Louis-Philippe
3. Hussein- Pacha (1773-1838), dernier dey d'Alger, avait servi dans la milice turque et devint dey en 1818. On sait que ses insolences provoquèrent la conquête française de i83o. Il séjourna peu à Paris, et se retira à Alexandrie.
Ainsi, ma chère nièce, plus d'inquiétudes sur les mines, tout est bonheur sur ce point, et rien de douteux, pas plus que l'extrême joie que nous éprouverons de vous revoir. Recevez, en attendant cette heureuse époque, l'expression des plus tendres sentiments de vos très vieux parents de la place Royale.
XLHI.
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, 24 septembre i83i.
Je ne doute pas, ma chère nièce, d'après votre missive du <j courant, que vous ne soyez résolue à passer l'hiver à Trieste; vous êtes en position déjuger les affaires extérieures et pensez sans doute que lorsque l'on doit tirer le canon, il est préférable d'être derrière les pièces. — Tout nous indique une conflagration prochaine, les émeutes se succèdent rapidement ici, celle de dimanche a été sanglante dans le Palais-Royal r, et depuis elle s'est établie dans la Chambre des députés, où les dernières séances ressemblaient à des saturnales ; mais le curieux de l'affaire, ce sont les reproches que se font les divers partis et les aveux réciproques. Enfin, ma chère nièce, quel que soit le chagrin de notre séparation, vous n'avez jamais agi plus sagement. Au reste, tout cela est trop violent pour avoir une longue durée. Le nouveau roi voudrait bien aujourd'hui n'être pas sorti de Neuilly. Il n'aurait pas le déplaisir d'entendre hurler dans son palais : A bas Philippe !
1. Cette émeute, peu grave en somme, eut pour prétexte le refus du gouvernement d'intervenir par les armes en faveur des insurgés de Pologne.
Cette révolution est détestée de tout le monde et embarrasse beaucoup ceux qui l'ont faite. Toutes les idées sont renversées, l'Europe est en travail, on peut dire même les deux hémisphères ; Dieu seul sait ce qui en adviendra. Le malaise est universel, vous ne pouvez vous faire une idée de l'effet que produit à Paris la prise de Varsovie *; les bons bourgeois croient déjà voir les cosaques à la barrière du Trône. C'est à qui fera son plan de campagne et calcule où mettre son argenterie. D'autres veulent recommencer Bonaparte et conquérir le monde avec la garde nationale, qui d'ailleurs nous rend de grands services, car sans elle Paris serait pillé et incendié. La bonne maman n'en est pas moins toujours à sa fenêtre, la petite écritoire sur le tabouret et répétant sans cesse : « Cela va bien mal ! » La tante ne bouge pas non plus, et fait de la charpie toute la journée, gémissant sur le sort des habitants d'Holyrood 2 et demandant au ciel de venger cette auguste dynastie. Quant à l'oncle, il court les rues pour étudier les émeutes et tâcher de se faire payer par d'ingrats débiteurs. C'est une assez triste vie.
J'ai été il y a quelque temps à l'Opéra pour y voir non pas le spectacle, car il était de fort mauvais goût, mais le dey d'Alger et l' ex-empereur Dom Pedro. Le premier a l'air d'un vieux singe, il est fort petit avec une longue barbe blanche; le second est bel homme, mais un bien
i. Varsovie soulevée venait d'être reprise le 8 septembre i83i par le général russe Paskiévitch. C'est à cette occasion que le général Sébastiani, ministre français des affaires étrangères, déchaîna les fureurs de l'opposition en prononçant à la tribune du Palais-Bourbon un mot malheureux : « L'ordre règne à Varsovie. »
2. Holyrood, château royal situé dans un faubourg d'Edimbourg, servait alors de résidence à Charles X et à sa famille (le Dauphin ou duc d'Angoulème, la Dauphine, le duc de Bordeaux et sa sœur) ; à cette époque, la duchesse de Berry devait déjà être partie pour l'Italie, d'où elle allait tenter un débarquement en France.
3oO LETTRES DU COMTE DE MORE.
plat homme. Quant au premier, il a su se battre, il a été vaincu, cela arrive aux plus braves. Les événements de la Hongrie font dresser les cheveux sur la tête I.
Croyez toujours, ma chère nièce, aux sentiments....
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, 19 février i83a.
Enfin, ma chère nièce, je vois avec une entière satisfaction approcher la fin de vos tribulations et de votre exil. Le grand, l'imperturbable Armand sera bien près de vous lorsque vous recevrez cette lettre. Vous prendrez alors vos mesures pour rentrer dans votre château de La Brosse. Je dis château pour vous faire plaisir, mais à coup sûr, il deviendra pour vous un palais en le comparant à Ronchi; au moins y trouverez- vous fruits, légumes, enfin tout ce qui vous manque dans ces lieux qui vous paraissent si tristes en l'absence de votre mari.
J'ignore quel genre de troubles nous sont réservés, mais je ne pense pas que vous éprouviez de désagréments à La Brosse. Le mécontentement général qui règne en France ne me fait pressentir aucune révolution semblable à la première, attendu qu'il n'y a plus ni castes, ni biens à vendre, ni papier-monnaie, mais l'énormité des impôts; le mépris et la haine de l'autorité est à son comble, les journaux et les caricatures abondent publiquement; il y
1. Il s'agit sans doute des scènes de sauvagerie auxquelles donnait lieu l'épidémie cholérique.
LETTRES DU COMTE DE MORE. 3oi
a hostilité patente entre les deux Chambres; les débats de celle des députés sont de vraies saturnales; je m'en rapporte au grand Armand pour vous faire peinture exacte du scandaleux gâchis au milieu duquel nous vivons. J'aurais bien désiré que vous fassiez présente au dîner donné, il y a peu de jours, aux savants ingénieurs des mines. C'est alors qu'il ne vous aurait plus été permis de témoigner de l'inquiétude au sujet de celles de Pontgibaud. Cette entreprise hardie de votre mari a été jugée bien belle et bien bonne ; peu de temps suffira pour que vous puissiez l'apprécier par ses heureux résultats. Le voyage d'Armand a été très fructueux; il a montré beaucoup de patience et de courage, vous serez l'un et l'autre récompensés de vos peines.
Il ne me reste que la place de vous renouveler, chère nièce....
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, aa mars i83a.
Enfin, ma chère nièce, nous voyons avec plaisir s'approcher le terme de votre exil et de vos tribulations; je désire que mon neveu puisse terminer ses affaires d'intérêt à son entière satisfaction, et je vois avec peine cet engorgement de denrées sans débouché. Au surplus, c'est le sort général des propriétaires. Mon observation est peu consolante mais très vraie; il est néanmoins rare qu'ils n'en soient dédommagés par une année de disette. Je crois inutile de vous parler mines. Armand se sera chargé de vous instruire de ses succès et de calmer toutes vos inquiétudes à ce sujet. Il vous aura également
fait un tableau de notre France, où tout serait excellent si l'on pouvait changer l'esprit des habitants.
Je vous dirai que la révolution de juillet devient de jour en jour un objet d'horreur et que l'on cache la fameuse décoration des trois journées. Rien n'est plus rare que d'en rencontrer. Nous sommes inondés de caricatures. Le roi * y joue toujours le rôle principal; les prisons regorgent de journalistes et autres politiciens. La chaste vérité est violée tous les jours; on m'assure que les fossés qui entourent les petits jardins pris sur les Tuileries renferment nombre de morceaux de papiers de couleurs suspectes. Les débats de la Chambre sont de vraies saturnales. La pairie joue un bien triste rôle. Gomment ceci finira- 1- il ? C'est la question de tout le monde. — J'ai dîné, il y a peu de jours, rue Saint-Dominique. Madame votre mère se porte bien et me traite toujours avec bonté.
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, le 9 avril i83a.
Nous sommes privés de vos nouvelles depuis près d'un mois, ma chère nièce, et commencerions à nous inquiéter si nous ne savions quil n'y a pas de choléra dans vos contrées.
M. Jomard a agi avec prudence en vous mandant que le terrible fléau était encore fort violent dans la capitale.