‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 10 sur 63 · Le 14 janvier · texte numérisé non relu

Le 14 janvier

à leur plus simple expression les fumées de la gloire. « Diable, disait-il philosophiquement, j'avais bien à faire à vingt ans, avec mon nom, mon rang, ma fortune, après avoir épousé mademoiselle de Noailles, de quitter tout cela pour arriver ici servir de déjeuner aux morues. » Quant à moi, j'étais plus heureux ; je n'avais rien à perdre, je n'avais rien à regretter, et je retournais au vieux marin : il logeait au-dessous de M. de la Fayette, qui occupait la chambre du conseil, de sorte que pour aller de l'un à l'autre, je tombais souvent, et mes messages me valurent une quantité de notables meurtrissures. Il était impossible de se soutenir avec les coups de mer qui se succédaient dans tous les sens avec une rapidité effrayante ; on parlait de couper la mâture. Un des nôtres, M. de N., était si affecté, que je le vis charger ses pistolets pour se tuer plutôt que de se noyer : j'en aurais donné le choix pour une épingle, mais le dernier mot n'était pas dit. Le pauvre camarade avait la bosse du suicide, car, en 1792, après le 10 août, officier dans la garde constitutionnelle, à la vue des patriotes bourreaux qui allaient le traîner à l'Abbaye, il leur échappa en se passant son épée au travers du corps.

Au bout de trois jours fort longs, il faut en convenir, la tempête cessa, et le reste de la traversée, nous eûmes un temps favorable.

Mais la volonté du ciel nous réservait une autre épreuve. Pendant que nous étions à dîner, ne pensant plus aux mauvais jours ni au mauvais temps, mais à la France, dont nous n'étions plus qu'à aoo lieues, un homme de l'équipage vint demander à parler à M. le marquis de la Fayette ; il le tira à part pour lui dire beaucoup de choses en peu de mots. Il lui confia dans le tuyau de l'oreille que les matelots anglais avaient formé le complot de nous

égorger, de s'emparer du vaisseau et de le conduire en Angleterre : ce qui devait s'exécuter à cinq heures du soir, quand nos hommes les relèveraient de quart. Du reste, la plupart d'entre eux, et surtout les chefs, seraient trouvés tout armés dans leurs hamacs. Il ajouta qu'il ne s'était mis du complot que pour nous sauver.

Il n'y avait pas un moment à perdre ; nous étions réunis quatorze officiers; nous commençâmes par nous assurer de l'homme qui était venu avertir : Duplessis-Mauduit, le pistolet à la main, le garda à vue. Plusieurs des nôtres allèrent chercher nos plus braves et nos plus sûrs matelots, qui accoururent armés. Nous descendîmes trente dans l'entrepont ; à mesure que le hamac d'un des chefs du complot nous était montré par celui qui les avait trahis, d'un coup de hache les cordes qui suspendaient le hamac étaient coupées, et l'homme renversé encore tout endormi était saisi et garrotté. Tous ces scélérats furent si surpris qu'ils ne firent aucune résistance. D'abord ils nièrent tous ; mais interrogés séparément, la crainte d'être pendus à l'heure même les décida à avouer leur crime : il paraît qu'un de leurs motifs, c'est qu'ils avaient remarqué dans les bagages de M. de la Fayette des caisses très pesantes, et ils s'étaient persuadés qu'elles renfermaient des trésors. Le matelot révélateur fut récompensé comme il le méritait.

Depuis cette alerte, aucun de nous ne se coucha ; nous avions à surveiller soixante hommes garrottés dans l'entrepont. On ne voyait dans la chambre du conseil que des armes chargées et des sabres nus.

Il arriva qu'un vaisseau marchand suédois se trouva dans nos eaux à la pointe du jour. Le capitaine Landais fit monter le commandant à bord. On ne peut pas se faire d'idée de la terreur qui saisit le pauvre homme à la vue

MÉMOIRES DU COMTE DE MORE. gi

de l'ameublement de notre chambre du conseil ; en voyant tous ces instruments de mort, il se crut à sa dernière heure. Il ne savait pas un mot de français ; nous tâchions de le rassurer par signes ; pendant près de deux jours il ne voulut ni boire ni manger ; il se décida pourtant, et finit par trouver notre dîner bon et notre vin excellent. Le capitaine Landais soutenait que le Suédois était de bonne prise ; arrivé en France, il n'en fut pas moins obligé de le relâcher.

Cependant nous étions pressés de voir la terre ; nous étions excédés de fatigue, tourmentés de la crainte de rencontrer quelque vaisseau ennemi plus fort que nous, et nous avions en outre la certitude que les hommes que nous gardions l'auraient secondé. La tempête nous avait fait perdre nos mâts de hune ; cependant nous savions que nous étions à une petite distance de la terre, quoique nous ne l'aperçussions pas, lorsqu'un corsaire anglais de seize canons s'avisa de nous chasser. Gomme nos sabords étaient fermés hermétiquement, le corsaire ne douta pas que nous ne fussions un vaisseau de la compagnie des Indes, et une riche capture à faire. Il en était si convaincu, qu'une partie de son équipage était montée sur les vergues, et au moment de crier : hourra, à demi-portée il tire un coup de canon pour connaître nos couleurs; nous hissâmes sur-le-champ le pavillon américain, et, pour l'assurer, nous saluâmes le corsaire d'une demidouzaine de boulets. Il revint bientôt de son erreur et amena son pavillon. Il était désespéré de la l'encontre. Nous nous bornâmes à envoyer à son bord, à jeter à la mer ses canons et ses poudres ; nous prîmes tout son vin de Madère, et le laissâmes aller dans ce piteux état ; dans notre situation, nous ne pouvions pas nous en permettre davantage à son égard.

Nous nous aperçûmes, à la vue des côtes de France, que notre capitaine se dirigeait dans la Manche ; il était sans doute bien aise de se faire voir à Saint-Malo, sa ville natale ; j'avertis M. de la Fayette, qui lui défendit de prendre cette route, et nous débarquâmes à Brest *.

i. Le ia février 15 79.

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