‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 15 sur 63 · Les couleurs de l'Espagne sont : rouge et jaune · texte numérisé non relu

Les couleurs de l'Espagne sont : rouge et jaune

3. Une des meilleures places maritimes d'Espagne, au nord de la Gorogne, près du cap Ortegal ; son importance date de Charles III.

joueur ! il perd et ne dit mot. » Mes idées s'élevèrent sur-le-champ jusqu'à l'héroïsme. Je sentis que j'avais à soutenir l'honneur de mon habit. Je remis mon poing sur la table ; mais si j'avais ouvert ma veste, on aurait vu mon autre main dont les ongles s'étaient enfoncés jusque entre cuir et chair. Je n'en laissai pas moins à la Gorogne et mon argent et une réputation établie d'un très beau joueur. Cette épreuve ne me servit que sous un rapport : c'est que onc depuis je n'ai joué.

Il nous arriva à la Gorogne un incident d'une tout autre nature, et qui pouvait avoir des suites fort graves, quoiqu'il n'y eût aucun tort de notre part.

Nous passions nos soirées dans les principales maisons de la ville, et sur les dix heures nous retournions à bord : nos chaloupes étaient toujours prêtes à nous ramener. Une nuit, et par un temps épouvantable, il nous arriva de rencontrer une cérémonie religieuse dans une rue étroite : on portait le viatique à un personnage considérable, à en juger par l'affluence du peuple qui suivait le dais : il y avait beaucoup de femmes dans la foule. Nous étions trois officiers ; rangés respectueusement, chapeau bas, nous reçûmes l'eau des gouttières qui nous tomba sur la tête par une pluie battante, et nous mouilla jusqu'à la peau. Lorsque la procession fut éloignée d'environ trente pas, nous crûmes que nous pouvions décemment remettre nos chapeaux ; mais le peuple nous les arracha en poussant des vociférations dont nous n'entendions pas les termes, ne sachant pas l'espagnol. Dans cette extrémité, nous mîmes tous les trois l'épée à la main ; alors ces trop excellents chrétiens se bousculèrent les uns sur les autres, et nous laissèrent le chemin libre : nous pressâmes le pas et enfilâmes la première rue de traverse qui s'offrit assez près de nous pour notre bonheur. Le peuple,

préférant ne rien perdre de la pieuse cérémonie, ne nous poursuivit pas. Nous connaissions mal la ville et nous ne prîmes pas probablement le chemin le plus direct pour rejoindre nos chaloupes ; mais nous y arrivâmes, et nous nous y plaçâmes à notre grande satisfaction.

Je récapitulais mentalement tout ce qui m'était arrivé depuis Pierre-en-Gize, et je ne pouvais m'empêcher de me dire : Il ne me manquait plus que de me voir dans cette vilaine ville fessé en cadence, figurer dans un autodafé, coiffé d'un san-benito. Mais c'eût été par trop de malveillance de la part de la fortune, que de réunir tant de mésaventures sur un simple individu tel que moi. La Providence veilla donc sur nous tous. Cependant notre aventure fit événement dans la ville : le général commandant nous fit prier de lui donner les vrais détails de cette affaire : après en avoir été instruit, il nous engagea à ne pas descendre en ville de quelques jours, et nous promit de venir dîner à notre bord le lendemain. C'était un Irlandais, homme de beaucoup d'esprit et fort aimable ; nous nous entendîmes parfaitement ; mais nous étions désenchantés du séjour de la Corogne, et, peu de jours après, le vent étant devenu favorable, nous appareillâmes, et nous débarquâmes à Lorient, après quelques jours d'une navigation assez paisible.

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