‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 11 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Visite à mon père. — Je rentre en grâce. — Arrivée à Paris. — Accueil que je reçois de tous mes parents. — Il me tombe du ciel un brevet de capitaine de remplacement. — Ordre de me rendre à Lorient. — De Paul Jones et du capitaine Landais. — Contre-ordre. — Rembarquement sur la frégate VAlliance. — Nous retournons à l'armée de Washington. — Le commandement de la frégate est rendu à Landais, au détriment de Paul Jones, absent. — Landais devient fou dans la traversée. — Les passagers le déposent. — Campagne de ij8i. — Attaque d'York-Town. — Capitulation du marquis de Cornwallis. — Fin de la guerre d'Amérique sur le continent. — Je repars pour la France sur VAriel, commandé par le chevalier de Capellis. — Attaque et prise du vaisseau anglais le Dublin. — Entrée triomphale à la Corogne. — Fêtes, bals, querelle imprévue avec la chrétienté de la ville, qui accompagnait le viatique à dix heures du soir. — Nous frisons la chance de figurer dans un autodafé. — VAriel lève l'ancre. — Arrivée à Lorient.

Notre premier soin fut de déposer dans les prisons de la ville nos coquins de matelots anglais, qui nous avaient donné tant de mal à garder. Toutes les mesures furent prises pour qu'ils fussent transportés en Amérique, et là jugés selon les lois du pays.

Messieurs les officiers de la marine nous reçurent à merveille ; mais nous ne pûmes pas faire un plus long séjour à Brest. Chacun se dirigea sur ses foyers domestiques, c'està-dire M. le marquis de La Fayette, qui ne pensait plus à philosopher depuis que nous étions à terre, était déjà descendu à l'hôtel de Noailles ' ; son arrivée était la nou-

i. Rue Saint-Honoré, n° 325, presque en face de l'église de Saint-Roch. La rue d'Alger a été ouverte sur ce vaste hôtel, dont les jardins allaient jus" qu'aux Tuileries.

velle du jour à Paris et à Versailles. La reine de France lui faisait la faveur de lui amener elle-même, dans sa voiture, Mme de la Fayette qui, n'étant pas prévenue, ne s'était pas trouvée à l'arrivée de son mari, et n'avait appris l'événement que comme tout le monde.

Quant à moi, je montai dans la diligence, je pris la direction de Glermont, et puis celle du château de Pontgibaud, toit paternel. La nature n'eut pourtant pas mon premier hommage ; je l'offris à la reconnaissance : les stations se trouvaient sur ma route. Je remerciai en passant à Nantes M. de la Ville-Hélio ; je remerciai à la Rochelle M. Seigneur, et comme je n'avais rien à gagner aux surprises et à arriver sans être attendu, j'eus très grand soin de donner avis à monsieur mon père de mon retour, et je corroborai ma lettre très respectueuse, de l'envoi simultané d'une lettre fort aimable de M. le marquis de la Fayette, adressée à mon père lui-même.

Malgré toutes ces précautions, je ne pus pas me défendre d'une sorte de crainte en entrant dans sa chambre, et en paraissant pour la première fois devant lui ; nous étions à peu près aussi embarrassés l'un que l'autre. Son front nébuleux annonçait quelque orage, non pas de ces orages qui vont commencer, mais de ceux qui finissent et grondent dans le lointain ; car les reproches qu'il m'adressa, par bienséance, portèrent sur la grande dépense que lui avait occasionnée mon voyage de Paris à Pierreen-Cize et sur les frais de mon arrestation.

Je lui fis observer tout naturellement que s'il m'avait donné tout cet argent-là, il n'en aurait peut-être pas plus mal fait ; le sérieux paternel ne put pas tenir devant une si judicieuse réflexion que l'événement appuyait ; mon père se dérida tout à fait, et ce fut avec peine qu'il contint un éclat de rire.

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Au bout de deux heures, ce ne fut plus le même homme : la curiosité l'emporta ; et c'est lui qui voulut m'entendre raconter mon odyssée tout entière : évasion, traversée, naufrage, campagnes de guerre, il voulut tout savoir. Il se fit relire plusieurs fois la lettre de M. de la Fayette, dont mes récits n'étaient que les pièces à l'appui ; je dis qu'il se fit lire, parce que de ses deux yeux, il y avait longtemps qu'il en avait laissé un à la bataille de Dettingen ', et que l'autre était singulièrement affaibli par l'âge. Je passai quinze jours auprès de lui : tous les nuages furent dissipés, le ciel devint bleu, et mon père m'avait si bien rendu toute son affection, qu'au moment où je le quittai pour retourner à Paris demander du service, il me donna deux cents louis, porta ma pension à mille écus, et m'indiqua un banquier qu'il chargeait de payer toutes les avances que M. le marquis de la Fayette avait bien voulu faire pour moi ; il offrit même de fournir le prix d'une compagnie de cavalerie, si je pouvais en obtenir une. Il me remit de plus une lettre de remerciements pour mon général; enfin, dans ses bontés pour moi, il n'oublia rien. Je le quittai plein de reconnaissance et je partis pour Paris.

Les neuf béatitudes m'y attendaient. Il y a certainement une communication entre la terre et le ciel : je ne fus pas plus tôt rentré en grâce auprès de mon respectable père, que tous les bonheurs me suivirent.

Je descendis, à Paris, dans un hôtel garni, ne sachant où je trouverais un seul de mes nombreux parents, que d'ailleurs, dans cette saison, je croyais tous dans leurs terres. Le président de Salaberry, mon oncle, vint m'en-

i. Village de Bavière où les Autrichiens battirent le maréchal de Noailles, le 23 juin i?43.

lever et m'établir dans sa propre maison, qui devint la mienne *. Cet excellent homme, ce qui n'empêche pas, non, ce qui est cause qu'il a péri assassiné révolutionnairement, me combla d'amitiés qui venaient de son cœur, avec la même sûreté de conscience que, beau-frère de mon père, il m'avait, dans les mauvais jours, accablé de toutes ses sévérités, qui venaient de ses préventions fondées sur des intrigues qu'il eût connues avec indignation. En m'embrassant, mon bon oncle, le plus aimable, le plus vif et le meilleur des hommes, me remit une lettre de mon père, datée de Pontgibaud le 19 avril 1779 ; je ne puis jamais oublier le jour et la date : Albo (Lies notanda lapillo. Je pressai contre mon cœur cette lettre adressée à mon oncle, où je fus si heureux de lire ces mots, qui me prouvèrent que la bonté de mon père, entièrement détrompé, était désormais une justice.

« Monsieur le comte, écrivait son secrétaire, car le noble vieillard ne pouvait plus que dicter, veut que monsieur le chevalier ne manque de rien, n'ayant d'autre intention que celle de le dédommager amplement de tous les maux qu'il a éprouvés par l'injustice qui lui a été faite ; il a été victime d'une cupidité trop tard découverte. »

Hélas ! qu'aux cœurs heureux les vertus sont faciles ! {Blanche et Guiscard a.)

Je ne pensais plus au mal qu'on m'avait causé que comme souvenirs assez flatteurs, à commencer par la journée de mon évasion ; c'était un fait d'armes, au bout du compte.

i. Rue de la Ville TÉvèque. — Voir les Mémoires du comte Dufort de Cheverny, II, p. 14.

a. Tragédie de Bernard Saurin, représentée à la Comédie française en ijô3,

J'étais loin de savoir toutes les faveurs que me réservait la fortune. Au bout de trois semaines de séjour à Paris, M. le marquis de la Fayette m'apprit tout à la fois que le Roi venait de lui donner un régiment de dragons *, et que Sa Majesté m'accordait une commission de capitaine de remplacement, ce qui s'appelait une réforme. Le ministre accompagna cette faveur d'une lettre fort honorable ; et par les soins d'un protecteur qui ne se nommait pas, mais que je devinai, on me dispensa de payer le brevet, c'est-à-dire alors 7,000 fr. Je ne pouvais rien désirer de plus, ni de plus heureux ; car, depuis la guerre de Sept ans, la France était en paix, et la carrière militaire fourmillait de jeunes officiers portant les plus beaux noms, et il était plus difficile d'être capitaine de cavalerie en 1779. que d'être colonel vingt ans avant ou trente ans après. Il ne s'agissait plus pour moi que de trouver de l'emploi.

Le gouvernement français méditait alors une descente en Angleterre. Une armée considérable était rassemblée en Bretagne et en Normandie, sous les ordres du comte de Vaux 2 ; une grande quantité de bâtiments de transport attendaient au Havre et à Saint-Malo. M. de la Fayette m'envoie chercher, et m'annonce que je vais partir

1. Le régiment des Dragons du Roi, alors en formation à Saintes. La Fayette reçut ce commandement (3 mars 1779) après qu'on lui eut infligé, pour la forme, huit jours d'arrêts chez son beau-père, en souvenir de son départ sans autorisation en 1773! Il en demeura colonel jusqu'au 27 janvier 1782.

2. Noël de Jourda, comte de Vaux (1705-1788). Maréchal de France. Servit longtemps au régiment d'Auvergne, commanda le régiment d'Angoumois ; fut employé à toutes les armées sous le règne de Louis XV, assista à dixneuf sièges, entre autres ceux de Furnes, de Fribourg, de Tournay, d'Oudenarde, d'Anvers, de Namur et de Berg-op-Zoom. Il se battit à Fontenoy et à Rocoux. Il commanda en chef en Corse (1769) et fit la conquête de l'île, à la tête de l'armée de Bretagne et de Normandie (1779-1780) Élevé à la dignité de maréchal (1783). Son intégrité était à la hauteur de ses vertus militaires. — Sa fille, la comtesse de Fougières, épousa en secondes noces le comte de More, l'auLeur des Mémoires.

pour Lorient avec le chevalier de Gimat, un de ses aides de camp dans la guerre d'Amérique, et que là nous attendrons les ordres; il s'agissait d'une expédition secrète. Mon cœur palpita de joie. Le colonel, mon camarade, beaucoup plus âgé que moi, officier très expérimenté, était dans le secret; mais j'eus beau faire, il ne se laissa pas deviner, et se bornait à me répéter que j'étais fort heureux, et que l'attachement de M. le marquis de la Fayette me mènerait loin; en cela il ne m'apprenait rien.

Plusieurs bâtiments armés en guerre nous attendaient dans le port de Lorient : le Bon-Homme-Richard, vaisseau de la Compagnie des Indes, de cinquante-quatre pièces de divers calibres; la frégate V Alliance, qui nous avait amenés en France ; la Pallas, de trente-deux canons, commandée par le capitaine Gottineau, de Nantes, excellent officier de la marine marchande , étaient mis sous les ordres du célèbre commodore américain Paul Jones 2, qui montait le Bon-Homme-Richard : plusieurs bricks et corvettes complétèrent cette petite escadre.

Nous devions recevoir à bord de ces bâtiments et de quelques transports environ trois mille hommes détachés de différents régiments français, et le marquis de la Fayette devait en avoir le commandement. J'ai su depuis ce que j'ignorais alors, et ce que j'avais tant envie de savoir : c'est que l'expédition avait pour objet une descente en Irlande, tandis que l'armée du comte de Vaux, protégée par la flotte du comte d'Orvilliers a et celle d'Espagne

1. Paul Jones (133Ô-1392). Maria qui s'illustra au service des Élats-Unis par des coups de main hardis contre les navires anglais. L'abordage de la Seraphis, sur les côtes d'Irlande, est du mois de décembre 1359.

a. Louis Guillouet, comte d'Orvilliers (1308-1391). Marin français. Chevalier de Saint-Louis (1348); chef d'escadre (i;64) : lieutenant général (137"). Commandant en chef de l'armée navale réunie à Brest: à sa tête, il battit l'amiral Keppcl à l'île d'Ouessant (23 juillet 1338). 11 quitta le service quelques années après, pour se retirer au séminaire de Saint-Magloire, à Paris.

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combinées, en opéreraient une en Angleterre. Des raisons qui me sont inconnues retardèrent ce plan de campagne, auquel le gouvernement français finit par renoncer totalement.

Pendant six semaines d'oisiveté que je passai à Lorient, je me trouvai témoin direct et oculaire de l'incident le plus ridicule, le plus incroyable et le plus curieux. Unmilitaire monte précipitamment mon escalier, entre brusquement dans ma chambre, me demandant protection et asile ; il avait l'air effaré et la figure défaite. Ce n'était rien moins que l'intrépide et très intrépide commodore qu'il suffit de nommer, le fameux Paul Jones.

« Fermons la porte, mon cher ami, me crie-t-il; ce malheureux capitaine Landais m'a rencontré dans la ville; le spadassin veut me faire battre ; il me poursuit de rue en rue l'épée à la main ; je ne sais pas faire des armes, et ne veux pas me faire tuer par ce coquin-là. » Je fermai la porte en dedans, et à double tour; mais le capitaine ne vint pas, et certes Paul Jones était très sensé : la partie n'était pas égale, et le capitaine Landais, flamberge au vent, n'en aurait fait ni une ni deux ; il n'y avait pour Paul Jones que des coups à gagner. Cette aventure n'attaque en rien sa réputation ; son combat récent avec la Séraphis, qu'il venait de prendre à l'abordage, le mettait au-dessus de tout soupçon, et l'élevait au niveau des marins anciens et modernes les plus audacieux, les plus heureux et les plus braves *. Sa querelle avec le capitaine Landais venait de

1. Le combat de la Belle-Poule illustra le nom de M. de la Clocheterie (1)

(1) Jean Chadeau de la Clocheterie (1341-1382). Entré au service (i;54): chevalier de Saint-Louis (1330); capitaine de vaisseau (1338). Livre, avec la Belle-Poule, un combat contre la frégate anglaise l'Aréthuse (13 juin 1338). Commande YHercule dans l'escadre du comte de Grasse sous les ordres duquel il fut tué, près de la Dominique, dans un combat contre l'amiral Rodney (12 avril 1382).

'"UnïvêrBÏtiîT'Vs

ce combat, pour lequel ils s'accusaient mutuellement. Dans ce moment-là, ils ne se disputaient pas la possession d'une Hélène, mais le commandement d'une frégate, de la frégate l 'Alliance, sur laquelle je me trouvais appelé, par de nouveaux ordres, à repasser sur-le-champ en Amérique ; car tout était changé par une suite des variations de notre boussole politique et militaire.

Six mille Français, commandés par le comte de Rochambeau I, sous les ordres duquel une foule de jeunes seigneurs de la cour avaient obtenu l'honneur de servir, même comme volontaires, étaient envoyés au secours des Américains, et s'embarquaient sur la flotte du chevalier de Ternan, qui allait partir de Brest. M. de la Fayette, après avoir donné sa démission de colonel de dragons, avait pris congé du Roi en habit de major général améri-

et fut le premier engagement de cette guerre maritime ; celui de M. du Couëdic (i) contre le capitaine Farmer ut l'admiration des Anglais eux-mêmes; mais la prise à l'abordage de la Séraphis par le Bon-Homme- Richard rendit le nom de Paul Jones célèbre dans les deux mondes : ni les flibustiers, ni Jean Bart, n'ont jamais rien tenté de plus hardi et de plus heureux. Una salas victis nullam sperare salaient : après quatre heures du combat le plus acharné, le feu prit au Bon-IIomme-Richard. Paul Jones, ayant le double de monde de la Séraphis, sauta à l'abordage avec tous les siens, qui avaient ce qui s'appelle le fea an derrière, et prit d'assaut le vaisseau ennemi ; à peine en était-il le maître que le Bon- Homme- Richard sombra. (Note da comte de More.)

i. J.-B. de Vimear, comte de Rochambeau (172.5-180;). Maréchal de camp (1-61); grand-croix de Saint-Louis (1769); lieutenant général (1780). Célèbre par l'expédition d'Amérique. Cordon bleu et comblé d'honneurs par Louis XVI, à son retour en France (i;83). Gouverneur de Picardie et d'Artois. Membre de l'Assemblée des notables (1788). Commandant de l'armée du Nord (1-90). Maréchal de France (i"9i). Emprisonné en i-g3; sauvé par le 9 thermidor. Bonaparte lui envoya, en 1804, la croix de grand officier de la Légion d'honneur. On a publié en 1809 ses Mémoires.

(1) Charles-Louis du Couëdic de Kergoaler (i'4°-I"79)> ne à Quimperlé. Enseigne à la Guadeloupe, lieutenant de vaisseau a Lorient. Il commandait la Surveillante, quand, le G octobre i;,8, il livra contre la frégate le Québec un combat fameux. Il expira des suites de ses blessures trois mois après. Louis XVI, les États de Bretagne, lui élevèrent un monument.

cain, et se trouvait déjà sur la frégate française V Aigle 1, commandée par M. delà Touche-Tréville a, allant prendre, en Amérique, le commandement dune division de l'armée de Washington, campée alors dans la province de Jersey, près New-York, et nous recevions l'ordre de le rejoindre, embarqués sur la frégate V Alliance, qui devait appareiller sans délai : et le capitaine Landais en avait ainsi obtenu le commandement sans coup férir.

A peine sorti de mon toit protecteur, le conquérant de la Séraphis alla se montrer à Paris. Tout le monde se mit aux fenêtres ou on courut à l'Opéra pour le voir ; le maréchal de Biron 3, qui faisait les honneurs de la capitale à tous les grands personnages, accueillit Paul Jones avec coquetterie, et fit mettre le régiment des gardes-françaises sous les armes, pour le montrer au commandant du Bon- Homme-Richard ; mais pendant ce temps le capitaine Landais resta à Lorient, et le ministre américain que nous devions emmener, pressé de partir, prit sur lui de ne pas attendre Paul Jones, et de nommer Landais à sa place.

Il y avait huit jours que nous avions mis à la voile lorsque Paul Jones revint de Paris, et se trouva sans commandement. Nous avions à bord deux commissaires du congrès, et nous nous dirigions sur Boston. Il était apparemment écrit que dans mes traversées je verrais

i. La Fayette partit de Rochefort sur YHermione, le 18 février 1780; il arriva à Boston le 28 avril.

a. Louis Levassor, comte de Latonche-Tréçille, né à Rochefort en i^45, capitaine de vaisseau en 1780 ; chevalier de Saint-Louis. Commanda VHermione, l'Aigle. Élu député aux États généraux par la noblesse du bailliage de Montargis. Contre-amiral en 179a. Placé, par le Premier Consul, à la tête de la flottille réunie à Boulogne (1800); de l'escadre envoyée à Saint-Domingue (1802). Grand officier de la Légion d'honneur, vice-amiral. Mourut à bord du Bucentaure, en août 1804.

S. Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron (1301-1788). Maréchal de France, colonel des gardes-irançaises.

toujours des choses qui ne sont pas ordinaires : dans celle-ci, par exemple, notre capitaine devint fou. Nous nous apercevions bien qu'il y avait quelque dérangement dans sa tête ; mais nous ne tardâmes pas à en acquérir la certitude.

Sa folie éclata un jour à dîner, à l'occasion d'un dindon; le capitaine Landais le découpa lui-même. M. Lee, un des commissaires, qui était à côté de lui, prend le foie et se dispose à le manger; Landais se lève comme un furieux, et le menace de le tuer avec son couteau : tout le monde se lève; deux neveux du commissaire américain courent appeler tout l'équipage au secours de leur oncle; Landais hurlait, criant que le meilleur morceau appartenait de droit au capitaine ; il disait et faisait folies sur folies. Je m'étais emparé de mon couteau de table pour ma défense personnelle, parce qu'il avait l'air de vouloir venir à moi pour se venger de ce que je riais aux éclats ; c'était un véritable fou furieux. Nos matelots accoururent en nombre ; les commissaires du congrès leur ordonnèrent de garrotter notre capitaine, ce qui fut fait. Nous dressâmes procès-verbal de l'événement, et le commandement du vaisseau fut donné au premier lieutenant.

Le nouveau capitaine fit bonne route, et nous débarquâmes au bout de dix ou douze jours ; notre jugement fut ratifié par le gouvernement à Boston. Ainsi finit le capitaine Landais, le rival de Paul Jones, quant à mes rapports avec lui, car depuis oneques je n'ai rien appris qui le concernât.

Je me hâtai de rejoindre l'armée américaine, qui, trois semaines après mon arrivée, se mit en marche pour la Virginie.

Nous étions en 1780. La petite armée du comte de Rochambeau bloquée à Rhode-Island, où elle était débarquée

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vers le milieu de l'année 1, ne pouvait rien entreprendre ou favoriser de décisif avant l'arrivée des grandes forces navales françaises.

Ce ne fut qu'en 1781, au bout d'un an à peu près, que la flotte du comte de Grasse2 entra dans la baie de Chesapeake 3. Ce long intervalle ne fut rempli, pour le corps d'armée américain auquel j'étais attaché, par aucun événement qui ne soit connu; j'ai eu ma part, comme les autres, aux dangers et aux succès balancés de cette campagne qui se passa en marches, en contremarches, en affaires de postes ; enfin ce fut une guerre d'observation.

L'approche de la flotte française favorisant un plan combiné qui devait se dénouer par un engagement général et décisif, le comte de Rochambeau sortit de Rhode- Island. L'armée de Washington s'embarqua, fit sa jonction avec l'armée française, et nous allâmes cerner la principale armée anglaise, qui occupait la Virginie et la position d'York-Town 4. Le marquis de Gornwallis 5, commandant en chef, y fut attaqué par nous le 6 octobre; l'une de ses deux principales redoutes fut emportée par le

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