‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 33 sur 63 · j an vier-28 février · texte numérisé non relu

j an vier-28 février

2. M. de Fougières était le fils de la comtesse de More, née de Vaux.

place Royale, où nous sommes comme dans une ville de province. Lorsque nous en sortons il nous échappe souvent de dire que nous allons à Paris, où je vous assure que l'on s'occupe peu du massacre des Grecs, même de l'Espagne; tous les jours de nouvelles salles de spectacle s'élèvent; le luxe y est au plus haut degré. Les Parisiens voient monter les fonds publics ; voilà ce qui les occupe. Après cela, que Gonstantinople, Madrid, Lisbonne, soient brûlés, cela leur est égal.

Les fêtes du baptême du duc de Bordeaux ont été très brillantes *, mais le clergé s'est plaint, et, je crois, avec raison, que l'on avait fait de Notre-Dame une salle de bal; et cela est vrai. Tous les piliers étaient couverts de gaze d'or et d'argent avec des milliers de guirlandes de fleurs. Soixante lustres et autant de candélabres portant cinq mille bougies éclairaient le vaste local, où l'autel seul indiquait que c'était une église. Il y a eu en général assez de gaieté dans les trois jours de fête, et le Roi a dû être satisfait des applaudissements du peuple. Une seule circonstance a été assez fâcheuse. Louis XVIII passait la revue de la garde royale dans sa calèche, il faisait beau lorsqu'il est sorti, mais tout à coup il est venu un grain. Il a fallu transvaser Sa Majesté dans un superbe carrosse qui la suivait. Cette opération devant l'armée m'a paru chose assez désagréable, d'autant qu'elle a exigé dix à douze minutes. Au reste, tout a été fort bien; le beau temps a favorisé les fêtes des deux jours suivants. On a beaucoup distribué de secours et de comestibles au peuple, ainsi que force dragées, suivant l'usage ; une seule chose a été blâmée : c'est la distribution de trente-sept mille pâtés à domicile, dans les ménages indigents. Gomme ces choses-

i. i" mai 1821.

là se font toujours par entreprise et que l'on veut gagner sur les pauvres comme sur les riches, j'ai eu soin d'enfermer une belle chatte que j'aime beaucoup, craignant pour elle catastrophe, parce qu'elle est grasse et bien portante. Je crois avoir ouï dire que beaucoup de citoyens avaient perdu leurs matous durant les fêtes.

Je n'aurais jamais employé Mme de Vauborel l pour ma réclamation2; elle est allée, m'a-t-elle dit, solliciter de l'avancement pour un jeune Vauborel, qui est garde du corps, et d'après ce qu'elle m'a conté de l'accueil qui lui lut fait, j'ai conclu qu'elle n'obtiendrait rien. J'ai bien peu d'espérance de réussir sur cette réclamation, nous sommes loin d'être en faveur. Si j'avais été à la bataille de Waterloo, je serais payé depuis longtemps. Selon toute apparence, l'arrêt de Dijon sera cassé : les libéraux ici ont été furieux de cette décision; il ne faut pas se dissimuler que la révolution règne et a permis au légitime souverain de prendre le titre de Roi et de se mettre à sa tête ; voyez ce qui entoure le trône.

La Chambre est toujours fort orageuse; celle des Pairs est ridicule et scandaleuse. On n'y parle que de déjeuners et de verres de vin, conspirations de cabaret qui déconsidèrent un gouvernement.

Il y a eu si abondante distribution de rubans rouges, que le prix s'en est élevé. Cette monnaie sera incessamment démonétisée, tant il y en a sur la place. Beaucoup de ces décorations contrastent si fort avec les figures qui les portent, qu'à leur vue je mets plus de soin que jamais à cacher mon mouchoir ou ce qu'il peut y avoir dans ma poche.

i. A cette époque ce ne pouvait être queM""rfe!a Chambre de Vauborel, chanoinesse de Sainte-Anne de Bavière, ou mieux encore sa belle-sœur, M"e Le Veneur de Carouges, mariée à Charles de Vauborel (1782-1852).

2. Il s'agit sans doute de la pension de chevalier de Saint-Louis.

Rien de plus commun que de voir sur le banc des accusés de vol des messieurs décorés. Un juge m'a dit qu'il y en avait eu trente-sept de condamnés dans l'année 1820. Que doivent dire les étrangers qui assistent à ces séances? On assure que le Roi ira à Saint-Cloud dans le mois de juin. M. de Fougières profitera de ce temps pour se fixer à Montfermeil, où peut-être passerons-nous un mois pour jouir de la fraîcheur de cette belle forêt et de ses charmantes promenades.

Nous avons été enchantés et remercions votre père de nous avoir envoyé un échantillon de sa ronde écriture, qui vaut mieux que la mienne. J'ai au surplus une mauvaise plume, et l'on croirait que c'est mon chat qui la tient.

Adieu, mon cher neveu, soyez auprès de ma sœur et de votre aimable et bonne Amantine l'interprète de nos plus tendres sentiments.

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Paris, : janvier i8aa.

Soyez-en bien convaincu, mon cher neveu, toutes nos affections et vœux sont toujours sur les bords de l'Adriatique; nous voudrions bien voir le petit César », destiné à faire le bonheur de la famille ; il me paraît qu'il se pré-

1. Le comte César de Pontgibaud, né à Trieste le 4 juillet i8ai, épousa en 1847 M"* Leviconte de Blangy, fut pendant quarante-cinq ans conseiller général du département de la Manche. Chevalier de la Légion d'honneur. Mourut le 11 octobre 1892, au château de Pontgibaud.

sente sous les auspices les plus heureux au moral comme au physique.

Vous me demandez quelle sensation fait ici l'histoire des Grecs et des Turcs l. Je vous assure que l'on s'en occupe peu, toutes les idées sont tournées vers la hausse ou la baisse des fonds. On joue un jeu infernal, étrangers comme Français, pairs de France, ducs, marquis, barons ; les rues adjacentes de la Bourse sont fréquemment obstruées de leurs équipages ; les dames attendent dans leurs carrosses que les maris viennent les instruire du dernier cours. Cela et les spectacles, voilà Paris. La Chambre occupe peu, à cela près de l'influence que pourraient avoir sur la rente des discussions plus ou moins violentes. Du reste, les libéraux sont furieux du changement de ministère 2. On parle de changer bon nombre de préfets. La nouvelle d'aujourd'hui est la nomination de M. de Chateaubriand à l'ambassade d'Angleterre 3. Tout le monde a été étonné que le duc de Doudeauville ait accepté la Direction de la Poste 4; sur cette nouvelle, Benjamin Constant 5 a demandé malignement : Qui a-t-on nommé duc de Doudeauville?.... Je regrette de quitter la plume si vite, mon cher neveu, et vous charge....

i. Après d'horribles vexations, la Grèce s'était soulevée; 200,000 chrétiens furent égorgés par les Turcs, au cours de la lutte. L'Europe commença alors à intervenir.

2. Le 14 décembre 1821, M. de Villèle succédait au duc de Richelieu.

3. En remplacement de M. Decazes. Il partit pour son poste le 2 avril 1822.

4. Le duc Ambroise de La Rochefoucauld- Doudeauville (i^65-i840, fameux par sa bienfaisance. Pair de France (i8i4)- Directeur général des postes (1821). Ministre de la maison du Roi (1824). Se démit de la pairie en i832. Il avait épousé M11* de Louvois; son fils était Sosthène de La Rochefoucauld.

5. Benjamin Constant de Rebecque (ij6;!-i83o). Suisse protestant. Célèbre par la facilité de ses mœurs, de sa plume et de ses opinions. On connaît sa liaison avec M=c de Staël, ses palinodies aux Cent-Jours, son roman & Adolphe. Député de la Sarthe (1819), de Paris (1824). Président du Conseil d'État (i83o).

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Paris, 10 février 182a.

Mille remerciements, mon cher neveu, pour les excellentes nouvelles que vous nous donnez par l'espérance d'une nouvelle augmentation de la famille, que nous aimons tendrement et dont l'éloignement est le sujet de nos regrets. Ne vous voyant faire aucun préparatif de retour en France, nous croyons que bons observateurs de notre situation, vous ne la croyez pas assez solide pour vous inspirer grande confiance, et sous ce rapport je dois convenir que vous avez raison. Nous saurons sous peu à quoi nous en tenir, et si le ministère actuel peut gouverner, il n'y a pas de moyens que l'on n'emploie pour le renverser. On cherche partout à soulever les troupes. Voici plusieurs tentatives qui ont échoué, mais elles se renouvellent à tout instant sur des points différents, et dans le cas où l'on viendrait à effrayer le Roi, et où il se déciderait encore à rappeler un ministère du système opposé, alors ce serait fini pour toujours. Mais ce que je crains pardessus tout, c'est une catastrophe qui anéantirait la dynastie. Il faut habiter ce pays pour juger de la situation des esprits et de l'exaspération de ce qu'on y appelle les libéraux. Le peuple heureusement est encore calme, mais peu de chose le mettrait en mouvement. Ma situation me permet de voir et d'observer beaucoup. Je vois et entends toutes les classes de la société, et je trouve une inquiétude générale. Les débats violents des Chambres nous démontrent tous les jours que le système représentatif ne

LETTRES DU COMTE DE MORE. ^5j

convient nullement aux têtes volcaniques des Français. Mais, mon cher neveu, c'est vous entretenir trop longtemps de politique ; passons à un sujet plus agréable Votre petit César doit singulièrement amuser ma sœur et faire le bonheur de tous. Nous avons bu de bon cœur du Piccolito à sa santé, à son avenir plus heureux que le nôtre. Vous me demandez s'il est bon (le Piccolito) ; nous l'avons trouvé fort agréable et nullement médicinal comme le prétend Amantine ; mais une autorité supérieure à la nôtre, celle de l'ambassadeur de Naples l, avec qui je dînais ces jours-ci chez M. de Ruffo, l'a déclaré parfait et en a redemandé plusieurs fois. Le comte de Rufl'o vous prie instamment de lui envoyer vingt-cinq bouteilles de marasquin de Zara : je n'ai pu refuser de me charger de vous transmettre la demande de cette petite commission, dût mon frère se plaindre que mes demandes n'offrent jamais rien d'utile. Mais je suis obligé de satisfaire à tous ces petits devoirs de société, surtout vis-à-vis de cette famille que je fréquente beaucoup. Votre générosité vis-à-vis du village de Peschadoire, récemment incendié, me fait grand plaisir et répond victorieusement aux calomnies répandues contre nous.

Soyez auprès de tous, mon cher neveu....

Le comte de More à M. Armand Labrosse, comte de Pontgibaud.

Paris, a3 mai 1822.

Mon cher neveu, vous pouvez assurer votre chère Amantine que Mme de la Rochelambert est bien remise,

Page 1