‹ Mémoires du comte de MoréChapitre 51 sur 63 · RESTITUTION DE BIENS NATIONAUX · texte numérisé non relu

RESTITUTION DE BIENS NATIONAUX

Voici une lettre qui fait honneur à son signataire, l'abbé Engelvin, curé de Pontgibaud, plus tard religieux de l'ordre de Saint-François. — Elle montre bien, dans une question si grave pour la propriété foncière de la France, toute la délicatesse des consciences chrétiennes.

Monsieur le Comte,

C'est le fils d'un ancien acquéreur de propriétés dont Monsieur votre père avait été dépouillé par la Révolution contre toute espèce de justice qui vous écrit aujourd'hui pour connaître vos intentions relativement à cette possession d'usurpation.

Je sais que devant la loi de l'État j'ai titre pour posséder ; mais cela est loin de me suffire, Monsieur le Comte, car devant une autre loi, devant cette loi divine, que des dispositions législatives commandées par la nécessité des temps et la dureté des cœurs ne sauraient abroger, devant cette loi immuable, éternelle, qui doit faire sentir tôt ou tard son effet malgré nos tempéraments politiques, la violence ne devient jamais un droit et la conscience est toujours admise à plaider les siens. En conséquence, Monsieur le Comte, je soussigné, me trouvant par la mort de mon père admis à partager avec deux sœurs une valeur en bien-fonds de 60,000 francs sur laquelle je peux rigoureusement revendiquer le tiers; je viens vous déclarer que si mon lot porte sur des propriétés nationales qui vous aient appartenu, je suis prêt à vous restituer ce que votre justice en réclamera, pour l'acquit de ma conscience et suppléer autant qu'il est en mon pouvoir à ce que mon père aurait dû faire et n'a pas fait (au profit de son âme

si la réparation n'est pas trop tardive). Cette déclaration faite en mon nom et au nom de ma mère, sa légitime se trouvant comprise dans les 60,000 francs et représentée par des propriétés nationales, à quoi bon la faire avant la prise de possession, puisque le partage n'a point encore eu lieu? Telle est la difficulté qui peut vous venir à l'esprit. Voici, Monsieur le Comte, pourquoi je me hâte : il peut survenir des embarras dans le partage ; les enfants de feu mon oncle, propriétaire autrefois du moulin d'Anchald, ont manifesté quelques intentions de rechercher leur part dans la succession de mon père, en s'appuyant sur des titres dont je ne sais ni la valeur ni la force ; il peut résulter de ces prétentions un procès ; or, selon votre réponse, je me relâcherai plus ou moins de ce que je croirai mon droit, me considérant d'après elle comme chargé de pourvoir à vos intérêts ou libre de sacrifier les miens.

Pendant un voyage ou deux que vous avez faits dans ce pays-ci, je n'ai su, Monsieur, à quel titre j'aurais pu me présenter chez vous malgré le désir que j'avais de faire votre connaissance. Après cette démarche que je ne pouvais pas fai^e plus tôt, il me sera plus facile de vous demander cette faveur ; et le titre de pasteur de cette paroisse, dont Monseigneur l'évêque de Clermont vient de m'investir, un peu contre mon goût, M. Le Nègre étant décédé il y a près de deux mois, en sera un pour venir vous remercier, au nom de mes paroissiens, de tout le bien que vous leur faites et de celui que vous leur faites espérer, rendant, comme il convient aux grandes âmes et aux nobles cœurs, le bien pour le mal à ce pays.

Si j'ai le bonheur de recevoir une réponse de Monsieur le Comte, loin de la trouver rigoureuse, quels que soient les sacrifices qu'elle me commande pour posséder légitimement le peu qui me restera, je ne croirai jamais avoir acheté trop cher cet avantage, et j'ose espérer que dans tous les cas cette lettre ne sera pas la dernière que vous me permettrez de vous adresser. Il se pourrait môme que j'eusse recours à votre obligeance pour faire arriver jusqu'à Son Altesse Royale

Madame la Dauphine un écrit dont je suis prié de lui donner connaissance. Ce dernier service, du reste, en serait plutôt un pour la Princesse que pour moi, et cette considération que vous seriez en position de le rendre n'a nullement influé sur l'essentiel de ma lettre.

Agréez, etc.

Engelvin, curé de Pontgibaud.

A Pontgibaud, le 20 mars 1829.

La reconstitution du domaine de Pontgibaud commença en 1819, par l'acquisition du moulin, puis en 1827, de la terre d'Anchald. En i833 fut achetée à Mme Rouher la première portion du château et du parc. Ce long travail fut complété de 1846 à 1882.

Le comte Armand de Pontgibaud prouva bien, sous la Restauration, que la propriété avait une valeur réelle de près d'un million, déduction faite des anciens droits féodaux, mais la liquidation du milliard des émigrés ne lui attribua que i5o,ooo francs. — Les quatre hôtels de sa famille, à Paris, vendus 1,200,000 francs, lui valurent une indemnité de 5o,ooo francs ! — Une réclamation fut adressée au sujet des meubles enlevés à l'hôtel de la rue de Montmorency, comme ayant été transportés dans les résidences royales. Le comte de Pradel, en 1818, le duc de Doudeauville , en 1825, MM. Duvergier de Hauranne et de Montalivet, en i83o, reconnurent le bien fondé de la réclamation, mais déclarèrent, les premiers, qu'aucune loi n'autorisait la restitution des objets mobiliers, et les seconds, que la liquidation de la liste civile des rois Louis XVIII et Charles X ne les concernait pas.

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