‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 67 sur 100 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Grande allégresse que tout le Peuple de Naples témoigne à Tarrivée du duc de Guise. — Bon accueil que lui fait Gennaro Annésé dans le Torrion desi Carmes. — Adresse dont se sert le Peuple pour rendre le cardinal Filomarino suspect aux Espagnols. — Emploi de mestre - de - camp - général conféré au baron de Modène.

doMME l'esprit des Napolitains s'abandonne entièrement aux passions qui le dominent, il serait mal-aisé d'exprimer la joie que l'arrivée du duc de Guise causa dans la ville de Naples : je ne pense pas que de tous les siècles, on en eut vu une semblable : elle parut aux églises, don ton sonna toutes les cloches , elle parut sur les visages et dans les acclamations d'une foule innombrable de gens de toute sorte d'âges et de conditions, qui, environnant ce Prince aussitôt qu'il eut pris terre, lui témoignèrent, par toutes les démonstrations possibles, la satisfaction qu'ils avaient de le voir, et il y eut même des vieillards qui embrassant ses genoux et baisant ses pieds en pleurant de joie , crièrent hautement qu'ils ne se souciaient plus de mourir après avoir vu un Prince sorti des Rois de la maison d'Anjou. Cette foule l'accompagna , ou plutôt le porta jusqu'à la porte de

rë«'lise de NoIre-Dame-des-Carraes , où Gennaro Annésé le vint recevoir etlembrasser avec toutes les marques d un contentement extrême. Après leurs premiers complimens , qui ne consistèrent qu'en la joie que la royale République avait de l'heureuse arrivée du duc , et de celle que ressentait ce Prince de se voir en état de pouvoir lui faire paraître son zèle, ils entrèrent tous deux dans réglise , doù, après avoir rendu grâces par un Te Detim solennel, ils passèrent dans le couvent et dans le torrion des Carmes, où Gennaro Annésé voulut que le duc logeât , et couchât même dans sa chambre avec lui , jusqu a ce qu'on lui eût préparé un appartement dans ce couvent. Le duc s'en défendit long-tems, lui dit qu'il ne le voulait pas incommoder , et qu'après avoir passé deux nuits couché dans une felouque , il en passerait bien une autre sur un matelas ou dans une chaise; mais Gennaro lui répliqua qu'il souhaitait qu'il dormît cette nuit dans sa chambre et avec lui, afm que tout le monde connût l'entière et sincère union qui était entre l'un et l'autre , et que cette apparence servirait même beaucoup pour la sûreté de sa personne. Cela contraignit le duc de passer toute la nuit dans une chambre qui ressemblait assez à une retraite de voleurs : on y voyait une quantité de vaisselle d'art'ent et de meubles précieux entassés les uns sur les autres sans aucun ordre ; Gennaro Annesé et sa femme y apprêtaient leur manger eux-mêmes de crainte d'être empoisonnés , et ils y dor-

rj.^

maient sur des matelas étendus à terre, et parmi une infinité d'ordures qui causaient une puanteur insupportable. Après avoir soupe ensemble , le duc et Gennaro se couchèrent sur le lit , et sa femme auprès d'eux sur un autre matelas. Ils passèrent d'abord une partie de la nuit à des protestations réciproques d'une perpétuelle correspondance , après quoi Gennaro Annésé rendit au duc un compte assez exact de l'état où les affaires étaient pour lors ; mais il ne put s'empêcher de lui faire paraître, dans tout son rustique entretien, la secrète ambition qu'il couvait dans son âme , et qui lui faisait regarder le trône comme un siège que la fortune lui préparait pour se délasser de ses grandes et longues fatigues. Le Duc ne témoigna point qu'il s'en apercevait , et lui dit seulement en termes généraux , qu'il n'était venu à Kaples que pour suivre aveuglément tous les intérêts du Peuple et les siens; après quoi il reposa sur ce lit tout vêtu durant quelques heures , et au point du jour se mit en état de recevoir les complimens de tous les officiers du Peuple qui accouraient de tous côtés pour le saluer , et pour lui faire paraître la satisfaction qu'ils avaient de son arrivée.

S'il y a des personnes dont la présence diminue la réputation, il y en a d'autres dont l'aspect l'augmente. Comme le duc était de ce nombre, et que son visage, ses caresses, et la facilité qu'il avait de s'exprimer agréablement faisaient d'abord une vive impression dans les esprits les 2. 1^

l^S HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

plus indiflerens, toute la Consulte et tous les capitaines des quartiers et les autres chefs populaires qui le vinrent visiter, parurent si satisfaits de son bon accueil et de ses civilités, que chacun pubha dans son voisinage que Dieu leur avait envoyé le prince le plus accompli et le plus agréable du monde, pour le salut de tout l'Etat. D. Luigi del Ferro ( échappé des mains de ses ennemis depuis que Nicolo Maria Mannara était revenu de son premier voyage de Rome ) fut le premier à le saluer; il se jeta à ses pieds, lui embrassa les genoux dès le soir de son arrivée , et voulut même le servir et lui rendre les offices les plus bas. Le duc lui fit mille caresses , et après avoir embrassé le matin ce grand nombre d'officiers qui le vinrent voir, il alla entendre la messe en 1 église des Carmes , qui dans un moment fut remplie d'une infinité de gens de toute sorte qui regardaient tous ce Prince avec une admiration extrême, et ne pouvaient s'empêcher de tems en tems de témoigner par des cris d'allégresse le contentement qu'ils avaient de le voir.

Le 17 de novembre, ce Prince, d'une commune voix, fut proclamé généralissime des armes du Peuple, et défenseur de sa liberté sous la protection du Roi Très-Chrétien , avec les mêmes avantages, facultés et prérogatives qu'avait le prince d'Orange dans les Etats de Hollande. Il accepta ces titres et cet emploi, et il en rendit grâces au Peuple d'une façon si obligeante, que

rifi.T

toute la multitude qui remplissait le marché lui fit paraître par des acclamations et par des applaudissemens , qu'elle lui était obligée d'avoir accepté cette marque de l'estime de tout le Peuple, et de la confiance qu'il avait en lui. Tout le reste de la journée fut employé par le duc à visiter les quartiers et les postes de la ville tenus par les populaires, où il fut suivi d'une foule de gens qui ne pouvaient le regarder assez, ni se lasser d'observer et d'admirer jusqu'à ses moindres actions. Ce fut alors qu'il reconnut que le rapport qu'on lui avait fait de l'état des forces du Peuple était bien éloigné de la vérité , et que les cinquante mille hommes que les députés s'étaient vantés d'avoir sous les armes , étaient réduits à quatre ou cinq mille , qui suflisaient à peine pour la garde ordinaire des postes de la cité, et qui n'avaient aucunes munitions. Le duc leur fit distribuer celles qu'il avait apportées de Rome , ce qui n'accrut pas peu le contentement que le Peuple avait eu de son arrivée , et l'espérance qu'il avait conçue d'un prompt et assuré secours : toutefois , cette partie du Peuple qui n'avait pas consenti de bon cœur à l'élection de ce Prince , ne laissait pas de murmurer sourde- ' ment et de faire courir le bruit que l'on ne voyait point encore ces grandes sommes de deniers qu'il avait promis d'employer pour le service de l'Etat : qu'il n'y avait point d'apparence qu'un Prince de sa qualité fût venu tout seul et sans suite, et \^?> plus méchans , au lieu de dire que le duc de

Ghisa était arrivé, disaient que c était le duc de chi sa? voulant faire douter par-là de son nom et de sa qualité. Mais tous ces discours , qui ne se disaient quen secret, ne servirent qu'à faire voir une malice impuissante, et tout cela n'empêchait pas que ce Prince ne fût suivi partout où il allait d'une infinie multitude de peuple qui semblait, dans son zèle ardent , aller jusqu'à l'idolâtrie : aussi, à parler franchement, il semble que le duc de Guise soit en quelque sorte excusable d'avoir, sur les acclamations et les applaudissemens de cette multitude populaire , donné de si grandes ailes à l'ambition naturelle de son esprit élevé, et porté aux grandes choses ; ce fut ce qui lui fit prendre ce vol , qui Técarta de la route qu'il devait suivre, et fut la cause de cette chute qui suivit de si près son élévation.

Le même jour, vers le soir, le baron de Modène arriva à INaples, et fut reçu de ce Prince avec une joie inconcevable , et d'autant plus grande, que son retardement lui avait fait craindre qu'il ne se fût perdu par la tempête, ou qu'il n'eût été pris par les galères d'Espagne. Dès qu'il l'eut embrassé, et qu'il eut su les aventures qui l'avaient empêché d'arriver plus tôt, il l'alla présenter à Gennaro Annésé et aux autres principaux chefs du Peuple, et leur dit beaucoup de bien de ce gentilhomme; il le mena ensuite dans l'appartement qui lui avait été donné, le plus beau de tout le couvent, qui regardait la mer, et où logeaient ordinairement les provinciaux de l'ordre

ti

des Carmes, quand ils faisaient leurs visites. Lorsqu'il se vit seul avec le baron , il l'embrassa encore de nouveau , et lui donna tant de témoignage d'une cordiale amitié, que le baron crut être entièrement à couvert des insultes de la demoiselle de Pons, et de toutes celles de la fortune. Dans cette longue et secrète conversation , il lui apprit tout ce qui s'était passé depuis qu'ils s'étaient séparés vers Monté Circello jusqu'alors, particulièrement l'extrême joie que le Peu (île avait témoignée de son arrivée à INaples , et que déjà il avait reçu mille marques de l'amour et de la confiance de tout le parti. Le baron , après lui avoir rendu grâces de la continuation d'une amitié dont il avait déjà reçu tant de marques, lui répondit qu'il avait une extrême joie de voir que , dans si peu de tems, il avait gagné tant de cœurs, que c'était sur ces fondemens que sa fortune pourrait faire un établissement solide, si ces cœurs n'étaient pas les mêmes, qui, en moins de trois jours, traitèrent Masanielle comme un monarque, comme un voleur et comme un saint ; qu'il le priait de bien songer, parmi tant d'acclamations , aux secrets et divers motifs qui les causaient; que s'il est vrai que l'intérêt soit l'ame du corps politique, on pouvait juger que la source de tant de volontés que le Peuple lui faisait paraître, ne consistait qu'en l'espérance des avantages qu'il croyait recevoir par son arrivée ; que ces esprits ne mesurant leur amour que par leur profit, l'aimeraient véritablement, si l'assistance qu'ils pré-

\ié

182 HISTOIBE DU SOULÈVEMENT

tendaient que sa venue et ses soins leur 'procureraient, répondait à leur attente; qu'aiin de les bien ménager, et conserver cette chaleur qu'ils témoignaient avoir pour lui, il fallait penser à deux choses : lune à solliciter la Cour d envoyer l'armée navale le plus vite qu'il se pourrait; l'autre à s'empêcher de donner aucun ombrage à Gennaro Annésé, et garder la neutralité entre tant de divers partis qui divisaient celui du Peuple ; que pour obtenir le secours qu'il espérait, et tous ceux qui lui seraient nécessaires à l'avenir, il croyait que le moyen le plus assuré était de ne se point détacher de la Cour, et demeurer ferme dans son premier dessein : que si Naples était le champ de sa fortune et de sa gloire , Paris en devait être l'origine, et qu'il le priait de se persuader que c'était de la France qu'il devait attendre tout son bonheur , et le succès de ses desseins dans cette révolution; que quant à ce qui concernait sa conduite dans une ville divisée en tant de partis, la poHtique l'obligeait de faire bonne mine à tous , mais de n'en préférer pas un , excepté dans les occasions où il s'agirait du service du Peuple : que s'il se partialisait, il perdrait l'amour de l'un, en acquérant l'estime de l'autre, et que pour le nom de partisan il quitterait celui d'arbitre; que, sans témoigner de savoir les secrets motifs du voyage du docteur Francesco dé Patti , il devait vivre avec Gennaro Annésé , comme avec un homme dont il n'avait point pénétré les mauvaises intentions, d'autant qu'un ennemi couvert,

DE L\ VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. iSvl

et qui ne croit pas qu'on connaisse le mal qu'il a pensé ou fait, est plus facile à regagner ou à tromper qu'un ennemi découvert, qui n'est plus capable de garder aucune mesure, ni d'avoir aucune confiance en celui qu'il a offens/; : que quelque accueil et quelque bon visage que lui fissent les cappes noires , il ne devait point se fier à leurs caresses, mais qu'il fallait leur rendre la pareille, et les regarder comme des Espagnols travestis , qui sans doute tâcheraient de s'approcher de sa personne, et d'entrer dans sa confiance pour le rendre suspect au Peuple, et peut-être l'embarquer dans quelque route aussi malheureuse vers sa fin, qu'aisée et belle dans son commencement : que surtout il le conjurait de ne se détacher jamais des justes intérêts du Peuple qui l'avait choisi pour son chef, et qui devait être lu principale base de sa fortune.

Le duc l'écouta assez paisiblement; et comme il n'avait point encore commencé à goûter ce doux poison dont les Espagnols se servirent pour l'enchanter peu de jours après , il lui fit paraître qu'il lui savait bon gré de son zèle et de ses avis. Le lendemain ce Prince allant voir Gennaro Annésé pour délibérer avec lui de quelle façon il prêterait le serment de la charge de générahssime des armes du Peuple , le baron l'accompagna jusqu'à l'entrée de sa chambre , où il fut appelé un peu après par le duc pour être de leur conférence, dans laquelle, après avoir examiné plusieurs opinions , il fut conclu que la cérémo-

•^flf-'

nie s*en ferait dans Téglise cathédrale, et que pour rendre le cardinal Filomarino plus odieux aux Espagnols, et le détacher entièrement d'avec eux, Gennaro Annésé lobligerait de bénir une épée, et de la donner, au nom du Peuple, au duc de Guise, afin d'intéresser le Ciel en Theureux succès de ses armes. Cette résolution ayant été approuvée de toute la populace, Gennaro Annésé en fit donner avis au cardinal, lequel jugeant que cette action le pourrait brouiller avec les Espagnols, tâcha de s'en excuser, sous prétexte de sa goutte qui le retenait dans sa chambre, et ne lui permettait pas d'agir; mais la populace, mal satisfaite de sa réponse, parut tout-à-coup si émue, que sur ce que Gennaro Annésé lui fil dire secrètement qu'il ne lui répondait pas des accidens qui lui pourraient survenir s'il ne la contentait promptement, il l'assura que le lendemain il se ferait porter dans l'église pour cette cérémonie , ce qui donna beaucoup de joie à cette multitude de gens assemblée dans le marché , et qui déjà se préparait d'aller mettre le feu à l'archevêché, si le cardinal se fût obstiné dans son premier refus. Le duc de Guise crut qu'il devait le visiter chez lui avant que de le voir dans l'église : il y alla donc et fut reçu fort civilement de cette Eminence qui lui témoigna être fort satisfaite de son arrivée , et lui fit comprendre que toute la noblesse et lui avaient eu beaucoup plus de joie de sa venue que le Peuple, dans l'espérance qu'ils avaient que la présence et la conduite d'un duc de Guise , arî:ê-

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. lS5

terait le cours de tant de sacrilèges, de cruautés et de ruines causés par un Masanielle, et qui l'eussent contraint depuis long-tems de quitter Naples, si son office de pasteur lui eût permis d'abandonner son bercail parmi ces désordres ; qu'il versait tous les jours des larmes, et adressait des vœux au Ciel pour tâcher d'appaiser son ire , dont toutes ces confusions n'étaient que les tristes efl^ets, et qu'il se croyait exaucé, puisqu'il voyait un Prince de sa sorte en état de remédier à des maux qui, jusqu'à cette heure , paraissaient incurables. Le duc répondit à cet adroit compliment avec beaucoup de civilités, et assura ce cardinal que lui et toute la noblesse de la cité et du royaume auraient dans peu de tems sujet de se louer de sa conduite.

Le baron de Modène , qui avait accompagné le duc en cette visite , observa ses actions et ses paroles avec assez d'attention, et reconnut que le discours du cardinal lui avait plu : comme il était dans une perpétuelle appréhension que ce Prince ne prît le change , et ne s'écarlât de sa première route, il voulut prévenir les mauvaises impressions que les paroles du cardinal pourraient faire dans son esprit. 11 n'eut guères de peine à le mettre sur cette matière; car dès que le duc se vit avec lui, il lui demanda, avec un visage fort satisfait, quelle opinion il avait de ce cardinal , et s'il ne croyait pas qu'un homme de son rang et de son humeur, qui avait eu tant de démêlés avec les Espagnols, ne serait pas bien aise

l86 HISTOIRE DU SOUIÈVEMENT

de s'allacher à Jui dans une révolution où peutêtre leur union pourrait procurer le pontificat à l'un et une couronne à Tautre. Ce peu de mots ne fit que trop connaître au baron que le duc s'était laissé prendre à l'amorce du cardinal, ce qui l'obligea de lui répondre : qu'il croyait bien que cet esprit était assez ambitieux pour aspirer à la thiare; mais qu'il le croyait trop prudent pour la prétendre par des voies incertaines et périlleuses ; qu'il pensait bien que si le duc avait un établissement assuré, et que sa fortune fût à couvert de la puissance des Espagnols, le cardinal s'attacherait sans doute à lui; mais qu'il croyait aussi qu'il ne le ferait point dans l'assiette chancelante où elle était; qu'il avait eu bien souvent des démêlés avec les ministres d'Espagne, particulièrement touchant les immunités de l'Eglise, dont il paraissait très-ardent et très-rigide défenseur; mais que cela n'empêchait pas qu'il ne fût fort bien avec eux, surtout depuis ces grands tumultes, où il les avait bien servis; qu'il y avait de l'apparence que son séjour dans le palais archiépiscopal marquait leur intelligence; qu'il n'était demeuré dans ce lieu que pour mieux ménager les partis et les cabales qu'ils avaient dans le corps de la populace, que le prince de la Rocca, son parent, fomentait à ce qu'on disait publiquement dans la cité ; que quand cela ne serait pas, ce cardinal ne lui pouvait répondre que de sa personne, n'ayant pas beaucoup de crédit parmi le corps de la noblesse , comme toul

ifr

le monde le savait assez ; qu'enfin , à l'exemple d'un Romain qui terminait toujours ses harangues par l'avis de détruire Carlhage, il lui dirait incessamment qu'il fallait se tenir au Peuple , et ne se persuader pas que dans ces révolutions un cardinal, ni aucun prince, ou autre grand de ce royaume , voulussent risquer tous leurs biens afin de s'attacher à lui.

Le duc rougit à ce discours , et le baron reconnut fort bien qu'il ne lui avait pas fait: plaisir de lui parler si franchement, quoique ce Prince ne lui en témoignât rien par sa réponse, qui fut: qu'il ne fallait rien négliger, mais prendre à toutes mains les occasions favorables que la fortune lui offrirait. Le lendemain le cardinal s'étant rendu à l'église, où une multitude infinie de gens l'attendait pour voir cette cérémonie , y fit la bénédiction d'une épée qui fut présentée au duc, et sur-le-champ il prêta le serment touchant l'emploi que lui avait conféré le Peuple, lequel de nouveau témoigna hautement son allégresse secondée de plusieurs motets chantés par la musique de cette église.

Le même jour, sur le soir, le sieur de Cérizantes aborda le baron de Modène, qui se promenait seul dans le dortoir du couvent des Carmes, proche son appartement, et lui dit, avec un visage riant : qu'il lui venait apprendre la grâce que Gennaro Annésé et le duc de Guise lui avaient faite de lui promettre la charge de mestre-de-camp-général du Peuple , vacante par

lui

l88 HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

la démission de Marc Anlonio Brancaccio, et qu'il le priait de le servir en cette occasion. Le baron, surpris de ce discours, lui répondit brusquement qu'il s'étonnait fort qu'un homme qui n'était venu avec ce Prince que pour tenir les chiffres des ministres de France en Cour de Rome, et leur donner part de tout ce qui se passerait à IXaples, eût aspiré à un emploi réservé pour le chevalier de Guise , qu'on attendait à tous momens. Cette réponse Tétonna , et le baron le quittant, fut rencontré par le père maître Fra- Vincenzo Maria Capécé , dominicain , et confesseur du duc de Guise , accompagné du sieur des Isnards, qui lui dit qu'il le cherchait pour l'avertir qu'il avait appris que le sieur de Cérizantes espérait la charge de mestre-de- camp-général que prétendaient le Mellone, vieux soldat, mais fort soupçonné d'être espion des Espagnols, etVittorio Zapullo, autre vieuxsoldat, dépendant du marquis de Torrécusa, qui était avec la noblesse assemblée contre le Peuple; qu'il lui semblait que cet emploi était d'assez grande importance, pour obliger le duc de Guise à ne le laisser conférer qu'à un homme de qualité qui ne dépendît que de lui; que Cérizantes ni les autres n'avaient rien qui pût l'obliger à prendre l'un d'eux pour son lieutenant - général , et que le baron de Modène était le seul que l'on devait pourvoir de cette dignité , suivant le sentiment commun de tous les amis de ce Prince. Le baron qui, en embarquant le duc de Guise dans celte

entreprise, ne s'était proposé autre emploi que celui d'être près de sa personne pour le servir de ses conseils dans les occasions nécessaires, n'ayant autre but que la gloire et la fortune de ce Prince, fut fort étonné de cette proposition, et répondit au père Capécé, qu'il jugeait, comme lui , que le duc se ferait tort s'il permettait que cette charge fût donnée à une personne qui ne dépendît pas de lui; qu'encore que Cérizantes l'eût assuré que le duc lui avait promis de la lui procurer, il avait peine à le croire ; que pour lui il ne pouvait songer à cette dignité peu convenable à son humeur, et trop élevée au-dessus de son mérite et de ses forces; qu'il n'avait point d'autre ambition que celle d'être auprès du duc, et de ne le point quitter de vue pour plusieurs secrètes raisons ; qu'il conjurait ses amis de n'y plus penser, et qu'il allait faire connaître à ce Prince que cette charge ne devait être conférée à aucun des trois prétendans.

Le père Capécé lui répliqua, qu'il fallait que, pour le service de l'État et du duc de Guise, il prît cet emploi, et qu'il s'assurait de le faire approuver au duc. Le baron, sans lui rien repartir, alla de ce pas trouver le duc qu'il rencontra seul dans sa chambre, et lui rendit compte de tout ce que le sieur de Cérizantes et le père Capécé venaient de lui dire. Ce Prince parut surpris de ce que Cérizantes l'avait assuré qu'il avait sa parole touchant sa prétention, et lui dit qu'il lui en avait parlé; mais qu'il lui avait répondu qu'il y pense-

190 HISTOIF.E BU SOiLÈVEMENT

rait et qu'il en conférerait avec Gennaro Annésé. Le baron lui dit ensuite, que, quoique Cérizantes eût de l'esprit et du cœur, il n'avait point les qualités nécessaires pour être son lieutenantgénéral, et que toute la France trouverait ce choix fort étrange; que quand son expérience et sa naissance lui pourraient faire mériter cet emploi, il se ferait tort de permettre qu'un homme qu'il ne connaissait que depuis fort peu de tems possédât la charge la plus importante de l'Etat, après la sienne; qu'ayant prié le chevalier de (iuise de venir à Naples, il semblait qu'il ne la devait point conûer à un autre ; que s'il fallait qu'elle fût exercée par quelqu'un en attendant son arrivée, il offrait d'y donner ses soins, pour empêcher qu'elle ne fût occupée par quelqu'un qui ne dépendît pas de lui. A ces mots le duc l'embrassa et lui témoigna par son visage aussi bien que par sa réponse, qu'il en serait extrêmement aise, et qu'il empêcherait que Gennaro Annésé n'en pourvût Cérizantes. Cette conférence fut interrompue par la venue de quelques officiers du Peuple qui vinrent visiter le duc, et qui donnèrent lieu au baron de Modène de se retirer en son appartement pour songer, avec plus de loisir et d'attention, à la proposition que lui avait faite le père Capécé, sur le sujet de cet emploi. Il est très-vrai que cet infortuné gentilhomme eut de secrets pressenlimens dans cet instant de la disgrâce qui sembla provenir d'une charge qui fut aussi funeste à sa fortune qu'avantageuse à sa

gloire. Ce je ne sais quoi qui semble, en nous faisant frémir sans cause apparente, nous avertir souvent d'un malheur prochain, ne lui permit de regarder ce poste qu'avec frayeur; en considérant le service du duc de Guise, il reconnaissait que, puisqu'il était nécessaire que le Peuple eût, en ce moment, un mestre-de-camp-général pour agir et pour soulager le duc, aux lieux et dans les choses où il ne pourrait pas tout faire, il fallait nécessairement que cet emploi fût conféré à un confident de ce Prince; que tout autre qui n'aurait pas un attachement aveugle et une entière dépendance pour lui dans ces occasions, pourrait partager et même acquérir tout à fait les cœurs de cette populace qui paraissait si inconstante ; qu'un mestre-de-camp-général qui s'entendrait avec l'Espagne, pourrait détruire le parti par cent moyens; que quand cela ne serait pas, une mauvaise intelligence causerait des désordres pernicieux au duc de Guise ; que ne voyant alors personne à qui le duc pût confier un emploi de cetle importance, l'amour qu'il avait pour ce Prince le conviait de l'accepter, tant afin d'empêcher qu'un autre ne le prît à son préjudice, que pour avoir plus de moyens de concourir à sa fortune. Mais en considérant l'esprit du duc, il tremblait alors qu'il songeait que s'il acceptait cette charge, il serait souvent obligé de s'éloigner de la cité et de la vue de ce Prince, qui montrait,, en plusieurs rencontres qu'il bornait son affection à la portée de ses ieux, et que la place que Ton avait

iflll

dans son cœur était fort aisée à surprendre, si l'on n'avait le soin de la garder soi-même et d'empêcher non-seulement que l'absence ne la fît perdre, mais aussi que les envieux et les jaloux ne la surprissent par les rapports et les ombrages dont son esprit, quoique beaucoup éclairé, était susceptible plus que tous les hommes du monde; qu'en s'éloignant de sa présence, il laisserait à ses ennemis un champ fort ample pour lui nuire, ne sachant à qui confier ses intérêts en cette absence ; car le sieur des Isnards, son parent, et le sieur d'Orillac, son ami, n'étaient pas assez accrédités auprès du duc pour le soutenir contre tant de gens, qui sans doute tacheraient de le ruiner; qu'il avait à se garder non-seulement de la plupart des domestiques de ce Prince qui craignaient son intégrité, surtout d'Augustin de Liéto, qui commençait déjà à faire le favori et le ministre , au grand étonnement de Naples; mais encore des Espagnols et des envieux de la gloire du duc, qui feraient leur possible pour le détourner de sa route et le désunir d'avec la France, en flattant son ambition par les visions chimériques d'une future royauté; qu'ainsi, pendant qu'il pousserait les Espagnols à la campagne, leur cabale et leurs artifices le perdraient dans le cabinet.

Le baron passa presque toute la nuit dans les agitations que tant de différens objets causaient en une personne qui eût souhaité de se pouvoir partager en deux, afin d être tout à la fois dans la ville et dans la campagne, proche du duc et

DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 1 gj

loin de lui, pour remplir en un même instaat tous les devoirs que son zèle exigerait.

Le lendemain le père Capécé le vint voir et lui présenta une grande patente en parchemin, et scellée du grand sceau du Peuple , par laquelle Gennaro Annésé le déclarait mestre- de-campgénéral de la cité et de tout le royaume de ÎVaples, et l'assura de sa part qu'il n'avait point voulu écouter ni Cérizantes, ni le Mellone, ni le Zapullo , et qu'il le priait d'accepter cet emploi comme un case de l'estime que tout l'État avait pour lui. Le baron , la prenant de ses mains , lui dit qu il n avait rien à répondre sur ce sujet, qu'il n'eût vu le duc de Guise , lequel il alla trouver incontinent avec cette patente, qu'il lui présenta, et lui dit tout ce que son confesseur venait de lui dire , ajoutant à cela qu'il ne prendrait cette charge que par son ordre absolu, et sous deux conditions: l'une, de ne l'exercer que jusqu'à la venue du chevalier de Guise , son frère ; la seconde , que cet emploi ne le priverait point de celui qu'il avait près de sa personne et dans sa maison, qu'il estimait cent fois plus que l'autre. Le duc, avec mille caresses, lui répondit qu'il importait à son service qu'il acceptât cette charge; mais qu'il voulait qu'il en prît la patente de lui , et non pas de Gennaro Annésé, et qu'il agréait les conditions sous lesquelles il désirait l'accepter.

Si je m'étends un peu trop sur ces circonstances, j'ai cru devoir ce témoignage à l'innocente conduite du baron de Modène, qui, n'ayant pris

cet emploi que pour mieux servir le duc de Guise, fut depuis soupçonné injustement de l'avoir brigué pour se détacher de ce Prince et pour son intérêt particulier; mais le tems a fait connaître la vérité de ce que je dis sur ce sujet.

Le baron de Modène témoigna au duc de Guise qu'il acceptait cette charge, puisqu'il lui commandait absolument de la prendre , et qu'il s'agissait de son service, et lui remit entre les mains la patente que Gennaro Annésé lui avait envoyée; ce Prince lui en fit expédier une autre à l'heure même par Girolamo Fabrani, son secrétaire, après quoi le baron alla prier le père Capécé de faire connaître à Gennaro Annésé qu'il lui était fort obligé de l'estime qu'il avait témoignée pour lui, mais que les attachemens qu'il avait avec le duc de Guise, ne lui permettaient pas de prendre aucun emploi que de sa main.

DS LA VILLE ET DU R0YAU5IE DE NAPLES. IQj

^^^l\tvvvvv^lvvv^^;vvvvv^l^lv\lvv\lvv^)vvvvv\vvvvvvvvv'\)v\l\lv\lv\l\>^l^)

Page 1