CHAPITRE XIII
Nouvelles mortifications que reçoit le baroa de Modène du duc de Guise, à la suscitation de ses ennemis. — Entretien particulier qu'il a avec ce Prince sur ce sujet. — Compliment que Gennaro Annésé lui fait faire. — Avis qu'il en donne au duc. — Instance que fait le baron pour son retour à Naples, dont il obtient la permission.
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La mortification que le baron de Modène reçut par la grâce et par Temploi nouveau que le duc de Guise donna au sieur de Beauregard, ne fut pas la seule que ses ennemis lui procurèrent. Agostino di Liéto s'imaginait qu'il ne se pourrait jamais dire possesseur des bonnes grâces de son maître , tandis que le baron y aurait quelque part. Agostino Mollo et AnielloPortio prévoyaient que les Espagnols auraient bien de la peine à détruire le parti du Peuple, pendant que le baron serait à la tête de ses troupes; et les Espagnols, effrayés de Tentreprise de Capoue, pressaient le Mollo et ses partisans de leur ôter cet ennemi , croyant que la chute du baron causerait infailliblement celle du duc. Il ne faut donc pas s étonner si ensuite des faux rapports que tous ces gens fesaient au duc , et des ombrages qu'ils lui don-
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naient de la conduite de ce mestre-dc-campgénéral, ce Prince si soupçonneux , et par conséquent fort aisé à surprendre, s'emportait souvent contre lui, et cherchait toutes sortes d'occasions pour le mortifier, et pour le décréditer parmi le Peuple et parmi ses troupes. 11 prenait plaisir à révoquer ses sauvegardes, ses passeports, et les moindres emplois qu'il donnait, quoique expédiés avec connaissance de cause : il blâmait publiquement sa conduite; et bien que le plus austère critique eût eu peine d'y trouver à redire, il était ingénieux à chercher des moyens pour la
censurer.
Il est malaisé de juger si le duc fesait toutes ces choses pour obliger le baron à renoncer à sou emploi, et à se retirer de INaples, ou pour faire perdre au Peuple l'estime et l'amitié que tout le monde avait pour lui. Il eut une conférence avec ce Prince sur ce sujet, assez notable pour être remarquée ici. Le regret de se voir traité de la sorte, dans un tems où, avec tant de zèle et tant de gloire, il travaillait pour la fortune de son Prince, l'obligea de l'aller voir expressément un jour pour lui dire, la larme à l'œil, que parmi tant d'heureux succès qui lui avaient acquis Averse , et une partie de la Terre de Labour, et qui avaient rétabli l'abondance à INaples, il s'estimait trèsmalheureux, puisque la personne qui devait tirer le plus d'avantage de ses travaux et de ses veilles, les regardait avec mépris, ou pour mieux dire avec horreur, et que .a grandeur de ses services
semblait lui procurer la haine plutôt que l'amour de son maître; qu'en examinant sa conscience, il n'y trouvait rien qui lui dût attirer tant d'affronts et tant de mépris; qu'il jugeait bien que tous ces emportemens ne venaient que des artifices d'Agostino di Lielo , de Girolamo Fabrani , et d'Agostino Mollo : qu'il savait que les deux premiers avaient conspiré sa disgrâce , afin d'agir impunément, et de régner seuls dans son cœur, ou plutôt dans Naples, qui commençait à se lasser de leurs violences et de leurs concussions ; qu'il était informé que ce dernier était gagé par les Espagnols , pour perdre ses véritables serviteurs, surtout ceux qui avaient les armes à la main et qui agissaient comme lui; qu'ayant beaucoup plus de raison d'appréhender ces ennemis qui lui fesaient la guerre dans le cabinet, que ceux auxquels il la fesait dans la campagne , il ne trouvait point d'autre remède pour tant de maux que sa retraite ou l'éloignement de ces fourbes ; que ne voyant point d'apparence à ce dernier, il conjurait ce Prince de lui permettre de se retirer chez lui, et de faire voir, en cetle occasion, qu'il craignait plus la calomnie, qu'il ne redoutait les Espagnols, et, qu'après avoir fait tête assez vigoureusement à ceux-ci , il avait cru que sans lâcheté il pouvait lâcher le pied, afin d'éviter celle-là; qu'en lui remettant tous les fruits de son zèle et de ses travaux, aussi bien que les grandes sommes d'argent qu'il lui avait, en divers tems , prêtées ou fournies pour son ser-
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vice , il ne lui demandait autre grâce que de lui donner son congé, et une seule felouque pour le transporter à Rome.
Le duc, qui effectivement avait une particulière tendresse pour ce gentilhomme, fut touché de ce discours; il Tembrassa, el lui dit, avec des larmes, qu*il ne voulait point absolument qu'il le quittât. A cela le baron répondit qu'il le priait donc de lui dire tout ce qui lobligeait à le traiter comme il fesait. Le duc répliqua qu'il n tétait pas mal satisfait de sa conduite , mais qu'il était fâché de ce que le Peuple lui témoignait tant d'amitié, et qu'il craignait qu'il ne se laissât gagner à cette faveur populaire. Le baron lui répondit qu'il était vrai qu'il ferait tout son possible pour gagner le cœur des Peuples par ses services, mais qu'il n'avait jamais eu d'autre but que de les employer pour la gloire et pour l'avantage d'un Prince auquel il s'était donné tout entier ; que par ce peu de mots il pénétrait que ses ennemis se servaient des armes de la jalousie pour le détruire dans son cœur; qu'il savait de quelle nature était cette étrange passion, et qu'il n'y avait que la fuite qui le pût mettre à couvert de ses traits. Le duc l'interrompant, lui dit : que ferai-je si vous me quittez? Le baron lui répondit : que ferai-je si je demeure? car si je vous sers mal , ce qui pourtant ne peut jamais arriver, votre justice me perdra; et si je vous sers bien, c'est-à-dire , que je conserve toujours l'affection du Peuple , votre jalousie me détruira : de sorte
que, de quelque façon que j'en use, je vois ma chute, et peut-être ma mort certaine.
A ces mots le duc lui protesta que rien n'était capable de le ruiner dans son esprit ; que quelque crédit qu'eussent ceux qu'il croyait ses ennemis, il n'était pas assez puissant pour lui faire perdre la place qu'il possédait dans son cœur; qu'il le priait de ne se point lasser , et de croire qu'il aurait beaucoup de part à sa gloire el à sa fortune. Ces paroles, accompagnées d'une infinité de caresses , et d'un visage qui semblait seconder son discours , obligèrent le baron à faire trêve, pour quelque tems, avec les inquiétudes dont il était continuellement agité par tant de mauvais traitemens. Mais il eut à peine tourné le dos, que ce prince retomba dans ses premières imaginations, et lui en donna un témoignage assez évident un peu après.
Gennaro Annésé ayant appris que le duc de Guise témoignait d'avoir du mépris et de l'aversion pour le baron, lui envoya un prêtre, nommé don Carmino Castelli, pour lui dire , de sa part, que tout le Peuple du marché et des quartiers circonvoisins , étant mal satisfait du gouvernement du duc de Guise, était résolu de le déposséder de sa charge , et de l'envoyer dans une felouque à Portolongone; de remettre Gennaro dans son premier emploi, et de donner le commandement des armes au baron , duquel chacun était très-satisfait. Le baron , avec un visage qui témoignait savoir peu de gré à celui quiMui ve-
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nait parler de la sorte , lui répondit qu'il était obligé au Peuple et à Gennaro de lestime et de ramilié qu'ils témoignaient avoir pour lui; mais qu étant attaché depuis dix ans aux intérêts du duc de Guise, il ne pouvait ni ne voulait demeurer à Naples, si ce Prince s'en retirait; et qu'il était résolu de suivre partout la personne et la fortune de son maître. Aussitôt que ce prêtre Teut quitté , il fit partir Pépé Caetano , son secrétaire, pour donner avis de celte visite au duc de Guise, lequel , au lieu de témoigner qu'il était très-satisfait de la conduite du baron en cette rencontre, dit à ce secrétaire, qu'il ne croyait rîen de tout ce qu'il venait de lui dire, et que c'étaient des inventions du baron de Modène, pour se faire valoir auprès de lui.
Cette surprenante réponse obligea le baron de Modène de songer à s'en retourner auprès du duc de Guise , et de ne le plus quitter de vue , espérant que par ce moyen il pourrait éviter plus facilement les traits de l'envie et de la jalousie. Dans ce dessein , après lui avoir envoyé plusieurs chevaux, jumens, bœufs, vaches et bufles qu'il avait pris sur les ennemis, et qui furent estimés plus de dix mille écus, il le pria, par une lettre qu'il lui écrivit, et qui était un peu pressante, de lui permettre de retourner à Naples , puisque après avoir perdu l'occasion de marcher au-delà du Vulturne, son séjour était inutile dans Averse et dans la campagne. Le duc différa fort long-lems à lui répondre , mais enfin il lui envoya dire par
Fra Tomaso, religieux Augustin, et par le chevalier Michelini qu'il lui permettait de retourner à INaples, ce qu'il lui confirma encore par une lettre que porta au baron , Ignatio Spagnolo y surintendant de la monnaie , par laquelle le duc lui ordonnait de laisser sortir trois cens tomolo de grains en faveur de ce Napolitain , et lui marquait, par apostille de sa propre main, qu'il le priait de venir à INaples, pour conférer avec lui sur le dessein qu'il avait de faire une attaque générale à tous les postes espagnols.
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