CHAPITRE X
Suites des négociations commencées par k duc de Guise à Rome, pour son passage à Naples. — jConférenccs qu'il a pour ce sujet avec les miniislrcs de France, particulièrement avec le marquis de Fontenay. — Ombrages que le duc conçoit de la conduite de cet Ambassadeur.
IjE dessein que fit le duc de Guise de passer à Naples dès qu'il eut la première nouvelle du soulèvement de cette cité, s'imprima si fort dans son cœur , que toutes les mutations qui survinrent ensuite ne furent point capables de l'en effacer. L'étrange fin de Masanielle , l'arrivée de Don Juan d'Autriche , avec l'armée navale d'Espagne , ni la tragique mort du prince de Massa , ne purent ni le rebuter ni lui faire peur; et quoique les commencemens de ses négociations eussent été assez malheureux pour lui en faire appréhender les suites, il regarda toujours d'un même œil cette glorieuse entreprise. Le baron de Modène s'allait promener tous les jours par son ordre à Ripa-Grandé au long du Tibre , afin de voir toutes les barques qui arrivaient du côté de INaples, et s'informer des nouvelles qu'elles apportaient : aussitôt qu'il eu apprenait quelqu'une par
cette voie , le duc la faisait savoir aux ministres de France, particulièrement celles qui étaient à l'avantage du Peuple , et qui pouvaient faire juger que ces troubles seraient d'une longue durée ; mais comme dans leur exagération il faisait clairement connaître que Tardeur qui accompagnait sa voix et ses raisonnemens était un effet de la part qu'il prenait dans cette révolution, ils écoutaient toutes ces nouvelles avec autant de flegme qu'il leur témoignait de chaleur, soit qu'ils ne pussent se persuader qu'un parti qui semblait n'avoir pour but que le libertinage , et pour guide que la fureur, pût résister aux forces du roi d'Espagne, secondées de celles d'une noblesse intéressée et animée par la vengeance aussi bien que par le devoir; soit qu'en considérant que le duc de Guise , qui avait un esprit élevé, hardi et capable d'embrasser les grandes choses sans en mesurer la hauteur, et sans en sonder les précipices, ils se figurassent que la fortune fait souvent réussir les desseins qui dépendent purement d'elle, plutôt que ceux où la prévoyance et le conseil ont tant de part, et qu'ils appréhendassent que si la France secondait ses désirs en cette occasion, son consentement et ses forces ne servissent à donner des ailes à une ambition trop aveuglée pour avoir un vol mesuré, et qui même, avec le tems, lui pourrait devenir nuisible ; soit qu'ils crussent que dans les mortelles divisions du Peuple et de la INoblesse, il fallait seulement temporiser et fomenter secrètement leur commune haine , afin que
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les uns et les autres étant lassés et affaiblis par la longueur et les misères de la guerre civile, la France étant appelée au secours des uns, les réduisît tous plus facilement sous sa loi , et réunît à son empire une couronne sur laquelle elle a tant de droits ; soit enfin que le Ministère qui avait la paix générale pour son principal but , craignît de s'embarquer dans une affaire qui pourrait rendre la guerre immortelle entre les deux couronnes, puisque apparemment l'Espagne ne souffrirait jamais que Ja France possédât le royaume de INaples paisiblement ; il est certain que la lenteur et la froideur du marquis de Fontenay persuadèrent au duc de Guise qu'il n'approuvait pas son dessein, et qu'au contraire il employait secrètement tous ses efforts pour l'empêcher d'aller à INaples. Quand ce Prince lui témoignait que le service le plus grand que l'on pût reudre à la couronne était de profiter des divisions et des troubles qui s'augmentaient de jour en jour dans ÎSaples et dans son royaume ; que le tems ne serait jamais si propre pour s'en prévaloir, que dans la nécessité où le Peuple se rencontrait , n'ayant ni chefs , ni officiers , ni argent , ni munitions pour se défendre de l'effort de ses ennemis ; que jamais les Napolitains l 'auraient tant d'horreur pour l'Espagne , ni tant besoin de la France que dans l'état où ils étaient ; qu'il y avait de l'apparence que, dans cette incommode assiette, ils recevraient à bras ouverts qui que ce fût qui leur offrît son service et son assis-
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tance, et qu'en attendant que la Cour ]eur pût envoyer un secours considérable , il était prêt d'aller à Naples , si le Roi et ses ministres l'agréaient , sans considérer les périls du passage ni du séjour. Cet ambassadeur lui répondit qu'il ne pouvait assez louer l'amour qu'il avait pour la France , et la grandeur de son courage ; mais aussi qu'il ne pouvait voir sans pâlir les dangers extrêmes où il se voulait exposer ; qu'il était d'accord avec lui qu'il ne fallait pas que le Roi négligeât les grands avantages que le soulèvement de Naples lui donnerait en peu de tems sur toute la maison d'Autriche ; que depuis le commencement des troubles , il avait toujours donné part à la Cour des suites de cette révolution , et représenté aux ministres combien de bonheur et de gloire ils recevraient s'ils profitaient d'une si belle occasion; que la Cour répondait très-bien à ces sentimens ; que l'armée qui se préparait à Toulon se mettrait bientôt à la voile pour prendre la route de Naples; qu'en attendant qu'elle parût et fût en état de secourir puissamment le Peuple , il ménagerait adroitement des entreprises qu'on lui avait proposées sur des places qui ne serviraient pas peu si elles pouvaient réussir; qu'il était pourtant étonné que ce Peuple, qui témoignait avoir tant d'animosité contre l'Espagne, n'implorait pas encore l'aide de la France; qu'il voyait bien qu'il avait peine à se déterminer, et qu'il redoutait les Français , quoiqu'il haït les Espagnols ; qu'il le fallait laisser
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résoudre de lui-même, sans le presser, pou» ne lui rendre pas l'assistance de notre nation suspecte , et ne la lui pas offrir avant qu'il témoignât la souhaiter ; que ce parti était formé de plusieurs autres dont chacun avait un but particulier, et ne marchait guère de concert que dans les exécutions de leurs inhumaines vengeances; que quand même il arriverait que d'un commun consentement ils imploreraient le secours et la protection du Roi , il fallait que cette assistance répondît au besoin du Peuple et à la réputation d'un si formidable monarque, que cela ne se pouvait faire que par l'armée navale que l'on attendait , et sur laquelle il se pourrail embarquer pour passer à Naples, au cas que le Roi l'agréât et que le Peuple le voulût; que d'y aller auparavant , il prévoyait que ce serait bazarder l'honneur de la France et sa personne ; l'honneur de la France , en allant secourir cette populace sans lui porter ni argent, ni vivres, ni munitions dont les besoins étaient les seuls motifs qui la poussaient à rechercher l'aide du Roi ; et sa personne, puisqu'il fallait traverser l'armée navale d'Espagne, et passer dans une ville où l'inconstance et la fureur semblaient régner également, où un simple ombrage passait pour un crime digne de mort , où il était plus périlleux de commander que d'obéir, puisque le Peuple à tous momens y coupait la tête à ses chefs; et qu'enfin il le conjurait de bien peser toutes les
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choses qu'il lui représentait dans l'affection et le zèle qu'il avait pour ses intérêts.
Ces sentimens paraissaient trop raisonnables pour donner lieu au duc de Guise de les prendre en mauvaise part; mais, quoiqu'il témoignât au marquis de Fontenay qu'il lui était fort obligé de l'amitié qu'il lui faisait paraître, toutefois il ne laissait pas de croire que le but de l'ambassadeur était d'aller lui-même à INaples , avec l'armée navale qui devait partir de Toulon ; que la peur que ce marquis avait qu'il n'y fût appelé par le Peuple , et qu'il n'y passât avant que l'armée navale fût en état de faire voile , le faisait parler de la sorte , et l'obligeait à lui faire la peinture de tant d'effroyables dangers, afin d'attiédir son ardeur. Le duc examinait toutes ces choses avec beaucoup de chagrin et d'inquiétude : plus il songeait à son dessein , plus il y trouvait d'obstacles ; il considérait que, n'ayant point d'intelligences avec les chefs, il aurait peine à s'introduire dans l'esprit de la populace, et arriver, par cette voie, à cette place qu'il souhaitait; que quand il aurait fait connaître son nom , son mérite et son zèle aux Napolitains , le motif qui pourrait obliger le Peuple à l'appeler , serait l'espérance d'un secours capable de le soulager dans les nécessités extrêmes que souffraient tous les soulevés; qu'étant à Rome sans argent, et sans moyens d'en avoir de sa maison, de fort long-tems il n'aurait pas de quoi soutenir les offres qu'il faudrait faire à ce Peuple ,
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pour l'obliger à se jeter entre ses bras : il jugeait que sa naissance et sa personne donneraient de la jalousie à ceux qui tenaient le timon des affaires, et qui craindraient qu'il ne le leur ravît des mains ; que , dans cet emploi , il avait à se garder tout à la fois des armes et des artifices de l'Espagne et de son parti , et de la fureur ombrageuse, inconstante, aveugle et barbare do Peuple et de ses partisans. D'autre part, il se figurait que peut-être la Cour de France n'agréerait pas son dessein ; que tout le but du ministère n était que de faire la paix; qu'afin d'y pouvoir arriver, il n'entreprenait des conquêtes que du côté des Pays-Bas , et de quelques places dont la perte ne serait pas si considérable à l'Espagne qu'elle pût empêcher l'accord ; que le peu de soin qu'on avait de secourir le Portugal, et de s'étendre en Catalogne , donnait un grand sujet de croire qu'oo pensait plus à affermir les limites qu'à les accroître , et à souflVir que les choses se remissent insensiblement dans l'équilibre, plutôt qu'à faire pencher les avantages du côté de la France ; que si le principal ministre du royaume avait cet objet, il ne fallait pas attendre que le soulèvement de Naples pût être de longue durée , ni que ceux qui s'embarqueraient dans ce parti, pussent y faire un établissement solide; que si la Cour, tout au contraire, embrassait tout de bon la cause des Napolitains soulevés, il avait quelque lieu de croire qu'elle en confierait le soin à d'autres personnes qu'à lui; qu'encore que le cardinal de
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Sainte-Cécile parût fort zélé pour ses intérêts , sa faveur et son entremise n'avaient pu encore obtenir pour lui Tordre exprès de passer à Naples , qu'il ne demandait qu a condition d y servir à ses dépens.
Quoique les motifs de ces inquiétudes fussent assez grands pour agiter extrêmement un esprit aussi ferme que connaissant, celui de ce Prince n'en parut pas plus ébranlé ; et comme, dans tous ses projets, il déférait beaucoup à la Fortune, et croyait que , dans toute sorte de labirinthe , elle lui fournirait un moyen pour en sortir heureusement , il poursuivit toujours sa première route , en pressant sans cesse le cardinal de Sainte- Cécile de tâcher d'obtenir du cardinal Mazarin , son frère, un ordre ou du moins une permission de passer à Naples, en lui faisant connaître, comme il avait fait par plusieurs autres dépêches, qu'encore que l'espérance d'un secours, tel qu'était celui qui devait partir de Toulon, fût capable de maintenir, pour quelques jours, la populace à qui toutes choses manquaient, hormis le courage et la haine pour les Espagnols , ses souffrances la contraindraient infailliblement d'écouter les propositions de paix que l'on lui faisait d'heure en heure, si la France ne lui donnait quelque assurance et quelque gage de son affection , en attendant qu'eMe lui pût donner des marques de sa puissance , par un grand et signalé secours ; que , puisque l'armée navale n'était pas encore en état de se mettre en mer, il fallait que quelque personne
connue et de considération passât, au nom du Roi , à Naples pour assurer les soulevés d'une entière protection, et pour y fomenter l'ardeur que produirait cette espérance dans le cœur des Napolitains; que le duc de Guise prendrait cet emploi, quoique périlleux, si Sa Majesté l'agréait, voulant même employer son bien pour y mieux servir sa couronne.
Le cardinal de Sainte-Cécile agissait de tout son possible , du moins en apparence , pour 1^ satisfaction du duc, et, ce qui le peut mieux faire croire, c'est qu'ils avaient arrêté ensemble que si le duc , par son moyen , avait ordre d'aller à Naples, il écrirait avant son départ de Rome, à la duchesse , sa mère, pour l'obliger de négocier l'alliance de leurs maisons, par le mariage proposé déjà entre eux ; que quand ce Prince y serait arrivé , il ferait en sorte que le Peuple demanderait, pour protecteur en Cour de Rome, ce cardinal, afin que ce titre servît de prétexte pour empêcher le voyage de Catalogne, où il ne voulait pas aller. Mais, quelques soins que cette Eminence prît pour avoir une réponse positive de la Cour, on ne voyait pas que ses sollicitations répondissent à son attente; cependant le duc travaillait sans aucun relâche, comme s'il eût été bien assuré de l'approbation de la Cour, et l'on voyait, en même-tems et dans un même palais, un prince et un ambassadeur français a*^ir pour le service de la France , quoique par des routes diverses; à tous momens, surtout la nuit, un nombre de donneurs d'avis et de partisans
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du Peuple de Naples, allaient, par les portes secrètes, rendre , à Tun et à l'autre, réponse des traités qu'ils négociaient ou qu'ils feignaient de négocier, car il y en avait plusieurs qui trompaient l'un ou l'autre , et rendaient compte au marquis des intentions du duc, ou à ce Prince des pratiques de ce marquis, et quelques-uns les trompaient tous deux, en faveur du comte d'Ognatte. Comme le duc n'épargnait ni le bon visage ni les promesses, et que sa bourse était ouverte à tous ceux qui se présentaient et qui s'offraient de s'employer pour son service , en ces occasions , il avait véritablement plus d'agens que le marquis, dont le visage froid et la bourse serrée ne lui en pouvaient pas tant acquérir; chacun d'eux, toutefois, marchait avec beaucoup de vigilance , et par les lumières qu'on a pu avoir de tant de négociations, on a pu juger que l'un et l'autre travaillaient pour avoir des intelligences parmi les soulevés; que l'objet du duc était d'obliger la populace de Naples à le demander, aux ministres de France à Rome, pour être chef de leur parti , sous la protection du Roi ; et celui de l'ambassadeur était de faire que le Peuple fît une députation à la Cour, afm de traiter de ses intérêts avec elle , et à en obtenir les secours convenables à son besoin. Il y a beaucoup d'apparence que l'intention du marquis était avantageuse pour la France , et que l'effet qu'elle eût produit, eût fort éclaté dans l'Europe : mais il n'est pas moins apparent que celle du duc convenait beaucoup mieux au tems, puisque les né-
cessités du Peuple pouvaient forcer de changer d'heure en heure de sentiment, et le contraindre le soir de se soumettre à ces Espagnols qu'il abhorrait tant le matin. En effet, il est mal aisé de figurer en quelle assiette le Peuple était alors ; les Espagnols dans la ville et la INoblesse dans la campagne, l'attaquaient de tous côtés : c[uelques diligences qu'eût pu faire Vincenzo d'Andréa , pour la recherche des grains qui se trouvaient dans la cité , le soulagement qu'elles avaient produit avait été de peu de durée ; les passages des vivres ne s'ouvraient point , à faute de troupes suffisantes qu'on ne pouvait mettre en campagne, par le manquement de munitions et d'argent, le pain diminuait tous les jours de poids, et augmentait de prix; la populace affamée demandait tumultuairement et avec de grandes menaces , qu'on lui donnât du pain ou la paix; Gennaro Annésé n'osait sortir de son Torrion; Vincenzo d'Andréa se tenait caché, et l'on ne savait que juger du succès de tant de bourasques qui , dans cette conjoncture , agitaient l'esprit des Napolitains.