‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 68 sur 100 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Progrès des armes de la noblesse, commandée par don Vincenzo de Tuttavilla — Combats dans la cité entre les Espagnols et les populaires. — Nouvelles tentatives que fait don Juan d'Autriche pour avoir la paix, par l'entremise du nonce du Pape. — Conseil tenu par les Espagnols sur les demandes du Peuple. — tiuite des progrès du général Tuttavilla.

Quelques jours avant la venue du duc de Guîse à Naples, don Vincenzo de Tuttavilla, général des armes de la noblesse du royaume , espérant que, lorsqu'il agirait de lui-même, il réussirait beaucoup mieux qu'il n'avait fait en exécutant les ordres du Yice-Roi, pour le recouvrement du passage de la grotte de Posilippe , se résolut d'employer toutes ses forces, tant pour empêcher que les vivres n'entrassent dans la cité de Naples, que pour réduire sous l'obéissance des Espagnols les villes et les casais de la Terre de Labour, qui suivaient le parti du Peuple; et voyant que les populaires couraient souvent la campagne avec quelque cavalerie levée dans Naples, et composée de cinq ou six cens chevaux de carrosse, dont

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ig6 HISTOIRE DU SOULEVEMENT

ils S étaient saisis dès le commencement des troublés, il forma un petit camp volant de sept à huit cens chevaux, pour observer leur marche, et les attaquer dans les lieus où il le pourrait faire avec avantage : mais quelques soins que pussent prendre ceux qui le commandaient , ils battirent souvent la campagne en vain, au grand déplaisir de toute la noblesse , très-fâchée de voir cinq ou six cens chevaux populaires braver insolemment leurs forces, et faire une infinité de ravages, à la vue d*une armée de plus de cinq mille chevaux , assemblée alors dans Averse. Le quatrième jour de novembre, le général Tuttavilla, averti que huit cens hommes du parti du Peuple avaient investi la tour de Scaffati , gardée par un capitaine maillorquin, avec cinquante Espagnols naturels, partit d'Averse avec deux cens chevaux, le régiment de don Prospero di Tuttavilla, son neveu, et quelque peu d'infanterie de la noblesse et de la milice du royaume. Il fit faire halte à deux milles de Scaffati , et ordonna au colonel de Goëlans et à don Diego de Cordoiia, d'aller reconnaître le lieu où les populaires s'étaient retranchés. Ces deux officiers, accompagnés des marquis de Torrécusa et de San Giuliauo, de quelques autres cavaliers napolitains volontaires, et suivis de soixante-dix chevaux, s'étant avancés jusqu'à la vue de Scaffati, les populaires ne croyant pas que ce petit nombre de royalistes fût soutenu du gros qui avait fait halte avec le général Tuttavilla , détachèrent deux cent vingt chevaux pour charger

les ennemis, qui, les voyant partir de leur poste, en donnèrent incontinent avis à ce général, et, dans le même tems, les populaires firent avancer quelques mousquetaires pour soutenir leur cavalerie, laquelle se croyant assez forte pour battre les Espagnols, marcha avec cette infanterie droit à eux. Le baron de Goëlans n'ayant point encore de nouvelles de son général, et jugeant que la retraite lui serait plus périlleuse que le combat, non-seulement fit tête aux populaires avec beaucoup de résolution et de vigueur, mais même les attaquant tout à la fois par le front et par le flanc , mit leur cavalerie si fort en désordre , qu'elle abandonna l'infanterie qui la soutenait» et que les Bourguignons en taillèrent en pièces la plus grande partie. Cette défaite étonna si fort le reste des populaires qui gardaient Scaffati , qu'après avoir vu arriver le gros commandé par le général Tuttavilla, et soutenu quelques légères escarmouches, ils abandonnèrent ce lieu à la faveur de la nuit, et laissèrent ainsi le moyen aux royalistes de s'en emparer et de le piller, sous prétexte que les habitans avaient donné les mains au Peuple pour s'en saisir, et attaquer la tour où commandait le capitaine maillorquin, qui, dans ce sié^'e, s'était vu réduit à une telle extrémité, que les boulets lui ayant manqué, il avait chargé ses canons de quelques sacs d'argent qu'il avait dans cette tour très-forte et très- considérable pour le passage de la rivière de Sarno.

Ce succès ayant rétabli le crédit du général

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Tuttavilla, fit tant d'impression dans tout le voisinage, que cela lui donna moyen de recouvrer en peu de tems, non-seulement la tour del Gréco, mais encore plusieurs places dans la Terre de Labour et dans la principauté de Salerne; ce qui fit voir que dans la guerre la réputation bien souvent fait autant ou plus que les forces.

Mais ces pertes ne firent aucun effet dans la cité de Naples, où lobstination des soulevés s'augmentant de plus en plus, maintenait si fort leur vigueur, qu'ils en donnaient des marques aux Espagnols par de continuelles attaques, surtout au quartier de la Grande Douane, assez proche du Château Neuf, mais à couvert du canon, à cause de la hauteur des maisons qui étaient entre deux, et qui donnaient moyen au Peuple de s'assembler dans ce poste , et d'y faire une place d'armes, d'où à tous momens il sortait pour attaquer les retranchemens ennemis. Le baron de Batteville, reconnaissant de jour en jour les dommages que les Espagnols recevaient de ce poste, lequel étant composé de quatre murailles fort épaisses et fort hautes, commandait tout le quartier du port, fit dresser une batterie à l'embouchure d'une rue qui regardait en face ce grand bâtiment, et y ayant logé deux canons, il commença à battre cet édifice sans aucune disconlinuation, ce qui obhgea le Peuple de placer deux petits fauconneaux aux fenêtres de la Douane , qui, tirant aussi continuellement, incommodaient extrêmement les Espagnols, et particulièrement

leurs canoniers , qui étaient estropiés ou tués aussitôt qu'ils se découvraient tant soit peu; et ce qui fâchait encore plus le baron de Batteville, était une grêle continuelle d'arquebusades que les populaires leur tiraient des maisons voisines, et dont il y en eut une qui emporta la moitié du nez à Francesco Paolo Venato , cavalier de ce siège et de beaucoup de considération. Mais le Peuple, qui ne se lassait point dans le travail qu'il lui convenait faire pour se défendre ou pour attaquer, voulant montrer à ses ennemis qu'il savait profiter du terrain et du tems quand l'occasion s'en présentait, avança un soir, à la faveur de l'obscurité, un retranchement à travers de la rue du Port, et l'éleva avec tant de soin et de silence, que les Espagnols ne s'en étant aperçus que le lendemain au matin , furent bien étonnés de voir le Peuple logé à douze pas de leurs postes , c« qui les obligea de faire décharger sur ce nouveau travail toute l'artillerie du Château Neuf, qui fit plus de bruit que d'effet, à cause de l'épaisseur du retranchement, lequel ayant résisté toute la journée aux canonades du Château , ne put se défendre d'une attaque que firent les Espagnols sur le soir, avec tant de vigueur, qu'après un combat opiniâtre plus de trois heures, ils en chassèrent les populaires, et y mirent le feu, se retirant ensuite avec perte de beaucoup de bons hommes, entre lesquels était don Antonio Sanchez, chevalier de Malte, tué en abordant ce retranchement.

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Le Peuple ne se rebutant point de tant de divers succès, fit presque en même tems une autre tentative du côté du château San Ermo , vers lequel mille hommes s étant avancés, à Ja faveur dW chariot couvert , se saisirent d'un poste assez avantageux, et qui pouvait favoriser beaucoup le débarquement de Tarmée navale de France; mais les Espagnols ayant reconnu le préjudice qu'il leur pourrait causer s'ils y laissaient loger les populaires, le baron de Batteville, avec tous les soldats espagnols et wallons des quartiers de San Martino et de Santa Lucia del Monté, les chargea à l'impourvue si vigoureusement, qu'il les força de quitter ce poste et de se retirer dans leurs quartiers.

Pendant ces diverses attaques , don Juan d'Autriche , prévoyant les désordres et les pertes que la suite de celte guerre causerait à l'Espagne , songeait sérieusement à la paix et à tous les moyens possibles pour l'obtenir; et jugeant que la voie du nonce était la plus commode et la plus promte , il pria de nouveau ce prélat de recommencer ses bons offices, et de renouer le traité qui avait été tenté quelques jours auparavant. Monsignor Altiéri n'épargna rien pour ce dessein, et, ayant fait pressentir le Peuple, sa réponse fut : que tandis que le duc d'Arcos serait à Naples , il n'entendrait jamais aucune proposition d'accord; mais que si don Juan le faisait éloigner sans retour, il écouterait volontiers tout ce qu'il aurait à lui dire. Le Peuple répondit de cette sorte.

tant pour voir si les Espagnols seraient capables d'abandonner ainsi un de leurs principaux ministres , que pour avoir loisir de respirer en attendant le secours de France : mais don Juan, pour ne négliger aucune occasion apparente d'avoir la paix, fit assembler le Conseil d'Etat pour déh*bérer s'il était juste et bienséant que le Vice-Roi se retirât volontairement de Naples , pour favoriser le traité.

Toutes les opinions du Conseil se réduisirent à deux : Tune fut qu'il ne fallait point que le duc d'Arcos quittât sa charge et le royaume, fondée sur plusieurs raisons, dont les principales furent que s'il était permis aux Peuples de choisir ou de rejeter, à leur plaîâir, les officiers et les ministres d'un État, ils auraient la meilleure part de l'autorité souveraine; que la plus solide colonne de la puissance monarchique était la ferme opinion que les peuples devaient avoir qu'un prince ne saurait faillir dans le choix qu'il fait des personnes qu'il appelle dans ses affaires , et qu'il ne leur est pas permis de contrôler les actions d'une vive image de Dieu , et de celui dont on ne peut blâmer le choix , sans l'accuser ou d'ignorance ou de faiblesse; que si, par surprise, il commet le gouvernement de l'État à quelque esprit dont la conduite mérite d'être châtiée, ses sujets doivent recourir aux remontrances et aux prières, et non pas à la voie de fait, ni aux outrages, ni aux arm(;s; que l'aversion que le Peuple avait pour le duc, ne venait que de la haine naturelle qu'il avait pour

la royauté , et que d'accorder sa demande , ce serait le convier à prétendre une infinité d'aulres choses, au préjudice de l'État; que, si le duc se retirait, cela ne ferait qu'augmenter l'insolence des populaires qui, ne jugeant de la grandeur de leurs forces que par l'eifet qu'elles causaient dans les esprits, attribueraient la sortie de ce grand ministre plutôtàlafaiblessedel'Etat et à une fuite contrainte, qu a la clémence de leur Roi et à un départ volontaire; que sans doute les soulevés ne désiraient cette retraite que pour connaître si le Prince serait assez faible pour laisser faire brèche à sa puissance, et jugeraient qu'un Souverain qui souffre qu'une populace effrénée entame son autorité, se résout fort facilement à la perdre ; qu'enfin le Vice-Roi ne pouvait sortir, sans passer pour coupable des choses qu'on lui imputait, et qu'il y allait de l'honneur de Sa Majesté Catholique, de ne laisser pas périr un ministre de ce rang, qui avait couru tant de périls pour son service, et dont la cause était la sienne. L'autre opinion fut contraire à celle-ci, et ceux qui la soutinrent, dirent que ces raisons étaient fort bonnes pour un royaume pacifique et où le Roi était présent : mais qu'elles n'avaient point de lieu dans un Etat soulevé, et dont le Prince était si éloigné; qu'il ne s'agissait pas seulement de l'honneur du Prince , mais encore de la ruine évidente de tout l'État; qu'il valait bien mieux que l'Espagne risquât sa réputation , que le plus beau de ses royaumes ; qu'elle pourrait facilement recouvrer un jour celle-là, mais mal aisément celui-ci;

que tout ce qui est profitable à l'État , n'est jamais honteux; qu'un sage Prince doit user de l'autorité souveraine, comme d'une règle de plomb, que l'on plie et que l'on redresse suivant le besoin et le tems ; que l'on peut tenir la main haute , et raccourcir même les rênes à un cheval de qui la fougue l'emporte en sauts et en ruades, mais qu'il les lui faut rendre toutes, lorsque, cabré , il court fortune de se renverser tout-à-fait; que l'on n'avait pas affaire à un petit nombre de mutins dont la fureur s'évaporât par les cris ou par les menaces, mais à un Peuple qui avait secoué le joug de son Roi, et qui, ayant tiré l'épée contre lui, semblait en avoir jeté le fourreau dans la mer; que l'exemple des Hollandais avait fait juger, depuis peu, que le sort des armes égale les sujets à leurs Souverains ; que le départ du Vice-Roi pourrait peutêtre ramener les soulevés, de qui la rage n'avait que lui pour son objet; que ce duc aurait plus de gloire d'immoler son propre intérêt à cette fureur populaire, que de l'irriter davantage par^ son séjour dans la cité, et qu'il fallait songer plutôt à maintenir le Souverain, que le ministre.

Quoique cette dernière opinion parût la plus raisonnable, le Vice-Roi fit connaître qu'il ne pouvait quitter Naples sans un ordre exprès de Madrid. Cette espérance qui suit l'homme partout, même au milieu du naufrage, et à l'aspect du supplice, flattait encore tellement cet esprit flegmatique , qu'il s'imaginait que le tems réduirait peu à peu le Peuple dans son devoir, et qu'ainsi il aurait la

gloire de laisser le royaume de INaples dans le même état qu'il Tavait trouvé.

Pendant toutes ces négociations, qui ne produisirent aucun effet , don Vincenzo de Tuttavilla, général des armes de la noblesse, continuait, avec autant de chaleur que de vigilance, ses courses sur les terres qui tenaient le parti du Peuple , et principalement vers celles dont la communication pourrait apporter quelque avantage aux Napolitains soulevés, lesquels, étant souvent forcés par la faim de sortir en campagne , escarmouchaient avec sa cavalerie, tantôt avec quelque avantage, et tantôt avec quelque perte, la fortune prenant plaisir d'entretenir les deux partis entre l'espérance et la crainte.

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