‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 57 sur 100 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Secrètes négociations du duc de Guise , touchant les affaires de Naples; ensuite la résolution qu'il prend de s'arrêter à Kome. — Funestes succès des voyages de ceux qu'il envoie à Naples pour traiter avec les chefs du peuple. — Conférence qu'il a avec le cardinal de Sainte Cécile , pour cette entreprise.

Aussitôt que les mariniers de la barque de Procida furent partis du palais du cardinal Antoine^ le duc de Guise, avec un visage beaucoup plus serein que celui qu'il avait avant leur arrivée , se retira dans son cabinet , où appelant le baron de Modène , il lui dit qu'il avait appris la nouvelle de ce qui se passait à Naples a\ec une joie incroyable , qu'il ne doutait plus que la haine que les Napolitains avaient justement pour les Espagnols ne leur fît mettre à bas le joug qu'ils commençaient à secouer, et qu'il serait ravi de trouver un moyen d'obliger ce peuple à l'appeler à son secours. Le baron , écoutant ces paroles avec une satisfaction inexprimable , sans toutefois la témoigner , lui répondit que son départ pour Paris ne lui permettait pas d'avoir des pensées de cette sorte , et que ce chemin était

bien* éloigné de celui de Naples. Le duc ( qui d*une opinion passait en un moment dans une autre toute contraire, sans en balancer le poids , pourvu qu'il y rencontrât quelque chose qui put flatter son désir ) , repartit avec beaucoup de chaleur, que s^'il pouvait passer à Naples, il espérait d'y faire plus qu'il ne pourrait faire à Paris; et ensuite lui ouvrant son cœur, il lui confessa ingénuement que la demoiselle de Pons ne pouvant souffrir les longueurs de son procès , l'avait pressé de s'en retourner à Paris , pour prendre quelque expédient avec elle pour terminer cette affaire plus promptement, étant résolue de rompre avec lui , s'il fallait attendre la décision de la Rote. Il s'arrêta à ces paroles , ce qui donna lieu au baron (qui remarquait dîins ce silence l'abîme qu'il ne lui avait pas voulu entièrement découvrir) de lui dire, avec une liberté respectueuse, que l'affection et le zèle qu'il avait depuis long-tems pour sa personne et pour sa gloire le contraignaient à lui parler franchement sur cette matière , puisqu'il daignait s'ouvrir à lui : que connaissant la déférence qu'il avait pour cette personne , il craignait qu'étant à Paris, sa présence ne lui fît faire quelque mariage secret, pour répondre à sa passion; que si ce malheur arrivait, et qu'il vînt à se découvrir, il aurait Rome sur les bras , qui fulminerait contre lui , et prendrait sans doute le parti de la comtesse de Bossu ; qu'il ne pouvait exprimer ce qu'il prévoyait des suites de cette action, que par des soupirs et des larmes ; que n'osant

choquer son amour, dans l'impuissance où il était de le combattre et de vaincre , il le conjurait seulement de ne se précipiter pas dans le gouffre où il le guidait; qu'il ne pouvait se marier valablement que dans les formes, et après que Rome aurait déclaré son mariage nul ; qu'outre son bon droit, il fallait qu'il se rendît considérable dans cette Cour , où la révolte de INaples pourrait servir , s'il trouvait moyen de s'y faire considérer ; qu'il jugeait que cet incendie ne s'éteindrait pas de long-tems, principalement si la France le fomentait avec son argent et ses forces, comme elle y serait obligée par toutes sortes de raisons; qu'en cette rencontre, il devait chercher promptement à faire connaître son nom et sa personne à Naples, et tâcher d'avoir ordre ou permission du Roi d y passer, si la populace soulevée le désirait ; que pour le premier, il fallait s'informer s'il n'y avait point quelque Napohtain à Rome qui fût ou parent ou ami des chefs de ce soulèvement, afin d avoir, par cette voie, quelque liaison avec eux; que pour le second , il croyait qu'il n'aurait pas beaucoup de peine d'obtenir tout ce qu'il voudrait de la Cour , pourvu qu'il voulût marcher de concert avec elle ; qu'il avait sujet d'espérer que l'affection et l'estime qu'avait pour lui le cardinal de Sainte- Cécile, agiraient avec d'aulant plus de chaleur, que ce cardinal lui était obligé par les bons offices qu'il lui avait rendus chez le Pape, et chez ladona OHmpia, au point de sa promotion, et que cet esprit vif et ardent, qui semblait marcher aussi vile

que le cardinal Mazarin , son frère , marcliaît lentement, serait ravi de le servir, et d'employer tout le crédit qu'il avait près de ce ministre dans une affaire de ce genre, et dans laquelle il s'agissait de l'avantage de l'État, de la gloire du ministère, et du bonheur de sa famille , puisque, dans cette occasion son frère y pourrait rencontrer, avec le tems, le chemin du pontificat, et qu'il jugeait même que si, dans cette conjoncture, il se rendait maître de son amour, il pourrait dans peu élever sa fortune au plus haut degré, en s'attachant au cardinal par un mariage avec quelqu'une de ses nièces. Le duc, qui l'avait toujours écouté attentivement l'interrompit à ces paroles, et lui repartit avec beaucoup de chaleur et d'empressement, qu'il lui était très-obligé des bons avis qu'il lui donnait, et qui répondaient aux pensées qu'il avait sur celte matière ; qu'il espérait qu'après avoir si heureusement commencé cette affaire par la rencontre des mariniers de Procida, la suite en serait fortunée; qu'à cet effet il le priait de voir s'il y aurait moyen d'avoir quelque correspondance à INaples , et de n'épargner quoique ce fût pour ce dessein ; qu'il ne partirait point de Rome pour Paris, hors que ce projet ne vînt à échouer; qu'il répondait du cardinal de Sainte-Cécile , et qu'il lui voulait proposer le duc de Joyeuse, son frère, pour s'unir par son alliance plus étroitement avec lui.

Voilà les premières causes de la résolution que le duc de Guise prit de s'arrêter à Rome , et il est certain que si la suite eût répondu au com-

mencement, et que ce Prince ne se fût point écarté de la voie qu'il avait choisie en ce moment, son entreprise eût réussi avec autant de bonheur que de gloire. Le baron de Modène, le laissant dans les bons sentimens qu'il lui avait témoignés, se retira dans sa chambre, où, goûtant un peu plus de repos qu'il n'avait fait auparavant, il employa une partie de la nuit à repasser dans son esprit les choses qu'il avait à faire, aûn de maintenir le duc dans sa bonne résolution ; il crut avoir assez gagné en l'obligeant de temporiser, et quelques obstacles qu'il se figurât , dans le dessein du voyage de Maples , il résolut de s'y appliquer, jugeant que quand l'affaire ne réussirait pas , il aurait toujours beaucoup fait de suspendre le départ du duc, dont peut-être, durant ces négociations, l'amour se pourrait refroidir, et que, si elles réussissaient , ce Prince aurait de quoi se rendre le plus fortuné et le plus glorieux de toute sa maison. Le baron s'étant donc ainsi résolu de travailler de toute son industrie à ce grand projet, un cas fortuit lui en donna le moyen deux jours après; un de ses estaffiers, qu'il n'avait point vu de toute l'après-dinée^ et qu'il avait fait chercher, ayant répondu naïvement qu'un ami qui l'avait débauché l'avait mené dans un cabaret , où il avait été boire avec trois Italiens de sa connaissance, entre lesquels était un Napolitain , frère cadet de ce Doménico Perroné , l'un des principaux chefs du soulèvement de Naples. Le baron jugeant que l'ivrognerie de son eslaffier lui pourrait être utile, 2. 5

s'enquît de lui s'il savait où logeait ce Perroné, et s*il pourrait le faire venir au palais par la porte secrète pour parler à lui , et satisfaire la curiosité qu'il avait de savoir de sa bouche les choses qui se passaient à Naples ; restaffier lui repartit qu'il l'avait laissé avec son ami dans un jeu public, avec d'autres Italiens; et ayant reçu ordre de son maître de l'aller chercher, il revint une demiheure après, lui dire qu'il l'avait trouvé jouant encore , et qu'il lui avait promis que le lendemain matin il se rendrait dans la petite église qui est proche du palais du cardinal Antoine , où il l'attendrait pour le conduire secrètement dans le cabinet du baron. Le Perroné fut ponctuel à l'assignation , et étant arrivé au palais , le baron , après l'avoir reçu fort civilement, lui dit que la curiosité, si naturelle à tous les hommes, l'avait obligé de souhaiter de le connaître , mais encore plus la passion de le servir , sachant qu'il était frère de l'un des chefs du soulèvement de Naples, dans lequel tous les Français prenaient beaucoup de part, et qu'il le priait de lui en dire des nouvelles, et de se servir de lui, s'il avait besoin d'un ami aussi fidèle que secret. Le Perroné lui rendit compte de tout ce qui s'y était passé dans les premiers jours , l'ayant appris par des mariniers de Procida et de Pouzzoles, qui arrivaient à toule heure à Rome, où il était réfugié depuis quelques mois ; et , le remerciant de ses civilités et de ses offres , il l'assura qu'il était dans le dessein d'aller joindre son frère (ne sachant pas encore la

prompte et funeste fin de son emploi et de .sa vie), et que si , dans cette occasion , il pouvait rendre quelque service à la France , il le ferait trèsvolontiers. Le baron lui dit qu'il lui était fort obligé de ses bonnes intentions ; que les tiennes avaient pour but le repos des Napolitains ; qu'il croyait que jamais le peuple ne pourrait l'obtenir sans l'appui d'un bras étranger et puissant; que son recours ne pourrait être qu'au Roi Très-Chrétien, qui, sans doute, concourrait à sa liberté, sans autre intérêt que la gloire de la lui avoir procurée ; que s'il voulait pressentir son frère sur ce sujet, il pourrait servir sa patrie utilement, en l'obligeant à chercher la protection de la France , avant que l'Espagne la pût remettre sous le joug qu'elle tâchait de secouer ; que , s'il était dans le dessein de partir, pour négocier avec Doménico Perroné, son frère, il le présenterait au duc de Guise , qui serait ravi d'employer le crédit qu'il avait dans la Cour de France , pour le service de ce peuple, avec d'autant plus de ferveur qu'il avait sujet de l'aimer, étant descendu d'une fille de René d'Anjou, roi de INaples, dont il savait que la mémoire régnait encore en ce pays. Le Perroné lui ayant témoigné qu'il serait bien aise de voir ce Prince, et de recevoir ses coramandemens et ses ordres avant son départ , le baron le pria d'attendre un moment, et passa dans l'appartement du duc, qu'il informa, en peu de mots, de toute cette aventure, ajoutant à sa narration, qu'il fallait, en cette rencontre, caresser

fil

tfi

68 IIISTOIRE DU SOULÈVEMENT

cet homme, et lui faire quelque présent pour l'obliger daller à Naples ; car il avait la mine d'un homme entreprenant, et son équipage faisait juger qu'il n'était pas accommodé; qu'il avait appris de son père (qui avait été l'un des premiers ministres du royaume , dans la faveur du connétable de Luynes ) , qu'il fallait nécessairement fonder les grandes entreprises dessus des pilotis d'argent , qu'imitant ceux qui bâtissent dans la mer, où ils font jeter beaucoup de pieux à l'aventure , sans les compter , et jusques à cc^ qu'ils en aient affermi le fond, il fallait, dans les grands desseins, répandre l'argent au hazard et à pleines mains; que, si l'on court fortune d'en perdre beaucoup, pour être trop facile à prêter l'oreille aux avis de plusieurs fourbes , qui souvent nous font payer au plus haut prix ce qu'ils ne peuvent nous livrer, on peut aussi trouver, après ces tromperies , des gens dont les avis et les entreprises avantageuses sont capables de réparer les pertes que les autres auront causées. Le Duc, en l'embrassant, lui répondit, qu'il approuvait ces sentimens, et qu'il le priait de lui amener promptement le Perroné , lequel fut reçu de lui avec des caresses et des promesses assez grandes pour l'attacher à ses intérêts.

La conclusion de cette conférence fut que le Perroné partirait de Rome en toute diligence, et le plus secrètement qu'il lui serait possible : qu'étant arrivé à INaples il verrait son frère, et saurait de lui si le Peuple feignait de secouer le joug.

pour obliger le Vice-Roi à l'alléger par la révocation des gabelles, ou s'il était résolu de le mettre tout à fait à bas; qu'au cas que cette populace prît ce dernier chemin, il lui fallait représenter que si , dans le mauvais état des affaires des Espagnols, qui n'avaient ni argent, ni hommes, ses forces étaient suffisantes pour lui donner la liberté, elles ne seraient pas capables de la lui conserver sans un défenseur et un protecteur , quand ils auraient repris cœur, et qu'ils viendraient fondre sur elle avec une puissante armée : qu'elle ne devait attendre aucun secours de ses voisins : qu'il n'en fallait pas espérer du Pape , de qui la maison était de cette faction : que Venise était occupée par la guerre des Ottomans : qu'Orbitello et Porto-Ercole tenaient en bride le duc de Toscane, qui n'oserait se déclarer contre l'Espagne : que le reste de l'Italie se trouvait dans la même assiette : que INaples ne pouvait choisir un bras plus fort et plus capable de maintenir sa liberté, que celui du Roi Très-Chrétien : que le duc de Guise l'avait prié de lui offrir ses soins , son entremise et son crédit dans cette rencontre , étant prêt d'employer son bien et sa vie {)our le service de son peuple , en cas qu'il pût lui être utile. Le Perroné partit, deux jours après , chargé des libéralités de ce duc , et de plusieurs instructions sur le sujet de sa conduite, et sur les moyens dont il se pourrait servir pour lier et pour maintenir une mutuelle correspondance entre ce Prince et son frère; mais l'argent que ce Prince lui fit

!ll

IH

HISTOIRE DU SOtLEVEMENT

donner fut la cause de sa perte; car l'ayant fait voir , par une sotte vanité , à un autre Napolitain , qui était espion du comte d*Ognatte, sur son avis cet ambassadeur, se doutant que ce malheureux allait à Naples pour négocier avec le Peftple pour les intérêts de la France, en avertit le duc d'Arcos, qui le fit si bien épier, qu'il fut pris en abordant INaples, et conduit dans le Château Neuf, où les Espagnols, qui n'avaient rien pu tirer de sa bouche, le laissèrent en prison pendant un fort long tems : mais ils le firent étrangler après la prise du duc de Guise , ayant trouvé dans ses papiers une lettre que cet infortuné lui avait écrite , par laquelle il rassurait que les menaces de la mort, ni tout Tappareil des tortures ne lui feraient rien

confesser.

Si la négociation du Perroné fut malheureuse pour lui et inutile pour le duc de Guise , celle de deux autres Napolitains, qui deux-mêmes se vinrent offrir d'aller à Naples pour traiter avec les chefs du Peuple , ne le fut pas moins ; car eu arrivant à Pouzzoles, ils furent pris avec leurs mémoires, et trois jours après étranglés par ordre du Yice-lloi. Le duc de Guise, ne recevant point de nouvelles du Perroné, ni de ceux-ci, dit au baron de Modène qu'il fallait nécessairement trouver quelqu'un pour envoyer en toute diligence à Naples, afin d'apprendre le sujet de leur silence, jet pour parler aux chefs du Peuple; mais il ne jugeait pas qu'il fût facile de rencontrer un homme assez zélé pour aller ainsi s'exposer à la mort, ou

qui eût assez de capacité pour des choses de cette sorte. Il se souvint pourtant que le sieur des Isnards , son parent , avait un valet-de-chambre , nommé Laurens Sarret, qui possédait des qualités assez propres pour cet emploi : c'était un garçon agissant, secret, fidèle, et qui savait la langue italienne parfaitement. Le baron, croyant que s'il était assez hardi pour entreprendre ce voyage, il serait capable de le faire réussir, le fit venir et le lui proposa , en lui figurant , d'un côté , le péril qu'il pourrait courir, et d'un autre , la récompense qu'il en pourrait recevoir. Cet homme ne parut point étonné de cette proposition, et l'assura qu'il était tout prêt de sacrifier sa vie pour le service du duc de Guise, sans autre intérêt que l'honneur de mourir pour lui. Le baron ayant fait savoir ses bonnes intentions à ce Prince , il fut dépêché le lendemain, et partit de Rome fort secrètement , mais avec tant de malheur , que la barque qui le portait étant abordée à Gayette, il y fut arrêté sur un simple soupçon, et quoiqu'il se dît Bourguignon , et qu'il assurât qu'il allait à Naples pour tâcher d'entrer au service de quelque officier de son pays, il fut, par ordre du gouverneur de cette place, incontinent appliqué à la question , qu'il souffrit durant trois heures avec une merveilleuse constance, et il est à croire qu'il y serait mort, sans la princesse de Butera , laquelle passant fortuitement près du lieu où l'on tourmentait ce malheureux, fut si touchée de compassion , qu'ayant su que Ton ne

l'avait trouvé chargé d'aucun papier, et qu'il ne confessait rien , elle demanda sa grâce à ce gouverneur, qui le fit ôter aussitôt de la torture, et conduire dans une barque qui s'en allait partir pour Rome , où ce pauvre garçon arriva le lendemain en chemise, les bras disloqués, et dans un état pitoyable.

Ces funestes succès eussent étonné , et peutêtre entièrement rebuté un autre esprit que celui du duc de Guise , qui, embrassant de plus en plus cette entreprise , n'en considérait les obstacles que pour les surmonter. Dès qu'il sut les premières nouvelles de la révolution de INaples, il les apprit au marquis de Fontenay et aux autres ministres de France à Rome, et leur exagéra les suites et les avantages que la couronne en recevrait, si elle s'en voulait prévaloir; mais surtout il en parla confidemment au cardinal de Sainte- Cécile, auquel il représenta particulièrement que le cardinal Mazarin, son frère, ne pouvait jamais rencontrer dans son ministère une plus belle occasion, pour éterniser sa mémoire et pour établir sa fortune et sa grandeur, que celle de cette révolte; que s'il la voulait ménager, et fomenter ce changement, en donnant moyen au peuple de conserver la liberté qu'il était sur le point de s'acquérir, il pourrait, sans beaucoup de peine, réduire la maison d'Autriche au même état où elle était auparavant que l'union de tant de sceptres l'eût rendue formidable à toute l'Europe; que . la Sicile attendait les progrès des feux qu'avait

allumés Naples, afin d'en commencer autant ; que si le cardinal, son frère, avait assez d'ambition pour songer à cette couronne , il y avait grande apparence que cette île le recevrait avec joie , et serait bien aise d'avoir un Roi originaire; que la Sardaigne aussi serait bientôt au premier occupant ; qu'il croyait que la politique de la France , en ces occasions , était de diminuer la puissance et la grandeur d'une maison qui lui faisait ombrage , et d'imiter, sur ce sujet, ceux qui divisent un torrent en plusieurs branches , pour en rendre la furie moins dommageable : qu'elle aurait tout en donnant tout, et en témoignant que son but était de mettre en liberté les peuples que les Espagnols traitaient si inhumainement, sans vouloir profiter de leurs dépouilles : qu'en agissant de cette sorte , tous les souverains d'Italie , et tout le reste de l'Europe , n'auraient aucune jalousie de ses armes , et concourraient à tout ce qui la pourrait rendre arbitre de tout l'univers : qu'il le conjurait d'inspirer ces beaux sentimens à son frère, en lui apprenant ces nouvelles, et de lui témoigner que si la révolution de Naples était de durée , comme il y avait apparence , il serait ravi d'y passer et d'y servir la France et ce peuple, aux dépens même de tout son bien et de sa vie. Qu'il prétendait de s'attacher aux intérêts de sa maison , par le mariage du duc de Joyeuse , son frère, avec quelqu'une de ses nièces: qu'enfin, dans cette conjoncture, il voulait tenir de la main

ïï\

du cardinal , tout le bonheur qu'il pourrait jamais espérer.

Le cardinal de Sainte-Cécile , qui n était pas moins ardent et susceptible de grands desseins que le duc de Guise, écouta ces propositions avec une extrême joie; et, après Tavoir embrassé et remercié plusieurs fois des liaisons qu'il voulait prendre avec sa maison , il lui témoigna qu'il approuvait ses sentimens, et qu'il ferait tout son possible pour les faire valoir et pour obliger le cardinal Mazarin à les seconder; qu'il espérait d'y réussir et de lui donner une marque signalée de l'amitié qu'il avait conçue pour lui depuis son arrivée à Rome. Les conclusions de cette conférence ne salisûrent pas moins le cardinal de Sainte- Cécile que le duc de Guise : le rapport qu'il y avait entre leurs génies leur figurait des avantages aussi grands que ce glorieux champ leur paraissait vaste; ils formaient, dans cette entreprise, des établissemens d'une gloire et d'une fortune sans pareilles pour leurs personnes et pour leurs maisons; et ce qui en rendit les propositions encore plus agréables à ce cardinal, fut que, par cette négociation , il pourrait devenir fort considérable à la Cour de France , et qu'elle l'obligerait de s'arrêter à celle de Rome, dont le séjour lui plaisait plus que celui de Barcelone , où il devait aller en qualité de Vice-Roi.

Mais soit que la présence de ce cardinal ne plût pas aux ministres français, fâchés peut-être de

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 'jS

se voir réduits dans une aveugle dépendance pour tous les sentimens d'un frère du premier ministre de cette couronne , et qui avait beaucoup de pouvoir sur son esprit, soit que son humeur brusque et ardente ne convînt pas avec leur flegme, soit qu'ils sussent que le cardinal Mazarin ne désirait pas qu'il séjournât long-tems à Rome , il parut , en plusieurs rencontres, qu'ils n'étaient pas fort satisfaits de la mutuelle correspondance qui était entre lui et le duc de Guise, qui, s'en étant même aperçu , le fit remarquer à ce cardinal , en des conjonctures qui l'obligèrent à le croire , et qui servirent à restreindre de plus en plus les liens

de leur amitié.

Mais c'est trop laisser en repos cette cité, dont les tumultes sont les objets de mon histoire; je n'en ai point encore parlé dans cette seconde partie , jugeant que pour l'intelligence des choses qui survinrent après la mort du prince de Massa, il en fallait suspendre le récit, que je vais reprendre.

mam

VVVVVV>AIV>IVV\JV\lV\^>AI\lWV\l\IV\VVV>A(VVVVV\l\l\\IVV\;\VVV>t\l\lVV\l

Page 1