‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 62 sur 100 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Résolution du Peuple de recourir à la France. — Nicolo Maria Biannara député à Rome à ce sujet. — Conférence qu'il a casuellement avec le duc de Guise. — Demandes et propositions qu'il fait ensuite au marquis de Fontenay.

Si les caresses et les libéralités du duc de Guise avaient été vaines en plusieurs occasions, où il les avait employées pour son entreprise , et particulièrement en celles des voyages des pauvres malheureux qui tombèrent entre les mains des Espagnols , elles ne firent pas peu d'effet sur ces mariniers de Procida et de Pouzzoles , qui lui donnèrent la première nouvelle du soulèvement de Naples. A peine furent-ils de retour chez eux, qu'ils dirent à tous leurs amis, tant de ces lieux que de la cité (où ils avaient un secret commerce, quoique Procida et Pouzzoles fussent aux Espagnols) , qu'ils avaient vu un Prince à Rome , de la vieille maison d'Anjou, qui était le plus affable et le plus libéral du monde ; qu'ayant appris d'eux la nouvelle de cette révolution, il leur avait témoigné qu'il était fort touché des maux et des peines que le Peuple souffrait; que s'il croyait le pouvoir servir, il exposerait volontiers son bien et sa vie j»

et qu'il passerait même à Naples, pour tâcher de lui procurer le repos et la liberté. Cette nouvelle courant sourdement, se répandit peu à peu par les quartiers de cette ville , et il est certain que ce fut le premier motif qui obligea le peuple à tourner les ieux du côté de Rome , pour y aller chercher le secours et l'appui qui lui étaient si nécessaires. Comme les nouvelles , qui passent d'une bouche à l'autre , s'altèrent en s'éloignant de leur source , par la coutume que chacun a d'y ajouter toujours quelque chose du sien, et qu'aussi il arrive souvent qu'on en oublie une partie , et que l'on ne retient que celle qui agrée et qui sert le plus ; celle-ci fut débitée à Naples en plusieurs façons : les uns disaient qu'un Prince français, dont ils avaient oublié le nom , devait venir les secourir dans peu de jours; les autres assuraient positivement qu'il était arrivé à Rome , par ordre du Roi Très-Chrétien , et qu'il passerait bientôt à Naples avec de l'argent et des vivres sufîisans pour les tirer de l'extrême nécessité où ils étaient réduits. Il y en avait qui affirmaient de l'avoir vu , et d'avoir parlé à lui. Et quelques-uns, pour paraître les plus judicieux, soutenaient que c'était l'ambassadeur de cette couronne qui viendrait en personne en ce royaume. Quoique ce bruit fît peu d'effet en son commencement, et que même il couvât longtems dans le cœur de plusieurs, qui reconnaissant le besoin que le Peuple avait de la protection de la France , n'osaient encore en faire la proposition à une multitude innombrable d'hommes préoccupés

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d'une opinion ancienne et fomentée par les Espagnols , que les Français n'avaient ni religion, ni parole, ni fermeté, et surtout qu'ils tâchaient de plaire aux femmes de ceux qui les recevaient ( ce qui chez eux passe pour crime ) ; il est certain qu'il s'augmentait à mesure que les nécessités du peuple approchaient de ce période où enfin elles arrivèrent, et le contraignirent de quitter cette injuste et ridicule tradition , et de recourrr à la France. En effet, on n'osa jamais proposer publiquement d'appeler les Français, pendant le gouvernementdeMasanielle, ni durant celui du prince de Massa : et quoique quelques gens aient publié que la première ouverture qu'on en fit au peuple fut par le moyen des intelligences que les ministres du Roi à Rome avaient avec leurs chefs, il est très-assuré qu'il n'y eut jamais de véritable correspondance entre eux que depuis la première députation que le Peuple fit à Rome vers ces ministres , et que tous ces négociateurs, qui, sous le litre d'agens et de correspondans secrets des chefs de la populace, traitaient à Rome, tantôt avec le duc de Guise, et tantôt avec le marquis de Fontenay, n'avaient aucune liaison ni avec Gennaro Annésé , ni avec les autres principaux chefs des quartiers, et que tout leur but était de se rendre nécessaires, et tirer quelque utilité des nouvelles qu'ils apprenaient par la voie de quelques amis qu'ils avaient dans le parti, et qui pourtant n'étaient pas assez considérables pour entreprendre des négociations de celte imporli^nce.

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Les premières pensées qu'eurent donc les Napolitains sur ce sujet , procédèrent de ce bruit sourd et confus qui courait parmi la populace depuis le retour des mariniers de Procida et de Pouzzoles. Gennaro Annésé fut à peine établi dans sa nouvelle dignité, que voyant les misères du peuple s'accroître de jour en jour, et qu'il serait impossible de l'empêcher de demander la paix , il crut que le meilleur moyen pour le retenir était de faire valoir ce bruit, et même de publier hautement qu'il savait de fort bonne part que le Roi Très-Chrétien était résolu de les assister d'argent , de vivres et de troupes , sans prétendre autre chose que le plaisir et la gloire d'avoir rendu la liberté à ce royaume. Afin de donner plus de couleur à celte nouvelle , D. Giovan Luigi del Ferro , que le Peuple avait tiré des prisons brisées dans le tems de Masanielle , fit entendre à la populace qu'il avait été nommé par Sa Majesté pour son ambassadeur à Naples, prit l'écharpe blanche , et promit que le secours destiné pour retirer INaples de la servitude d'Espagne , arriverait dans peu de jours.

Le Peuple sans s'arrêter à examiner particulièrement toutes ces choses, en conçut une si grande joie, qu'il la fit paraître par une infinité d'applaudissemens, et par les honneurs et les caresses qu'il fit d'abord à cet ambassadeur supposé , qui feignait d'heure en heure d'avoir des avis particuliers d'une grande et prompte assistance. La populace s'imprima si fort cette pensée dans son

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cœur, que sur un bruit qui courut que 'Marc- Antonio Brancaccio, mestre -de -camp-général , avait fait emprisonner un homme venu de la part des ministres de France à Rome , il fut incontinent privé de sa charge , et se vit même en danger de perdre la vie. Gennaro Annésé, prévoyant que ses artifices ne pourraient produire un effet de longue durée, et que pour ne pas retomber dans quelque dangereux accident, il fallait songer tout de bon à recourir à la France , se vit tout à coup attaqué par des inquiétudes qui le troublaient infiniment : en considérant Tavenir, il trouva sa carrière bordée de précipices , jugeant , malgré sa brutalité, que s'il appelait les Français, c'était recourir à des amis qui se rendraient enfin ses maîtres; et s'il ne les appelait pas, qu'il serait bientôt exposé à la barbarie du Peuple ou à celle des Espagnols. Comme le dernier péril était le plus proche et le plus certain , il se résolut d'envoyer à Home un de ses confidens pour demander la protection et le secours de la France aux ministres du Roi qui se trouvaient en cette Cour; il choisit pour cet effet INicolo Maria Mannara, jeune homme d'un esprit agissant et fort secret , qu'il dépêcha en diligence , et le chargea d'une lettre pour l'ambassadeur de France, et de plusieurs blancs -seings pour s'en servir en cas de besoin.

INicolo Maria Mannara étant arrivé assez heureusement à Rome, fut aussitôt au palais du cardinal Antoine Barbcrin , où l'ambassadeur et le

duc de Guise étaient logés. Il pria le sieur de Luzarches, maîlre-de-chambre de l'ambassadeur, qui pour lors n'était point au palais, de lui faire donner une audience secrète dès le même jour : mais ce gentilhomme, au lieu de lui faire donner un logement pour se reposer, le remit à une autre fois , et le laissa dans la salle sans lui faire un meilleur accueil : cet envoyé était en assez mauvais état , pour avoir été exposé depuis sa barque jusqu'à ce palais à une grande pluie qui l'avait extrêmement mouillé. Un des estaffiers du duc, passant fortuitement, senquit d'où il venait, et ayant appris que c'était un Napolitain arrivé récemment de ce royaume, jugea qu'il en pourrait savoir des nouvelles, dont il voyait bien que le duc était extrêmement curieux; il en donna sur l'heure avis au baron de Modène, qui aussilôt le fit venir dans sa chambre , et qui n'eut pas une petite joie d'apprendre qu'il n'y avait que deux jours qu'il était parti de NapIes,où tout le Peuple, d'une commune voix, réclamait la France. Pour gagner d'abord l'affection de ce Napolitain par un traitement tout contraire à celui du maître-de-chambre de l'ambassadeur, il ordonna àun ofiicier de la maison du duc de le mener dans une chambre , et de le faire manger et sécher, lui disant que s'il voulait après voir le duc de Guise, il obligerait beaucoup ce Prince , qui avait une passion extrême de servir le Peuple, par une inclination naturelle qu'il tenait de la maison d'Anjou , dont il était sorti. A ce mot d'Anjou, Nicolo Maria Mannara s'écria qu'il en

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serait très-aise , et pendant qu on exécutait Tordre quil venait de donner, le baron de Modène informa le duc , dans son appartement , de cette aventure, et un peu après le Mannara y arriva, et y fut accueilli de ce Prince avec tant de civilités et de caresses , qu'il ne put s'empêcher de lui ouvrir le secret de son voyage, et de lui dire que Gennaro Annésé , chef de la république de Naples, l'avait expédié à Rome pour voir les ministres de France , et leur demander le secours et la protection du Roi, qu'il ne faisait que d'arriver à Rome ; mais qu'ayant demandé l'audience au maître -de -chambre de l'ambassadeur pour lui rendre la lettre de Gennaro Annésé , on n'avait guère fait de cas de l'envoyé , ni de celui de la part duquel il venait.

Le duc l'assura que le marquis de Fontenay blâmerait son maître-de-chambre d'un procédé si peu civil, et ensuite lui demanda en quel état était véritablement le Peuple de INaples. Le Mannara lui rendit un compte assez exact de tout ce qui s'y passait, et lui apprit qu'il y avait dans la cité près de cent cinquante mille hommes sous les armes , résolus de périr ou de recouvrer le repos et la liberté; que cette mihce nouvelle et confuse n'avait besoin que d'officiers pour la régir et pour ménager à propos le courage qui l'animait; que les nécessités urgentes du Peuple étaient le manquement de munitions et de vivres, à quoi l'on ne pouvait pourvoir que par un grand et prompt secours. Le duc, avec cette chaleur que son visage

et ses paroles témoignaient dans les occasions où son cœur prenait quelque part , lui dit qu'il compatissait aux souffrances d'un Peuple qu'il avait sujet d'aimer et de servir, ayant l'honneur d'être sorti du sang de la maison d'Anjou ; que dès la première nouvelle de cette révolution, il s'était résolu d'aller à ISaples , et de bazarder un million d'or de son bien, môme tout, et jusqu'à sa vie, pour sa liberté , au cas que les Napolitains eussent agréé son service; qu'il avait tenté tous les moyens imaginables pour lui faire connaître sessentimens; mais qu'il avait été toujours si malheureux, que les Espagnols avaient pris et fait mourir ses envoyés, n'ayant pu rencontrer encore une occasion favorable pour établir une solide et secrète correspondance avec les chefs de ce parti ; qu'il louait Dieu dans ce moment de voir un député du Peuple avec qui il pût conférer et ouvrir un cœur dont l'objet était de se sacrifier pour le salut des soulevés ; qu'il était certain que la France embrasserait avec chaleur et zèle leur protection , et que , par l'armée navale qui se préparait à Toulon pour les secourir, ils verraient des témoignages efficaces du pouvoir du Roi Très-Ghrélien, et de ses bonnes intentions ; qu'en attendant qu'elle vînt brûler ou combattre celle d'Espagne, et soulager tous les maux et toutes les peines du Peuple, il s'offrait de passer à Naples pour y servir de premier gage de l'amitié du Roi , son maître , et pour appuyer de ses bras , de sa bourse et de son crédit cette république naissante, dont il

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prétendait maintenir la grandeur et la liberté, au péril même de sa vie ; que pour cet effet il était nécessaire qu'il témoignât à l'ambassadeur, qu'en attendant l'armée navale de France , le Peuple souhaitait que le Roi envoyât quelque Prince à INaples, qui pût maintenir, par sa présence et par ses soins , l'espérance d'un prompt secours , encourager les zélés et fortifier les faibles; qu'ayant su que le duc de Guise se rencontrait pour lors à Rome, Gennaro Annésé et la Consulte croyaient qu'étant si près de Naples , Sa Majesté ferait bien mieux de l'y employer qu'un autre plus éloigné et moins connu dans le pays, et qu'ils priaient ses ministres de l'obliger à passer promptement à iNaples, de crainte qu'un plus long délai ne causât quelque changement dans la cité, au préjudice de l'amour que le Peuple avait alors pour cette couronne.

Nicolo Maria Mannara, rebuté du mauvais accueil que lui avait fait le sieur de Luzarches, et gagné par le bon visage aussi bien que par les promesses du duc de Guise, s'attacha dés-lors si puissamment à ses intérêts, qu'on peut assurer qu'il n'eut jamais dans ce royaume de serviteur plus fidèle ni plus ardent que lui. Après donc qu'il eut protesté à ce Prince qu'il voulait suivre sa fortune , et ne l'abandonner jamais, et que la lettre qu'il portait à l'ambassadeur n'étant que de créance, il pouvait satisfaire à son désir dès sa première audience, espérant que Gennaro Annésé approuverait tout ce qu'il aurait négocié et conclu à Rome, dans la confusion où il était par

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les menaces continuelles que le Peuple lui faisait de s'accommoder avec les Espagnols , s'il ne voyait quelque prompte marque de la protection de la France. Il fut résolu entre eux que le Mannara agirait de cette sorte avec l'ambassadeur et avec les autres ministres du Roi en cette Cour, et que le duc de Guise témoignerait d'ignorer entièrement cette négociation.

Dès le même soir le Mannara eut audience du marquis de Fontenay, qui le reçut avec tout autant de caresses et de démonstrations de joie que son flegme le lui pouvait permettre, et avant ouvert et lu la lettre de Gennaro Annésé, par laquelle il se qualiGait généralissime de la république de Naples, il écouta fort attentivement toutes les demandes et propositions de ce député, qui d'abord semblaient ne tendre qu'à un puissant et prompt secours , sur quoi le marquis l'assura positivement que l'intention de la France était de protéger la cause du Peuple de toutes ses forces, et d'agir pour sa liberté, sans autre intérêt que celui de la gloire d'avoir servi d'appui à cette république; que l'armée était toute prête de partir de Toulon pour Naples, et qu'elle porterait au Peuple toutes les choses dont il avait besoin dans ses nécessités pressantes. Mais quand le Mannara, après l'avoir remercié au nom du Peuple, de l'espérance qu'il lui donnait d'un secours si considérable , lui dit que pour mieux persuader et entretenir dans leurs premiers sentimens, les esprits chancelans et flottans de cette

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grande miillitude de gens dont le parti était formé, Gennaro Annésé et la Consulte désiraient que le Roi envoyât promptement quelque Prince à iNaples, comme pour gage de son affection , et qu'ayant su que le duc de Guise, prince de trèshaute naissance, et d'un nom célèbre et connu de toute l'Italie , était alors à Rome , ses instructions et ses ordres portaient de le demander aux ministres de Sa Majesté, de peur qu'une longue remise n'altérât les cœurs de cette populace, qui souhaitait si ardemment d'avoir un Français d'une condition relevée. Le marquis fut un peu surpris, et lui témoigna qu'il ne savait pas si le duc , qui n'était à Rome qu'incognito, et sans cet équipage qui faisait paraître sa grandeur quand il était en France, voudrait passer à Naples dans une occasion si pressante, où tant d'obstacles s'opposeraient à son passage : le Mannara lui repartit que pour l'équipage le duc étant à JNaples en pourrait bientôt faire un tel qu'il voudrait; que pour son passage il n'aurait rien à craindre s'il voulait se servir de ces felouques napolitaines, dont le nom et l'agilité sont connues jusqu'au Levant. L'ambassadeur, pressé par ce discours, le congédia et lui promit qu'il ferait tout son possible pour porter le duc de Guise à répondre aux intentions du Peuple , quoique son dessein fut plutôt de l'en détourner que de lui en faire naître l'envie.

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