le palais du Vice -Roi, suivis de cent soixante compagnies , tant de cavalerie que d'infanterie, et d'une multitude désarmée , qui faisait plus de cinquante mille personnes. Masanielle ayant quitté, par l'avis et à l'instance du cardinal, ses caleçons et sa camisole de toile , et son bonnet de marinier, parut avec un habit de toile d'argent, et un chapeau couvert de plumes en celte

étrange cavalcade, où, monté sur un beau chevaU et tenant une épée nue à la main , il marchait devant le carrosse du cardinal. Il serait mal aisé de raconter les louanges et les bénédictions qu'il reçut en passant par les rues, d'une foule de personnes de lun et de l'autre sexe , qui , le contemplant comme le libérateur du pays, élevaient leur voix vers le Ciel pour lui rendre une infinité de grâces des bienfaits qu'il leur procurait. Parmi tant d'applaudissemens , il arriva devant le Château Neuf, où le capitaine des gardes du Vice-Roi le vint recevoir au nom de son maître, et l'assurer de la joie qu'il aurait de cette visite. Etant dans cette grande place , il s'arrêta et monta tout-àcoup sur la selle de son cheval , pour dire à l'innumérable populace qui le suivait, qu'elle avait sujet désormais d'Atre contente, puisque, par le moyen des capitulations qu'il portait dans son sein, et d'où il les tira en les lui montrant, elle n'aurait plus de gabelles, et serait dans le même état où elle était sous Charles- Quint. Que pour lui il ne désirait aucune récompense de ses travaux , puisque n'ayant eu d'autre objet que la félicité publique , il s'en trouvait alors payé ; que le cardinal avait sondé assez avant son cœur pour discerner cette vérité, jusques-là, que lui ayant offert dès le premier jour de la révolution deux cents écus de pension par mois, pour tout le temps de sa vie, pourvu qu'il calmât le tumulte, il avait pu juger par son refus quelle était son intégrité; que s'il avait quitté son habit de toile

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. l63

commune pour en prendre un de toile d'argent , c'était par l'ordre de Son Eminence, qui, pour la bienséance et l'honneur de la charge qu'il exerçait l'avait obligé de le prendre, sous peine d'excommunication; qu'aussitôt qu'il aurait repêché et retrouvé la liberté publique dans cette mer orageuse, où elle semblait être noyée depuis si long -temps, il reprendrait, avec ses premiers haillons , sa première condition , désirant vivre à l'avenir comme il avait fait par le passé , et que toute la reconnaissance qu'il souhaitait de tout le peuple était un Ave Maria de chacun à l'heure de son trépas. Sur cela ayant demandé à tous les écoutans s'ils ne lui feraient pas cette grâce , et tous lui ayant répondu qu'ils l'accordaiiînt de fort bon cœur, pourvu que ce fût dans cent ans, il poursuivit son discours en leur disant que pour les remercier de cette faveur, il leur voulait donner un bon avis, qui était de ne point quitter les armes que la confirmation des privilèges accordés par le duc d'Arcos ne fût venue d'Espagne ; qu'ils ne devaient aucunementsefier à la noblesse, leur vieille ennemie ; qu'il allait négocier avec le Vice-Roi , et que , s'il n'était bientôt de retour , le peuple pourrait, le lendemain, mettre le feu dans le palais. Sur quoi chacun l'ayant assuré qu'on le ferait en ce cas là, il acheva sa rustique , mais judicieuse harangue, par une ardente exagération des avantages que le Roi d'Espagne recevrait de l'extinction des gabelles , qui , n'étant préjudiciables qu'à ce nombre de partisans qui,

"■-- «vi — •'

comme des Joups affamés, s'étaient soûlés du sang humain , donnerait lieu à ce Monarque de jouir entièrement de ses revenus ordinaires. Ayant, ensuite de ce discours énergique, prié le cardinal de donner sa bénédiction au peuple , ce qui fut fait incontinent, il imposa silence aux écoulans avec un seul signe de la main , et commandant au même instant qu'aucun d'eux n'eût à passer outre, sous peine de rébellion, il arrêta ainsi tout-à-coup cette foule qui le suivait, et arriva dans le palais avec le cardinal , le Génuino, l'Arpaja, et Aniello d'Amalfi, son frère. Le Vice- Roi étant venu sur l'escalier au-devant du cardinal, Masanielle se jeta à ses pieds, et les lui baisant au nom du peuple , et en actions de grâces des capitulations accordées, il lui dit qu'il était venu là pour recevoir le châtiment qu'ordonnerait Son Excellence ; à quoi le duc d'Arcos répondit, en le faisant relever et en l'embrassant, qu'il était le très-bien venu, qu'il ne le tenait point coupable , et qu'il lui témoignerait sans cesse combien il faisait cas de lui. Masanielle répliquant, l'assura qu'il n'avait point eu d'autre objet que le service du Roi et le sien , et qu'il en prenait Dieu à témoin; puis ensuite de ces paroles, le cardinal, le Vice-Roi et Masanielle montèrent en haut et se retirèrent tous trois en un appartement secret, afin de conférer ensemble sur les affaires publiques. Pendant cette conférence il arriva un incident qui fit reconnaître aux Espagnols jusqu'à quel point s'étendait le crédit de

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPIES. Io5

Masanielle : une grande quantité de peuple, qui, arrivée nouvellement de divers endroits , s'était avancée jusqu'au palais, commença à murmurer sur l'appréhension qu'il ne fût arrivé quelque sinistre accident à son chef, et que le duc d'Arcos ne lui eût manqué de parole, et l'eût fait assassiner. Le soupçon fit un tel effet, que le bruit en vint jusqu'aux oreilles du Vice-Roi, qui , se montrant tout -à- coup avec sa compagnie aux fenêtres, tira tout ce peuple de doute; et alors Masanielle ayant assuré cette multitude qu'il était en vie et en liberté , dit au Vice - Roi qu'il lui voulait faire voir combien le peuple de INaples était obéissant. Ensuite de quoi, en portant un doigt sur sa bouche , il imposa silence à tous ; puis , en disant que chacun eût à se retirer sous peine de rébellion, il n'eut pas fini ces paroles que tout ce monde disparut, ne restant pas seulement un homme dans toute la grande place. Cette merveille ayant grandement étonné le duc d'Arcos , la conférence s'acheva par la détermination qui fut faite, que les capitulations arrêtées et signées par le Vice-Roi , et par tous les officiers du collatéral et du conseil d'État, seraient incontinent imprimées, et que le samedi suivant elles seraient lues et approuvées publiquement dans l'église cathédrale , tant par le Vice-Roi que par tous lesdits tribunaux, avec promesse et serment solennel de les observer perpétuellement , et d'en procurer au plus tôt la confirmation de Sa Majesté Catholique. Cela étant ainsi conclu, le

NI

if

duc d'Arcos assura encore de nouveau Masanîelle qu'il Jui savait fort bon gré de ce que , par ses rigoureuses justices, il avait purgé la ville d'un grand nombre de bandits, et d'autres pareils scélérats , et qu'en approuvant sa conduite , il lui laissait la disposition de toutes choses. Soit que ce discours fût dit à bon escient, ou par manière de compliment, Masanielle le prit tellement à son avantage , qu'on peut dire que depuis ce moment jusqu'au dernier de sa vie, il agit et gouverna comme s'il eût été Roi de Naples, faisant et réglant toutes les matières, tant de justice que de guerre de son propre et seul mouvement. Mais ce ne fut pas seulement par ces belles paroles que le Vice- Roi voulut témoigner son affection à Masanielle , puisqu'en prenant congé de lui , il lui fit présent d'une chaîne d'or, qui ne fut acceptée qu'après plusieurs refus, et seulement en vertu de l'ordre et prière du cardinal , qui ordonna à Masanielle de la prendre. Quelques-uns ont dit que le Vice- Roi le nomma alors duc de Saint-George : quoiqu'il en soit, cette entrevue se termina par de grandes caresses, et par des protestations d'affection , qui n'avaient autre fin que d'endormir Masanielle , qui , ayant pris congé du Vice-Roi en lui baisant le genou , accompagna le cardinal jusqu'à l'archevêché , et delà se retira chez lui dans le carrosse du cardinal.

Le jour d'après, Masanielle fit publier dès le matin que la charge de chef et capitaine général, où le peuple l'avait appelé, lui avait été confir--

z^x.'hii^

r^iitr — ~^-t^--2r

mée par le Vice-Roi, et faisant dresser ensuite un grand échaffaud dans la rue de Tolède, avec tous les effroyables appareils des derniers supplices, il recommença avec la même ardeur et avec plus d'autorité qu'auparavant , à travailler à la destruction des bandits , et à la punition des crimes , châtiant les moindres excès et les plus légers manquemens par une peine capitale, entre autres d'un boulanger, qui par son ordre fut brûlé vif dans un four, pour avoir fait le pain trop léger de quelques onces. A mesure qu'il purgeait la ville de Naples d'autant de méchans qu'il lui en tombait entre les mains, il fit et renouvela plusieurs bans sur le sujet de la police, et en fit encore de nouveaux , pour prévenir les trahisons et les entreprises des bandits. Ensuite ayant su par un esclave du duc de Matalone , que les plus précieux meubles de son maître étaient cachés en divers monastères, il commanda aussitôt que sous peine de l'incendie, le tout lui fût remis entre les mains, ce qui fut fait au même instant, de sorte qu'avec une diligence^ncroyable , toutes ces superbes bardes , qu'on disait valoir plus de cinq cent mille écus, furent portées par son ordre dans une maison du marché, sans qu'ancun osât seulement en prendre la valeur d'un denier. INoia content d'avoir privé le duc de Matalone de tant de richesses, il fit brûler ce beau palais qu'il avait à Chiaja, et ne pouvant se venger sur sa personne, il se vengea sur son portrait qu'il fit percer de mille coups de hallebardes et d'épées, et qu'après

il pendit lui même au poteau où était le cadavre de dom Pèpé Caraffa son frère, avec cet écriteau au dessous : « C'est le duc de Matalone , rebelle » à sa Majesté , et traître au très-fidèle peuple. » Tout ce qu'il y eut de plus remarquable en cette dernière action, fut que le poteau qui soutenait le corps de dom Pépé et la peinture du duc, était planté au même endroit où fut décapité le malheureux prince de Sanza, par ordre du duc de Médina de Las Torrès, Vice-Roi de Naples, et à la suscitation de ces deux frères, ce qui témoignait en quelque façon les justes jugemens de Dieu.

Pendant que Masanielle évaporait ainsi sa fureur, non seulement contre le duc de Matalone, mais encore contre plusieurs autres personnes, dont il avait fait brûler ou saccager les palais, il voulut faire paraître sa courtoisie aux Espagnols, envoyant au Vice-Roi cinquante hommes chargés de vivres et de rafraîchissemens , ensuite de la prière qui lui en avait été faite de sa part, dans le besoin où il était dans le Château Neuf: il envoya encore plusieurs régals au général des galères de Naples, qui n'avait pu obtenir de lui la permission de débarquer, quelques instances qu'il en eût faites.

DE ÏA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. lOt)

Afvv\^v\l\\^lv^^^iV\a;\^fvv\)\vvv^l\lv^lvxlV\!\>(v^l'vv\^^)\v\r%iVv>tvvvv\)^

Page 1