‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 79 sur 100 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le baron de Modène travaille à remettre l'abondance dans la ville de Naples. — Jalousie que ses ennemis en reçoivent. — Moyens dont ils se servent pour le rendre suspect, et pour le ruiner auprès du duc de Guise et parmi les JNapoIitains.

Quelque grande que fut la douleur qu*eut le baron de Modène , du mauvais traitement que lui fit le duc de Guise, après la prise de la ville d'Averse, elle ne fut pas capable de suspendre pour un seul moment les sentimens qu'il avait pour sa personne et pour sa fortune. Comme il jugeait que les plus solides marques qu'il lui en pouvait donner consistaient à maintenir le Peuple de INaples à sa dévotion , par le rétablissement de cette abondance qui fait une partie de la bonace des États, le principal but qu'il eut, après être entré dans Averse , fut de faire conserver soigneusement cette grande quantité de grains qu'il y trouva , dont il destina la principale partie pour la subsistance de Naples, et le reste pour son armée et pour les habitans d'Averse. 11 envoya par Nicolo- Maria Mannara, payeur général , et par Giulio de Mattheis, Credenzier de l'élu du Peuple, en plusieurs

fois jusqu'à la quantité de douze mille charges ou tomolo de blé dans les magasins et greniers publics de Naples, ce qui satisfit tellement tout le Peuple, qu'il serait mal aisé d'exprimer les louanges et les acclamations que le baron reçut en ces momens de la reconnaissance publique. Ce gentilhomme, très -content de l'heureux succès de ses soins, prévit bien que pour maintenir cette abondance dans la ville , il fallait qu'il empêchât absolument qu'il ne sortît aucuns grains d'Averse sans son ordre exprès , et qu'il en fallait régler le prix , afin que l'avarice des Bourgeois ne profitât point de l'indigence du pauvre Peuple , et empêcher qu'une infinité de gens, qui se mêlaient de ce commerce, ne l'achetassent à juste prix pour le revendrebeaucouppluscher.Ilfitpublieretimprimer, le neuvième jour de janvier, deux bans tout-à-lafois ; par le premier il commanda à tous les habitans d'Averse de remettre entre les mains de son secrétaire une déclaration de tous les grains qu'ils avaient ; et par l'autre, il défendit de les vendre plus de dix-huit carlins le tomolo , le tout à peine de la vie. Il parut si rigide dans l'observation de ses ordres, qu'étant prié et sollicité plusieurs fois par quelques officiers de ses troupes, et même par ses meilleurs amis, de leur permettre d'en faire sortir quelques charges pour l'usage de leurs familles, il leur refusa cette faveur, et leur dit qu'ils en achetassent à Naples, dans les greniers publics , où chacun pouvait en avoir pour son

argent.

'.xi

! In

•li:'

, ut

Mais si celte juste sévérité lui acquit la bienveillance des Peuples , elle lui acquit aussi Taversion de tous les usuriers et de tous les fripons qui prétendaient s'enrichir par cette voie, et faire leurs affaires aux dépens du public. La rage qu'ils en conçurent les obligea de s'adresser à Agostino di Liéto, capitaine des gardes du duc de Guise, et à Girolamo Fabrani , son secrétaire , lesquels poussés, tant par la jalousie qu'ils avaient de l'amour que le Peuple avait pour le baron , que par l'espérance du gain qu'on leur fesait toucher au doigt , s'employèrent de tout leur possible pour rendre inutiles les soins qu'il prenait pour la conservation des grains. Ils firent entendre à ce Prince que le baron de Modène fesait le souverain dans Averse; qu'il y retenait tous les grains, et qu'il y avait un grand nombre de couvens et de maisons considérables dans Naples , qui souffraient les dernières extrémités de la famine , par le refus qu'il leur fesait de prendre des bleds dans Averse, pour subvenir à leur besoin; que le baron ]n*en usait de celte sorte que pour s'acquérir les cœurs de la populace; et que si on n'y mettait ordre promtement, la plus saine partie de la ville périrait de faim. Ces faux rapports obligèrent ce Prince à écrire au baron qu'il lui ordonnait de révoquer les ordres qu'il avait faits pour empêcher la sortie des grains d'Averse , et qu'au contraire il désirait que chacun en pût acheter et les transporter hors de la ville.

Le baron, en lisant la lettre du duc , connut

bien qu'il était surpris, et qu'il accordait, sans le connaître, l'ordre le plus pernicieux qu'il lui pouvait jamais donner. Mais sachant qu'il avait à faire à un esprit trop jaloux de son autorité, et qui voulait être obéi sur-le-champ, sans aucune contestation, il fit publier et imprimer un nouveau ban , par lequel il déclara qu'ensuite d'un commandement exprès de ce Prince, il permettait la sortie des grains.

A peine ce ban fut-il publié , qu'on vit arriver dans la ville , non pas ces Religieux ni ces Nobles, qu'on disait se plaindre si fort; mais des marchands qui prirent le bled partout où ils en purent trouver, et en chargèrent plusieurs chariots, charrettes et chevaux de charge, pour les transporter, les uns dans la ville de Naples, et les autres aux environs. Cette foule parut si grande, que le baron de Modène, craignant quelque surprise des ennemis, à la faveur de ce désordre, redoubla toutes ses gardes, et surtout celles des portes de la ville. On voyait aller et venir des gens poussés par l'espérance du grand gain qu'ils prétendaient faire par celle voie; mais les élus du Peuple d'Averse, qui sont tels que les échevins en France, ne purent voir celle confusion sans un sensible déplaisir. Ils le firent paraître sur leurs visages et par leurs plaintes au baron de Modène, qu'ils allèrent visiter en corps, et lui représentèrent que la permission accordée à tous venans de tirer des grains de la ville, l'en avait déjà tellement dépourvue, qu'il n'y en restait que très-peu, et que si cela continuait encore quatre

OU cinq jours, il n y en aurait plus du tout; que la ville allait être réduite dans une horrible famine, elle qui, quelques jours auparavant, avait de quoi nourrir INaples plus de trois mois, sans s'incommoder aucunement, et qu'ils le suppliaient instamment de révoquer cet ordre qui causait le plus grand mal que l'on eût vu depuis long-tems.

Le baron leur répondit que s'il avait révoqué les premiers ordres qu'il avait faits touchant les grains, c'était par un commandement exprès du duc de Guise; qu'il fallait s'adresser à lui pour obtenir une révocation de cette permission, et qu'il aurait bien de la joie de la faire exécuter. Les élus, assez satisfaits de cette réponse, coururent à Naples, où, dans une audience qu'ils demandèrent au duc de Guise, ils lui firent assez bien connaître les fâcheuses suites de la licence qu'il avait donnée pour le transport des grains d'Averse, et ils lui dirent hautement qu'il n'y avait que les usuriers ou les ennemis de l'Etat qui profitaient de cet ordre. Ce Prince, qui en reconnut alors clairement les funestes eifets, accorda aux élus tout ce qu'ils lui demandèrent, quoique le secrétaire Fabrani en grondât aussi bien qu'Agostino di Liéto, de sorte qu'ils retournèrent à Averse avec un ordre de ce Prince, par lequel il mandait au baron de Modène de révoquer la dernière permission accordée pour la sortie des grains, et de renouveler les ordres qu'il avait faits auparavant sur ce sujet.

Le baron apprit cette nouvelle avec bien de la joie; il la fit paraître par la promte publication

d'un autre ban qui révoquait le précédent, et ordonnait de nouveau qu'aucun ne pût tirer des grains d'Averse sans un ordre exprès du duc ou de lui, à peine de la vie. Mais ce dernier îjoin ne fit pas beaucoup d'effet; ceux qui avaient voulu faire sortir des blés de la ville, prévoyant bien que la permission ne serait pas de longue durée, avaient fait tant de diligence, qu'il n'y en restait que fort peu; ce peu encore était-il diminué tous les jours par les ordres particuliers que le capitaine des gardes et le secrétaire du duc de Guise fesaîent expédier à tous momens, pour leur intérêt en faveur de plusieurs personnes qui les venaient prendre sans que le baron osât rien dire, de peur de s'attirer encore quelque nouvelle marque de l'injuste indignation que ce Prince lui a\ait fait paraître depuis quelques jours.

Voilà de quelle façon cette grande quantité de grains , qui s'était trouvée dans la ville d'Averse , fut dissipée en peu de jours, par l'artifice des jaloux et des ennemis du baron , lesquels depuis , et dans le tems de sa prison , firent courir le bruit que c'était lui qui en avait causé la dissipation par les ventes qu'il en avait faites à diverses personnes, et surtout aux gens de Pozzolo ; mais cette imposture étant combattue par les vérités que nous venons de rapporter, et qui sont connues de tout le royaume de INaples, sera entièrement détruite par les raisons que nous déduirons ci-après sur cette matière , et qui feront juger que cette calomnie n'était pas moins ridicule que noire.

If

ti'

fvvv^^^'^^)^!^^'vvv\l^)\l\v^^l%^^l^^^l^^lV^^lX)^^^l^^(\iV\^l^lVV^^^l^lv\lVV>lVvv

Page 1