‹ Mémoires du comte de Modéne sur la révolution de Naples de 1647 [microform]Chapitre 84 sur 100 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

îîouvcaux troubles survenus parmi le Peuple de Naples , causés par les diverses factions. - Poursuite de Vinccnzo d'Andréa pour rétablissement de la République. — Adresse du duc de Guise pour l'éviter.

L'emportement des Napolitains était si grand, et leur bile était tellement agitée, que quand les occasions de la faire voir aux Espagnols leur manquaient, ils la fesaient paraître contre eux-mêmes. Alors que Ion croyait que le calme était établi, au moins dans l'étendue du parti , on y voyait naître tout à coup des bourasques capables de renverser toutes choses. Les lazares, fâchés de ce qu'on ne parlait plus d'eux, voulurent en donner quelque matière par un soulèvement qu'ils firent contre les cappes noires, et suivis d'une populace aussi effrénée qu'eux, entreprirent d'en aller saccager les maisons, criant que c'étaient des Espagnols déguisés, et qu'il fallait les désarmer. Cette horrible confusion obligea le duc de Guise à se montrer dans le tumulte, où sa présence fit un tel effet, qu'après quelques coups de canne qu'il donna aux premiers qu'il rencontra,

de la ville et du royalme de naples. 4o3 ]a rumeur fut apaisée, et les lazares se dissipant dans un moment, firent connaître que l'intrépidité d'un homme est quelquefois capable d'en arrêter un grand nombre.

La soumission des lazares, suscités par les secrets ennemis du duc de Guise , fit un grand effet parmi la populace, et accrédita extrêmement ce Prince; mais ceux qui ne l'aimaient point en furent encore plus animés contre lui, et commencèrent de nouveau à chercher les moyens de diminuer cette autorité qu'ils ne pouvaient plus détruire. L'établissement de cette Royale République qui fesait tant de bruit partout, était le plus spécieux prétexte qu'on pût prendre. Tout le Peuple qui, au nom seul de ce genre de gouvernement, avait témoigné tant de joie, souhaitait avec passion d'en voir quelque notable effet. Vincenzo d'Andréa et son parti, qui en avaient fait les premières propositions, le désiraient encore davantage; Gennaro Annésé y concourait avec tous ses amis, dans l'espérance de voir départir entre plusieurs cette puissance souveraine que le duc possédait tout seul; enfin, il Eiy avait personne qui ne tendît à ce bonheur, où chacun croyait avoir sa part; mais toute la difficulté consistait à trouver quelqu'un qui en pût parler ouvertement. La puissance du duc de Guise était arrivée à tel point, qu'elle ne trouvait plus personne qui la lui osât disputer; il était obéi aveuglément, et chacun observait ses ordres, quoique chacun ne les approuvât pas; toutefois l'intérêt commun fit

i3ct'

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qu enfin la plus grande partie de la populace , suscitée par Yincenzo d'Andréa et par sa cabale, di'puta 1 élu et quelques capitaines des ottines de la ville, vers le duc pour lui représenter qu'après la résolution prise par un commun accord de tout le Peuple, d'établir une République dans Naples, cette entreprise était trop juste pour la différer davantage ; que puisque l'on avait jugé que ce remède était le seul qui pouvait terminer les maux qui affligeaient tout le royaume , il était tems de s'en servir; qu'il y avait grande apparence que tous les membres de l'État étant appelés pour la création d'un corps, où cbacun d'eux aurait sa place, ils recevraient beaucoup de joie d'avoir quelque part dans cette autorité suprême, qui, dans un État monarchique, leur avait paru si affreuse; que, par cet établissement, le royaume verrait sortir du chaos qui régnait alors, un monde naissant, tout rempli de ce qu'on pouvait désirer pour la tranquillité publique; que cette juste érection serait approuvée sans doute de tous les princes d'Italie, surtout de Venise et de Gènes, dont la conduite montre qu'elles estiment plus les Républiques que les Rois et les autres Princes qui ont le nom de souverains; que le Peuple les avait députés vers lui pour le prier très-instamment de travailler pour ce dessein, et d'établir la République, dont vainement il se dirait le chef, si elle était sans corps; qu'ils ne doutaient aucunement de son zèle en cette rencontre, puisqu'ils étaient persuadés que son principal objet était la

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satisfaction du Peuple et la bonace de FEtat ; qu'outre cela, son intérêt s'y rencontrait absolument, d'autant que le rang qu'il tiendrait dans la Royale République ne serait pas moins glorieux , que celui que les dictateurs tenaient dans leurs siècles à Rome, et qu'il lui serait plus utile de posséder une autorité aussi solide que réglée , qu'une puissance toujours flottante, et qui était environnée d'un nombre infini de précipices.

Tout autre que le duc de Guise eut sans doute paru surpris d'une telle harangue; car, de consentir à la demande du Peuple , c'eût été renoncer tout à fait à l'autorité qu'il possédait et qu'il voulait conserver au péril de sa vie; et de le refuser, c'était l'obliger à se soulever contre lui; mais dans quelque danger que ce Prince ait été, jamais il n'a manqué d'assurance, non plus que d'agréables paroles ni d'intrépidité. Il le fit connaître en cette occasion, par la réponse qu'il fit à ces députés : il leur dit qu'il ne désirait pas moins qu'eux l'établissement proposé; qu'il jugeait que la République était la forme la plus juste, la plus douce et la plus durable que l'on pût donner à TÉtat; qu'il y avait dans l'Europe Irois sortes de RépubHques; la première, comme Venise, qui n'est régie que par les Nobles; la seconde, comme celle des treize cantons des Suisses, qui n'est formée que du Peuple; et la troisième, comme celle de Hollande , qui est mêlée de la Noblesse et du Peuple ; qu'il n'y avait pas d'apparence qu'on vou*

ni

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lût imiter Venise, et laisser le gouvernement de ce royaume à la Noblesse; que de suivre l'exemple des Suisses, et de n'admettre dans TÉtat que le Peuple seul, il y aurait de Timprudence à ce sentiment dans un tems où si la Noblesse se voyait ei^cluse de la participation de Tautorité souveraine, le désespoir d un traitement si étrange la porterait à s attacher plus que jamais aux Espagnols , quoiqu'elle en fût peu satisfaite; que le Peuple de la ville n'était pas assez fort pour donner la loi à ce corps si considérable et si puissantdans le royaume; qu'il ne voyait donc que les Hollandais sur qui l'on pût se régler; que pour faire une République mêlée comme celle-là, il fallait attirer les Nobles dans le parti, en leur fesant bien connaître les avantages que tout leur corps en recevrait; qu'encore que les injures et les actes d'hostilités réciproques qui se fesaient alors parussent sans remède , il espérait que la Noblesse et le Peuple préféreraient l'intérêt public à tout autre ; mais que cela dépendait du tems et des soins que la populace devait prendre pour convier la Noblesse à se réunir avec elle, afin de former conjointement celte République qu'on lui proposait aujourd'hui. Ce Prince naturellement éloquent, et dont le visage persuadait autant que le discours, ferma la bouche aux députés par cette adroite réponse. Il y en eut seulement quelques-uns qui dirent qu'en attendant l'établissement de la République, il fallait créer quelques vice-sénateurs; mais le

DE LA VILLE ET DU KOYAUME DE NAPLES. /^O'J duc leur répondit que ce serait une chose ridicule de donner des vice-gérens à des charges qui n'étaient point encore en nature.

Les députés ne trouvant aucune raison capable d'être préférée à celle du duc, se retirèrent avec beaucoup de honte et de chagrin pour ceux qui avaient suscité cette députation, dont l'issue parut aussi glorieuse en ce moment pour ce Pnnce , qu'ils l'avaient espérée funeste. Le corps de la populace ne fit aucune démonstration d'être choqué de ce refus; les cappes noires qui désiraient de retourner sous le joug des Espagnols en eurent une secrète joie ; Gennaro Annésé en eut un dépit extrême, et Vincenzo d'Andréa et son parti en eurent une telle rage, que ne voyant plus d'espérance dans la prétendue République, ils commencèrent depuis ce jour à prendre de nouvelles mesures, et à prêter l'oreille aux propositions que les Espagnols leur fesaient faire en secret pour un accommodement général. Pour moi, je crois avec quelque apparence que l'autorité que possédait le duc de Guise eût duré plus long-tems, si , au lieu de faire connaître dans cette rencontre le dessein qu'il avait de se conserver dans ce poste suprême, il eût établi alors quelque forme de République; car il l'eût pu composer de personnes de son parti, et quoiqu'il y eût admis Yincenzo d'Andréa et quelques autres consulteurs de sa cabale, leur petit nombre n'eût pu nuire aux intérêts de ce Prince. Cela eût satisfait ceux qui

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désiraient cette sorte de gouvernement, et qui jusqu'alors avaient détesté celui des ministres d'Espagne; le nombre de ceux-ci était considérable, et il est certain que le Peuple , qui , tel qu'un enfant^ a besoin de quelque chose qui Tamuse et qui puisse arrêter ses ieux , eût regardé avec joie et avec acclamation la pompe qui eût accompagné cette République naissante.

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