Mémoires du comte de Moré (1758-1837)
Art. 14. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier et choisit les personnes auxquelles il en confiera le soin.
Il nomme pour chaque ouvrage un commissaire responsable, chargé de surveiller la publication.
Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil et s'il n'est accompagné d'une déclaration du commissaire responsable, portant que le travail lui a paru digne d'être publié par la Société.
Le commissaire responsable soussigné déclare que l'ouvrage Mémoires du comte de More lui a paru digne d'être publié par la Société d'histoire contemporaine.
Fait à Paris, le zer mai il
Signé : L. de Lanzac de Laborie.
Certifié :
Le Secrétaire de la Société d'histoire contemporaine, Albert Malet.
La maison de More remonte aux dernières années du xne siècle *. Un des siens, en 1^56, se rendait acquéreur, en Auvergne, de la seigneurie de Pontgibaud, qu'en 1762 Louis XV érigeait en comté. Ce César de More' seigneur de Ghaliers, mousquetaire de la garde du Roi, chevalier de Saint-Louis, avait été blessé à Dettingen. De son mariage avec Marie-Charlotte de Salaberry, fille d'un président à la Chambre des comptes, il eut deux fils : i° Albert-François ; 20 Charles-Albert, l'auteur des Mémoires qui vont suivre.
Né à Clermont-Ferrand, le 21 avril 1^58, Charles-Albert avait été mis en nourrice chez une aubergiste, et il attribuait plus tard, avec humour, sa forte constitution à tous les petits verres que lui offraient les clients de l'estaminet. On l'envoya de très bonne heure rejoindre son frère au collège de Juilly, la célèbre maison des Oratoriens. Il
1. Elle porte de gueules à trois bandes d'or, au franc canton d'hermine ; l'écu sommé d'une couronne de marquis. Supports : deux lions. Devise : Mourez por Dion.
en sortit en 1773, comme tous les élèves trop légers, sans regret, et s'en vint chez un de ses oncles, conseiller à la Chambre des comptes , M. d'Hariague, à Paris. Jeté dans un monde aussi élégant que frivole, à une époque fameuse pour son libertinage, sans conseil, presque sans appui, ce jeune homme, cet enfant de quinze ans, d'une tournure agréable, d'un esprit délié, d'une curiosité ardente, se livra, comme il devait arriver, à la dissipation d'un fils de famille. Ses parents, qui ne l'avaient ni surveillé ni soutenu, craignirent le scandale ; son père, qui vivait assez égoïstement au fond de son manoir féodal, s'alarma de ses dettes, et, par une sévérité aussi outrée que la faiblesse avait été excessive, on le fit enfermer, sans autre forme de procès. Une lettre de cachet conduisit en prison le jeune étourdi :
« Le sieur chevalier de Pontgibaud, d'un caractère vio- « lent et farouche, qui ne veut s'adonner à aucun genre « d'occupation, sera conduit à Saint-Lazare, aux dépens « de son père.
« Transféré à Pierre-en-Cize, le 19 février ijjS.
« La Vrillière. »
Ce vieux donjon de Pierre-en-Cize n'était rien moins qu'une maison de plaisance. Dans sa chambre, le prisonnier ne rêvait plus que sa liberté, si brutalement enchaînée. On croyait encore, en ce temps-là, aux récents et romanesques mensonges de Latude; cet exemple lui tourna la tète, et il se mit à desceller une à une les pierres de son cachot. Au bout de deux mois, il avait terminé son trou, cachant dans ses paillasses les gravois et le plâtre, selon toutes les règles de l'art. Quand il eut percé un mur de dix pieds d'épaisseur, il ne lui restait plus qu'à courir la chance d'une évasion. Il la tenta avec une crânerie toute martiale, passa sur le corps de la garde, qui avait
pris les armes, gagna un bois, intéressa les passants à son sort, et s'en vint en Auvergne, au logis paternel. Le seigneur de Ghaliers pensa qu'il fallait embarquer ce cadet entreprenant ; une occasion rare s'offrait : un compatriote, un voisin, un ami, venait de passer en Amérique pour tirer l'épée contre l'Angleterre ; le marquis de La Fayette ne refuserait pas ce compagnon qui payait d'audace et de mine, et exiler cet emporté, en lui ouvrant la carrière des armes, était une coïncidence que le vieux gentilhomme estima heureusement trouvée.
C'est ainsi qu'à l'automne de 1777, le chevalier de Pontgibaud, ayant recouvré sa propre liberté par un moyen énergique, s'en allait joyeusement aider les Américains à conquérir la leur.
Pour que la variété de ses aventures fût complète, il se trouva qu'avant vingt ans, après une évasion d'un château fort, une traversée au nouveau monde, il fit naufrage en débarquant dans la baie de Chesapeake. Sans ressources, dans un pays inconnu dont il ne parlait pas la langue, il gagna cependant le camp de Walley-Forges, dans la Virginie, où commandait La Fayette. Nommé officier, attaché à ce jeune général, qui l'accueillit à bras ouverts, il assista à l'échec de Rare ton-Ri vers, à la victoire de Monmouth, au blocus de New-York et au siège de Newport.
En 1779, ils revenaient tous deux en France, et le chevalier de Pontgibaud prenait sa part des ovations que l'engouement prodiguait au libérateur d'un peuple. Il se dirigea vers l'Auvergne ; ce n'était plus le mauvais sujet échappé de prison; aussi, le vieux comte de Pontgibaud reçut-il avec une satisfaction manifeste le jeune « héros, » à qui le Roi accordait en même temps un brevet de capitaine. Il ne s'endormit pas sur ses lauriers. La Fayette retournant en Amérique, il repartit avec La
Fayette, côte à côte avec l'expédition française commandée par Rochambeau. Il était à York-Town le jour où lord Cornwalis capitula.
De retour en France, il mena la vie de garnison que l'on était accoutumé de vivre à cette époque, moitié à Auch, où était son régiment, moitié à Paris; en traversant l'Auvergne pour saluer son père, il poussa avec malice une pointe jusqu'à Pierre-en-Gize afin de faire saluer à son tour son uniforme de capitaine de dragons par ses anciens « geôliers, » qui célébrèrent sa présence le verre en main. Le séjour de la capitale lui plaisait fort, et il fréquentait la plus élégante société.
Washington avait envoyé à La Fayette, pour être distribuées à ceux de ses officiers qui s'étaient distingués sous ses ordres, douze croix de chevalier de Gincinnatus. M. de Pontgibaud fut un des élus. Il séparait volontiers de ce ruban bleu moiré, liséré de blanc, auquel était suspendu, ailes éployées, un aigle d'or. Un soir, c'était en i^85, il dînait chez le comte de Pilos (Don Pablo Olavidès), dans le très bel hôtel qu'habitait, rue Sainte-Apolline, ce riche Espagnol, fort lié avec son oncle, le président de Salaberry, et le beau-frère de cet oncle, le comte Dufort de Gheverny, introducteur des ambassadeurs. La comtesse du Barry était conviée. Le chevalier faisait le récit de ses aventures d'Amérique. A propos de sa décoration, il fut l'objet des lazzis de l'ex-favorite : elle raconta qu'clie avait eu un laquais de toute beauté , mais fort tapageur, qui l'avait quittée pour aller guerroyer outremer, d'où il avait rapporté le même ruban. M. de Pontgibaud ne releva pas ce manque de tact; homme d'esprit, il était capable de mettre les rieurs de son côté ; il ne voulut point accabler, par des histoires d'antichambre, l'ancienne soubrette de Mme de La Garde.
Ses Mémoires ne font pas mention de cette petite aventure ; nous l'avons rapportée pour ce motif, et par la même raison nous constaterons son enthousiasme en présence de ces expériences aérostatiques que les frères Montgolfier avaient mises à la mode. Une lettre (3 décembre 1783) à son ami M. Juge, banquier à Glermont, nous révèle son admiration émue :
« J'ai été assez heureux pour assister à la superbe ex- « périence de M. Charles I, qui, en présence de toute la « ville de Paris, avant-hier, est parti dans son char vo- « lant, aux acclamations du public ; il a été, dans l'espace « de deux heures et demie, àNesle, distant de neuf lieues « de Paris, sans le plus petit accident. Je vous avoue que « je suis encore pétrifié d'avoir vu cette machine, dans « laquelle il s'élève en l'air à trois ou quatre mille pieds « et redescend à volonté aussi doucement que cela lui « fait plaisir. Je suis au désespoir que vous n'ayez pas « joui de ce superbe spectacle, qui illustre à jamais l'in- « venteur et fait honneur à la nation française. »
Voilà les seuls incidents qui nous soient parvenus de sa vie, de 1781 à 1789. L'effervescence qui agita la France à cette dernière époque paraît ne l'avoir pas atteint. Il est vrai qu'il se trouvait fort occupé de son mariage, qui eut lieu quinze jours après la prise de la Bastille, le 3i juillet. Il épousait la fille du maréchal de Vaux, veuve du comte de Fougières, maréchal de camp et premier maître d'hôtel du comte d'Artois. Son père était mort six mois avant, son frère aîné devenait le comte de Pontgibaud, lui prit
1. Jacques-Alexandre-César Charles (1746-1823). Habile vulgarisateur des expériences de Franklin sur la foudre, et de Montgolfier sur les ballons. Son premier voyage dans les airs est du 23 août ij83. Louis XVI lui donna, au Louvre, un magnifique cabinet de physique. Membre de l'Académie des sciences en 1385, il fut longtemps professeur au Conservatoire des arts et métiers.
le titre de comte de More ; nous ne le désignerons plus autrement désormais.
Le frère aîné, entré aux mousquetaires à douze ans, capitaine au régiment d'infanterie de Blaisois, major en second du régiment de Dauphiné, avait été choisi par le duc d'Orléans pour présider à sa place l'assemblée de la noblesse d'Auvergne lors des élections aux Etats généraux. Il remplit ce rôle avec le tact et la discrétion qui le distinguèrent toute sa vie.
Malgré ce choix fait par un prince si hostile à la cour, et malgré la vieille amitié qui unissait M. de More à La Fayette, les deux frères ne partageaient en rien les opinions de ceux qu'on a appelés les « gentilshommes démocrates. » Ils vécurent, non sans anxiété sans doute, au fond de leur province jusqu'au mois d'août 1791, et s'enrôlèrent alors dans le corps de volontaires formé à l'armée de Gondé sous le nom de coalition d'Auvergne.
Après la prise de Verdun, l'année suivante, le licenciement eut lieu et ils se trouvèrent sans ressources : le comte de Pontgibaud, dans l'universelle confiance en un succès prochain, avait généreusement versé à la caisse de l'armée les 10,000 livres qu'il avait emportées ; 5o louis d'or, qu'il s'était réservés, étaient épuisés depuis longtemps. Il rejoignit à Lausanne sa femme, et le comte de More la sienne. Et puis, il fallut vivre.
La comtesse de Pontgibaud était une femme de tête : restée en France, quand elle avait vu son nom sur la liste des suspects, elle invita ses délateurs à un repas où les vins furent prodigués, laissa ses convives dans leur première ivresse, traversa le parc en courant, se jeta dans une chaise de poste où l'attendaient son fils, enfant de cinq ans, et une femme de chambre fidèle; elle gagna Lyon rapidement, puis la frontière suisse : elle était sauvée.
M. de More, après avoir séjourné à Genève, Lausanne, Constance, apprit un matin que les Américains, gens pratiques et honnêtes en affaires, acquittaient, grâce à une prospérité grandissante, leurs dettes, et qu'ils payaient la solde des officiers qui avaient servi pendant la guerre de l'Indépendance. — « C'était bien pour moi le peculium adventicium, disait-il plus tard; j'avais fait mon deuil de cette créance-là. » Il courut à Hambourg et prit le premier bateau en partance pour l'Amérique du Nord. Le bruit qui l'avait amené aux États-Unis était exact ; il toucha, appointements et intérêts, 5o,ooo francs, alla remercier Washington, serra la main à quelques anciens compagnons d'armes, rencontra certains Français proscrits ou réfugiés, comme Talleyrand, le comte de Noailles, le duc de Liancourt, les « fils Egalité » eux-mêmes, et dit adieu à ce nouveau monde, qui lui paraissait si tranquille, pour retourner dans l'ancien, qui était toujours si bouleversé.
A Carlsruhe, dans les États du margrave de Bade, un ami de son père, le maréchal de Vaux, Mme de More avait trouvé un asile; les épaves de sa fortune permirent au ménage de demeurer là et d'aider quelques compatriotes sans ressources; plusieurs fois le comte d'Artois vint s'asseoir à leur table, simple et frugale, on peut le croire ! Le désir de revoir la France fit braver à M. de More le danger que sa qualité d'émigré laissait planer sur sa tête. Sous un nom supposé, il vint à Paris et se mêla à cette foule bizarre qui caractérise le temps du Directoire, où assassins, fils de victimes, voleurs, volés, se coudoyaient dans les rues, dans les voitures et dans les maisons.
Le zèle de la police, après la machine infernale, lui donna à comprendre qu'il serait sage de quitter un pays aussi surveillé. Il pensa aller retrouver son frère, que les
circonstances avaient fixé à Trieste, comme il nous reste à le raconter.
C'est bien certainement une des aventures les plus caractéristiques de l'histoire de l'émigration, et une des plus rares, que celle advenue au comte de Pontgibaud.
Quand, à Lausanne, il s'était vu sans ressources, avec sa femme, ses enfants et des domestiques qui avaient par fidélité suivi son sort, il avait résolu de n'attendre de secours que de son travail et de son énergie. Avec ses deux derniers louis, il acheta quelques marchandises, les vendit, en racheta, les revendit, et, la balle sur le dos, se mit à parcourir les cantons voisins. Il alla en Tyrol, il alla à Leipzig; intelligent, actif, débrouillé, il se créa une clientèle. De retour à Lausanne, aidé de sa femme, associé de quelques autres gentilshommes, il fonda un comptoir de commerce, ouvrit une banque, et mettant de côté blason et titre, se nomma désormais Joseph Labrosse.
Des péripéties de cette vie, pour laquelle ses habitudes aristocratiques semblaient peu le prédisposer, je ne redirai qu'un trait : un jour il lui advint de s'arrêter dans une petite ville d'Allemagne dont le prince lui était connu. Sa tenue modeste lui fit éviter le palais et choisir une auberge; le margrave, informé, vint lui-même en carrosse offrir une hospitalité princière au gentilhomme qu'il avait connu à Versailles. Quand le repas de cour fut terminé : « Maintenant, dit-il, que M. Labrosse veuille bien nous vendre quelques-unes des marchandises colportées par le comte de Pontgibaud. »
Estimé pour sa probité, respecté pour son courage, accueilli pour sa bonne grâce, il prospéra promptement. En 1799, il alla porter son comptoir à Trieste, ville où aboutissait tout le commerce d'Orient, et donna à ses affaires une extension extraordinaire.
Riche, il vint en aide à tous les Français qui s'adressèrent à lui : ouvrant sa bourse aux plus pauvres, prêtant de l'argent sans intérêt, et donnant au contraire des revenus inattendus à ceux qui déposaient dans sa caisse leur modeste pécule.
La correspondance que sa famille a conservée révèle les mille services que rendit ainsi Joseph Labrosse, et longue serait la liste des personnes qu'il obligea; c'est presque au hasard que je cite le prince de Ghalais, le marquis de Pimodan, la princesse de Lorraine, l'évêque de Lombez, l'abbé de Pons, le marquis de Bonnay, le comte de Ghastellux, le comte de La Tour d'Auvergne, le comte de Nantouillet, le baron de Bar, l'évêque de Nancy, le comte de Damas, M. de Sully, M. d'Albon, etc.
Le comte de More fut accueilli à merveille par Joseph Labrosse, il fit à Trieste un séjour long et agréable, mais la pensée de la France l'attirait toujours, et en 1804, lorsque la proclamation de l'empire eut consacré la gloire de nos armes par le repos intérieur, il fixa son foyer à Paris. Il vint occuper un appartement dans un de ces grands hôtels de la place Royale qui restent aujourd'hui, au milieu de nos quartiers modernes, comme une des rares épaves d'un monde disparu. C'était d'ailleurs une demeure historique qu'il habitait, et dont une renommée nouvelle devait sous ses yeux rajeunir l'éclat. Cette maison, — qui porte le numéro 6 de la place Royale, à l'angle sud-est, — construite pour le maréchal de Lavardin, un des compagnons de Henri IV, avait successivement appartenu à MarionDelorme et aux princes de Guéménée. M. de More y logeait encore, qu'il y eut pour voisin Victor Hugo, et que tout le cénacle littéraire du romantisme se réunissait, à sa porte, sous ces vieux lambris dorés.
Le retour de la maison de Bourbon combla les vœux
politiques du comte de More. Je ne sache pas qu'il en ait reçu la moindre faveur, mais son ambition était petite, si son patriotisme était grand. Ses lettres nous le montrent un peu pessimiste dans ses soixante ans, dans son dédain des libéraux, dans son horreur des révolutionnaires. Son seul désir était de voir rentrer son frère de Pontgibaud, demeuré à Trieste , où sa situation était du reste fort enviable.
Pendant toute la durée de l'Empire, ce dernier avait joué là-bas un rôle considérable ; en excellentes relations avec les gouverneurs Junot, Bertrand, Fouché, avec un illustre proscrit, Gustave IV, l'ancien roi de Suède, et recevant de l'empereur d'Autriche les remerciements publics que méritaient ses services rendus à toute la contrée. Il mourut là, le 24 juillet 1824, comme Mme de Pontgibaud y était morte elle-même deux ans auparavant, mais après avoir revu la France, reconstitué une partie de leurs domaines d'Auvergne et marié leur fils.
A ce fils, la bienveillance royale réservait un honneur prochain : il était compris dans l'ordonnance du 5 novembre 1827 qui nommait soixante-seize pairs de France. Une erreur de prénoms dans les journaux fit croire que c'était M. de More qui était désigné, mais l'oncle se réjouit plus de l'élévation de l'ainé de sa maison que d'un succès personnel.
C'était d'ailleurs un homme profondément estimable et estimé que le comte Armand de Pontgibaud. Né quelques années avant la Révolution, il avait été élevé en France pendant que ses parents vivaient en exil ; il les avait rejoints à Trieste à vingt ans, et s'était avec beaucoup d'activité adjoint aux travaux de son père. A la Restauration, il épousa, en 1818, la fille du comte de la Rochelambert et de Mlle de Dreux-Brézé ; leur oncle Mgr de Coucy, arche-
vêque de Reims, bénit le mariage, le Roi signa au contrat. Après la mort de ses parents, Armand de Pontgibaud voulut liquider les intérêts considérables qu'ils lui laissaient à Trieste. Banque et comptoir furent cédés à d'anciens collaborateurs. Ceux-ci désiraient conserver cette « raison sociale » Joseph Labrosse, à qui les talents et la probité du fondateur avaient donné une importance européenne ; mais ils eurent beau offrir 60,000 fr. pour chacune des lettres qui composaient ce nom magique, cette faveur leur fut refusée. Par un sentiment d'orgueil bien compréhensible et tout désintéressé, le comte de Pontgibaud voulut que ce nom s'éteignît avec celui qui en avait fait la fortune et la gloire.
Nous venons de voir comment l'ordonnance du 5 novembre 1827 élevait le fils de Joseph Labrosse à une des plus hautes dignités de l'État. Cette promotion fameuse de Charles X appelait à la pairie des membres distingués de l'aristocratie française dont le dévouement à la monarchie pouvait contre-balancer les anciennes « fournées » libérales de 1819. A tout le moins l'intrigue n'aurait pas guidé les choix de M. de Villèle, s'il faut en croire l'exemple de M. de Pontgibaud, l'un des premiers surpris et des derniers informés des bontés du Roi. Pour lui faire parvenir sa nomination officielle le président du conseil des ministres ignorait son adresse, et le Moniteur dénaturait ses prénoms. Sa carrière politique fut courte ; deux fois il monta à la tribune, lors des discussions des budgets de 1828 et de 1829; il apportait le poids de son expérience dans des questions de commerce international qu'il connaissait si bien, pour assurer à l'industrie française le trafic des rives du Danube, et prévenir l'envahissement par les Anglais des marchés d'Orient. Il présida, en juin i83o, le collège électoral du Puy-de-Dôme. On sait
comment l'arbitraire du gouvernement de Louis-Philippe vint interdire l'entrée de la Chambre à tous les pairs nommés par le roi Charles X. Il est au reste peu probable que les sentiments d'honneur de M. de Pontgibaud lui eussent permis de prêter un serment de fidélité au prince qui venait de trahir tous les siens. Pour achever d'un mot ce qui nous reste à dire du neveu de M. de More, nous ajouterons que ce fut lui qui installa à Pontgibaud les hauts-fourneaux pour l'exploitation des mines de plomb argentifère. Il mourut à Fontainebleau, le 23 janvier i855.
Au moment où le fils de son frère paraissait appelé à un brillant avenir, le comte de More fixait sur le papier ses souvenirs du passé. Avec l'aide obligeante de son cousin, M. de Salaberry, il écrivait des Mémoires. Ils parurent sous la seule initiale de son nom en 1827. Ce fut une distraction dans la vie honorable, mais un peu monotone, de ses dernières années, dont le calme ne rappelait en rien l'agitation de ses débuts. Il visitait ses vieux amis, et aimait à entretenir ses relations sociales. Ayant cependant un peu perdu de sa belle humeur d'autrefois, déçu par sa quote-part modeste dans l'indemnité aux émigrés, alarmé des progrès des idées révolutionnaires, très peiné de la chute de la monarchie légitime, il remplaçait sa pétulante malice par une vertu qui sied bien aux vieillards : la bonté; il ne sortait jamais de chez lui sans avoir mis dans sa poche quelques pièces d'argent qui ne rentraient plus dans son tiroir. Il y a de ces petits traits qui peignent les hommes : un jour, dans une rue étroite du Marais, un vase de fleurs tombé d'une fenêtre le blessa. Le maladroit était pauvre, et ce fut M. de More qui, en riant, paya l'amende de celui qui avait failli l'estropier.
Après la mort de sa femme, en i836, il quitta la place Royale pour aller habiter la rue des Tournelles. Son
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premier hôtel avait été celui de Marion Delorme ; dans l'autre Ninon de Lenclos avait vécu. Mais ces souvenirs légers n'effleuraient plus la pensée du vieux gentilhomme, qui s'éteignit doucement , en bon chrétien , à quatrevingts ans, en 1837.
Ceux qui l'avaient connu gardèrent de lui le souvenir d'un homme aimable, à l'esprit vif, au commerce facile, de relations douces et sûres. Aux autres il laissait des Mémoires.
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