CHAPITRE XI
Réflexions sur le soulèvement causé par Masanielle, et dififérens jugemens qu'on peut faire sur ce sujet. — Nouvelles séditions survenues après sa mort, qui, bien loin d'appaiser les troubles, semble en produire de plus grands. — Soupçons continuels du peuple de la mauvaise foi des ministres d'Espagne. — Nouvelle confirmation des articles de la paix, et explication de ceux qui pouvaient être mal interprétés.
Ainsi s éleva, ainsi tomba ce Masanielle d'Amalfi, qui fut Teffroi des Espagnols, le persécuteur des superbes, le vengeur des oppressions publiques, et Tunique libérateur de sa désolée patrie. L antiquité ne nous saurait fournir un exemple semblable au sien , et la postérité aura peine à s'imaginer jusqu'à quel degré de puissance monta ce ridicule souverain, qui, foulant un trône à pieds nus, et ne portant pour tout diadème qu'un bonnet de marinier, se rendit maître, dans un moment, d'une ville peuplée de plus de six cent mille habitans, et mit tout à coup sous les armes plus de cent-cinquante mille hommes ; comme si la fortune eût pris plaisir de faire valoir ce revendeur de poisson, autant ou plus qu'un grand monarque. Cet extravagant soumit en un instant.
"ii
II
SOUS son obéissance, non-seulement celle innombrable populace, mais encore cette noblesse de qui le sang et le courage brillent par loute la terre. On peut affirmer, sans hyperbole, que les tyrans les plus redoutables, ni les princes les plus aimables ne furent jamais, dans leurs siècles, si craints ni si tôt obéis que Masanielle le fut pendant les huit journées de son étrange et formidable règne ; ses ordres étaient sans réplique, et ses sentences sans appel; dun seul geste ou signe de main, il faisait tomber une tête, et soulevait ou calmait à son gré cette inconstante populace, dont il réglait les mouvemens. Ceux qui ont observé le plus curieusement cette grande et soudaine mutation dont il fut lauleur, sont bien empêchés de juger par quels principes et par quels moyens il ébaucha et accomplit un sî admirable dessein.
Les uns tiennent que cette révolution fut un pur et simple effet des jugemens de Dieu, qui, pour châtier lavarice, la superbe, et Tinhumanilé des ministres espagnols et de la noblesse napolitaine, qui étaient arrivées à leur comble, choisit le bras de ce pauvre poissonnier pour exécuteur de son ire : ils allèguent que les actions de cet homme ont paru toutes merveilleuses; que sa mère a dit à plusieurs personnes, que deux capucins passant en sa maison, au temps qu'il était au berceau, lun d'eux, Payant envisagé se tourna ensuite vers elle, et lui dit que cet enfant serait un jour maître de Naples ; mais que sa domination serait de fort peu de durée; qu'ayant
DE r,A VILLE ET DU ROYAUME DE N APLES. 123
parmi tous ceux de sa connaissance, passé pour un homme idiot, simple et ignorant , depuis sa plus grande jeunesse jusqu'au temps de la sédition, on le vit tout à coup parler et agir comme une personne élevée dans les affaires ; qu'à considérer avec combien de jugement et de courage il renouvela et maintint, au fort du tumulte, les ordres et les réglemens les plus utiles que les plus sages législateurs et les plus grands capitaines ayent pu jamais inventer, et à voir avec combien d'adresse et de conduite il s'insinuait dans les cœurs de tant de milliers d'hommes qui l'environnaient, rassurant les faibles, confirmant les zélés, menaçant les timides, exaltant les courageux, et figurant aux yeux de tous, les horribles oppressions de leur affligée patrie , les misères de leurs familles, l'orgueil et l'insolence des gentils-hommes, les concussions des ministres, l'avarice des gabelleurs, les avantages d'une prompte liberté et d'une future abondance, les facilités d'y arriver, la faiblesse et la consternation de leurs persécuteurs, les satisfactions de la vengeance et les douceurs de la victoire ; on peut croire avec apparence que quelque cause supérieure le mouvait dans ces conjonctures : que le cardinal Filomarino a confessé hautement que, dans les secrètes conférences qu'il avait eues avec lui sur le sujet du traité de paix, il avait été souvent surpris de la solidité de ses réponses, et de la subtilité de ses expédiens; que cette hardie entrc-
prise, qu'il projeta et exécuta en faveur de son pays, cette entière application qu'il eut pour les affaires publiques, et qui, lui dérobant les heures du manger et du dormir, le faisait paraître incessamment dans le marché, ou à la fenêtre de sa chambre, où donnant audience à tous venans et à toutes heures, et occupant sept secrétaires, on lui voyait tout à la fois répondre des mémoriaux, prononcer des sentences, et donner une infinité d'ordres pour la police ou pour la guerre; ces lumières si pénétrantes, qui faisaient qu'en envisageant un homme, il semblait lire dans son âme , et reconnaître très-clairement s'il était innocent ou coupable; cette équitable sévérité, qui, l'incitant à faire sauter tant de têtes , n'en fit tomber aucune qui n'eût commis assez de crimes pour mériter ce châtiment; et enfin, ce détachement qu'il eût pour ses intérêts particuliers, et qui, tenant ses mains si nettes, le fit paraître si pauvre parmi tant de monceaux d'or et d'argent qu'il voyait à l'entour de lui, témoignaient assez que cet homme n'avait autres qualités que celles qui étaient nécessaires pour l'exécution des vengeances célestes; qu'il prévit le jour de sa mort, et qu'en haranguant le peuple en plein marché, le mardi neuvième de juillet, qui fut le troisième de la révolution, il dit hautement devant tous, qu'encore que tout ce qu'il faisait ne fût que pour le repos et pour l'avantage du royaume , il savait qu'alors qu'il aurait pacifié ce grand tumulte ,
il ne passerait pas trois jours qu'il ne fût assassiné et traîné par toutes les rues ; ce qui advint précisément.
Les autres affirment que les misères et les mécôntentemens des peuples les ayant disposés peu à peu à un soulèvement général , Masanielle le commença par un désir de vengeance , et le continua par les conseils de Génuino et de plusieurs autres personnes d'expérience et de jugement, qui le faisaient agir comme ils le jugeaient à propos. Ils rapportent que sur le commencement de l'année 1647, la femme de Masanielle ayant été fortuitement surprise emportant quelque peu de farine de contrebande , fut mise et retenue en prison par les exacteurs de la gabelle de la farine, qui, sans faire cas de ses larmes, ni des importunes sollicitations et prières de son mari, ne la voulurent jamais délivrer que moyennant cent ducats, que ce pauvre malheureux fit de la vente de tous ses meubles, pour la retirer de. leurs mains; que cette cruelle injustice perça si sensiblement le cœur de ce jeune homme, qui était naturellement colère et vindicatif , qu'il jura dèslors hautement qu'il se vengerait tôt ou tard de la barbarie des gabelleurs ; que se trouvant casuellement officier de la compagnie de ces jeunes garçons qui, sous le nom d'Alarbes, devaient attaquer cette année le château de bois fait dans le milieu du marché le seizième jour de juillet, pour la réjouissance de la fête de INotre- Dame-des-Carmes, il crut que par ce moyen il
' 'ifil
pourrait faire ses vengeances; qu'ayant communiqué son dessein à huit autres jeunes hommes de sa condition, et non moins résolus que hii , ils arrêlèrent, en une assemblée qu'ils firent dans les marais nommés rAcqua-della-Buffala, qu'il fallait s'acquérir l'amitié de cette compagnie de jeunes garçons, pour s'en servir aux premières rencontres pour la perte des gabelleurs; qu'à cet effet, ayant formé et grossi cette compagnie d'une quantité d'enfans du marché et du Lavinaro, il les arma tous de cannes qu'il acheta, de vingt carlins que frère Savino Saccordo, cuisinier du couvent des carmes et son intime ami , lui prêta pour ce dessein ; qu'en faisant faire plusieurs montres à cette petite et ridicule milice en attendant le jour de la fête, il apprenait à cette jeunesse à dire : « Vive Dieu ! vive Notre-Dame- » des-Garmes! vive le roi d'Espagne et l'abondance, »et meure le mauvais gouvernement. «Qu'ainsi se servant de la conjoncture de la rumeur qui survint le septième jour de juillet, entre les jardiniers de Pouzolles et les fruitiers du marché de Naples, touchant la gabelle des fruits, il poussa ces jeunes garçons à commencer ce grand tumulte; que voyant que les Espagnols, au lieu de s'opposer vigoureusement à ce torrent dès sa naissance, le laissaient librement courir et passer au-delà des bornes qu'ils lui pouvaient alors prescrire , il s'anima par leur faiblesse ou par leur irrésolution, et se résolut de travailler non-seulement à la destruction des gabelleurs , mais
encore à celle de toutes les gabelles; qu'en ces rencontres, tous ceux qui haïssaient secrètement le gouvernement, et qui désiraient de voir des nouveautés dans le royaume, s'approchèrent de sa personne , afin de se servir du crédit que cette première action lui avait donné parmi la populace pour arriver à leurs desseins; qu'entre ceux-là fut Jules Génuino, qui, par ses conseils ^iolens, n'eut pas grand peine à s'insinuer dans cet esprit ardent, colère et sanguinaire, qu'il s'acquit si bien peu à peu, qu'il en fut à la fin le maître, et que ce fut par les instructions et par les préceptes de ce vieillard que Masanielle agit ensuite; qu'enfin, l'on peut dire en peu de paroles, que les oppressions du peuple ayant servi de matière à la sédition, la vengeance de Masanielle lui donna la forme, et l'adresse de Génuino la vigueur et la subsistance.
Voilà les remarques que l'on fait sur les motifs de cette révolution; et quant au jugement qu'on peut faire pour décider si le duc d'Arcos fit bien ou mal de faire mourir Masanielle , il semble que l'on peut alléguer que quoique la sédition dont il fut le premier instigateur, ait semblé vouloir détruire l'autorité souveraine , sa pensée ne fut jamais de démembrer ce royaume de la monarchie d'Espagne ; qu'il le témoigna manifestement par ses paroles et par ses actions ; qu'au plus fort du tumulte il fit toujours crier : « vive l'Es- » pagne » , et étaler publiquement, avec beaucoup de vénération, les portraits du Roi Philippe IV,
qui vivait alors, dont il parla sans cesse avec un extrême respect, même au plus fort de sa folie; que pouvant avoir en main le château Saint-Elme, pour sûreté du traité , il ne voulut jamais qu on en parlât dans les propositions de la paix ; que plusieurs personnes l'ayant voulu sonder sur la mutation de maître , il leur imposa silence dès le premier mot, et particulièrement au docteur Pierre Javarone , qui , lui proposant de recourir à la France et Tappeler à son secours, neut autre réponse de lui qu'une menace qu'il lui fit de lui faire couper la tête s'il lui parlait plus de cette sorte ; que l'émotion qu'il produisit fut en quelque façon avantageuse aux Espagnols , puisqu'elle causa la mort d'une infinité de scélérats; et les vengea de la noblesse, par les traits sanglans de la haine que la populace lui fit sentir; que l'extinction des gabelles n'étant préjudiciable qu'aux particuliers , en faveur de qui elles avaient été aliénées, fut utile au Roi d'Espagne, qui, retirant à peine un million d'or par an de son domaine ou des autres revenus ordinaires, était sur le point de recevoir tout à coup cinq millions d'or, par le moyen d'un donatif que Masanielle proposait de lui faire, ayant déjà à ce sujet fait une taxe générale , dont il serait infailliblement venu à bout , si la mort ne l'eût prévenu ; qu'ainsi il fit paraître que son intention ne tendait qu'à la réformation de l'Etat, et non pas à changer de souverain, et qu'enfin le temps a fait connaître que la fin de la vie de Masanielle ne fut point celle des troubles
Ï)E LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. lâg
cîe Naples. Le coup qui abattît sa tête éleva et raffermit tellement celle de la rébellion, que ce peuple, qui jusqu'au jour de sa mort n'avait qu'ébranlé le joug des Espagnols, sembla ne songer depuis qu'à s'en affranchir tout à fait.
Mais il n'est pas juste que ces réflexions nous obligent de laisser trop long-temps la tête et le corps de Masanielle séparés l'un de l'autre , et exposés à la voirie par l'ordre de ses ennemis , ou plutôt par l'abandonnement et l'ingratitude d'un peuple qui lui était si obligé. Il semble qu'il est raisonnable qu'après avoir remarqué la faute que cette populace fit de le laisser traiter de la sorte, nous remarquions le repentir et le regret qu'elle en témoigna par les pompeuses funérailles qu'elle lui fit. Car le lendemain, quelques enfans , incités par des personnes qui leur dirent qu'il n'était pas séant que le corps de celui qui avait délivré sa patrie de tant d'horribles oppressions, fût ainsi exposé aux chiens, allèrent prendre ce cadavre, et après l'avoir bien lavé , le portèrent sur une bière dans Notre-Dame des Carmes. Geronimo Donnarumma, jeune homme, habitant au marché, s'achemina incontinent avec une troupe de gens bien armés vers les fosses des Grains , où ayant pris la tête de Masanielle, il l'apporta dans les Carmes , afin de la rejoindre à son corps. Cela fait , le peuple ayant conclu que Masanielle méritait de recevoir les derniers honneurs qui lui étaient dûs comme à celui qui avait été chef et capitaine-général de la ville de INaples, son corps,
î.lo HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
précédé de plus de cinq cents prêtres , et suivi de plus de quarante mille hommes sous les armes, et de presqu'autant de femmes , ayant en main leurs chapelets, fut porté par plusieurs quartiers de la ville avec toutes les cérémonies qu'on observe à l'enterrement d'un général d'armée; et ayant passé devant le palais du Vice-Roi (qui, surpris de cette nouveauté , et s'accommodant au temps , le fit accompagner de huit pages portant des torches, et commanda aux Espagnols qui étaient en garde de baisser toutes leurs enseignes, et le saluer en passant) , il fut enfin conduit et enterré dans l'église de Notre-Dame des Carmes, au bruit de toutes les cloches de la ville, et parmi les cris et les pleurs d'une infinité de pauvres femmes qui témoignèrent à ce corps tant de révérence et de vénération , qu'on peut dire que par l'effet d'une inconstance populaire qui n'a point d'exemple, Masanielle , en moins de trois jours , fut obéi comme un monarque , massacré comme un scélérat , et puis révéré comme un saint.
Pendant ces bizarres effets de l'inconstance populaire , les Espagnols et la noblesse napolitaine goûtaient les douceurs que goûtent les matelots après une grande tempête. Comme ils avaient gagné le cœur de Ciccio d'Arpaja , élu du peuple , et de Jules Génuino, son consulteur, ils croyaient que, par leur conduite, ils tiendraient toute la populace en bride, ou que du moins, en pénétrant par toutes les résolutions qu'elle pourrait prendre, ils auraient moyen de les prévoir et d'y pourvoir;
DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPIES. l3l
mais leur pensée et leur poHtique furent vaines, car les grâces un peu trop publiques que le Vice- Roi fit à l'Arpaja et au Génuino, qui fut honoré de la charge de président, donnèrent lieo à leurs envieux de faire entendre au peuple que ces deux hommes , échappés l'un d'Oran et l'autre des galères , semblaient n'être venus dans Naples qu'afin de faire leur fortune aux dépens du bien du pays ; et que les Espagnols, dont le but n'était que de gagner le temps, et d'amuser la populace jusqu'à ce qu'ils eussent des forces suffisantes pour la pouvoir châtier rigoureusement, les avaient gagnés l'un et l'autre par des présens et par des honneurs qui témoignaient plutôt leur trahison que leur mérite. Ces discours, semés adroitement dans les quartiers du marché, de la Conciarie, et du Lavinaro , qui étaient les premiers mobiles de la révolution, ne firent pas peu d'effet sur des esprits qui n'étaient que trop susceptibles de toutes sortes d'impressions , et principalement de celles qui concernaient la sûreté de cette liberté naissante, dont ils se montraient si jaloux. Cependant le Vice-Roi n'oubliait rien pour obliger le peuple à croire ses paroles et prendre confiance en lui; et sur ce qui lui fut rapporté , que la plupart de ceux dont les maisons avaient été brûlées pendant le tumulte , et par ordre de Masanielle , recherchaient sourdement de se venger des incendiaires il ordonna , par un ban publié à son de trompe par toute la ville et dans tous les lieux circonvoisins, qu'aucun, à peine de la vie, ne parlât des