Le château de La Brosse
nique : la maman en bonne santé, aimable réception toujours. Vous avez la bonté de vous informer de la santé de mon pouce, qui est totalement guéri après quatre mois de coupures et brûlures, échantillon peut-être de ce qui m'attend dans l'autre monde, quoique j'aie trop bonne opinion du Créateur pour qu'il n'accepte pas en compensation de mes fautes ce que j'ai souffert dans celui-ci.
Je suis reconnaissant du bon souvenir de Mlle Altesti l, je vous prie de lui faire agréer mes remerciements ainsi qu'à M. de Villeneuve 2, et j'embrasse tous nos petits et petites. Croyez, ma chère nièce, au très tendre et sincère attachement des deux habitants de l'entresol.
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, le 18 juillet i83i.
Enfin, ma chère nièce, puis-je espérer une solution favorable de votre maudit procès? La distance qui nous sépare rend la correspondance bien lente ; Armand s'en plaint beaucoup, il me mande qu'il reçoit rarement de vos nouvelles; il me paraît très satisfait de son entreprise, on travaille à force et on doit faire deux fontes ce mois-ci. Le bon Jomard, qui est à Pontgibaud depuis le Ier de ce mois, ne peut plus se séparer d'Armand : l'air, la beauté des sites, l'importance des travaux et plus encore l'amabilité du patron le retiennent, enfin il fait de tout cela de longs et
i. Amie de M" de Pontgibaud, à Trieste, et sœur de M. Altesti, qui avait joué un rôle important à la cour de Russie, sous le règne de Catherine II. 2. Précepteur des fils de Mme de Pontgibaud.
2g4 LETTRES DU COMTE DE MORE.
amusants récits à sa femme pour lui faire prendre patience, car il ne dit mot sur son retour à Paris.
Je pense qu'il a raison de revenir le plus tard possible sur ce terrain classique des émeutes, où une partie de la population n'est occupée qu'à garder l'autre. Vous ne vous figurez pas combien cette épouvantable révolution embarrasse aujourd'hui ses auteurs, les résultats en sont si évidents : l'absence de crédit et de confiance, plus de commerce, misère partout, quêtes continuelles, quantité de mendiants, craintes fondées de guerres, il ne nous manque que le choléra-morbus ; pour achever de nous peindre, un roi qui n'est rien, et ne peut rien. Dieu seul sait ce que deviendra tout ceci. Ajoutez encore la religion bafouée, le premier prélat obligé de se cacher I, voilà, ma chère nièce, où nous a conduits la chute du pouvoir légitime. Je pense que nous devons être l'objet du mépris de l'Europe entière et que nous devons nous préparer à d'horribles catastrophes.
Ainsi, ma chère nièce, tâchez de vous consoler de l'absence momentanée des carottes, oseille, soupe de mouton, etc., croyez-moi, et malgré tous ces désagréments, estimez-vous heureuse de n'être plus en France. Je désire fort me tromper sur tout ce que je prévois, mais je n'en ai pas l'assurance, et sans mon âge avancé je serais déjà dehors. Cette capitale est triste et déserte, les figures y sont sinistres, vous savez que nous devons fêter les glo-
i. Hyacinthe-Louis de Quelen (i;;8-i839), entré jeune dans les ordres, a taché sous l'Empire à la maison épiscopale du cardinal Fesch, grand caire de Saint-Brieuc en 1816, archevêque in partibus de Samosate et coa< juteur à Paris du cardinal de Talleyrand-Périgord en 1819, archevêque Paris et pair de France en 1821, membre de l'Académie française en i8a4. A la suite du sac de l'archevêché en février i83i, ce prélat avait dû se cacher: il ne reparut en public qu'après avoir fait preuve d'un héroïque dévouement pendant l'épidémie de choléra de i83a.
rieuses journées l à la fin de ce mois par les plus ridicules cérémonies. Je ne pourrai vous en donner aucun détail, car je ne sortirai pas ces jours-là, qui sont des jours de deuil peur tout bon Français.
Quelque tristes que soient mes prévisions, ne concevez aucune inquiétude sur ce bon Armand, le pays est fort tranquille, il y est aimé et nécessaire. Je pense que les grandes catastrophes sont réservées à Paris et que nombre de provinces en seront exemptes. Je voudrais bien, ma chère nièce, que ma correspondance soit moins triste. Il ne me reste qu'à vous réitérer l'inaltérable attachement de l'oncle et de la tante.
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, 18 août i83i.
Pardon mille fois, ma chère nièce, si ma correspondance est si rare et si laconique, elle tient aux deux causes suivantes : l'une, la chaleur excessive qui m'occasionne un tremblement, et l'autre, la gêne que me fait éprouver le malheureux pouce de la main droite, qui, malgré sa guérison, m'a laissé une exubérance très gênante pour tenir la plume. Mais oublions ce qui me concerne pour nous occuper uniquement de la situation. Vous ne devez pas
:. C'était le cliché officiel qui s'appliquait, sous le règne de Louis-Philippe, aux trois journées des 27, 28 et 29 juillet i83o, d'où datait le nouveau régime. On disait même par abréviation « les trois glorieuses. » On en célébrait l'anniversaire par des fêtes publiques, où les « héros de juillet » et la garde nationale figuraient au premier plan.
douter combien elle nous intéresse; ce maudit choléramorbus est l'objet de notre constante sollicitude; je peux vous assurer que c'est ce qui tourmente continuellement Armand; je ne reçois pas une lettre de lui où il n'en soit question, je peux dire que c'est une idée fixe chez lai; mais qu'est-ce qui vous empêcherait, si vous partagez son inquiétude à ce sujet, de revenir de suite à La Brosse? Combien cette petite habitation vous paraîtra belle et combien de ressources à comparer à ce que vous quitterez ! Lorsque vous avez si courageusement pris la grande détermination de partir, la guerre générale paraissait certaine, il parait aujourd'hui que l'Europe veut l'éviter, la France la redoute et est à genoux devant la conférence de Londres l. C'est un rôle fort humiliant, et malgré cela la durée delà paix est toujours incertaine. Toutes les bassesses possibles ne sauraient être une garantie suflisante pour les puissances armées, mais dans tous les cas possibles, je ne pense pas que cette nouvelle révolution ait le caractère de la première, par la grande raison qu'il n'y a plus d'assignats et de confiscations, et d'autre part nous avons cette terrible presse qui nous sera d'un grand secours contre la violence et l'arbitraire. D'un autre côté, je ne sais comment le gouvernement pourra se consolider, le nouveau roi est assez généralement méprisé, les trois dernières fêtes où il était entouré des héros de juillet n'ont rien produit de favorable à sa cause ; des impôts exorbitants, la nullité absolue du commerce, tous les malheurs particuliers ont fait faire de sérieuses réflexions sur cette révolution qui est assez généralement blâmée. Mais tout
1. La conférence de Londres était réunie à la suite de l'insurrection des Belges. Talleyrand, qui y représentait la France, répudia non seulement l'annexion de la Belgique, mais l'attribution du nouveau royaume au duc de Nemours (Voir les deux derniers tomes de ses Mémoires).
est consommé à ce sujet, il ne reste plus que des larmes à répandre. Il y a bon nombre de ses auteurs qui se cachent pour les essuyer; il est trop tard.
Gomment trouvez-vous cet imbécile d'empereur du Brésil 1, chassé de ses États et parcourant Paris à côté d'un usurpateur 2? Connaissez-vous rien de plus plat et de plus vil? Vous savez aussi que le dey d'Alger 3 est devenu citoyen de Paris ; il habite l'hôtel garni de Londres, place Vendôme. On dit que sachant qu'en France on change fréquemment de gouvernement, il y a réclamé ses droits à la couronne, attendu que les Français lui ont violemment arraché la sienne et que du reste il a dans le fourreau de son sabre une charte toute faite, qui leur convient parfaitement.
Vous savez que le bon Jomard, parti de Paris pour huit jours, est resté six semaines à Pontgibaud, tant il est ravi de la bonne réception et de tout ce qu'il a vu. J'ai eu de lui les détails les plus satisfaisants, il était occupé toute la journée à tout examiner et le soir à établir tous les calculs et relever toutes les dépenses faites. Il est fort bon calculateur et ne se passionne pas, il résulte que l'opération est parfaitement sûre et bonne.
1. Dom Pedro d'Alcantara (1798-1834), empereur du Brésil sous le nom de Pierre I", roi de Portugal sous le nom de Pierre IV. Quand son père Jean VI, qui s'était réfugié dans la colonie portugaise du Brésil pendant la période napoléonienne, revint à Lisbonne en 1821, dom Pedro resta au Brésil avec le titre de régent. Quand cette colonie se déclara indépendante, il en fut proclamé empereur (1822). Roi de Portugal en 1826 par la mort de son père, il abdiqua cette nouvelle couronne en faveur de sa fille dona Maria. En j83i, il laissa plus ou moins volontairement le trône du Brésil à son fils, et vint en Europe soutenir par les armes les droits de sa fille, dépossédée par son oncle et tuteur dom Miguel.