‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 48 sur 100 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Vaines tentatives des Espagnols. — Sentimens de Marc Antoine Brancaccio, nouveau mestre-de-canjp général du peuple, touchant le soulèvement des Napolitains. — Le peuple publie un manifeste pour la justification de ses armes et l'envoyé par toute la Chrétienté. — Nouvelles propositions des Espagnols pour la paix. — Leur peu d'effet, procédant du peu de sincérité des Espagnols.

Les Espagnols, piqués de toutes ces choses, et croyant que le lendemain, à Toccasion d'une prodigieuse pluie et d'une furieuse bourasque qui survinrent inopinément, le peuple se serait retiré chacun dans sa maison , donnèrent un assaut général à tous les ppstes qu'il défendait, et d'où ils furent repoussés avec une si grande perte de leurs meilleurs hommes, qu'ils virent que les surprises leur étaient aussi peu avantageuses que toutes les autres attaques. Le nouveau mestre de camp général Brancaccio ayant témoigné sa vigilance en cette occasion , voulut faire connaître sa prévoyance à ce peuple , qui témoignait d'être très -satisfait des peines qu'il avait prises en cette rencontre pour son salut ; et feignant d'avoir ouï crier vive Espagne à quelques populaires, il dit en l'assemblée du peuple

qu'il croyait qu'il n'était pas juste de crier vive Espagne, au point qu on tirait sur les Espagnols; que s'il voulait parler ainsi, il devait, avec une corde au col , s'aller jeter aux pieds du Vice-Roi , pour l'obliger à lui faire miséricorde ; que s'il voulait faire la guerrfe, il fallait, au lieu de crier vive Espagne , prendre le soin de chercher quelque nouveau maître. Le peuple témoignant d'agréer sa proposition, il la poursuivit, en disant que parmi les divers cjtiemins qu'il pouvait prendre , et que ses armes lui devaient frayer désormais pour arriver à ce dessein, il n'en considérait que trois: l'un de se donner au Saint-Siège; l'autre à la France ; et le dernier de faire un corps de république , à l'exemple des Hollandais , et qu'il était tems d'en choisir un des trois pour pouvoir ensuite diriger toutes ses pensées et tous ses travaux vers ce but. Sur quoi le peuple criant qu'il voulait la liberté et la république , il répliqua, avec la même chaleur et la même franchise, qu'il approuvait la république, puisque, dans ce genre de gouvernement, l'autorité suprême étant départie entre un bon nombre des plus sages do l'Etat, les obligeait tous de le maintenir: qu'il reconnaissait toutes fois que sa naissante liberté ne pourrait jamais d'elle-même, et sans un appui étranger, arriver au but qu'elle souhaitait: que les Hollandais , quoique unis et placés dans une contrée étroite et facile à garder, n'eussent pu jamais se soustraire de la domination espagnole , si les Français et les Anglais ne leur eussent prêté

les mains pour les aider à délier, ou plulot à trancher le nœud gordien de leur servitude, et qu'il ne pouvait espérer d'autre secours que de la France, qui, ayant les armes en main , serait bien aise en cette occasion d'en employer une partie pour son assistance, et pour faire une diversion capable d'écarter, sans beaucoup de peine , les Espagnols de ses frontières. Cette conclusion fut si universellement approuvée, que tout le monde s'écria qu'il fallait recourir à l'aide générale de tous les princes et républiques chrétiennes , surtout à celle de la France. Ensuite de quoi on ordonna qu'on fît ce manifeste, qui, en date du dix-septième jour du mois d'octobre, fut publié par tout le monde de la part des Napolitains, lesquels, rendant raison des motifs qui les avaient nécessités malgré eux à prendre les armes, imploraient l'aide et la faveur, par cette voie, de tous les États de la chrétienté.

L'impression et la publication de ce manifeste n'empêchèrent pas que le lendemain, à la faveur d'un nouveau passe-port, envoyé par don Juan d'Autriche, les quatre députés ne retournassent vers lui pour avoir la réponse des articles qu'ils lui avaient présentés deux jours auparavant; et, ayant été présentés à ce Prince , le Scacciavento le supplia très-instamment , au nom du peuple , de lui vouloir donner cette satisfaction. Don Juan lui demandant alors s'il n'avait poiiot d'autres mémoires ou nouvelles demandes à lui faire sur ce sujet, il lui répondit que non. Le Prince

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répliqua qu'il verrait avec son conseil ce qu'il avait à lui répondre , puis se retira; et , après une longue conversation qu'il eut avec ses ministres, il envoya aux députés un billet par son secrétaire, qui, en substance, contenait, que les propositions faites à Son Altesse de la part du peuple de Naples, n étaient aucunement conformes aux espérances qu elle avait conçues, et que toutes les fois qu'il parlerait de la façon qu'un vassal doit parler à son souverain , il trouverait une entière correspondance en Son Altesse pour son bien et pour son repos. Les députés retournés à Naples et dans le torrion des Carmes, rendirent compte à la consulte de leur négociation ; et le billet qu'ils portaient ayant été considéré mûrement, il fut résolu, d'un commun avis, que les premières propositions seraient réformées et réduites à celles-ci.

Que toutes les grâces, privilèges et capitulations accordées et jurées, par deux fois, par le duc d'Arcos , le collatéral et le conseil d'Etat, au nom de S. M. C. , seraient ponctuellement observées, approuvées et confirmées; que le duc d'Arcos et le visitador-général se retireraient du royaume , et qu'en attendant la nomination et venue d'un autre Vice-Roi , il plairait à S. A. de prendre le soin de l'Etat; qu'il serait permis au peuple d'édifier , construire et munir deux forteresses et un arsenal, en la part où bon lui semblerait , le tout pour sa plus grande assurance , aussi bien que pour la défense de la ville et

du royaume , contre les communs ennemis de Sa Majesté Catholique; que toutes les troupes espagnoles, italiennes, allemandes, et autres, qui étaient dans les postes de Naples, ou aux lieux circonvoisins , pour faire la guerre au peuple , se retireraient dans le Château Neuf, laissant la ville et le pays libres, comme ils l'étaient par le passé ; qu'au cas qu'il en arrivât d'autres dans l'Etat, ou par mer ou par terre, il plairait à Son Altesse de les renvoyer incontinent au lieu d'où elles seraient parties; qu'elle serait très-humblement suppliée de vouloir ordonner, que non-seulement tous les incendiés et leurs enfans mâles seraient bannis du royaume , mais encore , que toutes les autres personnes qui avaient conspiré et pris les armes contre le peuple, seraient obligées de sortir de la ville dans vingt-quatre heures, et dans quatre jours du royaume , à peine de rébellion et de la vie ; que Son Altesse , en lui faisant la grâce de ratifier les induits généraux, concédés par le duc d'Arcos, et par son collatéral, et par le conseil d'État , au nom de Sa Majesté Catholique , tant en faveur des Napolitains, que de tout le reste du royaume, lui ferait encore celle de lui en accorder un nouveau, pour tout ce qui avait été fait et commis jusqu'au jour de l'accord, pour le service du peuple et du royaume, même au fait du crime de Lèze-Majesté , au premier chef, bien que le peuple n'ait pas cru d'y tomber, n'ayant pris les armes que par les loix de cette nécessité qui ne connaît point de loi, se réservant,

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le même peuple, alors que Son Altesse lui aura daigné concéder les susdites grâces, de lui en demander des nouvelles nécessaires et convenables, tant pour le service de Sa Majesté Catholique , que pour la satisfaction et le repos de tout l'Etat. Les députés étant retournés vers don Juan , chargés de ces propositions, eurent une longue et particulière conférence avec don Melchior de Borgia, et les autres ministres de ce Prince, sur le sujet de ces demandes , qui , étant vues sur-lechamp par eux, furent trouvées et jugées par tout le conseil déraisonnables et injustes, disant tous d'une même voix , que , pour sauver l'honneur du Roi, il fallait, avant toutes choses, que le peuple mît bas les armes, et les portât dans le château. A cela les députés répondirent, que le peuple les ayant eues et tenues chacun chez soi, de tout tems , il ne fallait pas songer de les lui faire rendre , dans une conjoncture si pleine de soupçons, et qu'étant alors question d'accorder de nouvelles grâces, il n'y avait point d'apparence de le vouloir priver des vieilles. Sur l'exil des incendiés, ces ministres mirent en avant que c'était une chose dure et bien étrange, de vouloir bannir pour toujours du pays des personnes, après avoir brûlé leurs maisons et leurs meubles. A quoi les députés répondirent qu'il n'était point d'incendié qui n'eût mérité beaucoup plus de mai qu'il n'en avait souffert , et que leur séjour dans l'Etat ne pouvait causer que des troubles et des accidens très-fâcheux , d'autant que la plupart

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d'eux, étant ministres de l'Etat, employeraient apparemment le crédit de leur ministère, pour venger , sous prétexte du bien public , un mal privé , courant ainsi fortune de rallumer un feu éteint, ou du moins couvert sous les cendres, et que les Espagnols, donnant ces satisfactions au peuple, le tems le pourrait adoucir, à la faveur de la présence de Son Altesse, dont l'adresse le pourrait insensiblement ramener à consentir à leur retour. Sur l'éloignement du Vice-Roi, ces mêmes ministres en trouvèrent la proposition étrange , en soutenant formellement qu'il s'y agissait de l'honneur et du Roi et de sa couronne ; que s'il fallait que les sujets eussent ainsi la liberté de pouvoir, à leur fantaisie, destituer les officiers établis sur eux par le Prince , on soumettrait à leur caprice son autorité souveraine , que l'on ne saurait entamer sans la détruire entièrement. Mais les députés répliquèrent que c'était là le seul moyen de pouvoir appaiser le peuple , qui , voyant que le Vice-Roi lui avait manqué par deux fois de parole , ne pouvait plus avoir de confiance en lui. Sur le sujet des deux forteresses que le peuple voulait construire, le conseil témoigna , avec beaucoup d'émotion , que de faire cette demande, c'était tout autant que de dire que le peuple , ne voulant plus reconnaître le roi d'Espagne, à l'avenir, pour son seigneur, voulait marcher à son côté , et traiter du pair avec lui ; qu'il serait plus avantageux, aussi bien qu'honorable au Roi, de n'avoir point de forteresses dans

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la ville , que de souffrir que ses vassaux en eussent deux ; que Sa Majesté Catholique consentirait volontiers à la destruction de toutes, si elles n'étaient nécessaires pour la garde de la ville, et pour la défendre des attaques ou surprises des étrangers ; que c'était une chose vaine de les demander , et que n'appartenant qu'au Prince de s'expliquer par la bouche du canon , le vassal ne le pouvait faire , à moins que de prétendre le plus grand droit du Souverain. A quoi les députés répartirent avec non moins d'aigreur que de liberté, que les vassaux ne pouvaient prétendre du Prince autre assurance que sa foi, tant qu'elle leur paraissait pure et sincère autant que constante ; mais qu'alors qu'en la violant elle avait perdu la pureté qui ne se peut plus recouvrer, et sur qui seule on peut faire un fondement certain , il était loisible aux vassaux de rechercher leur sûreté sur d'autres pilotis capables de répondre à leurs espérances, et de maintenir leur repos; que tant de paroles manquées, et tant de sermens violés , ne pouvaient plus être garans ni cautions de cette paix si solennellement signée, et si perfidement rompue ; et qu'enùn si les Espagnols tenaient ce qu'ils promettaient, les forteresses demandées ne seraient que pour le service de Sa Majesté Catholique. Sur la conGrmation des articles accordés par le duc d'Arcos , ces ministres faisant encore plusieurs objections , les députés leur répondirent qu'il ne fallait plus en parler, que c'étaient des choses faites et jurées

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si dignement ; sur quoi don Melchior de Borgia , alléguant que c'était une chose étrange et monstrueuse qu'un sujet capitulât avec son Roi , et que lorsque le Vice-Roi les avait signées, c'était au point que, ne pouvant plus reculer, il avait été obligé de le faire; les députés lui répliquèrent qu'il n'y avait point d'apparence qu'il les eût signées par force , puisqu'il était bien mal aisé de contraindre l'esprit d'un homme couvert de tant de forteresses , et gardé de tant de soldats ., et que dans cette occasion , le peuple n'avait pas voulu capituler avec son Roi, mais bien lui montrer les misères qu'il souffrait , en le suppliant de les vouloir faire cesser. Enfin, sur le fait des délégations , ayant été avancé par ces ministres , qu'elles étaient entièrement justes, et qu'il ne fallait plus parler de les révoquer ; les députés dirent que c'était l'entière ruine du royaume , et que les Rois les ayant souvent révoquées par divers ordres répliqués , l'avaient assez bien témoigné.

Cette conférence avant duré environ huit heures, les ministres d'Espagne entrèrent où était don Juan, d'où quelque tems après son secrétaire sortit pour rendre au Scacciavento les propositions qu'il avait présentées, avec un billet de ce Prince, qui contenait sommairement , que Son Altesse , informée de la conférence faite entre ses ministres et les députés du peuple de Naples, sur le sujet des propositions présentées, et qui n'étaient pas admissibles , d'autant que la substance on était semblable à celle des précédentes, répondait, qu'à

la considération du zèle et du désir que le peuple témoignait avoir de vouloir demeurer toujours attaché et constant dans son ordinaire et antique fidélité , elle lui accordait Tabolition générale et le soulagement des gabelles délia Grascia, qui fut l'origine des troubles, et que pour le restant des points traitables, elle offrait de présenter à Sa Majesté Catholique ce qui serait le plus convenable à son royal service et au bien de ses fidèles vassaux, qu'elle promettait de nouveau de conserver et maintenir avec toute la protection nécessaire pour leur repos.

Quoique le Scacciavento Jugeât que ce billet ne serait guères bien reçu du peuple, il n osa pas le contredire, de peur d être maltraité , et demandant un passe-port sans aucune limitation de tems, pour pouvoir aller et venir au cas qu'il en eût besoin , il lui fut aussitôt accordé. Il s'en retourna ensuite avec ses compagnons à la ville , où dèsqu'il fut arrivé , la Place du Peuple se tint sur le sujet du billet qu'il portait, dont la lecture obligea, incontinent, chacun k crier que, sans plus aller vers don Juan , il fallait poursuivre la guerre, et qu'il était très-nécessaire de faire lire ce billet par tous les quartiers de la ville, afin que chacun reconnût clairement l'obstination et la mauvaise volonté de don Juan et de ses ministres, dont les députés avaient eu de si évidens témoignages, tant par les discours de ce Prince, que par les diverses pointillés proposées par son conseil.

Ensuite de quoi le Scacciavento, reconnaissant que ce serait perdre le tems , que de vouloir continuer cette négociation , s'excusa par un billet qu'il écrivit à don Melchior de Borgia, en lui mandant expressément que le peuple était rebuté entièrement de cette négociation, et qu'il n'en fallait plus parler.

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