De la rue Saint-Dominique Saint-Germain
3o4 LETTRES DU COMTE DE MORE.
Mme de Vauborel vient de mourir, laissant une fortune de douze cent mille francs, dont cinq cent mille au curé Corse qui va arranger sa dernière affaire avec la justice. La situation morale de votre tante est telle que tout ce qui se passe ne l'étonné ni ne l'afflige.
Je vous renouvelle, ma chcre nièce....
Le comte de More au comte de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, i3 avril i83a.
Votre lettre du 28 mars, mon cher neveu, ne m'est parvenue que le 12 courant. J'étais inquiet, craignant quelque maladie, suite d'un long voyage. Ma dernière a dû vous effrayer par le tableau malheureusement trop vrai de notre situation. On assure aujourd'hui que cette horrible maladie perd de son intensité : il n'en est pas moins vrai que dans la maison que j'habite, deux personnes en sont mortes en vingt-quatre heures. J'en suis affligé mais pas effrayé. J'ai cru néanmoins devoir mettre mes affaires en règle et vous ai indiqué ce que j'ai fait. Quant à la bonne tante, sa situation morale est telle qu'elle ne s'effraie point. On a soin cependant de ne pas l'informer de ce qui se passe trop près d'elle. Cet horrible fléau est le sujet de toutes les conversations. On ne parle plus que choléra, à peine s'occupe-t-on d'affaires publiques. Cent cinquante députés se sont sauvés; le budget des recettes se vote en poste sans examen. Il faut mentionner la charité publique, car elle est fort grande, mais on n"a pas ordonné de prières publiques selon l'usage
LETTRES DU COMTE DE MORE. 3o5
dans les grandes calamités. Ceci ne doit pas, à un certain point de vue, vous étonner, puisqu'on a mis de côté le droit divin.
Quant au roi-citoyen, on s'en occupe moins, car on a tout dit et épuisé les caricatures les plus drôles. Aussi les prisons regorgent-elles de journalistes et compositeurs de ces petites productions, d'un genre vraiment plaisant et très spirituel. Avant l'apparition du choléra, le peuple se portait en foule pour les voir et rire de bon cœur, ce qui m'est arrivé souvent. Il me semble que je dois en citer au moins une sur mille pour amuser Amantine.
Vous avez peut-être appris que le jeune de Bertier de Sauvigny, traversant le Carrousel et conduisant en cabriolet son jeune cheval très difficile, a eu le malheur de rencontrer le roi des Français en petit chapeau gris surmonté d'une énorme cocarde tricolore. Malgré tous les efforts que fit le jeune homme pour arrêter son cheval, Sa Majesté citoyenne a été fort effrayée, n'a pas été touchée, mais vite, mon jeune homme est arrêté par une nuée de sergents de ville, le cheval mis en fourrière à la prison dans laquelle est enfermé M. de Bertier, sous le poids d'une accusation terrible : attentat à la vie du monarque l.
Il existe à la Chambre des députés un M. Baudet 2 dont le nom, comme celui de beaucoup d'autres, n'est pas fort distingué, mais qui a été utile à la composition de la cari-
i. Albert Bertier de Sauvigny, né en 1802, lieutenant d'infanterie, démissionnaire en i83o. De la famille de l'Intendant de la Généralité de Paris assassiné le 22 juillet 1789, et du colonel des chevau-légers de la garde, député de l'extrême droite pendant la Restauration. — C'est le 17 février i832 qu'il croisa Louis-Philippe; il passa en cour d'assises le 5 mai et fut acquitté après une plaidoirie de Berryer.
2. Pendant la session de i83i à i834, il y eut à la Chambre : Baudet-Lafarge (i;05-i83;), député du Puy-de-Dôme, ancien membre du Conseil des Cinq-Cents ; il siégeait à gauche. — Baudet-Dubary (1792-1878), député d'Étampes; médecin phalanstérien.
3o6 LETTRES DU COMTE DE MORE.
cature. Il est représenté, fort ressemblant, sur un corps de cheval allant consoler le cheval régicide. Rassure qu'il sera acquitté sur la question intention, et que d'ailleurs, étant ferré, il ne peut manquer de bien répondre. Il est, en effet, naturel de supposer qu'arrivant de la Chaussée d'Antin, il ne pouvait s'attendre à rencontrer son roi à pied sur le Carrousel, et arrivant derrière lui il ne pouvait le reconnaître. M. de Bertier soutient que son affaire est du ressort de la Chambre des pairs et je le crois. C'est le comble du ridicule. Ilyaàla Chambre un député du nom de Thierry-Poux l, qui a donné sa démission, étant colonel dans le mouvement, mais mécontent de ce que rien n'allait assez vite et dans l'esprit de la glorieuse révolution. Plusieurs journaux annonçant cette nouvelle se sont permis de dire que cette retraite diminuerait un peu les démangeaisons de ce côté de la Chambre, mais que ce gibierlà n'y manquerait pas. Vous voyez, mon cher neveu, que l'on rit de tout au milieu d'effroyables calamités. Le roi et les deux Chambres, tout est traîné dans la boue.... Comment et quand cela finira-t-il?
Il arrive à ce pauvre Salaberry une aventure bien regrettable. Vous savez qu'il avait son fils aîné dans l'Inde ; il s'y était marié, vient d'y mourir, et on annonce à Salaberry qu'il va recevoir une belle-fille et un enfant. La femme est, dit-on, de très bonne famille, mais sans dot. Je sais par expérience que le cousin n'est pas chargé d'argent. On a d'ailleurs supprimé sa pension de 6,000 francs comme homme de lettres. Vous avez su peut-être que Mm8 de Bernay est morte à Paris. C'était une assez jolie et bonne petite femme.
Recevez....
1. François-Jean Thierry-Poux (i"9-i8?), député de Montauban (i83i), démissionnaire (i83a).
Le comte de More à la comtesse de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, 2 mai i83a.
Rassurez-vous, ma chère nièce, ce vilain choléra décroît à vue d'œil, et sous peu de jours il n'existera plus. Nous avons eu jusqu'à ce jour trente mille morts et un nombre à peu près égal de convalescents. Madame votre mère, intrépide dans son fauteuil, à la même place, se porte à merveille ; Mrae Henri de la Rochelambert a été un peu indisposée, son mari est resté dans le Maine et il a bien fait.
La tinte et moi sommes fort reconnaissants de votre offre aimable, et si le danger nous eût paru plus imminent, nous nous serions réfugiés à La Brosse, assurés d'avance de votre approbation ; mais nous eussions eu le chagrin de n'y pas trouver les propriétaires. J'ai éprouvé un fâcheux accident qui m'a fait horriblement souffrir, et qui pis est, m'a fait garder le lit pendant vingt jours. Au moment de monter en omnibus, j'avais un pied sur le marchepied, les chevaux sont partis; j'ai eu la jambe labourée jusqu'à l'os, mais je suis à peu près guéri, après une centaine de cataplasmes et une résidence ennuyeuse mais forcée par la douleur....
Il n'y a pas eu de Longchamps ; la saison est totalement perdue pour les marchands, le commerce anéanti, la misère à son comble, le nombre des mendiants effrayant, le mécontentement général. Cent soixante députés se sont enfuis de peur du choléra et sont reçus dans leurs départements avec des charivaris. Le président du conseil,
3û8 LETTRES DU COMTE DE MORE.
Périer *, est devenu fou par suite de ce mal; le ministère est disloqué; ils ne savent ce qu'ils font. Le roi les préside; il est toujours gros et gras; on dit qu'il va se faire une cour. Le moment n'est guère favorable au milieu des calamités publiques. Tout ceci a l'air de tirer à sa fin; il y a impossibilité que pareil ordre de choses subsiste ; mais la grande question est de savoir comment cela finira. Je ne crois pas la poire assez mûre pour penser au duc de Bordeaux. C'est une question de temps, mais à coup sûr il régnera.
Patience, chère Amantine, je connais toutes vos tribulations, croyez que j'ai toujours pris part à vos peines et vous annonce des jours plus heureux.
Le comte de More au comte de Pontgibaud , à Ronchi.
Paris, 28 mai i83a.
Je considère, mon cher neveu, comme un heureux événement l'arrivée de Gabriel de la Rochelambert 2 à Ronchi ; comme il est fort gai, votre réunion s'en ressentira. Je n'ai reçu qu'hier de l'administration des forêts l'avis de la vente des bois de la Chartreuse de Port-Sainte-Marie 3.
1. Casimir Périer (1^7-1832). Banquier. Député de la Seine (1817-1822-182;). Membre de la gauche avancée, fit porter son opposition sur les questions financières. Député de Troyes (i83o-i83i). Président de la Chambre après la révolution de juillet. Ministre de l'intérieur et président du Conseil (i83i). Ce libéral se montra fort autoritaire au pouvoir. Il mourut pendant l'épidémie de choléra, le 16 mai i832.
a. Gabriel de la Rochelambert (1811-1861); page du Roi (1828-1830). Marié à M"* de Thélusson.
3. Le comte de More s'était tout à fait rattaché à l'Auvergne, son pays natal. Après avoir détourné son frère d'y redevenir propriétaire,
LETTRES DU COMTE DE MORE. 3o9
L'adjudication de détail aura lieu le 6 juin. J'ai écrit de suite à Pontgibaud pour être renseigné sur leur valeur. Le bon Jomard croit que je pourrais les avoir pour moins de cent mille francs ; je désire que ce ne soit pas plus cher, attendu que dans le temps où nous vivons, je considère qu'il est prudent d'avoir toujours une certaine somme facile à réaliser de suite pour pouvoir vivre, si, par de graves désordres à l'intérieur, on ne pouvait plus toucher ses revenus. Je désire me tromper dans mes prévisions, mais malheureusement je vois beaucoup d'éléments de guerre civile dans le Midi et dans l'Ouest, et un malaise général précurseur de catastrophes. Je vous prie de ne pas prendre pour thermomètre de notre vraie situation la légère hausse des fonds publics. La défaite des tories en Angleterre, l'approche du terme du coupon sur le 3 °/0, telles en sont les deux causes pour le moment. Voilà donc l'aristocratie battue dans ces deux pays. Que feront les grandes puissances menacées à leur tour d'une représentation de juillet? Je crains qu'une guerre terrible ne leur soit devenue nécessaire et ne devienne la plus utile diversion à la fermentation des esprits.
Nous voilà enfin débarrassés du choléra. Il exerce encore ses ravages dans les départements ; Seine-et-Marne a été et est encore fort maltraité, surtout la ville de Meaux; je n'ai rien appris de fâcheux sur Montereau, et si votre projet est de ramener la famille dans la première quinzaine de juillet, je pense qu'il n'existera plus aucun danger. Quant à l'Auvergne et surtout Pontgibaud, ils ne
lui-même cherche à y acheter les bois de la Chartreuse. Nous savons d'ailleurs quelle fut sa joie d'y séjourner chez son neveu; le beau climat, le site enchanteur, les riantes montagnes, lui avaient fait oublier les orages de la tourmente révolutionnaire. Toutefois, comme on le voit dans sa correspondance, il se tenait prêt à parer aux événements qu'il redoutait.
3lO LETTRES DU COMTE DE MORE.
connaissent le fléau que par les gazettes. Je suis assez heureux, depuis quelques jours, d'être guéri de ma blessure à la jambe. J'avais la crainte qu'elle ne durât plus longtemps, attendu que l'os était découvert, ce qui pouvait me forcer à garder la chambre durant trois mois. La bonne tante, dont la mémoire est totalement perdue, n'en a conservé que pour vous et la petite famille; elle me charge de mille choses pour vous et Amantine. Je me réunis à elle pour assurer grands et petits de mon sincère attachement.
Le comte de More au comte de Pontgibaud, à Ronchi.
Paris, a4 juin 18Î2.
La distance qui nous sépare, mon cher neveu, rend, il est vrai, la correspondance assez difficile; je m'en console néanmoins par l'espoir que vous nous donnez d'un prochain rapprochement. Nous aurions été bien charmés d'avoir la même espérance pour toute la famille et fort aises de jouir avec vous des progrès de vos chers enfants. Amantine doit s'amuser beaucoup en voyant danser Octavie *.
J'ignore, mon cher neveu, si une de mes lettres est domiciliée au cabinet noir; ce ne pourrait être que celle où je vous faisais part de mes craintes sur une prochaine guerre civile, dont j'apercevais tous les éléments. Elle n'a pas tardé à éclater dans le Midi et dans l'Ouest a, ainsi que