novembre
lestement sans que j'aie eu à faire donner la réserve. Il n'y a pas eu la moindre intrigue. Le cousin de Salaberry était si content qu'il m'a sauté au col et a failli m'étrangler; il est parti présider le collège électoral de Blois : il sait que son tour viendra lorsqu'on n'aura plus besoin de lui à la Chambre.
Adieu, ma chère nièce. Armand a franchi d'un seul bond tous les degrés et est arrivé à la première dignité de l'État.
Je ne vous renvoie pas vingt-deux lettres que je viens de recevoir, sans compter un nombre de visites au moins égal.
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, au château de La Brosse.
Paris, le i5 mars 1828.
Vos Seigneuries sont bien heureuses, ma chère nièce, de pouvoir respirer le parfum de la timide violette et de pouvoir abandonner momentanément les salons ministériels et les travaux législatifs. Nous sommes fort aises d'apprendre que le séjour de la Brosse ait parfaitement rétabli votre santé, et que toute la petite génération soit également bien portante. Nous nous faisons fête d'aller vous visiter cette année puisqu'il y aura absence de maçons, peintres, etc., société fort chère et très désagréable.
La Chambre des Pairs étant indéfiniment ajournée, vous pouvez encore proûter du temps délicieux dont nous jouissons; quant à moi, je suis garde-malade : la bonne tante ne veut faire aucun exercice ni prendre de remèdes; je ne puis la déterminer à se distraire. Moi-même cela me rend fort triste; je n'ose m' absenter pour quelques jours et cependant j'aurais bien besoin d'aller vous voir ; mais je
serai plus heureux dans la belle saison. Je l'attends avec impatience pour aller jouir de votre réunion, et vous renouveler l'assurance de nos tendres sentiments.
Le comte de More au comte de Pontgïbaud, au château de La Brosse.
Paris, le i5 octobre 1828.
En vérité, mon cher neveu, vous faites des miracles à la Brosse, M. deFougières nous est revenu presque aimable, il m'a spécialement chargé de vous faire tous ses remerciements sur la manière dont vous et Amantine l'avez accueilli. Rienn'a été oublié dans les détails d'un excellent déjeuner, je pourrais vous en envoyer le menu. La partie de chasse l'a fort amusé ; enfin il est si satisfait qu'il est tenté d'aller vous voir en Auvergne. C'est une véritable conversion que vous avez faite.
Il est assez vrai que j'ai pris domicile dans les Omnibus et Dames Blanches l. Je gagne au moins cinq à six louis que j'aurais payés à des fiacres. Depuis cette heureuse invention j'ai rencontré plusieurs fois dans ces voitures des personnages d'un rang élevé et fort riches ; l'un d'entre eux me dit que c'était pour savoir comment on y était, mais qu'apercevant là des personnes
1. Des voitures publiques dites Omnibus venaient d'être créées le 1 1 avril 1828. Elles avaient 18 à 20 places ; le prix était de o fr. 25 par course. Tout aussitôt, il s'organisa des concurrences sous les noms de : Dames blanches, Favorites, Tricycles, Béarnaises, Carolines etc. Pour mettre ces voitures à la mode, M"* la duchesse de Berry y était montée une des premières.
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de bas étage, il n'y remonterait plus. J'ai déjà rencontré ledit monsieur cinq fois en trois jours.
Les Chambres doivent être convoquées le 19 décembre, s'il faut en croire les bruits publics *. Quanta la loi municipale 3, que le libéralisme désire si vivement, comment l'accorder avec l'article si positif de la Charte : le Roi nomme à tous les emplois civils et militaires? Vos Seigneuries seront dans le cas de défendre les prérogatives de la couronne en pareilles circonstances. On pense généralement que cette session sera fort animée. La majorité de la Chambre paraît désirer une réorganisation totale dans l'administration et beaucoup de destitutions, espérant que le Roi et la Chambre des pairs calmeront l'effervescence de celle des députés. Connaissant quelques membres influents dans la Chambre et les ayant écoutés avec attention, je peux juger de leurs projets; s'ils réussissent, je peux vous assurer que le trône paraîtrait chose inutile et trop chèrement payée. On ne pourra s'en tirer que par une ordonnance de dissolution. Nous coulons, nous ferons, voilà le langage de ces Messieurs, qui ont été malheureusement trop encouragés par les concessions des premières années. Il est plus que temps de les arrêter. Pardon, mon cher neveu, de vous entretenir de choses aussi tristes; mais comme vous faites partie du premier pouvoir, il n'est pas inutile que vous sachiez quelles sont les prétentions de l'autre Chambre. Nous attendons toujours de vos nouvelles et vous renouvelons....
1. Une ordonnance du 7 décembre 1828 fixa au 23 janvier 1829 l'ouverture de la session.
2. Il s'agissait de rendre électives les fonctions municipales, qui, depuis le Consulat, étaient à la nomination du pouvoir central.
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, au château de La Brosse.
Paris, 14 mai 1829.
J'ai cru, ma chère nièce, à la lecture de votre missiv du 12, avoir la berlue, mais après m'être assuré de la vérité, j'en ai conclu que le retour du beau temps avait fort amélioré votre santé. Nous n'avons d'ailleurs aucun doute qu'un voyage en Auvergne ne vous fasse beaucoup de bien. Vous verrez un pays qui n'est pas sans intérêt, et en grande opposition avec La Brosse. La vivacité de l'air et la pureté de l'eau vous feront, j'espère, désirer d'y retourner. Indépendamment des intérêts qui se rattachent à ce lieu, dont les nouveaux propriétaires ont déshonoré le séjour en rasant le beau parc qui encadrait les vieilles tours de Pontgibaud, c'était sans contredit un château très féodal. Puissiez-vous, en quittant ce séjour, déposer dans la mâchoire du vilain notaire Leroux, qui habite une remise, les douleurs que vous éprouvez dans la votre ; nous espérons d'ailleurs qu'elles vous ont abandonnée au moins en partie. La prompte résolution que vous avez prise d'entreprendre un pareil voyage me fait supposer une grande amélioration. — Je puis vous assurer que cette année n'est pas heureuse pour moi ; la caisse hypothécaire me fera perdre de vingt à trente mille francs ; heureusement pour moi, j'ai fort au delà de ce qui m'est nécessaire, vu mes goûts et mes dépenses. Pardon, ma chère nièce, si je vous entretiens de mes affaires, mais je prends aux vôtres un intérêt si vif que je ne doute pas de la réciprocité et vous renouvelle l'assurance....
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi (Illj'rie) l.
Paris, le 29 juin i83i.
Je reçois à l'instant votre missive en date du 16 courant, ma chère nièce, elle m'attriste beaucoup, car tous les détails qu'elle renferme en sont affligeants. Je partage sincèrement vos peines, car je ne vous vois pas encore une année heureuse, et si j'en ai eu de bien cruelles dans ma vie, au moins puis-je en citer d'entièrement agréables.... Votre position sous le rapport des vivres me paraît insupportable et je voudrais bien pouvoir vous faire parvenir en ballon les belles poulardes que l'on me sert presque tous les jours, ce qui, avec un long sommeil, me fait pousser un ventre de polichinelle. Gela me déplaît fort, car je deviens lourd de corps et d'esprit. C'est d'autant plus pénible que je m'en aperçois.
Pour vous entretenir de choses moins tristes, je vous dirai que tout va très bien en Auvergne: le bon Jomard 2 est parti hier pour assister à la fonte 3 et se réjouir avec Armand de ses succès. Je ne sais, ma chère nièce, ce que l'on pense en Autriche, mais tout ici respire la guerre; on en a vraiment besoin, il y a trop de population en conti-
1. La terre de Ronchi, à une dizaine de lieues de Trieste, avait été achetée comme maison de campagne, dans les premières années du siècle, par Joseph Labrosse. Le comte de Moré-Pontgibaud en possède encore une partie.
La comtesse de Pontgibaud avait quitté la France pour retourner en Italie à la suite de la révolution de juillet; elle ne revint qu'après la fin de l'épidémie de choléra.
a. Ancien banquier, ami de la famille.