SES MEMOIRES
Ce fut un motif de charité qui l'invita à les écrire. Mme de Lavau, la femme du préfet de police, quêtant pour ses pauvres, lui dit un jour en souriant : « Mon cousin, vous qui avez eu une existence si accidentée, vous devriez bien en fixer sur le papier les principaux événements ; cela formerait un volume fort piquant ; je le mettrais en loterie et je gage que le succès couronnerait votre œuvre. » M. de More se mit volontiers au travail, et voulant un conseiller dans ses débuts littéraires, il soumit tout naturellement ses notes à son cousin, le père de Mme de Lavau, le comte de Salaberry, qui se piquait d'écrire. Scrupuleux pour la forme, il l'était plus encore pour le fond, comme le prouve la lettre suivante :
« A M. le comte de Salaberry, député de Loir-et-Cher. « Hôtel de la préfecture de police, à Paris.
« Mon cher cousin, j'ai commis une erreur dans ce que je t'ai remis hier ; j'ai dit que l'armée de Rochambeau s'était mise en mouvement quelques semaines après mon arrivée ; je me rappelle actuellement que cette armée a été près d'une année en stagnation à Rhode-Island ; que sa campagne s'est bornée à traverser le continent jusqu'à la Virginie et à coopérer à la capitulation de l'armée anglaise. On admira la parfaite discipline de cette armée dans cette longue route, où pas une seule plainte ne fut portée. J'ai aussi omis de dire que le comte de Fernay, commandant l'escadre à New-Port, vint à y mourir. Le comte de Barras lui succéda et eut, sans ordre de la cour, le
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dévouement sublime d'aller rallier l'escadre du comte de Grasse, sou cadet, pour lui assurer la supériorité sur les Anglais.
« Adieu, je vais continuer à te fournir des matériaux; je fais mon possible pour être exact, mais ce n'est pas chose aisée que de se rappeler de tout.
« Mille amitiés à la famille.
« Le 2 avril 1827. »
S'il ne voulait avancer aucun souvenir qui ne lui fût bien présent, il n'avait cependant consulté que son excellente mémoire, et c'est ce qui donne à son travail un tour tout personnel et bien original. Il ne copie personne, sa plume court, ses réflexions tombent d'elles-mêmes, et à lui donner une méthode historique — luxe dont il ne s'embarrassait guère — il faut convenir qu'elle est assez éloignée de nos exigences actuelles, qui veulent des dates impeccables et des références multipliées.
Le comte de More repassait sa vie tout simplement, avec un plaisir sincère, et son escapade de Pierre-en-Cize lui apparaissait comme un des plus brillants épisodes de sa jeunesse. Aussi ces pages sont-elles vivantes, alertes, agréables. J'estime que c'est beaucoup.
Son livre parut en 1827, sous le titre de « Mémoires du comte de M...., précédés de cinq lettres de considérations sur les Mémoires particuliers. » Ces « lettres à l'auteur » sont de M. de Salaberry ; elles visent un peu au bel esprit, avec quelques prétentions de style. Ce volume in-8 de 319 pages était édité à Paris, par la librairie Victor Thiercelin, rue du Coq Saint-Honoré, n° 6. Un fait tout particulier de bibliographie le rend intéressant aux amateurs. Il sortit des presses de Balzac. La couverture jaune, encadrée d'une ornementation un peu lourde, porte au bas, en caractères minuscules : « Imprimé par H. Bal-
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zac, » et au bas du perso du faux titre, on peut lire encore : « Imprimerie de H. Balzac, rue des Marais Saint-Germain, n° 17. »
Nous n'aurions pas à insister ici davantage sur la carrière « industrielle » de l'auteur de la Comédie humaine l, si un fait ne paraissait établir qu'il avait eu l'esprit particulièrement intéressé par le volume dont il eut le manuscrit entre les mains. Dans l'historique du procès auquel a donné lieu le Lis dans la vallée, il a écrit ces lignes : « Quelques charitables loustics demandent pourquoi j'étais M. Balzac en 1826. Si j'explique ma vie, autant expliquer tout. Quand un éloquent député de la Restauration se faisait imprimeur et gagnait 3 fr., en tirant le décret qui le condamnait à mort, il n'avouait pas son noble nom. A Trieste, un pair de France s'appelait M. Labrosse en se faisant commerçant.... Ainsi ai-je fait. »
L'attention de Balzac semble donc bien avoir été retenue sur la famille de M. de More, et nous trouvons sous sa plume une allusion très nette à la situation de M. de Pontgibaud à Trieste. Exact en sa citation, il est inexact en attribuant à Joseph Labrosse une pairie qu'il n'eut jamais; il est surtout absolument fautif dans l'assimilation qu'il prétend établir entre sa « noblesse » et les très authentiques parchemins des Moré-Pontgibaud.
L'incident nous a paru curieux à rappeler.
Ce volume ne s'adressait pas aux passions littéraires de l'époque; peu de journaux sans doute en entretinrent
1. « Il s'était fait commerçant afin de s'assurer l'indépendance, etavait entrepris de faire gémir les presses non plus comme auteur, mais comme imprimeur. Cette tentative industrielle ne lui réussit pas beaucoup mieux qu'à Walter Scott son association avec Ballantyne et Constable. Elle n'eut d'autre résultat que de l'endetter et d'engager son avenir. » — E. Bikk, Honoré de Balzac.
leurs lecteurs ; au moins ils furent sympathiques. M. de More eut ce qu'on nommerait aujourd'hui une « bonne presse, » à en croire La Pandore, journal des spectacles, des lettres, des arts, des mœurs et des modes, qui, dans son numéro du mercredi 3i octobre 1827, publiait les lignes suivantes :
Les mémoires particuliers ont été recherchés dans tous les temps, depuis ceux de Joinville jusqu'à ceux dont nous devons la publication à MM. Barrière et Berville. C'est que, dans ce genre de composition, on espère toujours percer quelque mystère privé, en même temps qu'on y cherche la révélation de quelques faits nationaux. La curiosité qui porte tant de gens à lire une lettre égarée leur fait dévorer ces volumes où l'éditeur promet ordinairement plus de confessions qu'il n'en fait.
Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que les mémoires particuliers sont toujours fortement empreints de l'esprit du temps où ils furent composés, et qu'ils admettent une certaine familiarité de style faite pour montrer quel est, à chaque époque, le langage de la bonne compagnie. Le cardinal de Retz et le duc de La Rochefoucault ont laissé de bons exemples, et ils ont manqué de rivaux plus que d'imitateurs. Hamilton a renfermé les mémoires de son beau-frère dans le cercle des descriptions badines et des détails libertins, sans jamais aborder une question d'État, sans même effleurer les circonstances importantes du moment. M118 Delaunay a mis de la saillie dans les siens ; c'est un feu d'artifice dont on s'amuse quelques instants et dont il ne reste qu'un peu de bruit dans les oreilles. On ne saurait s'empêcher de rire en se rappelant comment elle découvrit que l'amour du médecin Brunet était diminué pour elle, de la différence de la diagonale aux deux côtés de la place Royale, du jour où il prit le chemin le plus court pour la conduire chez elle.
Puis enfin, après beaucoup d'autres, arrive le comte de M.,
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second fils d'un gentilhomme d'Auvergne, et qui, pour cela, n'est pas trop endurci dans les vieux principes.
Le chevalier n'était pas partisan de la vie cloîtrée, si bien qu'il conçut et opéra un plan d'évasion à main armée ; cette évasion fit grand bruit dans le château de Pierre-en-Cize, et les geôliers en parleraient encore si cet utile monument n'avait été détruit tout comme la Bastille, et c'est deux fois dommage. De là le chevalier, qui aimait le grand air, courut se mettre sur un bâtiment français, frété pour l'Amérique, où il s'alla joindre à l'armée des insurgés. Le navire qu'il montait échoua sur les côtes du Nouveau Monde, et le héros fut pillé par ceux qu'il allait secourir. Cette mésaventure fut bientôt réparée. Le chevalier arriva auprès du général La Fayette, qui le prit pour aide de camp, et il fut présenté à Washington, qui le reçut fort bien. Je voudrais, pour une cassette de mes meilleures hardes, avoir servi la même cause sous les mêmes hommes.
Ici, l'auteur introduit quelques-uns des personnages les plus intéressants de la guerre de l'Indépendance, et, après des campagnes où il paraît s'être donné peu de mal, il revient en France avec le général de La Fayette, fait sa paix avec son père et retourne faire la guerre aux Etats-Unis. Sa deuxième expédition n'est pas plus laborieuse que la première ; la capitulation du marquis de Cornwallis consacra la liberté des Américains. Leurs défenseurs n'avaient plus qu'à se croiser les bras; mais le chevalier, qui n'aime pas à se reposer, s'embarque de nouveau pour la France, en passant par l'Espagne, se voit sur le point de jouer un sot rôle dans un autodafé, échappe par miracle à la mort que lui destinait la piété du peuple espagnol, débarque à Lorient et se croyait tranquille en France, lorsque la Révolution l'oblige à plier bagage. Il émigré et se retire en Suisse, où son frère établit une maison de commerce ; mais il n'avait pas touché en Amérique un sou de sa solde d'officier : cette solde était donc arriérée. Le gouvernement de l'Union, qui est un gouvernement honnête, annonça l'intention de payer toutes les soldes arriérées, avec les intérêts ; la somme due à notre héros se montait à ciu-
quante mille francs : on voyage pour moins. Le voilà donc parti une troisième fois pour l'Amérique.
Là, il trouve une population et des villes toutes différentes de ce qu'il avait laissé : c'était le fruit de six années de paix et de liberté; là, il voit quelques personnes, dont plusieurs ont joué, depuis, un grand rôle, et recueille sur leur compte des particularités assez curieuses.
Pour la troisième fois, il quitte l'hémisphère jadis occidental, mais oriental depuis que nos géographes ont tout changé; il rentre par curiosité dans la France républicaine avec un passeport et des marchandises de contrebande, la quitte de nouveau, lors de l'affaire Pichegru, pour aller trouver à Trieste un frère dont la fortune s'était beaucoup accrue. Ce frère, connu sous le nom de Joseph Labrosse, y avait fondé une maison de banque fort en vogue, où il reçut à la fois le roi de Suède Gustawson et Jérôme Bonaparte.
Ces mémoires ne révèlent pas de grands secrets ; mais quelques anecdotes sur certains messieurs y répandent un intérêt soutenu par la rapidité du style, toujours gai, souvent spirituel. Mais pourquoi avoir ainsi multiplié les initiales ? Elles fatiguent l'esprit du lecteur. Si les faits qu'on rapporte sont bons à dire, il faut nommer en toutes lettres les personnes qu'on met en scène ; s'ils ne sont pas bons à dire, il faut les taire. On est beaucoup revenu des initiales, et nous reprocherons surtout à l'auteur celle du titre. Le comte de M. nous eût fait plaisir en dépouillant le demi-masque sous lequel il laisse voir sa bouche et cache son front.
Le livre ne paraît pas avoir beaucoup dépassé alors le cercle des intimes et de la famille. Il faut un bien grand mérite pour que le public s'en aille le chercher et le proclamer chez un auteur anonyme. Les Mémoires préparés à cette époque dans l'officine du libraire Ladvocat avaient seuls une vogue dont le temps a fait raison. La discrétion qui avait prescrit de remplacer tous les noms par une
initiale ne s'accordait pas avec une publicité dont la réclame actuelle a trouvé sans doute le dernier mot pour la librairie. Les bibliophiles seuls connaissaient son existence, et seuls les spécialistes l'allaient consulter. Je ne sais qu'un Américain, Thomas Balch, écrivant : Les Français en Amérique, pendant la guerre de V Indépendance *, qui se soit avisé de citer M. de More. Dans son étude un peu diffuse, parue en 1872, il secouait pour la première fois la poussière accumulée par le temps sur le petit volume de 1827 :
Ce livre, dit-il, très rare, très peu connu, est dû à M. de Pontgibaud, plus tard comte de Moré-Chaulnes (sic). Ces mémoires, écrits avec l'humour et presque le style d'une nouvelle de Sterne, ne sont pas seulement curieux par ce qui a rapport à la guerre de 1777 à 1782, mais aussi parce que l'auteur, émigré de France à Hambourg, ayant appris que le Congrès américain payait l'arrérage de solde dû aux officiers qui avaient été à son service, retourna aux Etats-Unis vers cette époque, et qu'il a fait un tableau aussi caustique qu'intéressant de la situation et du caractère de ses compatriotes qu'il trouva sur le continent américain où les événements politiques les avaient forcés à chercher un refuge. — L'exemplaire dont je me suis servi m'a été prêté par M. Edouard Laboulaye, de l'Institut.
Pour être exact, il convient d'ajouter que, dans son Histoire de la participation de la France à l'établissement des États-Unis d'Amérique 2 (vaste recueil de pièces diplomatiques qui laisse attendre un récit d'ensemble), M. Henri Doniol cite deux ou trois fois le chevalier de Pontgibaud, qu'il nomme même Monsieur de Moret (sic).
1. Librairie Sauton, Paris, i8;a. i vol. in-8* devant être suivi d'un second tome qui n'a jamais paru.