‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 16 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Expédition projetée au Sénégal. — Une visite à Pierre-en-Gize. — Récep tion que j'y reçois. — Célébrité que mon nom avait laissée. — Institution de l'ordre de Cincinnatus, où je suis reçu des premiers. — Loisirs de paix, mathématiques, musique, talent d'amateur sur le violon. — Expédition en Cochinchine. — Du petit prince prétendant qu'il s'agissait de rétablir. — Présents indiens, cornes de bouc. — Année i;8g. — Présages physiques et politiques d'une irruption révolutionnaire. — Esprit de vertige à Versailles et à Paris. — Delille. — Nostradamus. — Cazotte. — M. de la Fayette et mes amis Cincinnati français prennent parti pour la Révolution. — J'émigre avec mon frère. — Campagne de Champagne. — Retraite. — Notre arrivée en Suisse. — Établissement à Lausanne. — Dénombrement de la famille qui s'y réunit. — Fondation imperceptible d'une maison de commerce devenue européenne. — Première pierre posée. — Nouvelle inespérée. — Cinquante mille francs de solde arriérée, capital et intérêts, m'appellent aux États-Unis. — Je m'embarque à Hambourg et cours recueillir ma nouvelle fortune.

Nous nous mîmes en route pour Paris, sur-le-champ, mon ami le chevalier de Gapellis et moi.

Nous allâmes ensemble à Versailles, chez M. le maréchal de Gastries *, alors ministre de la marine ; je fus très questionné par lui sur tous les détails de la glorieuse aiïaire d'York-ïown, si historique par ses résultats. Je remarquai qu'en nous retirant, le ministre prit à part

i. Charles-Eugène-Gabriel de la Croix, marquis de Castries (1723-1801). Servit brillamment pendant la guerre de Sept ans; vainqueur à Clostercamp. Ministre de la marine (i;8o). Maréchal de France (1783). Député à l'Assemblée des notables. Émigra, commanda une division de l'armée des princes.

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mon ami Capellis, et j'entendis, parce que j'écoutais, qu'il lui disait de venir tel jour et à telle heure, et qu'il en résulterait de la satisfaction pour lui. Je ne me croyais pas intéressé dans l'affaire ; mais deux jours après, Capellis vint me trouver, me dit que le maréchal s'était décidé à envoyer attaquer les comptoirs anglais du Sénégal, qu'on savait en mauvais état de défense, puisqu'on jugeait qu'avec cent cinquante hommes de troupes de débarquement on devait s'en emparer. Il me dit qu'ayant le commandement de l'expédition, composée d'une frégate et d'une corvette, il avait alors demandé et obtenu pour moi le commandement en chef du détachement qui concourait à ce coup de main.

Cette expectative d'être mis sur la liste des conquérants me charma au dernier point ; c'était en petit d'abord, j'en conviens, mais il faut commencer par quelque chose; le projet me souriait et occupait mes rêveries : je voyais déjà le clergé du pays, les marabouts, venir saluer les vainqueurs ; je touchais dans la main du roi de Dahomey, et la petite reine de Cayor me prenait en remplacement de R.... D.... 1 ; tout cela sans préjudice des dents d'éléphant et de la poudre d'or, qui ne pouvaient pas me manquer, étant maître des comptoirs anglais 2.

i. Ces initiales peuvent désigner le comte /Jo&eri-Guillaume de Dillon, devenu, sous Louis XVIII, lieutenant général et membre du Conseil d'administration des Invalides.

2. Tout le monde connaît la situation du royaume de Cayor, dans le Sénégal. En 1778, le roi de France y envoya une première expédition explorative, sous le nom d'ambassade, à la tête de laquelle était ou le chevalier de Boufflers ou le duc de Lauzun, je ne sais lequel des deux. Le comte R.... D.... était aide de camp du général ambassadeur. La jeune reine, femme du roi, aussi belle que la plus belle négresse, avait été élevée à l'île de Gorée, parlait anglais et lisait Clarisse. R.... lui paraissant plus aimable que le roi de Cayor, elle lui donna rendez-vous dans sa tente intérieure, par l'entremise de sa confidente Minetta.

Faracaba, le premier ministre, amoureux de la reine, qui ne pouvait le

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Tout en faisant ces beaux châteaux en Afrique, je me hâtai d'en écrire à mon père, ne doutant pas un instant, dans l'excès de ma joie, qu'il ne la partageât avec plaisir : je lui écrivis donc que j'étais le plus heureux des hommes, devant être employé sous peu, avoir une occasion de me distinguer et rencontrer à la fois gloire et profit. Mon père, vieillard à idées positives, c'est-à-dire élevées et chevaleresques, ne fut frappé que de ces deux mots : gloire et profit. Réduisant les choses au simple, à ma grande surprise, je l'avoue, il m'écrivit très laconiquement et très sèchement, courrier par courrier, qu'il avait pris lecture de ma lettre et qu'il l'avait jetée au feu, pour ne pas laisser de traces des sentiments peu honorables que j'exprimais ; que chez un officier français les mots gloire et profit n'étaient faits pour se réunir ni dans sa bouche ni sous sa plume, et qu'enfin je prisse garde désor-

souffrir à cause de son air farouche et de son mauvais œil, devina sur-lechamp que R.... était plus heureux que lui. Il se mit à l'observer et comprit tout lorsque son rival, se levant pour demander à son général : « Trouvez-vous quelque inconvénient à ce que j'aille aimer la reine de « Cayor? » le général répondit : a Allez, et soutenez l'honneur du nom « français. » Faracaba se promit bien alors de troubler leur entretien; mais l'exposé des demandes du roi de France au conseil, où il fallait que ce ministre assistât, donna le temps à R.... de satisfaire la curiosité de la reine. Tout à coup, Minetta, la confidente, entre tout effarée, avertissant de l'arrivée de Faracaba; il y va de la vie de l'étranger, de la reine peutêtre : Minetta les sauva tous deux par sa présence d'esprit. R.... aurait été rôti ou bouilli, la jeune reine enterrée vivante jusqu'à la ceinture et lapidée; tel est l'usage du pays. La dame d'honneur se saisit des pistolets de R...., et quand Faracaba entra dans la tente, où ne doit pénétrer aucun homme impunément, elle iui fit avouer qu'il voulait attenter à la personne delà princesse et qu'il s'introduisait dans cette intention. Au prix de cet aveu seulement, Minetta lui accorde la vie.

R...., plus heureux que sage, s'éloigne alors sain et sauf, et va rejoindre la flotte qui l'attendait pour mettre à la voile.

Voilà, certes, un sujet intéressant, bon pour une nouvelle historique, une romance ou un mélodrame. Celui-là aurait le mérite du respect pour l'unité d'action, l'unité de lieu et la règle des vingt-quatre heures. (Note de M. de Muré.)

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mais à ne lui écrire rien de semblable. Cette mercuriale paternelle, où il y avait quelque chose de vrai, fut tout ce que je recueillis de l'expédition projetée, qui n'eut pas lieu.

Comme j'avais un congé qui me dispensait de rejoindre mon régiment, en garnison à Auch *, je me rendis en Auvergne, chez mon père, qui, ses observations faites, ne m'en voulait pas autrement. Me retrouvant, au bout de trois ans, à quarante lieues de mon ancien domicile politique, du château qui ne me faisait plus peur, de Pierreen-Cize enfin, je dis un jour à notre bon voisin, M. d'Allagnat, dont la protection m'avait été si utile, que nous devrions faire une course jusqu'à Lyon, et que je lui ferais voir par ses yeux les lieux mêmes des événements que je n'avais fait que lui raconter, voulant être cru autrement que sur parole.

Nous arrivâmes à Lyon ; l'usage était de donner à la porte son nom et celui de l'hôtel où l'on devait descendre. Le caporal interrogateur me regarde, et quoique j'eusse une redingote d'officier de dragons : « Oh ! monsieur, me dit-il en riant, je n'ai pas besoin de vous demander votre nom ; nous ne pouvons pas l'oublier : vous nous l'avez donnée bonne. » Le caporal avait précisément été de garde au château le jour du combat. Il me demanda, avec autant de joie que d'empressement, où nous allions loger, et une heure après notre arrivée nous reçûmes de

i. Le témoignage de M. de More est formel. Toutefois, nous devons dire que son nom ne figure pas dans YEtat militaire de la France, parmi les officiers de cavalerie de la garnison d'Auch pour les années 1782 et suivantes. Est-ce parce qu'il était capitaine à la suite? Le régiment caserne à Auch en 1782 était bien celui des « Dragons du Roi, » commandés par La Fayette. Ils sont remplacés, en 1783, par le 6° chasseurs à cheval (colonel comte de Sarlabous). — Aux archives du ministère de la guerre, il n'existe pas de dossier au nom du chevalier de Pontgibaud. — On trouvera à l'Appendice IV sa commission de capitaine de dragons.

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M. de Bellecize, le commandant du château, l'invitation la plus pressante de venir dîner le lendemain l.

Nous acceptâmes, et nous fûmes reçus à merveille. Dans le court intervalle de trois ans 2, il n'y avait rien d'étonnant à ce que, parmi les quarante hommes de garnison sédentaire à Pierre-en-Cize, il en restât plusieurs qui m'eussent connu et vu de près comme le bon caporal. Au dessert, ne voilà-t-il pas une députation de la compagnie qui vient me saluer et me régaler en sus d'une pièce de vers qu'ils avaient faite eux-mêmes en mon honneur. Elle était parfaite d'intention, je l'ai payée comme telle et de bien bon cœur à ces braves gens, qui reçurent mes pièces d'or de même.

Après le dîner, M. de Bellecize donna des ordres pour que le geôlier nous menât voir la chambre que j'avais habitée; il recommanda seulement qu'on évitât que je ne fusse aperçu d'un prisonnier qui s'appelait de Livry. Mon nom ne sortait pas de la tête de ce malheureux jeune homme; il avait déjà fait plusieurs tentatives d'évasion, citant toujours mon exemple, et se plaignant au ciel de ce qu'un homme ne pouvait pas venir à bout de faire ce qu'un autre avait fait. Le bon commandant pensait que son prisonnier deviendrait fou s'il voyait en personne celui dont on lui avait tant parlé, et dont il parlait toujours : nous ne nous sommes pas rencontrés.

Cependant, le 20 janvier 1783, l'Angleterre, par un traité de paix solennel, et en termes clairs et précis, avait reconnu l'indépendance des États-Unis.

1. Le marquis de Rrgnault, seigneur de Bellecize, mestre de camp de dragons, lieutenant des maréchaux de France, chevalier de Saint-Louis, commandant de Pierre-en-Cize à partir de 1781.

a M. de More se trompe : il y avait cinq ans. En 158a, aucun des officiers du château n'était du temps où il était prisonnier.

Un des premiers actes de cette nouvelle république fut de fonder Tordre de Cincinnatus, et de le fonder héréditaire *. C'était un ruban bleu de ciel moiré, bordé d'un liséré blanc, au bas duquel on voyait un aigle d'or émaillé, les ailes éployées. Nous ne savions pas en France ce qui se passait outre-mer, lorsqu'il arriva à M. le marquis de la Fayette une pacotille de douze aigles pour distribuer à lui et aux Français, ses compagnons d'armes. Je fus un des douze qu'il honora de cette marque de distinction. Pour juger combien elle était flatteuse, il faut se transporter à l'époque. Je crois me rappeler que le comte de Rochambeau reçut aussi trente-six aigles de Cincinnatus pour lui et les principaux officiers de son corps d'armée.

Les réclamations en droits ou en prétentions ne tardèrent pas à arriver, ainsi qu'il en est de ces sortes de signes dans tous les temps, en France, depuis Louis XIV. La marine française en demanda avec juste raison, de sorte qu'au bout d'un an je ne voudrais pas jurer que Beaumarchais lui-même n'en ait pas été gratifié : le plus petit point de contact avec les Américains avait fini par devenir un titre.

Je reçus donc des premiers l'ordre de Cincinnatus, et avec un sensible plaisir.

Je crus sincèrement que ce serait là tout ce que nous vaudraient jamais nos campagnes dans le Nouveau Monde. Je déclare que je n'avais pas mis sur mes tablettes, même pour mémoire, l'arriéré de mes appointements d'officier

1. Institué par Washington en 1783, n'exista plus après lui. Sur un médaillon ovale à fond d'or, était représenté un soleil levant au-dessus d'un laboureur dirigeant sa charrue; sur un cercle bleu, ces mots : Omnia cincit sero Respublica ; et au revers : Virt. prœm. Soc. Cin. inst. i?83. Deux branches de laurier réunissaient l'aigle au ruban bleu liséré de blanc.

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au service du congrès. Je me trompais, et on verra plus tard qu'il n'y a rien à perdre avec d'honnêtes gens.

Quoi qu'il en soit, après plusieurs années d'une vie aussi active, l'état de paix me paraissait monotone : j'allais de Paris à ma garnison, de ma garnison à Paris ; j'imaginai de me remettre aux mathématiques, et je pris un maître. Je me suis toujours rappelé avec plaisir et intérêt que mon professeur de mathématiques était cet homme simple et modeste appelé M. Pinel l. Il avait, sans que je m'en doutasse, pendu au croc son bonnet de docteur en médecine qu'il venait d'obtenir à Montpellier, il n'avait ni perruque ni canne à bec-de-corbin, et allait donner ses leçons coiffé en cheveux à boucles et avec une queue. J'ai été aussi aise que surpris d'apprendre, peu d'années après, que le célèbre docteur Pinel et mon ancien maitre de mathématiques n'étaient qu'un seul et même homme.

Ne voulant pas en faire mon état, je ne pouvais pas toujours apprendre les mathématiques; or, la journée est longue, surtout, pour quelqu'un qui, comme je l'ai dit, s'étaitpromis de n'être pas joueur : je résolus d'apprendre le violon, et comme, dans mon caractère, les goûts devenaient des passions et que je n'en avais jamais qu'une à la fois, après la gloire, je me mis à aimer les mathématiques, et après les mathématiques la musique. Je me donnai au violon tout entier : je pris, avec une ardeur que je ne conçois plus aujourd'hui, des leçons des virtuoses de

i. Philippe Pinel, médecin célèbre (i;45-i8a6). Directeur de l'hospice de Bicêtre, en 1792, il remplaça par la douceur les usages de brutalité employés contre les fous. Il établit les mêmes réformes à l'hôpital des folles, à la Salpêtrière. Professeur à la Faculté de Paris, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, il a laissé plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre, traduit en toutes les langues de l'Europe, est la Nosographie philosophique.

ce temps-là : je me fis l'écolier de Gapron, de Jarnowick, de Traversa, de Viotti l. J'étais arrivé à exécuter les concertos les plus difficiles ; mais je crois que je n'aurais pas joué une contredanse aussi rondement que tel ménétrier de village.

C'est ainsi que je passais mes hivers à Paris, chez mon bon oncle, le président de Salaberry, entre les arts et l'amitié ; les six autres mois à mes garnisons, allant de l'écurie et du pansement à la parade et aux manœuvres. J'avais bien par occasion quelques regrets de ma vie aventureuse dont le fil devenait d'une soie bien douce, bien égale,, bien uniforme : je crus un moment que j'allais être réveillé de cette espèce de sommeil, et que ma destinée m'enverrait guerroyer dans les Indes.

Un Père des missions étrangères 2 conduisit à Paris ce qu'il appelait le prétendant au trône de la Gochinchine.

1. Capron, violoniste français, auteur de sonates, neveu de Piron.

Jarnowick (1745-1804). Violoniste sicilien qui eut une grande vogue à Paris à la fin du règne de Louis XV. Musicien de la chapelle royale de Berlin (1779). Fit de nombreux voyages en Angleterre, en Russie, en Allemagne. Mourut méprisé et dans la débauche.

Joachim Traversa, violoniste piémontais, auteur de quatuor et de concertos; brilla à Paris en 13 30.

Jean-Baptiste Viotti (1753- 1824). Violoniste piémontais, très apprécié à Londres et à Paris. Protégé de Marie-Antoinette et de la plus haute société. Directeur de l'Opéra italien (1788-1791); de l'Opéra (1819-1822).

2. C'était Mgr Pierre Vigneau de Béhaine (1741-1799). envoyé aux Indes dès 1765; évêque d'Adran et vicaire apostolique du Cambodge et de la Cochinchine (1774)) où sa mémoire fut vénérée.

Deux familles rivales se disputaient le trône de Cochinchine ; le chef de Tune d'elles, le roi Nguyen, sollicita le concours de la France et confia son fils, le prince Canh, un enfant de six ans, à Monseigneur d'Adran. Ils arrivèrent à Lorient en février 1787. Reçu à l'audience de Louis XVI (6 mai), Mgr de Béhaine obtint qu'une expédition fût décidée. Un traité (28 novembre) nous concédait, avec Poulo-Condor, de grands privilèges en Orient. L'évèque d'Adran se rembarqua le 27 décembre 1787.

Le séjour du jeune Canh fit sensation à Versailles et à Paris. La mode s'en mêla : Léonard, le coiffeur de la reine, inventa la coiffure au prince royal et les chignons à la chinoise; toute la cour voulut les porter.

Le jeune prince cochinchinois, dont la légitimité ne me parut pas un instant douteuse, avait à sa suite plusieurs mandarins de sa cour, tous de la plus petite stature; la taille du monarque ne promettait pas d'être plus élevée. Au total, il était difficile de les regarder sans rire. Sur le rapport du révérend Père et dans les intérêts de notre commerce, le gouvernement parut disposé à aider le petit souverain à remonter sur son trône : on ne demandait pour cette opération que deux frégates et cinq cents hommes de troupes. On m'avait dit que le comte de Béhague l, qui commandait à Belle-Isle, devait être chargé de l'expédition. Je le connaissais beaucoup; je m'empressai d'aller le prier de solliciter le ministre de m'employer dans cette affaire-là sous les ordres du comte. J'avais été induit en erreur; il n'avait pas été question de M. de Béhague, et je ne sais plus qui fut chargé de cette expédition 2.

Je fis encore là un joli rêve de plus; mais j'y gagnai toujours de voir le royal présent que le petit prince avait apporté, par je ne sais quelle préférence, à la comtesse de La Marck s. Elle logeait alors aux Tuileries, dans les

i. Jean-Pierre-Antoine de Béhague, officier de cavalerie, chevalier de Saint-Louis. Gouverneur de la Guyane. Maréchal de camp (ijji); lieutenant général (1791). Gouverneur de la Martinique, où il maintint l'autorité royale contre les révolutionnaires jusqu'en 179$. Réfugié en Angleterre. Nommé, par le comte dWrtois, commandant général de la Bretagne (i"g8).

2. L'expédition fut d'abord confiée à M. du Fresnes, colonel du régiment de Bourbon, et à son défaut à M. de Chermont, colonel du régiment de l'Ile-de-France. Enfin, la direction échut au comte de Conway, commandant supérieur des forces françaises de l'Inde. Ce gentilhomme irlandais, chassé de l'armée de Rochambeau, en Amérique, fit aussi en Asie la plus fâcheuse figure. Il fut en partie cause de l'avortement du projet patriotique de Monseigneur d'Adran.

3. Marie-Anne-Françoise de Noailles (1709-1793), fille du maréchal duc de Noailles et de M11' d'Aubigné, nièce, par suite, de M»« de Maintenon. Épousa (i;44) Louis, comte de la Marck, grand d'Espagne. Dame d'honneur de la dauphine Marie-Antoinette. — Voir sur elle : A. Gkffroy, Gustave III et ta cour de France, 1.

appartements qu'occupe aujourd'hui Madame la Dauphine. Je vis sur la cheminée une paire de cornes d'un bouc de la Gochinchine ; ce singulier présent fit grandement gloser. Quant à moi, je sortis frappé de la beauté des boucs cochinchinois, plus encore que de l'importance d'un royaume dont on pouvait changer le souverain avec cinq cents hommes et deux frégates; mais, entre nous, je n'ai dit cela qu'après avoir su que je ne serais pas de l'expédition.

Cette impatience du repos, cette inquiétude guerroyante, ou plutôt ce besoin vague d'activité et cet amour du changement qui tient au caractère français, ne me tourmentèrent pas seul; c'était une fièvre qui agitait diversement la société entière à cette époque.

Louvois fit, dit-on, faire la guerre du Palatinat, pour occuper Louis XIV d'autre chose que d'une fenêtre de Trianon, au sujet de laquelle il avait contredit son maître, qui avait raison l. Depuis la guerre d'Amérique, toutes les têtes de la jeunesse fermentaient à la cour et à la ville. L'esprit d'imitation était à la mode ; les Anglais et les Américains, les deux peuples les plus réfléchis, les plus positifs, les plus lourds, étaient célébrés comme des modèles par le peuple le plus spirituel et le plus léger. Ajoutez à cet engouement l'esprit frondeur particulier à la nation française, il n'y avait pas à balancer : dans sa disposition morale, il fallait que le gouvernement sût lui présenter une forte et brillante distraction, que les Français saisiraient avec fureur; enfin un aliment quel qu'il fût. Ne se battaient-ils pas en duel comme Gluckistes ou

i. C'est Saint-Simon qui a propagé cette historiette, à deux reprises, en des termes identiques, dans ses Mémoires (année 1699, chap. ccxix ; année 1715, ehap. cdvi : Origines de la guerre de 1688). —M. Camille Rousset (Histoire de Louvois, t. III, chap. vi, p. 408) a combattu cette assertion.

Piccinistes 1. faute d'autres motifs? Il fallait saisir le prétexte de la querelle du Stathouder et de la Hollande, et défendre les Provinces-Unies contre les Prussiens 2. Une guerre avec la Prusse eût occupé l'humeur guerrière de notre ardente et trop nombreuse jeunesse : avec ce palliatif, la représentation de cet épouvantable drame, appelé Révolution française, eût été du moins retardée de dix ans. Il fallait faire mieux encore : à l'époque où la lutte entre l'Angleterre et ses colonies révoltées donnait à cette puissance précaire les plus justes sujets d'alarmes, la France devait se porter médiatrice et non pas auxiliaire hostile. Nous aurions recouvré le Canada, l'Espagne, Gibraltar; et y avait-il tant d'obstacles, puisque dans le Congrès des treize provinces, pour former l'union, six avaient voté contre la rupture, à commencer par Washington lui-même : mais cela n'était pas écrit ainsi là-haut.

Il est certain que dans ce temps-là, vers 1^85 ou 1786, j'ai lu dans un Mercure cette prophétique citation ou annonce :

1. Christophe Gluck (17 14-1787). Compositeur allemand d'opéras et de symphonies. Il donna à Paris : Iphigénie en Aulide (1774); Armide (1733); Orphée (1776), etc. Sa musique, pathétique, recherchait surtout l'expression dramatique ; elle contrastait avec les mélodies douces de son contemporain et rival Piccini. Pendant dix ans, tout Paris se divisa en deux camps : Gluckistes et Piccinistes.

Nicolas Piccini (1738- 1800). Compositeur napolitain qui remporta de grands succès à Rome, puisa Paris (177O-1791). A la Révolution, il retourna en Italie et mourut sans fortune. Ses principaux opéras sont : Roland (1778) ; Atys (1780); Iphigénie (1781); Didon (i;83), son chef-d'œuvre.

2. Guillaume V de Nassau, stathouder de Hollande (1 751-1795), prétendit étendre ses prérogatives; il était soutenu par l'Angleterre et par son beaufrère, le roi de Prusse. Une violente insurrection éclata en 17S5. Dix ans plus tard, ses États furent conquis par l'armée française, que Pichegru commandait.

Inscription trouvée a Liska, en Hongrie, dans le

TOMBEAU DE REGIO MoNTANUS.

Post mille expletos à partu Virginis annos,

Et septingenos rursùs abindè datos, Octogesimus octavus mirabilis annus

Ingruet et secum tristia fataferet.

Si non hoc anno totus malus occidet orbis,

Si non in nihilum terra fretumque ruent, Cuncta tamen mundi rursum ibunt atque deorsàm

Imperia et luctus undique grandis erit.

« Mille ans après la nativité de Nôtre-Seigneur, et sept cents ans en sus, l'année quatre-vingt-huitième commencera et présentera de tristes événements. Si cette année ce monde pervers n'est pas détruit tout entier, si la terre et la mer ne sont pas rendues au néant, tous les trônes seront mis une seconde fois sens dessus dessous, et il y aura un deuil universel. »

Je sais que Regio Montanus, ou Muller », est mort à Rome, et qu'il a été enterré au Panthéon, en i4"6. Je crois que Regio Montanus n'était pas plus prophète que Nostradamus ; mais qu'il y ait erreur ou non dans le lieu de la sépulture, que les vers prophétique, bons ou mauvais, lui soient ou non faussement attribués, la question n'est pas là. Je les ai vus et lus dans un Mercure, en i?85, 1786 ou 1787; et en 1788, nous avons eu en France et en Europe de si violents orages dans l'atmosphère politique, que les vers ont été rappelés dans tous les journaux français et étrangers. Je n'établis que l'observation et me

1. Jean Muller, astronome allemand du xv« siècle qui, dans ses écrits, prenait le nom de Régiomontanus. Protégé du cardinal Bessarion et de Sixte IV. S'occupa d'astrologie, de mécanique et de mathématiques. Il publia le premier calendrier populaire (i4j5)-

borne à consigner ce souvenir. A cette année 1788 succéda l'année 1789, c'est-à-dire l'explosion révolutionnaire, dont personne n'a calculé la portée, dont beaucoup ont craint les ravages, et dont tous ont payé chèrement les résultats. Parmi les enthousiastes, se sont fait remarquer tous ceux qui s'étaient engoués des idées nouvelles dont l'Amérique fut la terre classique; à eux se joignaient les jeunes seigneurs de la cour qui s'étaient laissé approcher par les gens de lettres, et qui se croyaient beaux esprits parce qu'ils fréquentaient le spirituel et impertinent Chamfort *. Il se moquait d'eux avec raison, celui qui disait impunément à M. le comte de Narbonne 2 et à M. le comte de Choiseul 3, dans un yacht sur le Moërdick : « Mes amis, connaissez-vous rien de plus plat qu'un gentilhomme français ? »

A eux se joignaient les disciples de l'école de l'hôtel de La Rochefoucauld, rue de Seine, présidée par Mme d'A.... 4,

1. Chamfort, de son vrai nom Roch (Sébastien-Nicolas), était un enfant naturel (1741-1794)- Secrétaire des commandements du prince de Condé (1776), puis lecteur de Madame Elisabeth. Membre de l'Académie (1781). Embrassa chaudement les principes révolutionnaires. Conservateur de la Bibliothèque royale (1792). Jeté en prison pendant la Terreur, tenta de se suicider et mourut de ses blessures. Il a laissé un nom dans les lettres, particulièrement par ses Éloges de Molière (1769) et de La Fontaine (1774)-

2. Louis, comte de Narbonne-Lara (1755-1813). Élevé à la cour de Versailles. Colonel du régiment de Piémont. Maréchal de camp (1791). Ministre de la guerre (1791-1792). Avait une grande popularité à l'Assemblée législative, mais il fut débordé par les événements. Émigra. Défendit Louis XVI dans un mémoire éloquent. Rentré en France, fut nommé général de division (1809). Ministre plénipotentiaire en Bavière. Aide de camp de l'empereur (1812), fit la campagne de Russie. Ambassadeur à Vienne, essaya de négocier la paix à Prague (i8i3).

3. Comte de Choiseul-Gouffier (1752-1817). S'occupa à des travaux littéraires et à des voyages scientifiques (en Grèce, en 1776). Membre de l'Académie des inscriptions (1776) et de l'Académie française (1784). Ambassadeur à Constantinople (1784-1792). Pair de France (i8i5) et ministre d'État.

4. La duchesse d'Anville (Marie-Louise-Nicole de la Rochefoucauld). Les réunions de ?on hôtel, rue de Seine, sont célèbres. Voir les Mémoires de Mm' de Chastenay, t. I, p. io5.

où figurait parmi les philosophes , les philanthropes , les économistes, tous de la secte des frondeurs, le vicomte de B.... I, qui n'était qu'un très joli danseur. A eux se joignaient encore les factieux en robes rouges, qui croyaient renouveler le cardinal de Retz 2, et qui ne valaient seulement pas le conseiller Broussel 3; puis un petit singe d'abbé Le G...., qui, taillé comme Scarron 4, s'était fait assez remarquer par sa turbulence pour que la reine l'appelât dérisoirement le général Jaco ; un Hérault de Séchelles 5 ! l'un des plus beaux de la société, et qui n'avait qu'à ne rien dire et ne rien faire pour arriver aux plus hautes dignités de la magistrature, sous les auspices les plus favorables; il réunissait l'intérêt et la bienveillance générale à l'esprit et, disait-on, au talent; il était parent de Mme de Polignac 6 et honoré de la protection publique de la reine de France : voilà pour la ville.

Quant à la cour, on se demande quel esprit de vertige avait donc saisi tous ces admirateurs et sectateurs des systèmes constitutionnels, des idées révolutionnaires, si

i. Alexandre-François de Beauharnais (1760-1794), général en chef de l'armée du Rhin (1792). Guillotiné pendant la Terreur. Premier mari de la future impératrice Joséphine.

2. Paul de Gondi, cardinal de Retz (1613-1679), coadjuteur puis archevêque de Paris (1643-1662). Célèbre par son rôle au temps de la Fronde et les Mémoires qu'il a laissés.

3. Pierre Broussel, conseiller au Parlement, qui prit parti contre la Cour, et dont le nom servit de prétexte à la journée des Barricades, prélude de la Fronde (26 août 1648).

4. Paul Scarron (1610-1660). Fameux dans le genre burlesque, avec le Roman comique et VÉnéide travestie. Ses infirmités l'avaient rendu impotent. Il avait épousé Françoise d'Aubigné, depuis M™ de Maintenon.

5. Jean Hérault de Séchelles (1759-1794). Avocat général au Parlement de Paris. Député à l'Assemblée législative (1791); à la Convention (1792). Demanda ou vota les pires mesures. Girondin, se rallia aux Jacobins. Membre du Comité de salut public. Condamné à mort avec les Dantonistes.

6. Yolande-Gabrielle de Polastron, duchesse de Polignac (1749-1793). Gouvernante des Enfants de France. Émigra après le 14 juillet 1789 et mourut à Vienne.

désireux d'un autre ordre de choses, si affamés de changements de condition, enfin tous ces réformateurs à talons rouges. Les uns étaient égarés par une fausse ambition, et chacun croyait sans doute être appelé à jouer le rôle de Washington, président des provinces. Je suppose que ce rêve appartenait aux Lameth l, neveux du maréchal de Broglie 2, élevés, dotés par la reine elle-

i. Les Lameth, neveux du maréchal de Broglie, étaient sept frères quatre sont connus :

Augustin, marquis de Lameth (1755-1837). Maréchal de camp de cavalerie. Député au Corps législatif (i8o5-i8io).

Théodore, comte de Lameth (ij56-i854). Élevé, ainsi que ses frères, par les bienfaits de Marie-Antoinette. Prit part, comme officier de marine, à la guerre d'Amérique. Député du Jura (1791), siégea au côté droit. Maréchal de camp (1791). Réfugié en Suisse. A l'écart sous l'Empire et la Restauration. Député de la Somme aux Cent-jours.

Charles, comte de Lameth (1757-1832). Servit avec courage, sous La Fayette, en Amérique. Colonel du régiment des cuirassiers du Roi, chevalier d'honneur du comte d'Artois. Très courtisan avant 1789, très révolutionnaire comme député aux États généraux de la noblesse d'Artois. Ses délations contre ses anciens bienfaiteurs le conduisirent à un duel avec le duc de Castries, après lequel il excita la populace au pillage de son hôtel. Son cynisme fut d'autant plus remarqué, après la fuite de Varennes, qu'il touchait de Louis XVI une pension secrète de 60,000 livres. Président de l'Assemblée (1791). Maréchal de camp (1792). Arrêté après le 10 août. Quitta la France, se rallia à Napoléon en 1809, commandait sur les frontières d'Espagne à la fin de l'empire, se rallia à Louis XVIII. Lieutenant général (1814). Député de Pontoise (1829-1831). Se rallia à Louis-Philippe.

Alexandre, chevalier de Lameth (1760-1829). Officier, pendant la guerre de l'Indépendance, dans le corps de Rochambeau. Colonel (1780). Député de la noblesse de Péronne (1789). Adopta avec ardeur les idées nouvelles. Après \e retour de la famille royale de Varennes, suivit des principes plus modérés. Maréchal de camp (1792). Arrêté avec La Fayette et mis, comme lui, en prison par les Autrichiens. Rallié à Bonaparte; préfet des Basses-Alpes, de la Roër, du Lot. Baron de l'empire (1810). Lieutenant général et préfet de la Somme, à la première Restauration. Pair de France aux Cent-jours. Député de la Seine-Inférieure (1820), de Seine-et-Oise (1827). Siégea dans l'opposition.

2. Victor-François, deuxième duc de Broglie (1718-1804). Troisième maréchal de France de son nom (1759). Fut un des officiers les plus remarquables du règne de Louis XV. Vainqueur des Prussiens à Sunderhausen (1768) à Berghen (1759); à Corbach (1761). Ministre de la guerre (i3-i5 juillet 1789). Commanda un corps d'émigrés en 1792. Il mourut à Munster, à quatre-vingt-six ans.

même, ayant chacun un régiment, ce qui était une insigne faveur. Ces révolutionnaires de cour se présentaient à l'opinion publique le front marqué du sceau de la plus noire ingratitude, et avec leur charlatanisme de popularité et de philanthropie ils ne faisaient que singer le chien qui lâchait sa proie pour l'ombre.

D'ailleurs, ils avaient la bonhomie de croire qu'une révolution s'arrêterait là où l'intérêt de ceux qui l'appelaient se trouverait satisfait.

Le duc d'Orléans l et ses amis ont pensé que la Révolution amènerait à leur profit un changement de dynastie, et voilà tout; ils se gardaient bien de prévoir qu'ils monteraient sur l'échafaud avant lui, avec lui, ou après lui.

Les parlements ne s'attendaient pas au même sort pour avoir refusé d'enregistrer l'impôt du timbre, l'impôt territorial, et pour avoir demandé les Etats généraux.

Les rentiers de Paris trouvèrent la Révolution admirable dès que M. Vernier 2 leur eut dit que la nation prenait la dette publique sous sa sauvegarde; ils ne furent déniaisés que quand le même homme déclara, deux ans après, qu'on faisait banqueroute des deux tiers.

Les seuls qui ne se seraient pas trompés dans leurs calculs sont ceux qui, n'ayant rien à perdre, avaient tout

i. Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans (i747-i"93). Arrière-petit-fils du Régent et père de Louis-Philippe, roi des Français. Décrié par l'infamie de ses mœurs. Ennemi acharné de Marie-Antoinette. Grand maître de la franc-maçonnerie (1771). Soudoya les premiers troubles révolutionnaires. Député de la noblesse du Valois (1789), à la suite d'une tromperie. Devenu Philippe-Egalité (1792). Membre de la Convention, régicide, mort sur l'échafaud (6 novembre).

2. Théodore Vernier (1731-1818). Avocat à Lons-le-Saunier. Député aux Etats généraux (1789). Secrétaire et président de l'Assemblée. Membre de la Convention, vota contre la mort du Roi et parla contre les mesures de tyrannie. Présidait l'Assemblée aux journées de prairial. Membre du Conseil des Anciens (1795); du Sénat (1799); de la Chambre des pairs (1814). Comte de l'empire (1808).

à gagner, et la plupart de ceux-là mêmes ne se sont élevés que pour tomber.

Or, quiconque alors a voulu oser n'a point craint d'oser; la monarchie elle-même avait déclaré qu'on le pourrait impunément. Le roi Louis XVI, le meilleur et le plus honnête homme de son royaume, avait dit à son lecteur, M. de Septchênes I, qui lui lisait l'histoire de la révolution d'Angleterre de 1641 : « Pour moi, à la place de Charles 1er, je n'aurais jamais tiré l'épée contre mon peuple. »

Cet excellent prince ne devait ni dire cela ni le penser. Aussi, le 23 juin 1789, le roi dit-il en vain aux Etats généraux dans la séance royale : « Messieurs, je vous ordonne de vous séparer à l'instant. » Le roi partit; Bailly 2, le président, resta; Mirabeau 3 répondit à M. de Brézé 4, qui vint donner itérativement l'ordre de se retirer : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la puissance du peuple, et que nous n'en sortirons que par

1. Le Clerc des Septchênes, secrétaire dé la chambre et du cabinet (maison du Roi), de 1771 à 1790.

2. Jean-Sylvain Bailly (1736-1793). Ses études scientifiques lui ouvrirent les portes de l'Académie des sciences (i;ti3), de l'Académie française (1784), de l'Académie des inscriptions (1785). Député aux États généraux, président de l'Assemblée naiionale (16 juillet 1789V Premier maire de Paris ; démissionnaire (novembre (1791). Arrêté après le 10 août ; guillotiné le 12 novembre 1793.

3. Honoré Riquetti, comte de Mirabeau (1749-1791)- Sa jeunesse orageuse le fit enfermer à l'île de Ré, au château d'If, au fort de Joux, à Vincennes. Voyagea en Angleterre et en Prusse, s'y lia avec les « philosophes. » Repoussé par la noblesse d'Aix, se fit nommer député par le Tiers aux Etats généraux. Une éloquence entraînante lui créa aussitôt une place à part; il porta à la monarchie, à l'ordre social, à la religion, les coups les plus dangereux. Il se rapprochait du Roi, qui avait acheté son concours, lorsqu'il succomba aux fatigues de la vie publique et de la débauche.

4. Girard-Henri, marquis de Dreax-Brézê (17(50-1829). Succéda à son père dans la charge de grand maître des cérémonies, dont sa famille était titulaire depuis Louis XIII. Il ne quitta Paris qu'après le 10 août 1792. En 1814, il reprit sa charge auprès de Louis XVIII. Pair de France le 17 août i8i5.

la puissance des baïonnettes *. » Dès lors la Révolution fut proclamée.

Tous les événements, les crimes, les malheurs, les excès qui se succédèrent, ne furent que la conséquence irrésistible et inévitable des premiers événements ; aussi ne m' appesantirai -je pas sur le 14 juillet et sur les scènes atroces de cette affreuse journée.

Animus meminisse horret luctuque refugit 2.

L'établissement de la garde nationale à Paris régularisa l'insurrection, proclamée le plus saint des devoirs. Le pouvoir royal fut suspendu par le fait : de ce jour la France eut douze cents législateurs, auxquels personne , comme le dit l'impératrice Catherine II 3, excepté le Roi, ne voulut obéir. Aussi, le 16 juillet, ce ne fut pas le Roi, ce ne fut pas l'Assemblée dite nationale, ce fut le peuple qui nomma M. Bailly maire de Paris, et M. de la Fayette commandant général de la garde nationale.

1. Si embellie dans les termes qu'elle en devient légendaire, l'apostrophe au marquis de Dreux-Brézé (exagérée par Mirabeau lui-même dans sa Treizième lettre à ses commettants) peut être ramenée à ces mots : « Vous n'avez ici ni place ni droit de parler. Si on vous a chargé de nous faire sortir, demandez des ordres pour employer la force. La violence seule pourra nous faire déguerpir. » Mirabeau prononça ces paroles de sa place, dans le désordre bruyant de l'Assemblée; elles furent entendues de ses voisins seuls ; il ne se substitua point au président Bailly, auquel M. de Dreux-Brézé affecta de parler, sans s'adresser même à Mirabeau, « le député du bailliage d'Aix, » comme il le dit dédaigneusement. — Voir Revue de la Révolution (mai 1892).

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