‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 49 sur 100 · CHAPITRE XVIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÏ

Le manifeste du peuple est envoyé de tous côtés. — Nouveaux progrès des armes populaires. — Entreprise de la mine faite par le peuple.— Mauvais effet qu'elle produit , et qui cause la mort tragique du prince de Massa. — Réflexion sur la conduite de cet infortuné prince.

Ce dernîer procédé ayant fait juger à tous les Napolitains que les ministres espagnols étaient mal intentionnés , et que toutes ces négociations ne tendaient qu'à gagner le tems , et à leur donner le moyen de reprendre haleine et recevoir de nouvelles forces , le peuple envoya de tous côtés le manifeste qu'il avait fait pour implorer l'aide et la protection des Princes et Républiques de la chrétienté ; et , se tenant toujours sur ses gardes, il battit les Espagnols en plusieurs attaques qu'ils firent ensuite au poste del sangue di Christo, auprès de la porte Médina, et à Antignano, où, dans une embuscade faite par les populaires , il en demeura cent cinquante sur la place. Ces heureux succès donnant beaucoup de cœur au peuple, le convièrent, le vingtième du môme mois, de s'avancer vers le milieu de la

montagne de Saint-Martin, où les Espagnols étant venus ^ il se passa une furieuse escarmouche entre eux, en laquelle ^ après une grande tuerie de leurs gens , le capitaine Onofrio Pisacano les forçant de lâcher le pied, les repoussa si versement dans leur retraite, qu'il occupa le retranchement qu'ils avaient fait au pied du château Saint-Elme, ce qui sans doute eût causé la prise de celle forteresse dans un jour ou deux, si le Pisacano n'eût été contraint de se retirer et d'abandonner ce poste, à faute d'être soutenu par le capitaine Canela, qui, au lieu de le seconder, fit sonner la retraite, disant que la poudre lui manquait, ce qui lui coûta la prison.

Pendant ces succès, le prince de Massa, qui, tel qu'une machine, ne se mouvait que par des ressorts qui le faisaient agir par force, était continuellement pressé, par les principaux officiers du peuple, de travailler pour le bien du pays, comme il l'avait fait espérer : il disait toujours qu'il le voulait faire; mais si l'on lui proposait cent desseins sur cette matière, il trouvait pour tous des obstacles, et figurait des précipices dans les sentiers les plus pleins. Une des choses que le peuple souhaitait le plus passionément, était de s'ouvrir le passage des postes occupés des ennemis , par le moyen de quelques mines qui ne sont pas fort mal aisées à faire dans une ville qui semble tout en l'air, à la faveur d'une infinité de canaux souterrains, par qui Ton peut commodément aller partout sous la ville, ainsi

que le fit voir Bélisaire, qui, Tayant assiégée, la surprit par cette voie. Le peuple en voulait faire une sous les jésuites; mais le prince s'y opposa, disant que ce serait un dommage irréparable de ruiner une église qui passait pour l'un des plus rares et des plus pompeux édifices qui fût en toute l'Italie. Le mestre de camp général Brancaccio , voyant son obstination , dit au peuple qu'on en pouvait faire une au dessous de Sainte- Claire, pour entrer dans la basse-cour, qui ne serait pas moins utile que celle que l'on avait proposée : ce qui obligeant le peuple à témoigner hautement au prince qu'il voulait absolument faire celle-ci , il se vit contraint d'y consentir, et d'ordonner, le vingt et unième du mois, qu'elle serait commencée et poursuivie sans intervalle; ensuite de quoi le Brancaccio fit publier un ban qui portait, que toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles fussent, eussent , à peine de la vie, à se trouver et à se rendre chacun , avec ses armes, auprès des capitaines de leurs otlines, pour y exécuter tout ce qui leur serait commandé : qu'aucun, sous la même peine, n'eût commerce ni intelligence avec les Espagnols, soit par signes, lettres, conférences ou autrement: que tous les mineurs ou autres ouvriers qui ne portaient point les armes, eussent, sous une semblable peine , à se trouver sur les dix-neuf heures hors la porte de saint Gennaro, pour faire ce qu'il leur serait ordonné.

Le Brancaccio ayant donné ces ordres, et dis-

ni: LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 2^-]

posé toutes choses pour donner un assaut général ensuite de l'efFet de la mine , il arriva ([ue vers les vingt-trois heures, le feu, par ordre de ce mestre de camp général, fut donné à cette mine; mais ce fut avec si peu d'effet, que chacun se prit à crier que le pays était trahi, ce qui obligea les officiers les plus proches à se saisir du maître mineur qui lavait faite, et qui déclara sur-lechamp que si Ton lui voulait donner la vie, il dirait d'où celte faute procédait : ensuite de quoi il déposa qu'entre tant de barils qu'on avait mis dans la mine pour la faire sauter, la plupart étaient pleins de sable, n'ayant qu'un peu de poudre au dessus : que c'étaient ceux-là à qui l'on avait mis le feu , et que pour les autres qui étaient remplis de poudre, il avait eu ordre de n'y mettre le feu que lorsque le peuple se serait avancé, afin de le faire sauter en l'air^ déclarant expressément que le tout avait été fait par ordre du prince de Massa. Il y a deux opinions louchant l'effet de cette mine : les uns tiennent que le prince était innocent, et allèguent qu'il n'était pas assez méchant pour entreprendre une si lâche trahison : qu'il n'y avait pas d'apparence qu'un homme dont la conduite était si suspecte à ce peuple, et qui neût osé faire un pas sans l'avis de cent surveillans qui observaient toutes ses actions, eût été assez imprudcînt pour confier à un mineur , dont à peine il savait le nom, un secret de cette importance, où il s'agissait de sa vie : qu'il ne s'était voulu mêler

aucunement de celle mine, en ayant remis lout le soin au raestre de camp général : que le peu d effet qu'elle fit procède de deux choses : l'une de ce que le maître mineur en ayant laissé l'ouverture trop large , lui avait donné trop d'air , ce qui avait été cause quelle s était éventée : l'autre, que celui qui avait eu ordre de fournir la poudre, n'avait baillé que la moitié de ce qu'il en fallait, ayant pris et partagé l'autre avec le maître mineur qui s'entendait avec lui : que les premiers, qui se saisirent de cet entrepreneur, étaient des officiers du peuple, ennemis secrets de ce prince, qui lui dirent que s'il voulait avoir quelque grâce, il fallait qu'il chargeât le prince de Massa , et qu'autrement il était mort : que le mineur , par ce moyen croyant d'avoir la vie sauve, avait déposé de la sorte que nous venons de dire, et que , pour ne lui pas donner le tems de se pouvoir dédire, on le fit pendre incontinent. Les autres le tiennent coupable, et mettent en fait, pour soutenir leur opinion, que ce prince, depuis le jour que le peuple l'avait élu pour général de son parti , avait toujours conservé une secrète intelligence avec les ministres d'Espagne: qu'ayant leur rétablissement dans la ville, pour son objet, il avait travaillé sans cesse pour leur repos et pour leur gloire : que non seulement il leur avait toujours donné avis des projets que faisait le peuple pour leur dommage , mais encore les moyens d'en prévenir les événemens , et les affaiblir ou les détruire : que, bien loin de faire les

DE L\ VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. aSg

choses nécessaires pour l'avantage et pour le repos de son parti, il avait toujours laissé celles qui lui pouvaient nuire : que parmi les heureux succès qu'avaient eus les armes du peuple, depuis cet assaut général qu'avaient donné les Espagnols à tous les postes de la ville , il avait fait perdre plusieurs occasions au peuple, par lesquelles il pouvait regagner sur eux ce qu'il avait perdu dans ce malheureux accident : que ne songeant qu'à amuser le peuple , pour lui faire perdre cette première ardeur qui est l'âme de ses projets, et qui le rend si redoutable, il ne l'avait jamais conduit que par des chemins écartés et bien éloignés de son but : que voyant enfin que le peuple s'était tout-à-fait résolu à franchir le saut, et à rompre le joug de sa captivité, il s'était aussi résolu à le quitter, et à tâcher de passer de l'autre côté, au point de l'eff'et de la mine : ce qu'on reconnut par des signes qu'il fit alors aux Espagnols, et qu'il ne put exécutera cause de tant de personnes qui l'observaient en ce moment : que ce que le maître mineur avait dit était véritable, et que, pour dernier témoignage de sa noire infidélité , on remarqua , après sa mort , que le duc d'Arcos , qui n'avait jamais pris le soin de paraître ni de revisiter les postes des Espagnols, ne manqua pas un jour d'y aller depuis, montrant , par cette diligence , qu'il n'avait pas eu lieu de craindre tant que ce prince avait vécu. Quoi qu'il en soit, le peuple, irrité du mauvais effet de la mine, et de la déposition de l'entre-

preneur , qui paya sur une potence la faute qu'il avait commise , se jeta sur le prince de Massa , qu'il traîna, avec une rage inexprimable, jusqu'à la Pietra del Pesce^ dans la maison d'un orfèvre, où , après avoir reçu une infinité de coups qui ne l'avaient point blessé h cause qu'il était armé sous sa casaque, il s'agenouilla devant un crucifix pour faire sa dernière prière, quoiquil crût qu'il ne mourrait pas , sur la promesse que Ciommo Donnarumma lui avait faite de lui sauver la vie, s'il le pouvait conduire jusqu'au marché, disant tout haut, que si l'on lui donnait la vie, il promettait le Jour suivant de remettre au pouvoir du peuple et Sainte-Claire et le Gésu ; mais comme on lui eût demandé quelle assurance il en avait, il répondit qu'il y ferait tout son possible , ce qui ne satisfaisant pas beaucoup ceux qui l'environnaient , il survint tout-à-coup une foule de gens de la rue Porto, qui le tirant de cette maison et le traîûant auprès de la fontaine, lui tranchèrent la tête , sans lui donner autre loisir que de dire que s'il mourait , c'était pour le Roi son seigneur. Sa tête étant mise sur une pique, son corps fut pendu par un pied à une potence au milieu du marché, en en ayant ôté premièrement le cœur , que , par une inhumanité plus que barbare , une partie du peuple alla présenter dans un bassin à la princesse, sa femme, au couvent où elle s'était retirée depuis quelques jours.

Voilà comment finit la vie de l'infortuné prince de Massa , en faisant voir , par sa conduite , que

la sagesse des hommes s'égare souvent dans la route où elle pense aller droit, et s'éblouit ou perd la vue par l'excès, non par le défaut de ses trop brillantes lumières. Ceux qui ont été témoins de cette mort en ont fait divers jugemens : les uns se sont persuadés que, quoique le prince de Massa ne fut pas fort satisfait des Espagnols pour n'avoir pas estimé sa haute vertu selon son prix et ses services , il n'avait point voulu faillir, par exemple, en répondant à leur extrême ingratitude par un trop sensible dépit, ou par un manquement de foi : qu'en les servant plus par honneur et par devoir que par amour , il avait, depuis son retour de Catalogne, préféré sa conscience à son plaisir, et leur service à son intérêt; que comme il n'avait accepté le commandement général des armes du peuple de Naples que pour leur plaire et pour les servir, il avait toujours persisté dans ce sentiment, sans vouloir profiter des conjonctures favorables, que la fortune lui oOTrait pour le faire monter au trône d'où le Roi d'Espagne semblait descendre insensiblement : qu'en effet , s'il eût voulu suivre le sentier qu'avec tant d'amour, de chaleur et de diligence la populace lui traçait, il se pouvait faire sans peine et dans peu de tems Roi de INaples, puisqu'ayant le peuple pour lui, il eût pu avoir la noblesse, qui eût été ravie de voir la couronne sur l'un des membres de son corps : qu'encore que ces apparences dussent l'obliger à risquer tout, et à suivre sans marchander cette fortune qui semblait vouloir,

même en dépit de lui, poser un sceptre entre ses mains ; cette splendeur ne fut jamais capable ni de 1 éblouir, ni de lui faire suivre un autre chemin que celui qu'il s'était proposé, et que l'espoir d'une couronne , ni les menaces d'une mort qui semblait presque inévitable , ne lui purent faire quitter : qu'ainsi, ayant toujours servi l'Espagne glorieusement , sa mort répondit à sa vie , puisqu'il mourut pour le service d'un Roi qu'il regardait sans cesse , et pour qui il avait vécu. Les autres ont cru, au contraire, qu'il voulut, mais qu'il n'osa pas; qu'ayant, une âme pleine de beaux talens, et que la gloire et l'ambition régissaient, il était capable de suivre tous les sentiers que ses mérites lui pourraient justement frayer : qu'il craignait, mais qu'il n'aimait pas les Espagnols ni leurs ministres; que c'était par ce seul principe qu'il avait toujours conservé la secrète correspondance que depuis le commencement de son emploi jusqu'à sa mort, il montra avoir avec eux; que s'il avait semblé pencher de leur côté pendant le tems qu'il servait le parti contraire, c'était par l'appréhension que le peuple ne vînt à tomber, plutôt que par la passion qu'il eût d'en procurer la chute : que parmi tant d'heureux succès qu'avaient eus les armes du peuple, et parmi tant de témoignages qu'il avait reçus de son zèle, de son estime et de sa foi, il s'était toujours défié du bonheur de la populace autant que de son inconstance, qu'il n'a pu s'imaginer qu'un parti qui n'avait pour corps qu'une tourbe

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désordonnée de gens libertins et barbares, et pour armes que la fureur, pût subsister et se défendre contre les bras d'un Roi d'Espagne, qui les porte jusqu'au bout des Deux Mondes; que reconnaissant qu'il était très-difficile que le peuple se pût maintenir de soi-même, et qu'un corps se pût conserver et vivre sans parties nobles, puisqu'il aurait pour éternelle ennemie cette noblesse, qu'il avait traitée si mal, il croyait que cette fortune, qui semblait lui prêter la main pour le préserver du naufrage, n'avait pas de quoi l'en tirer sans la protection et sans l'aide des étrangers, qui, dans ce point, feraient peutêtre reconnaître que l'avantage que l'État en aurait, serait de changer de vieux fers contre de nouveaux : qu'il n'avait pas eu moins de sujet de craindre la légèreté et la mutation du peuple, que de douter de sa fortune ; que l'histoire de ce royaume étant toute pleine d'exemples, et de tant de révolutions survenues par l'inconstance et par l'agitation des peuples, il avait lieu d'en redouter les subits et mortels effets; qu'on dit que Philippe Prignano, l'un de ses plus chers confidens, lui disant un jour, que le peuple avait beaucoup d'amour pour lui, et que s'il savait s'en servir, il se pourrait voir quelque jour une couronne sur la tête, il répondit en soupirant, qu'il n'y avait pas grand sujet de se fier en l'amitié d'une inconstante populace, qui, en tuant les Espagnols, criait hautement vive Espagne, et qui, dès lors que les ministres voudraient se relâ-

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aGj. HISTOIRE du sollèvement»

cher, serait toute prête de se soumettre à eux; que ces paroles montraient bien que s'il ne lâchait pas de monter sur le trône, ce nëtait point la considération des Espagnols qui le retenait, mais le peu de certitude qu'il voyait en l'amitié du peuple, et qu'ainsi, ayant en un cœur assez grand pour avoir l'envie d'être maître de son pays, il ne l'eut pas assez crédule, ni assez hasardeux pour se servir des moyens par qui il pouvait s'acquérir ce glorieux titre.

Voilà quels sont les Jugemens qu'on fit de ce prince, ensuite de quoi l'on peut dire, en laissant, à celui qui lit, le choix de cesdeuxsentimens , que le plus funeste défaut du prince de Massa fut l'irrésolution qu'il fit voir pendant le tems de son infortuné emploi , et lorsque de ces deux chemins qui se présentaient devant lui, il ne put jamais se déterminer d'en prendre l'un et laisser tout-à-fait l'autre, et qu'il ne mourut que pour n'en avoir su faire le choix; qu'en effet, s'il ne voulait pas quitter le service d'Espagne, il ne devait pas accepter ni embrasser celui du peuple, puisque, ne pouvant sans souillure abandonner les Espagnols, il ne pouvait non plus sans tache faiUir contre la confiance que tout le peuple avait en lui; qu'il lui eût été beaucoup plus hon* note de ne prendre pas ce suprême commandement , ou de le quitter dans le tems que don Juan d'Autriche arriva, que de demeurer dans un parti , dans le dessein de le trahir ; qu'encore que les Espagnols voulussent qu'il y demeurât

pour leur service, il ne devait jamais le faire, connaissant qu'il s'agissait en cet emploi, de son honneur et de sa vie; que si, au contraire, il avait dessein d'agir pour sa fortune et pour sa gloire , il devait vigoureusement s'attacher au parti d'un Peuple qui ne travaillait que pour lui, et qui, avec cent mille bras, ou peut-être plus, lui ouvrait le chemin de la royauté ; que , quoique les événemens des entreprises glorieuses, et de ce genre, soient douteux, une couronne valait bien qu'il donnât quelque chose à la fortune, et qu'il hasardât, pour un si grand bien , la même vie qu'il perdit pour n'avoir pas su se résoudre de la risquer pour ce sujet.

ri\ DE LA PRKMIKRE PARTIE.

TABLE

DES MATIERES

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