‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 71 sur 100 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le duc de Guise, arrivé ù Giugliano, fait fortiOer ce po.tc. -Conférence entre ce prince et le duc d Andna. - Sortie de la Noblesse d'Averse, repoussée au pont de Frignano. - Nouvelles de l'arrivée de l'armée navale de France, au golfe de Naples.

La sortie du duc de Guise, son arrivée à Giugliano, et celle des troupes qu'il envoya à Sant* Anlimo, mirent une si grande consternation parmi les royalistes , qu'ils ne s'opposèrent point à ses desseins et les Peuples en conclurent tant d espérance, que plusieurs petites villes et grands cazals lui envoyèrent des députés pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de sa venue , et pour hii offrir toutes les choses qui étaient en leur

pouvoir.

Le jour d'après son arrivée à Giugliano , il alla visiter tous les environs de ce grand cazal , suivi du baron de Modène , et considérant que de tant d'hommes qu'il avait, la plupart étaient ou mal ou point armés , et que Giugliano pouvait être facilement attaqué par plusieurs avenues toutes ouvertes, et qui n'étaient pas seulement défendues d'une simple barricade, il ordonna au baron de

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Modène de les faire fortiûer et de les mettre au moins en défense contre la cavalerie qui fesait les plus grandes forces des ennemis. Ce mestrede-camp-général ayant reçu cet ordre s en acquitta le mieux qu'il lui fut possible, et fit travailler aux retranchemens nécessaires ceux qui n étaient point armés, et demeurer les autres sous les armes, pour les défendre au cas qu'ils fussent attaqués. Le soin que prit le baron de Modéne, et l'argent qu'il leur donna pour les encourager, avancèrent tellement ces travaux, qu'en trois jours toutes les plus dangereuses avenues de Giugliano furent retranchées, et en état de ne point craindre les royalistes.

Pendant que le baron de Modène était occupé à ces travaux, le duc de Guise songeait à trouver quelque occasion pour faire connaître à la Noblesse assemblée dans Averse, l'estime qu'il avait pour elle. Comme il savait que le baron n'approuvait pas les secrètes pratiques qu'il ménageait pour ce dessein, il lui cachait les principaux ressorts de cette grande machine, et ne lui découvrait que les choses qu'il croyait lui être fort avantageuses; ce fut ce qui l'obligea de dire à ce fidèle mais malheureux ami, quelques jours après son arrivée à Giugliano, qu'ayant permis au major Landi d'aller faire un tour dans Averse , pour y visiter ses amis, le duc d'Andria et quelques autres seigneurs lui avaient fait paraître beaucoup de vénération pour son nom et pour sa personne, et témoigné qu'ils souhaitaient de le voir et de

s'aboucher avec lui. Le duc communiqua cette nouvelle au baron, avec un visage riant et dans la pensée que, dans peu de jours, on verrait toute la noblesse du royaume dans son parti. Cet infortuné confident jugeant bien que le ménagement de cette conférence n'était pas l'effet d'une simple visite du major Landi (lequel, depuis qu'on était à Giugliano, avait fait plus de six voyages dans Averse) , n'osa découvrir son sentiment au duc sur ce sujet, et feignant d'avoir de la joie d'une si bonne nouvelle, il lui répondit seulement que pour prévenir les soupçons que cette entrevue pourrait donner aux chefs du Peuple , il fallait qu'il leur témoignât que le but de celte conférence était d'unir la Noblesse avec le Peuple, et au cas qu'il n'y pût réussir, de lâcher de la rendre suspecte aux Espagnols. Qu'il le conjurait de nouveau de bien considérer les pièges que ses ennemis pourraient lui tendre sous ce prétexte, et qu'il y avait apparence que le duc d'Andria n'eût osé parler d'une entrevue sans être assuré que le Yice-Roi n'en pourrait prendre d'ombrage. Le duc lui repartit assez brusquement qu'il saurait prendre ses mesures de tous côtés , et qu'il allait renvoyer le major Landi, afin de convenir du jour et du lieu de la conférence.

Le baron se relira, et pour divertir le chagrin que lui causait cette nouvelle, alla visiter les retranchemens du quartier, et sur-tout celui qui regardait le chemin d'Averse. Il y fut à ;peine arrivé que le major Landi y passa, et s'arrêta

pour Jui dire, avec un sourire qui tenait plus du traître que de Tami, qu'il allait visiter des princes et des grands seigneurs qui avaient une grande estime pour Jui. Le baron Jui répondit qu'iJ n'avait encore rien fait dans ce royaume qui pût la mériter; qu'iJ était pourtant obligé à Ja civiJité de ceux qui J estimaient sans Je connaître, et qu'il lâcherait de se rendre digne de cette estime, s'il ne pouvait mériter Jeur affection.

Le major Landi revenu d'Averse, la conférence fut aussitôt publiée. On avait choisi le couvent des capucins, situé entre Averse et Giugliano, et il avait été résoJu qu'iJs s'y rendraient Je jour suivant accompagnés chacun de neuf personnes seuJement.

Le duc de Guise partit de son quartier à J'heure arrêtée, suivi du baron de Modène, des sieurs de Taillades, des Isnards, et d'Orillac, Français, et de quelques officiers napolitains, fesant en tout le nombre de dix. Lorsqu'iJ arriva près des capucins. Je duc d'Andria y parut accompagné du duc de Lorenzana^ don Girolamo PignateJJi, et autres seigneurs formant en tout aussi Je nombre de dix. Dès que Je duc d'Andria aperçut Je duc de Guise, iJ se détacha de sa troupe et poussa son chevaJ vers Jui, ce qui obligea ce Prince d'en faire autant. Us mirent tous deux pied à terre, et iJs eurent Je tems de se saluer et de s'embrasser avant que Jes autres les eussent joints. Après les premières civilités. Je duc de Guise et Je duc d'Andria entrèrent seuls dans Jes capucins, d'où

ils ne sortirent qu'après une conversation qui dura un assez Jong espace de tems. On put juger par Jeurs visages qu'ils étaient tous deux fort satisfaits , et l'on remarqua dans cette rencontre que Je duc d'Andria , quoique chef de la maison des Caraffes, et l'un des premiers et des plus altiers seigneurs du royaume, rendit des respects extraordinaires à ce Prince, lequel, s'élant ensuite arrêté un peu avec les autres , finit celte entrevue par de nouveaux complimens et par d'agréables galanteries qui le firent admirer de toute cette noblesse. Les uns et les autres étant tous remontés en môme tems à cheval , chaque troupe prit la roule de son quartier. Le duc de Guise arriva un peu après à Giugliano, et témoigna une grande joie pendant tout le reste du jour. Les particularités de cette conférence furent publiées diversement : les Espagnols firent savoir à tous leurs partisans que le duc de Guise avait envoyé un trompette à don Vincenzo de Tuttavilla , général des armes de la Noblesse , pour avoir un passeport de lui en faveur de Luigi Landi, sergent-major d'un régiment populaire, qu'il désirait envoyer dans Averse , pour faire quelques complimens de sa part à cette Noblesse ; que le Tultavilla n'ayant pu lui refuser civilement cette prière, le Landi, peu de jours après, était allé dans cette ville, où il avait témoigné à tous ces seigneurs assemblés que le duc de Guise souhaitait de voir et de parler à quelques-uns de leur corps; que le Tuttavilla en ayant donné avis au

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duc d'Arcos, ce Vice-Roi leur avait permis cette entrevue, étant très -assuré de la fidélité de la Noblesse; qu'ensuite ils avaient choisi pour cette conférence le duc d'Andria, l'un des plus grands et des plus prudens seigneurs du royaume ; que le jour et le lieu du rendez-vous ayant été arrêtés, ce duc, accompagné de neuf autres seigneurs, était parti d'Averse pour aller voir le duc de Guise; que dans la secrète conversation qu'ils avaient eue ensemble, le duc de Guise l'avait commencée par les remercîmens des civilités que le duc d'Andria avait faites au chevalier de Guise à son voyage à Malte; qu'ensuite il lui avait représenté, avec beaucoup d'adresse et de ferveur, les désolations et les ruines que la domination d'Espagne avait causées dans le royaume de Naples; que le Peuple ne pouvant plus souffrir un joug insupportable , était résolu de le secouer entièrement et de se soumettre à tout autre quel qu'il put être, plutôt que de retourner sous la tirannie des ministres espagnols; que les premiers progrès de ses armes fesant juger à toute l'Europe que Dieu les favorisait, sa résolution serait absolument fomentée et secondée de tous les ennemis découverts et secrets de leur monarchie; qu'ainsi il y avait lieu de croire que la cause du Peuple étant approuvée du Ciel, et soutenue par les plus grands potentats de la terre, réussirait heureusement; que ces vérités devaient obliger la iNoblesse à songer à elle , et à ne se pas attacher davantage avec un parti sans réputation, sans

force, et qui ne tenait plus que quelques places dans le royaume dont le Peuple pourrait fort aisément se rendre maître dans peu de lems; que la Noblesse ayant agi jusqu'alors pour son honneur, devait désormais agir pour sa conservation , pour son bien et pour sa vie; qu'à cet effet elle devait joindre ses forces à celles du Peuple, afin que, d'un commun accord, tous les membres de l'Etat courussent au remède qui seul leur pourrait donner la guérison de tant de maux qu'ils souffraient universellement; que les étranges traitemens que le Peuple lui avait faits depuis le commencement de cette révolution, n'étaient pas si considérables que le bien public, qui devait être le principal objet que les uns et les autres devaient regarder à l'avenir; que la gloire et les avantages que la INoblesse recevrait, par celte réunion, seraient capables de fermer toutes les blessures reçues dans ces horribles confusions; que si elle était en état d'écouter des propositions sur ce sujet, il espérait de réduire le Peuple dans le respect qu'il lui avait rendu de tout tems, et de lui procurer toutes les satisfactions qu elle pourrait justement souhaiter; que le duc d'Andria ayant écouté fort paisiblement le duc de Guise, lui avait répondu ensuite : que toute la Noblesse du royaume lui était extrêmement obligée des sentimens qu'il témoignait avoir pour elle; mais qu'elle ne pouvait écouter sans horreur des propositions si désavantageuses à cet honneur qu'elle avait toujours regardé comme l'unique et le plus

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digne but de toutes ses pensées et de toutes ses actions ; qu'il avait de la peine à croire qu'un Prince de sa naissance et de son caractère fût capable de proposer ce qu'il ne serait pas capable de faire; qu'il était étonné, non-seulement de l'entendre parler de cette sorte, mais encore de le voir à la tête d'une populace qui, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, n'avait autre objet que la licence de tout faire, et de vivre dans le désordre; que Texemjde du prince de Massa lui devait faire ouvrir les yeux et lui découvrir les abîmes où , en suivant la fureur populaire, il courait hazard de tomber; qu'il ne jugeait pas que le poste qu'il occupait lui pût acquérir beaucoup de gloire ni beaucoup de îbrtune, puisqu'il n'y avait point d'apparence que Dieu voulût bénir un parti où le brûlcnient, le pillage, l'assassinat et le sacrilège se commettaient impunément, où tous les souverains du monde étaient choqués par le pernicieux exemple de la plus étrange révolte qui eût paru depuis longtems; où il n'y avait pas lieu d'attendre des témoignages de respect et des marques d'obéissance d'une populace effrénée, qui n'en avait point eu pour son Roi naturel et légitime, et où l'inconstance et la cruauté régnaient également; qu'il lui serait plus glorieux et plus utile de quitter ce parti de bonne heure, et prévenir ainsi les périls dont il était menacé par un plus long séjour, et que s'il était dans ce dessein, la noblesse Napolitaine offrait de lui procurer toutes les choses

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nécessaires pour se retirer sûrement à Rome; que le duc de Guise ayant répliqué plusieurs choses ensuite, cette conférence s'était terminée par de nouvelles civilités, et particulièrement par la promesse que le duc de Guise avait faite au duc d'Andria, de venger la mort de don Pèpé Caraffa, son parent, par celle de son assassin.

Voilà ce que les Espagnols publièrent peu après de leur côté, et le duc de Guise, sans déclarer publiquemétit les circonstances de cette conférence , fit entendre à Gennaro Annésé et aux autres chefs populaires qu'il avait conféré avec Je duc d'Andria, député de la Noblesse, pour l'attirer au parti du Peuple, ou du moins afin de la rendre suspecte aux Espagnols; qu'il espérait que le premier point pourrait produire, avec le tems, quelque bon effet; mais qu'il pensait que le second avait fait le sien dès l'instant, disant savoir de bonne part que les Espagnols avaient conçu une extrême jalousie de cette entrevue ; que cependant il avait parlé fort sérieusement de l'ajustement du quartier des prisonniers de l'un et l'autre parti, et qu'il avait protesté au duc d'Andria, que si les Espagnols traitaient, par les voies de la justice, les soldats et les officiers de guerre populaires qui tomberaient entre leurs mains, on traiterait de la même sorte ceux que le sort des armes ferait tomber en celles du Peuple.

Quoique cette entrevue eût donné l'alarme à Gennaro Annésé et à la plus grande partie de la populace, le duc de Guise dissipa ces ombrages 2- 16

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2/|2 HISTOIRE DU SOLLÈVEMENT

par ce qu'il leur en manda, et particulièrement par la proposition du quartier, laquelle plut extrêmement à tout le Peuple qui voyait avec douleur, que tous ceux que les Espagnols prenaient prisonniers, allaient à la potence, ou en galère. Le contentement qui parut sur le visage de ce Prince , au retour de la conférence , fit bien connaître à ceux qui le connaissaient, qu'il en était très-satisfait, et qu'elle lui avait fourni de quoi nourrir les espérances qu'Agostino Mollo et les autres de sa cabale lui donnaient. En effet, depuis cette journée, il rechercha plus soigneusement qu'il n'avait fait encore les occasions d'obliger la Noblesse , et il fit paraître une si étroite confiance au major Landi et à tous les autres qui avaient des intelligences avec elle, qu'il ne fut pas mal aisé d'en pénétrer les véritables motifs. Lui-même, quelque tems depuis cette conférence, publia qu'en représentant au duc d'Andria les injustes et barbares traitemens que la Noblesse avait reçus des Espagnols, depuis que ce royaume était sous leur domination , il lui avait prédit positivement que les soins que son corps prenait pour leur service lui seraient plus pernicieux qu'utiles; que si ses armes ne réussissaient pas, ils en attribueraient la faute à sa mauvaise volonté ; et que si elles rétablissaient le roi d'Espagne en ce royaume, la connaissance qu'ils auraient que la Noblesse était capable de relever un trône presque renversé, les ferait, à l'avenir, travailler à sa ruine, de peur qu'un parti , qui pouvait rendre la cou-

de LA VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. 2^3

ronne à son maître, ne la lui ôtât quelque jour, ou du moins qu'il ne fût toujours l'arbitre unique de l'Etat; qu'il avait ajouté à cela que l'armée navale de France devait arriver dans peu à Naples, qu'elle brûlerait ou battrait indubitablement celle' d'Espagne, qui n'était composée que de matelots et de forçats ; que ses forces jointes à celles du Peuple, contraindraient bientôt les Espagnols de sortir du royaume, et de laisser, à ce parti, la liberté de choisir la forme de gouvernement qui lui semblerait la meilleure; que si la Noblesse attendait à se déclarer jusqu'à cette extrémité, elle courrait fortune d'avoir peu de part au gouvernement de l'État, et peut-être de s'en voir exclure entièrement; qu'étant né Prince, et de plus sorti de la maison d'Anjou, qui avait encore tant d'amis dans les plus illustres familles du royaume, cela l'obligeait à déplorer les malheurs où il voyait que la Noblesse s'allait jeter volontairement; qu'it la conviait de penser à elle et d'abandonner au plus tôt un parti déjà chancelant, et dont la chute infaillible l'accablerait sous ses ruines; que, dans l'assiette où elle était présentement, elle était bien plus en état de traiter et de faire son parti avec le Peuple, qu'elle ne serait après que la Fortune aurait décidé cette querelle, et qu'alors cette Noblesse serait contrainte de prendre la loi du vainqueur; qu'en s'accommodant avec le Peuple il était certain qu'elle aurait la part qu'elle pouvait prétendre dans le gouvernement; qu'il s'offrait d'y travailler et d'obliger le Peuple à rentrer dans

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«on ancien devoir, ei à lui rendre les respects qu'il lui devait si justement; que sur cela le duc d'Andria lui avait répliqué que les divers événemens de cette révolution pourraient rendre la Noblesse malheureuse , mais non pas criminelle ; que les mauvais traitemens qu elle avait reçus des ministres d'Espagne, ne la dispensaient point du serment de fidélité qu elle devait à son Roi; que la perle de son honneur lui était plus considérable que celle de ses biens et de sa vie ; qu'il s'étonnait qu'un Prince de son nom se vînt soumettre ainsi à la discrétion d'une populace dont la fureur, en s'attachant à renverser le trône de son Roi légitime, avait trempé ses mains dans le sang de ses propres chefs; qu'il lui conseillait de ne pas attendre qu'elle donnât en sa personne, comme elle avait fait en celle du malheureux prince de Massa, une marque de son insolence et de sa rage, et que, s'il voulait se retirer à Rome, la Noblesse l'escorterait, jusqu'à l'État ecclésiastique , avec tout le respect dû à sa qualité et à son rang; que cependant elle lui était extrêmement obligée des bons sentimens qu'il avait pour elle, mais qu'elle n'en pouvait profiter, pour ne pas souiller la pureté du beau sang qu'elle avait reçu de ses ancêtres; et qu'enfin, si le sort de l'Etat le forçait de changer de maître, il aurait quelque sorte de consolation de voir, dans la plus haute place, un Prince venu de la maison d'Anjou : qu'ensuite de ce discours, le duc d'Andria s'en qui t fort particulièrement de l'état de l'armée navale de France

et du tems qu'elle pourrait arriver, et qu'après les complimens et les assurances réciproques d'une amitié telle que l'honneur le pouvait permettre, ils convinrent ensemble que le duc de Guise ferait punir ce boucher qui avait massacré don Pèpé CaraiTa, et que, dans peu de jours, la Noblesse abandonnerait Averse, et se retirerait chacun dans ses terres, et laisserait faire aux Espagnols ce qu'ils jugeraient nécessaire pour la défense du royaume et pour leur conservation.

Un peu après cette conférence, le duc de Guise ayant appris qu'il y avait quantité de grains au cazal de San-Cipriano, commanda à Jacomo Rosso de marcher avec son régiment pour s'emparer d'un poste si avantageux. Etant parti de Giugliano, il rencontra quelques coureurs d'Averse , et s'engagea inconsidérément à les pousser jusqu'à la vue de cette ville; mais soit que la Noblesse se fût préparée à faire une sortie pour venir vers Giugliano, soit que l'action de Jacomo Rosso l'obligeât de monter à cheval pour le repousser, il parut à peine aux environs de cette ville, qu'il en sortit quinze cens chevaux accompagnés de plusieurs seigneurs de la plus haute qualité. Le duc de Guise commençait à dîner quand on le vint avertir de cette sortie, et la première nouvelle qu'il en eut, fut que toute la Noblesse du royaume lui venait fondre sur les bras, avec quatre mille chevaux. L'intrépidité de ce Prince parut en cette occasion aussi bien qu'en toutes les autres où elle lui fut nécessaire. Il quitta aussitôt la table, ordonna au

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baron de Modène de faire mettre sous les armes toute son infanterie pour la défense du quartier, et, ayant commandé au sieur des Isnards d'aller à Sant-Antimo^ faire avancer, vers le grand chemin de Naples à Averse, une partie de l'infanterie et de la cavalerie qui était à ce bourg, pour le soutenir, il alla droit aux ennemis avec trois cens chevaux seulement, compris ses gardes, fesant marcher devant lui la compagnie de cavalerie de la garde avancée du quartier. Le baron de Modène garnit toutes les avenues de Giugliano des troupes nécessaires pour leur défense (quoiqu'il jugeât bien que la Noblesse n'était pas en état de forcer un quartier fortifié et défendu de tant de gens) , fit mettre tout le reste en bataille dans sa place d'armes , et monta à cheval avec quelques officiers pour aller reconnaître le chemin par lequel la cavalerie ennemie le pouvait venir attaquer. Considérant alors la situation du pays, et ayant appris par un de ses officiers que dans la route que le duc de Guise venait de prendre, il y avait un pont appelé de Frignano , traversant un grand fossé qui coupait le grand chemin d'Averse ^ aux côtés duquel il y avait quelques petites maisons abandonnées, il crut qu'il ne serait pas mal-à-propos de les occuper afin d'assurer mieux la retraite du duc de Guise, en cas qu'il fût poussé par le grand nombre d'ennemis qu'il allait avoir sur les bras. 11 commanda deux cens mousquetaires pour garnir ces fossés, il y envoya aussi les Lazares, dont les bâtons et les crocs étaient si formidables à la

Noblesse, et dépêcha en même tenis un officier à ce Prince pour lui donner avis de tout. Pendant cela le duc de Guise arrivant à la vue de la cavalerie ennemie qui poussait vigoureusement Jacomo Rosso, vit que tout-à-coup la compagnie de sa garde avancée, qui marchait devant lui, fut chargée si brusquement par cette Noblesse, qu'elle plia dès le premier choc et se renversa sur ses gardes avec tant de désordre et de précipitation, qu'elle perça tous les escadrons qui la soutenaient et fit plus de mal que les ennemis. Il sembla, en celte journée, que le sort des armes, pour faire éclater le courage de ce Prince à l'aspect de la noblesse napolitaine, fit tourner le dos à tous ceux qui l'accompagnaient, à la réserve du sieur d'Orillac, qui, s'étant engagé trop avant parmi les ennemis, fut pris et tué de sang-froid par ceux qui, en le prenant, lui avaient promis bon quartier. En effiit, le duc de Guise se trouva, en cette rencontre, plusieurs fois seul, s'opposant à l'ennemi, ou fesant tout son possible pour rallier ses gens et les encourageant par son exemple; mais tous les soins furent inutiles, et le duc ne se retirant qu'à mesure que toute la cavalerie le poussait, vit qu'elle fit halte comme pour se rallier. Quelques personnes ont dit depuis que la Noblesse pouvait alors prendre le duc de Guise prisonnier; mais qu'elle ne l'avait pas voulu faire, par l'estime quelle avait pour lui, ou pour ne pas procurer un si grand avantage aux Espagnols, dont la bonne fortune lui devait être suspecte. Le duc, dans ce

moment, voyant le prince de Mondorvino détaché de son corps et avancé dans le chemin, alla à lui pour le convier à faire un coup de pistolet; mais le Prince ne lattendit pas, et se retira au petit galop vers le gros qui, recommençant à marcher, obligea le duc à faire de même et à songer à la retraite par le chemin du pont de Frignano, où la cavalerie ennemie arrivant presqu en môme tems que lui , fut arrêtée tout à coup par une décharge que les gens qui étaient dans les petites maisons et dans les fossés à coté du pont, firent sur elle avec tant de succès, que don Diego di Montalvo, marquis de San-Giugliano, don Manuel Vaas, et le sieur de Munans, Bourguignon, demeurèrent sur la place avec plus de quatre cens hommes tués, tant de cette décharge, que de quelques autres que firent les mêmes troupes, secondées des Lazares, qui, avec leurs crocs, arrêtèrent et renversèrent plusieurs cavaliers parterre, où, avec une fureur et une inhumanité incroyables, les plus petits les achevèrent. Mais ce qui rendit le combat plus sanglant, fut que Jacomo Rosso ayant rallié ses gens, escarmoucha encore long-tems contre cette cavalerie, à la faveur des fossés et des arbres qui bordaient le grand chemin, et que les troupes de Sant-Antimo arrivèrent sur le point de la retraite du duc, et se mêlèrent si à propos, qu elles donnèrent moyen aux officiers de la cavalerie qui avaient abandonné ce Prince, d'en rallier une partie. Alors les ennemis furent contraints de se

retirer, et le duc de Guise, après avoir donné des marques d'une valeur extrême, et fait tout ce qu'un homme seul peut faire humainement, se retira aussi à son quartier avec perte d'environ deux cens soldats ou Lazares, et du sieur d'Orillac, que ce Prince regretta avec juste raison, tant à cause de son grand courage, que de son ardente fidélité. Les ennemis même témoignèrent l'estime qu'ils avaient pour lui, par le soin qu'ils eurent de le faire inhumer dans l'église cathédrale d'Averse , où la Noblesse lui fit faire un service solennel, auquel les principaux de tout leur corps assistèrent.

Le bruit du combat du pont de Frignano se répandit bientôt dans tout le royaume et dans toute l'Italie. La populace, qui voyait les allées et venues du major Landi avec quelque soupçon de la conduite du duc, regarda depuis ce Prince avec une extrême admiration. Toutes les villes du royaume, du parti du Peuple, songèrent à lui envoyer des députés. La Noblesse ne pensa plus à faire de tentatives du côté de Giugliano, et ne sortit presque plus d'Averse. Les Espagnols commencèrent à la soupçonner de n'avoir pas fait, dans cette rencontre, tout ce qu'elle avait pu faire, et tout le parti royaliste parut dans une étrange consternation. Rome, aux premières nouvelles de ce combat, en tira de mauvais augures pour la monarchie d'Espagne, et tous les Princes d'Italie crurent que cette brave Noblesse, qui avait plié au premier aspect du duc de Guise, se soumettrait bientôt à lui.

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25o HISTOIRE DU SOULÈVEMENT

Mais le couronnement de cette action fut que le duc, après avoir fait tête presque seul à toute cette valeureuse Noblesse, vainquit encore sa fierté, en la nécessitant de lui demander la permission de retirer ses morts du champ du combat. Elle passa deux jours sans les oser enlever; enfin, elle se vit contrainte de lui demander cette grâce par un trompette que le général Tuttavilla lui envoya, et ce Prince la lui accorda avec autant de courtoisie que de piété.

Quelques jours après, Gennaro Annésé envoya donner avis au duc de Guise que Tarmée navale de France était arrivée au golfe de Naples , et que cette nouvelle causait autant de joie à la populace que d etonnement aux royalistes. Ce Prince le publia aussitôt avec un visage qui paraissait trèssatisfait; et, fesant appeler le baron de Modène, il lui demanda quelle opinion il avait sur l'arrivée de l'armée. Le baron lui dit que ne pouvant pas pénétrer les ordres que son général avait de la Cour, il croyait qu'on en connaîtrait bientôt le dessein par le premier efiet de sa conduite; qu'il jugeait que jamais la France n'avait eu une occasion si favorable pour mettre l'Espagne en état de ne pouvoir de long-tems entreprendre rien sur la mer; qu'elle pourrait, dès son abord, brûler tous les vaisseaux d'Espagne, qui, étant à l'ancre et sans garde, seraient à sa discrétion; qu'afin de ne rien négliger, il fallait donner cet avis au général et aux autres ministres de la Cour qui l'accompagnaient; que surtout il le conjurait de vivre avec eux e^ façon qu'ils n'eussent pas lieu de se

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plaindre de lui en cette conjoncture; que tout son bonheur dépendait absolument de sa conduite et de la bonne intelligence qui paraîtrait être entre eux; que tout ce Peuple qui, depuis qu'il avait eu recours à la France, avait attendu cette armée avec tant de vœux et avec tant d'impatience, la regardait en ce moment comme son unique ressource ; que s'il arrivait, par l'eflet d'une malheureuse conduite ou de la fortune d'Espagne, que lui et les chefs de l'armée vinssent à se brouiller ensemble, et que cette armée se retirât, il y avait lieu de craindre que la populace, frustrée de son attente, ne se prît à lui de ce mauvais succès; qu'enfin, il semblait que le Ciel lui remettait, en ces rencontres, l'entière disposition de sa fortune et de sa gloire.

Le duc de Guise l'écouta fort volontiers, du moins en apparence, et lui témoigna, avec un visage satisfait, qu'il approuvait extrêmement ses avis, et qu'il dépêcherait, le jour même, un gentilhomme à l'armée navale, pour visiter de sa part le duc de Richelieu qui la commandait, et pour lui faire savoir les avantages qu'elle pourrait avoir si elle se servait de celui que lui offrait l'armée ennemie qui était présentement à l'ancre, et entièrement dénuée de soldats, d'autant que ceux qu'elle avait apportés d'Espagne étaient péris dans les attaques, ou se trouvaient alors engagés à la défense de leurs postes.

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