CHAPITRE XVIII
Attaque de San-Carlo délié Mortelle. — Manifeste publié de la part du duc de Guise. — Pouvoir de Plénipotentiaire envoyé de Madrid au Vice-Roi , pour traiter avec le Peuple, et son peu d'efifet. — Conseil tenu par le Peuple sur le besoin de sortir en campagne. — Levées faites au nona'et'en partie des deniers du duo de Guise. — Sortie de ce Prince de Naples.
Le premier soin que prit le duc de Guise , après avoir pris possession de la charge que le Peuple Jui avait conférée avec tant de joie et de confiance, fut, comme j'ai dit, la visite de tous les postes de ce parti; et ayant appris que la populace du quartier de San-Carlo délié Mortelle, que les Espagnols possédaient, avait intelligence avec celle des quartiers de son voisinage qui tenaient pour le Peuple, et quelle ne servait les Espagnols que par force, ce Prince fit assembler les principaux officiers populaires dans le Torrion des Carmes , pour tenir Conseil de guerre, et leur proposa, avec autant dëloquence que de ferveur, lattaque de ce quartier et de celui de Santa-Maria Pareté , dans lespérance que les Napolitains qui les habitaient favoriseraient son effort par leur peu de
résistance , et lui donneraient moyen de se rendre maître d'une bonne partie de ceux qui tenaient pour les Espagnols. Chacun approuva son sentiment, et les ordres étant donnés pour le ui de novembre, cette attaque fut commencée avec tant de chaleur, que si elle eût été soutenue de même, il y a grande apparence que les Espagnols couraient fortune de perdre INaples ce jour-là. En effet, les troupes populaires, au nombre de trois mille hommes, ayant attaqué ces deux quartiers, le peu de soin que prirent les habitans pour les défendre, leur donnèrent tant de moyens de s'emparer de tous les postes royalistes , qu'après avoir gagné quatre retranchemens, les couvens de San-Carlo et de Santa-Catarina, et toute cette étendue remplie de bons et grands palais , ils coururent jusqu'aux quartiers delli Angéli et di Santa Anna di Palazzo , sans rencontrer aucun obstacle; mais le peu de conduite du Peuple lui fit bientôt perdre tout ce que son courage lui avait acquis; car le baron de Batteville s'étant aperçu qu'il y avait un grand intervalle entre les troupes qui fesaient la première attaque et celles qui les soutenaient, marcha à la tête des officiers réformés, et de ce peu d'Espagnols naturels qu'il prit à la Place d'Armes, et coupant les populaires avec beaucoup de prudence, empêcha l'effort des derniers, et la retraite des plus avancés, ce qui les étonna tellement, se trouvant chargés par ce baron et par Horatio Mainiéri , lieutenant de mestre-decamp-général , qui les prit en flanc et en tête.
et leur ôla toute espérance de secours, qu'ils tombèrent dans un désordre où les Espagnols les défirent entièrement. Il en demeura plus de cent cinquante sur la place, et environ soixante-dix prisonniers, que le duc d'Arcos envoya en galère, à la réserve de neuf, qu'il fit pendre aussitôt.
Les Espagnols perdirent, en cette occasion, Simone Britti, Portugais, officier fort estimé, et Biagio di Fusco, Napolitain, chef de la compagnie des réformés; mais leur plus grande affliction fut la considération de 1 état où ils sëtaient vus en cette journée, et qui leur fit appréhender que, dans une autre tentative de cette nature, le Peuple, marchant avec plus de prudence qu'il n'avait fait en celle-ci , ne se rendît maître de Naples. Cette crainte était assez bien fondée : leurs forces, qui ne passaient pas deux mille hommes, diminuaient de jour en jour, tantôt dans les attaques et tantôt par les misères et les travaux que la disette des vivres, les gardes et les corvées continuelles leur fesaient souffrir dans une guerre où il fallait qu'un si. petit nombre d'hommes fît tète à toute cette multitude innombrable de soulevés qu'ils avaient incessamment sur les bras.
Ce qui augmenta encore le déplaisir des Espagnols, fut la publication d'un manifeste que le duc de Guise fit, et qu'il envoya par tout le royaume, par lequel, en conséquence des titres de généralissime des armes du Peuple, et de défenseur de sa liberté, il conviait tous les membres de l'État à se réunir ensemble pour secouer conjointement
et avec plus de vigueur, le joug de la servitude d'Espagne, dont il exagérait l'avarice, la cruauté et la perfidie. Le duc d'Arcos, quoique piqué des choses qui noircissaient non-seulement sa nation, mais même sa propre personne, jugea à propos de n'y faire aucune réponse, croyant qu'en matière de manifestes, de libelles diffamatoires, et autres écrits que la passion fait souvent courir dans le monde, le silence et le mépris les détruisent mieux que quelque réponse que l'on y puisse faire, qui, bien souvent, ne sert qu'à les accréditer davantage.
Dans le même tems, le duc d'Arcos reçut une patente de plénipotentiaire, que le roi d'Espagne lui envoya pour l'accommodement des affaires de ce royaume , fondée sur les relations que ce Vice- Roi avait envoyées à Sa Majesté Catholicjue, de tout ce qui s'était passé à INaples depuis le soulèvement de Masanielle, jusqu'à l'accord fait par l'entremise du cardinal Filomarino. Ce pouvoir était extrêmement ample, et quoique lorsqu'il fut expédié à Madrid, qui fut le cinquième jour du mois d'octobre, le Conseil ne fût point encore informé des suites de cette révolution, et du peu d'effet de l'arrivée de don Juan d'Autriche et de son armée navale; toutefois, les ministres qui savaient bien le mauvais état des affaires de leur maître dans ce royaume, avaient jugé qu'il était absolument nécessaire d'éteindre ce feu naissant, et d'employer la douceur plutôt que la sévérité pour ramener le Peuple à son devoir. Dans celte
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pensée, le Conseil lavait envoyé au duc d'Arcos, lequel, flatté de Timagination qu*il avait toujours eue que les Napolitains se lasseraient de le haïr, par les mêmes principes qui font que les Peuples se lassent quelquefois d aimer, fit incontinent imprimer une infinité de copies de cette patente, et en envoya une à Gennaro Annésé. Mais aussitôt que la populace en eut eu l'avis, chacun, dune commune voix, s'écria que toutes ces grâces n'étaient que des pièges que les ministres tendaient au Peuple pour le surprendre plus facilement; qu'il n'était plus tems de parler d'abolitions ni de paix, et que le repos de l'État ne dépendait que de la guerre. Depuis les affronts que le duc d'Arcos avait reçus en la première journée du soulèvement de Naples, rien ne l'avait tant étonné comme l'obstination que ce Peuple fit paraître à refuser d'entendre des propositions qui peut-être eussent été écoutées, si elles eussent été faites par quelque ministre nouveau , ou plus agréable à la populace, laquelle ne regardant celui-ci que comme l'auteur de toutes ses disgrâces, ne pouvait se persuader que son repos lui pût venir de celui qui avait causé tous ses troubles. Aussi, à juger des choses par les apparences, on peut dire que les Espagnols n'employèrent pas toute leur prudence quand ils commirent à un ministre suspect et odieux au Peuple, la dispensation des grâces qu'ils prétendaient lui faire.
La politique nous enseigne qu'en matière do négociations, un traitant agréable à celui avec qui
Ton traite, obtient souvent plus dans les affaires que les plus solides raisons , puisque la bonne opinion qu'on a de sa sincérité est bien plus puissante que toute l'éloquence d'un autre. Cela parut par son contraire, et l'aversion que le Peuple avait pour le duc d'Arcos sembla fermer tout à coup ses oreilles aux propositions qui le pouvaient mettre en repos, et ses ieux aux misères qu'il souffrait continuellement, et qui augmentaient de jour en jour, par le manquement des vivres et des munitions nécessaires, étant sur le point de se voir en état de ne pouvoir ni vivre ni combattre.
Le duc de Guise reconnaissant le mauvais état des affaires des soulevés, et prévoyant que si l'armée navale de France n'arrivait bientôt, il avait lieu de craindre quelque soulèvement dans son parti, dit à Gennaro Annésé, qu'il jugeait à propos de se mettre en campagne pour ouvrir les passages des vivres, en attendant l'arrivée; de l'armée qui devait venir de Toulon. Gennaro Annésé lui témoigna qu'il fallait communiquer son dessein à la Consulte, et ayant fait assembler tous les officiers qui la composaient, avec les principaux de la populace et de la milice, le duc de Guise, suivi du baron de Modène, s'étant rendu dans le Conseil général, leur dit, avec son éloquence naturelle : qu'il ne pouvait se lasser d'admirer et de louer le courage et la constance d'un Peuple qui en même tems fesait tête à tant d'ennemis qui l'attaquaient de tous côtés; qu'il voyait bien
que sa vertu n avait pas seulement à se défendre des attaques et des cabales de l'Espagne et de ses partisans, mais encore des travaux que le défaut de munitions et de vivres lui fesait souffrir tous les jours; que suivant la connaissance qu'il avait des forces de l'un et de l'autre parti, son avis était qu'il fallait se mettre au plus tôt en campagne , afin de vaincre la famine par l'ouverture des passages des grains, dont les provinces voisines étaient remplies; qu'en triomphant de cette horrible et inexorable ennemie, on viendrait aisément à bout de tout ce qui pourrait s'opposer aux desseins du Peuple; que si le Conseil approuvait cette pensée, il lèverait quelques troupes à ses dépens, pour joindre à celles que le Peuple lui donnerait, et qu'il croyait par ce moyen rétablir dans la cité l'abondance de toutes choses.
Toute l'assemblée agréa tellement l'avis et les offres de ce Prince, qu'elle ne put s'empêcher d'interrompre son discours avec des louanges et des remercîmens qui se terminèrent par la proposition que fit Gennaro Annésé touchant ce projet, et le chemin qu'il fallait prendre en sortant de Naples pour l'ouverture des passages. Les opinions se réduisirent à deux, dont lune fut qu'on prendrait la route de la Terre de Labour, et l'autre, qu'il était plus à propos de prendre celle de la principauté de Salerne; le premier qui ouvrit celle-là fut le mestre-de-camp Landi, qui allégua sur ce sujet, que bien que la Noblesse eut fait sa place d'armes dans Averse, et qu'elle y eut fait
transporter beaucoup de grains du voisinage, il en restait encore assez dans les cazals circonvoisins pour nourrir Naples quelques jours; que ces lieus étant tout ouverts et sans défense , on les pourrait occuper fort facilement; que la Noblesse, dont les forces consistaient en cavalerie, ne le pourrait pas empêcher; qu'ainsi, sans perdre Naples de vue , on pourrait s'étendre dans la campagne , et recouvrer quantité de grains pour le besoin de la cité.
Cet avis fut approuvé de la plus grande partie de l'assemblée , surtout du duc de Guise , lequel ayant déjà l'esprit préoccupé des espérances que lui donnaient Agoslino MoUo et ses partisans , dont le Landi était du nombre , crut trouver par cette voie des occasions favorables pour traiter avec la Noblesse, et l'attirer à son parti : mais le baron de Modène, qui n'avait pour objet que le bien de l'État et la gloire de ce Prince, s'opposa vigoureusement à cette opinion , et soutint que ses principaux fondemens lui semblaient aussi incertains que les moyens en étaient périlleux; que si le seul motif du Peuple était de se mettre en campagne pour ravitailler la cité et y rétablir l'abondance , il ne pensait pas que les grains de tous les cazals situés entre Naples et le Vulturne , pussent produire cet effet; que la noblesse n'était pas si aveuglée que d'avoir laissé des bleds à la campagne, à la merci des populaires, quand elle avait enlevé ceux dont elle avait rempli Averse ; que si elle en avait laissé quelque peu pour la
Il li
nourriture des habitans de ces cazals, il arriverait que les armes du Peuple , en occupant ces lieus, y mettraient la famine , sans l'avoir chassé de Naples ; que ces progrès ne serviraient qu a faire mourir de faim leurs habitans , ou à les rendre ennemis des Napolitains; qu'il ne fallait donc pas chercher des grains de ce coté-là , si Ion ne voulait les aller prendre dans Averse même, où tout le corps de la Noblesse se trouvait alors avec quatre ou cinq mille chevaux; que ce serait tout bazarder que d'attaquer une ville d'un grand circuit et fort peuplée, avec des troupes nouvelles, sans discipline, sans respect, sans munitions et sans vivres; que son opinion était qu'il valait mieux prendre la route de Salerne , que cette ville et sa province étaient tellement abondantes en grains et en toutes les choses dont on avait alors besoin, qu'elles pouvaient en fournir Naples pour long-tems sans se faire tort, que Polito Pastina, qui en était maître absolu, était en état de joindre ses forces à celles du Peuple pour concourir à ses desseins, que cette jonction serait trèsutile à tout le parti , d'autant que la cité de Naples se verrait non pas seulement délivrée de la famine, mais pourrait unir toutes ses forces avec celles des provinces circonvoisines, et fomenter les révoltes des cités qui se déclaraient de jour en jour dans la Calabre et dans la Basilicate ; qu'ainsi on pourrait peu-à-peu acquérir le pays le plus fertile et le plus riche du Royaume ; qu'il ne serait pas difficile de faire cette jonction avec Polito
Pastina , qui s'avauçant jusqu'au bord du Sarno , favoriserait le passage du duc de Guise dans la province de Salerne , et se joindrait ensuite à lui pour seconder les grands progrès qu'on avait sujet d'espérer de la conduite de ce Prince , et de ses forces qu'on verrait grossir de moment en moment par une infinité de Peuples soulevés qui s'y joindraient à mesure qu'on marcherait et qu'on s'étendrait dans leurs provinces.
Il y a quelque apparence que si cette opinion eût été suivie , elle eût été plus avantageuse au parti du Peuple que la première, d'autant que la jonction des troupes de Naples avec celles de Polito Pastina, et des autres chefs des Peuples soulevés dans la principauté de Salerne , dans la Calabre et dans la Basilicate, eût été l'entière ruine des Espagnols , qui n'avaient pas de forces capables de l'empêcher ni de s'opposer à leurs efforts ; mais la plus grande partie de l'assemblée n'avait garde de suivre cet avis, l'inlérôt public n'y servait que de prétexte, et il n'y eut que Yincenzo d'Andréa qui approuva ce sentiment. La conclusion fut que le duc de Guise ferait au plus tôt ses levées, et qu'il sortirait incontinent après en campagne du côté d'Averse , pour occuper tous les cazals du voisinage, et contraindre la Noblesse d'abandonner cette cité.
Au sortir de l'assemblée, le duc de Guise appela le baron de Modène, et lui dit qu'il fallait son"^er à faire promtement ces levées, qui consisteraient en la compagnie de ses gardes, en 2. »5
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une compagnie de dragons, et en trois régimens d'infanterie, dont ce Prince lui en donna un, et les deux autres à Vittorio Zapullo, vieux soldat, mais fort incommodé de goutte, et à Antonio Calco, qui avait commandé une compagnie de cuirassiers en Flandre , pour les Espagnols. Le baron l'ayant remercié de cette nouvelle grâce, l'assura qu'il ferait tout son possible pour mettre au plus tôt son régiment sur pied, et qu'il le priait seulement de lui faire délivrer les armes nécessaires pour ses soldats ; le duc lui dit qu'il avait donné ordre à Agostino di Liéto, capitaine de ses gardes, de faire acheter toutes les armes qu'il fallait pour l'armement de toutes ces levées; mais qu'il lui commanderait de remettre entre ses mains l'argent de celles de son régiment. Le baron lui repartit qu'il ne voulait point manier d'argent à Naples non plus qu'ailleurs , et qu'il prendrait les armes pour son régiment des mains de celui qui avait le soin d'en fournir les autres. Le lendemain on commença de travailler aux levées; mais si l'on y enrôla de fort bons soldats, on leur donna de si méchantes armes , qu'on peut dire qu 'Agostino di Liéto vida dans cette occasion les boutiques d'armuriers de toutes les marchandises de rebut qu'ils y gardaient depuis longtems. Cet homme, aussi avare qu'insolent, abusait si fort de l'amitié et de la confiance de son maître, qu'il ne fesait point de différence de la bourse de ce Prince et de la sienne. Dès Rome il avait pris mille écus de l'argent que le duc avait
emprunté , sous prétexte de les employer à l'achat de quelques galanteries pour régaler les intelligences qu'il disait avoir dans Naples , et en arrivant dans cette cité, il en avait pris encore pour faire faire des habits en broderie d'or, et pour son équipage composé d'un nombre d'estaffiers aussi bien vêtus que ceux du duc , dont ils ne différaient que par les couleurs ; il se chargea de la fourniture des armes des levées , qui ne lui coûtèrent pas la moitié de ce qu'il prit pour les payer , et quoique le duc s'en aperçut , il ne lui en témoigna rien; de sorte que cette impunité Ct qu'il n'eut depuis autre pensée que de piller de tous côtés, se servant de l'autorité et môme de Tordre du Prince, pour faire enlever de plusieurs maisons les meubles que l'on y trouvait, sous prétexte que les propriétaires étaient criminels , ce qui le rendit entièrement odieux au Peuple , qui pourtant n'osait le témoigner à ce Prince, à cause de la part qu'il avait dans ses bonnes grâces. Mais l'argent que le duc de Guise avait apporté à Naples ne suffisant pas pour mettre entièrement sur pied les levées qu'il voulait faire, il fallut recourir à Gennaro Annésé, à qui le baron de Modène alla parler par son ordre, afin de le prier de lui faire trouver de l'argent pour les achever. Cette proposition était assez délicate, et le baron de Modène, qui s'apercevait déjà de la jalousie et des ombrages que Gennaro avait de ce Prince , eut peur que cet esprit, aussi artificieux que brutal, ne se servît de cette occasion pour âécrédite;
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le duc parmi la populace. Il commença la conversation de celte visite par l'espérance qu'il avait que la sortie du duc en campagne produirait de grands effets; Gennaro Annésé lui répondit froidement qu'il le souhaitait de tout son cœur; le baron lui repartit qu'il avait raison de le souhaiter, tant pour l'intérêt du Peuple que pour le sien particulier, puisque la même affection qui liait le cœur du duc au sien unissait aussi leurs fortunes ; Gennaro alors, en soupirant, répliqua qu'il fesait tout ce qui lui était possible pour le croire ainsi^ quoiqu'il vît beaucoup de choses qui lui persuadaient le contraire. Le baron jugeant, par ce peu de mots, des sentimens de cet esprit, tâcha de lui faire connaître que les ombraires qu'il avait du duc n'étaient que les effets des cabales des Espagnols, qui, ne pouvant venir à bout du Peuple par la voie des armes, employaient tous leurs artifices afin de diviser ses chefs, et détruire ainsi ce parti; qu'il le priait de s'assurer en l'amitié du duc de Guise, dont l'âme était trop généreuse pour oublier jamais les grandes obligations dont il lui était redevable, et qui étaient autant de chaînes qui le retiendraient toujours attaché à ses intérêts; que, connaissant le cœur du duc comme il fesait, il savait bien que lorsqu'il exigeait des soins et des grâces de ses amis, ce n'était que pour s'attacher à eux par autant de liens; qu'à propos de cette matière, il pouvait lui dire en secret, que le matin, voyant le duc dans la crainte de n'avoir pas présentement assez
d'argent pour achever les levées qu'il voulait faire-, et qu'il était prêt d'envoyer expressément quelqu'un en France pour en faire venir au plus tôt , il lui avait représenté qu'il ne pensait pas que celui qui l'avait appelé à Naples l'abandonnât dans ce besoin. Gennaro alors, l'interrompant, lui dit qu'il lui était très-obligé Id'avoir parlé de cette sorte, et qu'il lui avait fait justice : ce qui obligea le baron de poursuivre son discours, et de lui dire que les connaissant l'un et l'autre , il avait cru que le service que le duc souhaitait de lui serait une nouvelle étreinte qui les unirait à jamais, et qu'il le priait de faire prêter quelque argent au duc, lequel s'obligerait ou de le faire rendre à Rome, ou de le rembourser à Naples dans peu de tems, à celui qui le fournirait.
Gennaro Annésé, paraissant alors avec un visage plus serein qu'il n'avait au commencement de cet entretien, assura le baron de Modène qu'il aurait une extrême joie de donner de nouvelles marques de son amitié à ce Prince, et qu'il ferait tout son possible pour lui faire avoir de l'argent. Le baron, après lui en avoir rendu mille grâces au nom de ce Prince , se retira fort satisfait de 1 heureux succès de sa négociation, dont aussitôt il alla rendre compte au duc de Guise, qui le reçu a bras ouverts, et le pria de travailler à la conclusion de cette affaire, et même de prendre 1 argent; mais le barons'enexcusa, comme il avait dep fa. t en d'autres rencontres, et convint ensuite de toutes les choses nécessaires pour recevoir cet argent.
•il
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Le duc de Guise l'ayant donc touché par la faveur de Gennaro Annésé, sur les letlres-dechange qu'il fit en son nom, les levées furent achevées peu après; de sorte que toutes choses étant au meilleur état où Ion les pût mettre dans ces nécessités urgentes, ce Prince se résolut de sortir de la cité de Naples le 1 2 de décembre ; mais le jour avant son départ, les Espagnols firent une sortie du Castel Novo avec mille hommes, et s emparèrent d'un poste du Peuple , défendu de deux canons, dans le tems que le duc fesait la revue de ses troupes à la porte Capoana, d'où le bruit de cette attaque le fit partir pour les aller repousser, ce qu'il fit avec tant de vigueur, que bien qu'il ne fut suivi que de cinq cents hommes, il força les ennemis, après trois heures de combat, de se retirer dans leurs postes avec perte de vingt-cinq bons officiers et de quarante soldats.
Le lendemain le duc partit de Naples avec quatre mille hommes que fesaient les régimens de Modène, de Zapullo, de Calco et de Jacomo Rosso, fameux et hardi bandit; les compagnies détachées de Pépé Palombo, d'Onofrio Pisacano et de Mattéo d'Amoré, la compagnie de ses gardes , et les autres compagnies de cavalerie qui étaient auparavant dans Naples , dont Ciccio Fer^ linghieri était général, et Philippo Prignano commissaire-général. Pour l'artillerie, commandée par Anniello di Falco , elle consistait en cinq pièces de campagne , accompagnées de quelques
DE LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 23l
charrettes de boulets et de fort peu de poudres. A parler ingénument, on ne vit jamais entreprise plus hardie que celle-là; car quoique l'infanterie nouvelle fut assez bonne, elle était si mal armée, que hormis cinq ou six cents hommes qui l'étaient assez bien , tout le reste n'avait que des épées. La cavalerie ne paraissait pas moins défectueuse; plusieurs cavaliers étaient sans chevaux et sans pistolets : et pourrie train de l'artillerie, il n'en fut jamais de semblable ; car, outre que la plupart des boulets que l'on portait n'étaient pas du calibre des pièces, il n'y avait en tout que deux cents livres de poudre entre plusieurs barils qu'on avait fait remplir de sable pour cacher un défaut de cette importance. Mais tout cela n'empêcha pas que cette sortie ne causât une horrible consternation dans l'esprit des Espagnols et de la Noblesse; et le duc de Guise , sortant de Naples avec cette étrange et petite armée, prit la route de Giugliano , cazal des plus grands de toute la terre de Labour, et placé entre cette cité et celle d'Averse , d'où jamais la Noblesse n'osa sortir pour l'empêcher de se poster en ce Heu très-avantageux pour ôter la communication de la Noblesse avec les Espagnols.
A côté de Giugliano est assis Sauf Antimo , cazal non moins considérable que celui-là, et duquel D. Pietro Javarone était curé et chef du Peuple. Ce prêtre , fort zélé pour ce parti, ayant assuré le duc de Guise que tous ses habitans étaient pour la populace , et qu'encore qu'il y
eût quelques troupes de la Noblesse logées en ce quartier, elles n oseraient attendre sa venue, s'il feignait de marcher de ce côté-là. Le duc considérant l'utilité qu'il pourrait tirer de ce cazal , ordonna au mestre-de-camp Antonio Calco de l'aller occuper avec son régiment et quelque peu de cavalerie, ce qui fut exécuté avec tant de bonheur que le Calco, accompagné du curé et de quelques habitans qui le vinrent joindre à demi-chemin, s'en rendit maître d'emblée, les troupes qui y étaient s'élant retirées dans Averse une heure avant qu'il arrivât.
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