Le vicomte François-Vincent Guyot de Chenuot
prêtés pour six ans à l'intérêt de trois pour cent. Ce procédé lui fait d'autant plus d'honneur que les placements se font ici à six pour cent, le cours des effets publics étant à peu près de sept pour cent. Etant sur le chapitre des bons procédés, c'est, je crois, le moment de remercier d'une caisse de marasquin que M1Ie Julie a fait déposer à la maison. Nous ignorons à laquelle des deux générations nous devons cet aimable souvenir, qui sera certainement bu en famille à la santé du quatuor et au prochain bonheur de l'arrivée du petit-neveu qui doit combler nos espérances et nos vœux.
M. de Brézé a mandé à sa famille combien, ma chère sœur, votre réception lui avait été agréable ainsi qu'à M. deBourbon-Busset 1, et le bonheur dont ils avaient joui pendant les moments passés auprès de vous. Je n'ai pas cru devoir vous faire part des inquiétudes que nous avait données Mme Auguste de la Rochelambert. Elle est en ce moment en pleine convalescence. Les nouvelles de son père continuent à être bonnes, les vomissements ayant totalement cessé ; c'est une suite fort extraordinaire de la chute qu'il a faite. Il aurait pu se casser la tête; on ne saurait conseiller ce remède à ceux qui sont en pareil cas. Les plaies à la tête n'étant pas encore fermées forment un cautère qui guérit l'estomac.
Je crois, chère sœur, fort inutile de vous parler politique ; vous pouvez d'autant plus aisément nous juger que, la presse étant libre, les journaux ne se gênent plus. Les royalistes sont beaucoup plus maltraités et ont beaucoup moins de ressources que sous le régime impérial. Nous
i. Est-ce François-Louis-Joseph, comte de Bourbon-Basset (1782-1856), lieutenant général, pair de France (i8a3); marié en 1818 à Charlotte de Gontaut-Biron, — ou son cousin Eugène, vicomte de Bourbon-Basset (1389-1861), marié en i832 à Eugénie de Nédonchel ?
sommes assez heureux pour pouvoir offrir en ce moment un triste asile à une victime de notre cause; je prie mon frère d'y coopérer. Voici le fait. Nous avons retrouvé avec peine un lit à l'hôpital des Incurables de la succession Ogier. La nomination est dans ce moment à mon frère et à moi, Salaberry et Mme de Moges. Il me manque le pouvoir de mon frère pour y colloquer un malheureux émigré, ci-devant riche et âgé de soixante-dix-huit ans. Il en faut soixante-dix pour être admis; je prie mon frère de m'envoyer son pouvoir, dont ci-joint la teneur.
C'est Thomé qui, le dernier, avait nommé un malheureux qui n'y a vécu que six mois. On y est fort mal actuellement, les biens de l'hôpital ayant été presque en totalité vendus. Vive la philosophie et le libéralisme ! Mon frère m'obligera s'il veut bien m'expédier promptement ce pouvoir afin de soulager ce malheureux.
Le bon Armand m' ayant mandé dans sa dernière lettre que les ports de lettres avaient triplé dans votre pays, il faut, chère sœur, que j'insère dans celle-ci tout ce que je pourrai. Je vais donc vous envoyer copie de la dernière de Legay, puisqu'elle concerne vos affaires d'Auvergne. J'espère que mon neveu la comprendra, et si je puis le servir, qu'il me donnera ses instructions. Ce Legay est si bête que je ne l'entends pas; il est bon de vous dire qu'il m'accable de ses lettres pour que je lui fasse obtenir la place de juge de paix à Pontgibaud, attendu que celui qui l'occupe va être destitué pour friponnerie. J'ai fait quelques démarches en sa faveur et réussirai peut-être. J'éprouve, néanmoins, quelques remords de mes démarches, car je ne peux me dissimuler que ce ne soit un triste sujet. Dans sa dernière lettre, il m'annonçait la mort de M. ïissandier, et la vente probable de Tournebise. Voici la copie de cette lettre :
« Monsieur le Comte, une question administrative vient de s'élever dans les bureaux de la préfecture de ce département à propos des prétentions de Monsieur votre neveu à l'occasion de ses droits sur la propriété de la halle de cette ville. Voici le fait. Plusieurs ordonnances et décrets ont attribué les halles aux communes dans lesquelles elles sont situées, mais à ia charge par ces mêmes communes de payer le prix aux propriétaires suivant estimation par expert ou le revenu de l'estimation jusqu'au remboursement du capital. En conséquence, celle de Pontgibaud, ayant été estimée trois mille francs, comporte cent cinquante francs de revenu. Ce revenu estdû à M. le Comte depuis et compris 1793 jusqu'à ce jour, ce qui fait en arrérages trois mille neuf cents francs. La commune, ne se trouvant pas assez riche pour payer une somme de trois mille neuf cents francs, a pris, le 9 mars, une délibération qu'elle a adressée au préfet, par laquelle exposant son peu de moyens d'une part, l'inutilité de ce bâtiment dans un lieu où il n'y a pas de marché de grains et par conséquent lui devenant plus à charge que profitable, offre à M. le Comte l'abandon pur et simple si elle peut y être autorisée, suppliant le préfet d'être son interprète auprès des autorités compétentes pour la remise de la halle à l'ancien propriétaire, et auprès de M. le Comte pour la remise des arrérages de la location. M. le préfet, ne pouvant prendre sur lui de donner aux lois qui ont prescrit les droits de la féodalité une interprétation qui n'est pas de son ressort, n'a pu prendre d'arrêté pour la remise de cette halle. J'en ai écrit à M. Armand pour qu'il s'adresse au ministre de l'intérieur pour avoir une solution favorable. Il est intéressant de savoir de ce magistrat s il peut autoriser M. le Comte à jouir de cette halle comme telle et si la commune peut se décharger valablement de ce bâtiment. M. Armand vient
de se rendre adjudicataire des moulins de Pontgibaud qui avaient été acquis par Engelvin. C'est le bruit de ce pays.
« Agréez, etc.... »
Mon neveu sait mieux que moi ce que tout cela veut dire et ce qu'il y a à faire. C'est par hasard, chère sœur, que je suis à Paris; la santé de M. de Fougières nous a donné beaucoup d'inquiétudes ; il est un peu mieux, nous avons borné nos voyages à l'aller voir à Montfermeil. Les chaleurs excessives nous ont aussi découragés d'aller plus loin. Mme de Fougières a une fort jolie petite fille qui est nourrie par une excellente Picarde, je n'en peux désirer une meilleure pour le duc de Bordeaux, si Mme la duchesse de Berry nous en donne un que nous attendons tous les jours l. Je vous dirai bien franchement que nous attendons avec non moins d'intérêt un petit duc de Trieste. Mme de Vaulserre 2 a bien supporté son voyage malgré sa grande faiblesse. Je pense, chère sœur, avoir bien rempli ma feuille ; je dois seulement conserver une place pour vous renouveler l'assurance des plus tendres sentiments du ménage de la place Royale pour l'heureux quatuor triestain.
Mme de Lavau (Mlle de Salaberry) vient d'accoucher d'une fille; la mère et l'enfant se portent à merveille; Mme de Blangy nous donnera un petit parent de plus à la fin de l'année. Je m'occupe à marier sa sœur; ainsi, ma chère sœur, soyez tranquille, les cousins et cousines ne nous manqueront pas.
i. Ce ne fut pas encore un duc de Bordeaux qui naquit onze jours après cette lettre, mais Louise-Marie-Thérèse d'Artois, plus tard duchesse de Parme.
2. La marquise de Vaulserre, sœur de la comtesse Armand de Pont gibaud.
Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.
Paris, le 5 juillet 1820.
Enfin, mon cher neveu, nous voilà donc hors d'inquiétude pour la petite Joachina T ; votre lettre du 21 , que Mme de la Rochelambert a eu la bonté de nous communiquer, nous a rassurés, et nous voudrions bien qu'il en fût de même pour votre bonne mère. Nous avions été bien longtemps privés de nouvelles de Trieste ; vous devez penser qu'à pareille distance, on s'alarme facilement. Mme de Puymontbrun me demandait, il y a peu de jours, des nouvelles de ma sœur, se plaignant de n'avoir pas reçu de réponse à sa dernière lettre. Je vous prie de croire au besoin que nous avons de savoir heureux nos parents, que les événements ont séparés de nous, et auxquels nous n'oserions conseiller encore de se rapprocher! Nous avons été récemment témoins de choses qui nous prouvent le peu de stabilité de notre restauration. Les troupes se sont heureusement bien conduites ; mais si un seul régiment avait manqué à son devoir, ily avait révolution nouvelle a. Il ne faut pas juger de la confiance ou de notre
1. L'aînée des enfants du comte de Pontgibaud et de M1" de la Rochelambert, morte en bas âge. Elle repose avec ses grands-parents au chevet de la cathédrale de Trieste.
2. Allusion aux troubles qui éclatèrent à Paris à propos de la loi électorale, en juin 1820. Des étudiants, excités par les députés de la gauche, entretinrent une agitation factice pendant plusieurs jours ; il y eut des rixes entre eux et les gardes du corps: au milieu d'un tumulte, le jeune Lallemand fut tué.
prospérité par la hausse considérable de nos fonds publics. Ici, tout est jeu : point de commerce, beaucoup de capitaux sans emploi, manque de confiance entre les particuliers, car les plus riches propriétaires en biens-fonds ne trouvent pas à emprunter. On préfère le jeu de la Bourse, pour pouvoir réaliser le lendemain.
Je pense, mon cher neveu, que vous avez des nouvelles d'Auvergne; je ne saurais vous en donner, Legay m'ayant fait grâce de ses insignifiantes lettres. Vous avez su dans le temps la mort de l'archevêque de Bourges l, dont la courte apparition dans son diocèse a fait beaucoup de malheureux dans la classe marchande; car il y a déficit de 5o,ooo francs dans sa succession, à laquelle ses parents se sont empressés de renoncer.
Je voudrais bien, mon cher neveu, que vous me fissiez le plaisir de me répondre sur la demande que me fait sans cesse le comte de Ruffo, que je rencontre perpétuellement: il prétend que vous lui avez promis de lui expédier du vin de Piccolito et une caisse de marasquin de Zara, qu'il vous avait prié de faire mettre le vin en dame-jeanne pour plus grande sûreté, et qu'il faudrait faire assurer et expédier à Paris. Le cher homme est fort riche aujourd'hui et très gourmet, il est très occupé de faire bonne chère, c'est là son affaire essentielle. N'oubliez pas, mon cher neveu, cet article, afin que je puisse me tirer d'affaire avec lui. Ce serait grande fête pour nous de voir revenir toute la famille de l'Adriatique, mais à quelle époque pouvonsnous nous flatter de cet espoir? Mon frère est si gai lorsqu'il est à Paris, pourquoi ce charmant pays est-il toujours à l'état de volcan?
i. Iitienne des Gallois de lu Tour, grand vicaire d'Autun, désigné en i"89 pour le futur évéché de Moulins, que la Révolution empêcha d'être érigé ; archevêque de Bourges à la Restauration, mort le 20 mars i8ao.
Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.
Paris, 8 décembre i8ao.
Vous avez vu par les journaux, mon cher neveu, les nouvelles nominations à la Chambre l. On attend de l'amélioration dans le système parles bons choix; vous devez néanmoins voir que le Roi suit toujours le même plan dans la nouvelle organisation de sa maison civile 2; même amalgame bon et mauvais; il s'obstine à tout confondre, perdant ses partisans sans faire de conquête sur ses ennemis naturels. Gomment cela finira-t-il? C'est là ce que l'on se demande. Au surplus, on renouvelle toujours le bruit de l'indemnité à accorder aux émigrés. A en juger par la hausse de nos fonds publics, nos finances paraissent dans un état prospère. Je crois cependant observer d'un autre côté une grande misère ; les crimes de tout genre se multiplient d'une manière effrayante avec les plus atroces circonstances 3; la démoralisation est à son comble, et la population augmentant d'une manière prodigieuse, Dieu sait, s'il n'y a ni peste ni guerre, ce que nous deviendrons dans dix ans. En attendant, l'on chante et l'on rit ;
i. Les élections partielles du i3 novembre 1820 donnèrent 196 sièges aux royalistes et 3o aux libéraux.