CHAPITRE VII
Etat de la cité de Naples après la mort du prince de Massa. — Election violente et tumultueuse de Gennaro Annésé, artisan et maître fuzelier, qui prend la place de ce Prince. — Divers partis parmi le peuple. — Noms et qualités de leurs chefs.
JLa tragique et déplorable mort de don Francesco Toralte d'Aragon, prince de Massa, et chef malheureux, et contre son gré, des Napolitains soulevés, causa une si grande consternation dans la cité, qu elle parut sur le visage de tout le peuple, à la réserve de ses meurtriers et de leurs adhérens. Une action de cette nature était capable de refroidir la plus ardente ambition de ceux qui pouvaient aspirer à cette place , qui paraissait toute rouge du sang de ce Prince. Aussi entre tant de chefs populaires qui dominaient dans les quartiers soulevés, il n y eut que Gennaro Annésé, qui, profitant de l'étonnement et de la crainte de tous les autres , osa porter sa maiii sur un gouvernail si périlleux à tenir parmi tant d orages : cet homme était d'un tempérament vigoureux et sain , quoiqu'il fût d'un âge assez avancé ; et comme il avait acquis du bien et de la réputation
dans le métier de maître arquebusier, ou fuzelier, dans lequel il avait surpassé tous les autres artisans de cette profession, ces avantages lui avaient acquis beaucoup d'amis dans la basse populace , et particulièrement dans le quartier du marché, qui était le premier mobile de toutes les mutations qui survenaient dans la cité; avec cette humeur atrabilaire qui le rendait brutal, rustique, opiniâtre, et non moins avare et cruel , que déliant et argueilleux, il avait un esprit hardi, entreprenant et^'surtout plein d'une ambition qui, ayant couvé long-tems sous la bassesse de son emploi, éclata dès le commencement de ces tumultes avec d'autant plus d'effet, qu'elle se trouva fomentée par le crédit qu'il avait parmi les artisans de son voisinage, dont plusieurs lui représentèrent que, puisqu'il n'avait point d'enfans à qui il pût laisser les grands biens qu'il avait amassés, il devait adopter ^a patrie , et les employer pour sa liberté. Persuadé donc, par son inclination et par leurs conseils, il avait fait une compagnie d'infanterie à ses dépens , ce qui l'avait rendu très-considérable dans le reste de la populace; il se trouvait alors maître du Torrion des Carmes, qui était la citadelle du marché, dont il s'était emparé depuis la mort de ceux qui y commandaient avec lui , ce qui lui donna moyen aussitôt après la tragique fin du prince de Massa, de se faire élire et mettre en sa place par le peuple de son quartier, assemblé lumultuairement dans le marché, où les Lazares qu'il avait gagnés par le moyen de Fra-
Savino Saccardo, cuisinier du couvent des Carmes , furent les premiers à le proclamer , et publier ensuite cette élection par tous les autres quartiers populaires, avec commandement de le reconnaître et de lui obéir à peine de la vie.
On ne peut exprimer assez vivement le malheureux état où se rencontrait cette cité , qui souffrait à peine aulrefois la domination des plus grands Princes de la terre, et qui tremblait dans ces occasions à la seule voix de trois ou quatre cens jeunes garçons, armés de bâtons et de cannes, et secouait insolemment le joug d'un puissant monarque, pour se soumettre volontairement à celui d'un vil armurier. Tous ceux qui vivront après nous, et qui entendront cette étrange histoire, auront de la peine à se persuader que JNaples , où les Espagnols avaient trois bonnes forteresses , une grande armée navale, des soldats aguerris et braves, encore qu'en fort petit nombre, où la noblesse et la bourgeoisie étaient toutes à leur dévotion, et où était un fils d'Espagne, fût possédée et gouvernée par ce petit nombre d'enfans joints à quatre ou cinq mille hommes populaires, qui étaient sous les armes, et qui formaient le corps apparent de la rébellion. Mais, afin de reconnaître encore mieux cette vérité surprenante , il est nécessaire de remarquer que les quartiers tenus par le Peuple contenaient deux sortes d'habitans : l'une , appelée cappes noires , composée de quelques gentils-hommes et de beaucoup d'officiers et gens de justico ou de police, bourgeois, mar-
chands et artisans, qui n'avaient pu, ou plutôt qui n'avaient osé quitter leurs maisons engagées dans ces quartiers, de crainte que leur retraite n'excitât la fureur du Peuple, et ne l'obligeât à les brûler; l'autre sorte était composée de toute cette populace qui donnait le nom au parti, et qui en effet avait commencé le soulèvement avec tant de fureur et de violence , et qui le maintenait avec tant de chaleur et d'obstination.
Les cappes noires étaient divisées en trois partis : le premier était formé d'une quantité de personnes qui, abhorrant secrètement les excès et les violences des Espagnols, n'en haïssaient pas entièrement la domination ; ils désiraient bien la réforme de l'Etat, mais non pas le changement, et ils souhaitaient que les armes du Peuple fissent cet effet sans passer outre , et sans qo'ils lui eussent prêté la main ; ils ne sortaient guères de leurs maisons, et ne se mêlaient d'autre chose que d'obéir, malgré eux, aux ordres que les chefs du Peuple ou de leurs ollines leur donnaient touchant la garde de leurs quartiers. Ceux-ci étaient en fort grand nombre; mais comme ils étaient partisans secrets des Espagnols, le;s justes soupçons qu'en avait le Peuple , qui sans cesse les surveillait, les faisait vivre dans une si grande crainte , qu'ils n'osaient pas même s'entre-visiter les uns les autres, pour ne pas s'exposer aux funestes suites que causaient les moindres ombrages. Dans cette mortelle appréhension , ils n'avaient ni chef ni cabale, et les Espagnols ne
pouvaient rien espérer d'un corps de qui les membres tout glacés de peur, et détachés les uns des autres par de continuels surveillans, ne pouvaient ni se réunir, ni agir en aucune sorte, non plus que des squelettes sans chaleur et sans mouvement.
Le second parti , qui était moindre en nombre, mais qui pourtant contenait des gens plus hardis et moins scrupuleux que les autres, formait un corps de qui le but était de se prévaloir de toutes les grâces du tems; à ce sujet, en abhorrant le passé , il tachait de jouir du présent , attendant que Tavenir mît au jour ce que la divine Providence avait délibéré louchant le succès de ces troubles, afin de demeurer debout dans quelque différente assiette où l'Etat se pût trouver: il prit emploi et s'attacha, apparemment, aux intérêts de la populace , faisant cependant entendre sousmain aux Espagnols, que les plus sages de ce corps avaient pris le parti du peuple , croyant qu'ils les serviraient mieux par cette voie , qu'en se tenant les bras croisés dans leurs maisons ; qu'ayant feint dès l'abord de suivre volontairement un torrent dont le cours rapide les emportait contre leur*gré, ils avaient acquis peu à peu l'amitié et la confiance des chefs de cette populace; que, par ce moyen, ils pourraient rendre continuellement deux services aux Espagnols: l'un en les informant sans cesse de tout ce qui se passerait de plus secret dans leur conseil, et l'autre en désunissant ces chefs par les défiances et les
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ombrages qu'ils avaient incessamment les uns des autres. Les plus remarquables de ce parti étaient Agostino Mollo, et Aniello Portio, docteurs et avocats, mais dont le premier surpassait l'autre en toutes choses; car outre que c'était l'un des plus habiles et des plus subtils jurisconsultes de tout le royaume, il avait un esprit vif, agréable , complaisant, et qui servait ses parties avec autant d'application que de hardiesse; il l'avait témoigné par ce qu'il avait fait pour le comte de Conversano, alors qu'étant emprisonné, et ne trouvant personne qui le voulût servir, à cause ([ue le Yice-Roi avait déclaré qu'il ferait périr tous ceux qui prendraient sa défense, Agostino Mollo s'était moqué de toutes ses menaces, et, malgré lui, avait passé secrètement et en diligence en Espagne, où il avait agi si vigoureusement près du Roi et de son Conseil, qu'il avait obtenu la liberté du comte avec beaucoup de gloire, et était retourné dans sa patrie avec l'estime et l'amitié non-seulement du prisonnier, mais encore de toute la noblesse. Aniello Portio, moins savant de beaucoup, était d'une humeur austère, revèche, et qui, ne sachant pas l'art de se faire aimer comme l'autre, était hai et méprisé par sa vie scandaleuse ; car, ayant quitté sa femme, il entretenait publiquement sa cousine-germaine, après l'avoir ôtée à
son mari.
Le troisième parti des cappes noires était le plus petit de tous; ceux-ci, unis avec le Peuple pour leur commune liberté, ne craignaient p^as a. 6
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moins de la voir soumise à un Prince étranger, que retournée avec le tems à la merci du roi d*Espa«Tne; Taversion que les souffrances publiques leur avaient causées pour cette monarchie , leur faisait également craindre et abhorrer la royauté; ainsi leur pensée tendait plutôt au changement qu'à la réformation du gouvernement, et s'imaginant que la république était la plus avantageuse et la plus assurée forme qu'ils pussent obtenir par leur soulèvement, ils tendaient à ce but avec l'approbation et la joie de la plus grande partie de la populace, laquelle espérant que sa liberté aurait toute son étendue dans cette nature d'Etat, et que tous les membres du corps politique auraient chacun leur part en la puissance souveraine, embrassait ce dessein comme le plus utile de tous ceux qu'on pouvait suivre : le principal ou le plus adroit de ce parti, était Vincenzo d'Andréa, dont l'esprit doux, affable et populaire s'était acquis beaucoup d'amis et de partisans, non -seulement parmi les cappes noires, mais encore entre la populace, dont il témoignait prendre beaucoup de soin dans toutes les choses où il s'agissait de sa conservation , et de l'abondance des vivres dans la cité, et c'est une espèce de chaîne par laquelle on lie les cœurs des peuples plus étroitement qu'on ne saurait faire par aucun autre genre de liens.
L'autre sorte d'habitans des quartiers soulevés était composée de la populace qui les occupait, et dont la plus tumultueuse était celle du Marché^
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de la Conciarie et du Lavinare, qui sont les quartiers les plus capables de faire et de maintenir une grande sédition, par l'assiette de leurs rues étroites et tortues, qui semblent être autant de citadelles, et par la quantité de leurs maisons, qui , toutes pleines d'artisans et de petit peuple, semblent être autant de fourmilières d'hommes que l'on peut appeler hardis, n'ayant rien, ou fort peu de chose à perdre : toute cette nombreuse populace avait une infinité de chefs, ou de gens qui, sans en avoir le caractère, avaient assez de crédit près d'elle pour pouvoir posséder ce titre. Les principaux étaient Pépé Palombo, Onofrio Pisacano, avec son ami Carlo Longobardo , Matléo d'Amoré, Grazullo dePiosis, don Luigi del Ferro, et Pionne , capitaine des Lazares.
Gioseppé, ou Pépé Palombo, se pouvait dire justement chef absolu de la Conciarie , par l'attachement et la déférence que tout ce quartier avait pour lui; c'était l'esprit le plus adroit et le plus couvert de tous les chefs populaires, et il n'avait point de semblable en l'art de ménager le tems, et profiter des conjonctures favorables. Ayant recueilli un bien assez considérable, par la succession de son père , il en avait dissipé la meilleure partie en des armemens sur mer, où il avait acquis plus de réputation que de fortune, et plus d'amis que de profit. Dès le commencement des tumultes, tout son voisinage jeta les ieux sur lui, et ce qui le fit considérer davantage , fut une compagnie d'infanterie qu'il leva à
ses dépens, pour le service et pour la défense de son quartier, qu'il gouverna depuis, sans aucun obstacle, et de la sorte qu'il voulut. 11 y a beau^ coup d'apparence que si son ambition eût eu plus d'étendue, il eût pu se rendre chef de tout le parti populaire, après la mort du prince de Massa ; mais considérant les hazards qu'il fallait courir dans ce poste, et prévoyant que le soulèvement n'aurait pas de suite, et que l'orage, après avoir éclaté durant quelque tems , se dissiperait de lui-même , par les ombrages et les jalousies qui régnaient entre tous les chefs, il crut qu'il lui serait plus avantageux de ne pas s'écarter d'un poste où il était chèrement aimé, et de s'y tenir a couvert, pendant l'eûbrt de la bourasque ; et pour s'aiTermir contre toutes sortes d'événemcns, il conserva une secrète correspondance avec les Espagnols, moins par l'amitié qu'il eut pour eux, que par la crainte du succès du soulèvement populaire.
Onofrio Pisacano s'était acquis beaucoup de crédit dans son quartier, par le moyen d'un nombre infini d'ouvriers qu'il employait dans les manufactures de soie, où il avait gagné du bien : il avait aussi levé une compagnie d'infanterie à ses dépens , et ce qui le maintenait encore davantage était la douceur de son visage, de son discours et de ses mœurs , aussi bien que l'adresse de Carlo Longobardo, son camarade et confident, homme qui n'avait pas de bien, mais dont l'esprit complaisant et populaire ne servait
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pas peu à soutenir et à faire valoir Pisacano dans
son quartier.
Mattéo d'Amoré, qui, de capitaine des sbirres, s'était fait capitaine d'une autre compagnie de fort bons hommes, était extrêmement chéri et estimé du Peuple, non-seulement par son coura«»e, mais aussi par sa prudente conduite; ce n'était pas un esprit fort éclairé ni fort subtil , mais l'on pourrait dire certainement de ïui , que la fortune lui avait fait tort quand elle l'avait fait chef des sbirres , d'autant qu'il avait de trop bonnes qualités pour une profession si abjecte , ayant de l'honnêteté, de la sincérité et de l'honneur au delà de sa naissance; surtout il était ennemi capital des Espagnols, et, si tous les autres chefs du Peuple eussent marché aussi droit que lui, l'intérêt public eût été plus considéré qu'il ne l'était dans ces troubles, où chacun songeait plutôt à faire ses affaires que celles de son parti. Grazullo de Rosis, capitaine d'une autre compagnie d'infanterie , s'était beaucoup accrédité par la ferveur et par les soins qu'il avait pris pour le service du Peuple , depuis les commencemens de cette révolution; et, ce qui le fit con5=idérer le plus, dans les suites de ces tumultes , fut le poste de la Yicarie, dont il eut le commandement, et qui lui donna moyen de s'enrichir, aux dépens d'un nombre de prisonniers qu'on y conduisait
tous les jours.
Don Luigi del Ferro, quoique natif de TAbruzze, et maître d'école ou écrivain de sa profession , eut
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un tel crédit parmi la basse populace (laquelle le relira des prisons où les Espagnols le tenaient au commencement des tumultes) , que s'il eût eu autant de conduite que de bonheur, il eut pu monter au poste de Masanielle ; mais son esprit, plus visionnaire que solide, et plus propre à produire un feu qu'à Tentretenir, ne lui permit pas de jouir long-tems de cette fortune que le hazard peut donner, mais que la seule prudence peut conserver.
Pour Pionne, chef des La'zares, j'en ai parlé assez amplement dans la première partie de cette histoire , pour le faire connaître.
Voilà les principaux ressorts d'une machine aussi merveilleuse au dehors, que ridicule au dedans, et voilà les dieux tulélaires d'un Etat naissant, et qui n'avait point d'autre forme que celle qu'un libertinage sans objet et une fureur inconstante lui donnaient de jour en jour. Cependant, quoique ces chefs , à la réserve de celui des Lazares , n'eussent point eu de part à l'élection de Gennaro Annésé, et que chacun d'eux, en particulier, ne l'approuvât point, ce téméraire usurpateur du commandement souverain ne laissa pas de s'établir dans celte place , comme s'il y eût été mis à la pluralité des voix de tous les quartiers soulevés, qui, cédant tous à l'insolence des Lazares , reconnurent aussitôt ce ridicule général , le traitèrent d'Excellence, et déférèrent à ses ordres avec autant de respect qu'ils faisaient à ceux du Vice-Roi avant ces tumultes.