CHAPITRE VI
La petite vérole du Dauphin. — L'exil du Parlement. — Le marquis de Stainville, depuis duc de Choiseul. — Le comte de Gontault. — Mesdemoiselles Crozat. — La marquise de Choiseul-Romanet et les lettres du Roi; mort de la marquise; les bruits de la cour. — Stainville ambassadeur à Rome. — Il propose d'emmener M. Dufort, qui refuse. — Madame B"* et son mari. — Compiègne. — Le comte d'Eu. — Retour de chasse. — Maladie. — Fontainebleau. — Quelques diplomates. — Le pari de lord Powerscourt. — Les étalons de Danemark.— Le nonce aux langes. — Les Roslin. — Projets de mariage.'— La famille Le Gendre.
Le mois de juillet (1) arriva. Il fallut reprendre mon service et être plus assidu, je partis pour Compiègne. Ce voyage fut intéressant. Les ministres de la finance paraissaient successivement comme dans une lanterne magique. On attendait d'eux les meilleures choses, mais ils ne tenaient nullement les espérances de la cour. Les autres ministres stables menaient leurs services avec des fonds arrêtés tous les ans; ceux qui étaient décidés leur suffisaient.
Le voyage fut fort brillant. On voulut donner à la cour le plaisir d'un camp. Le régiment du Roi vint camper derrière Royal-lieu; un camp bien assis, des essais continuels de canons, les exercices à feu amusèrent toute la cour (2). Le colonel, le comte de Guerchy-Nangis (3), tint sous la tente une j table magnifique; y allait qui voulait, après avoir été invité une fois. Les dames en faisaient les honneurs, ainsi que les capitaines. Le Roi y vint plusieurs fois, accompagné de la troupe dorée. M. le Dauphin déploya ses talents modeste-
(2) La Gazette de France du 28 juillet 1752 parle de ces exercices.
(3) Claude-Louis-François Régnier, comte de Guerchy (1715-1767), nommé colonel de ce régiment pour sa belle conduite à Fontenoy.
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lutMil, car il niellait louto son adresse à ne pas exciter la jalonsie. Sa conduite sage pouvait faire la critique de son ptM-c, et il voulait l'éviter.
( )uand le \ oyage tira sur la fin, il retourna à Versailles avec la Dauphine; c'était assez l'usage pour éviter les embarras. l 11 courrier vint le lendemain annoncer que le Dauphin en arrixant était tombé malade d'une grosse fièvre (1); les courriers se succédèrent; enfin, le dernier annonça que la petite \(Molc était déclarée. Toute la cour fut en l'air; le Roi partit dabord, la Reine ensuite; le reste de la cour, comme il put. .leus une permission de poste expresse; et, en me servant de la poste et de mes chevaux, je fus encore obligé par l'embarras et la confusion de coucher dans une auberge à Senlis.
J.a maison d'Orléans jouait alors un grand rôle; le Dauphin n'avait qu'un fils, qui est mort depuis; le Roi prenait de Tàge, de sorte que les intrigants faisaient déjà leurs projets et leurs combinaisons.
J "avais eu la petite vérole, de l'espèce qu'on appelle \olante; je comptais en être quitte. Cependant, j'avais perdu si promptement plusieurs de mes amis, que je ne pouvais me défendre de quelques inquiétudes. Le corps diplomatique montra le plus grand intérêt à cette maladie. C'était à moi (|ae l'on demandait les détails, que j'avais soin de prendre exactement. Enfin, au bout de quinze jours de convalescence, on m'annonça que les ambassadeurs seraient reçus le mardi. Je les en prévins; ceux qui avaient peur de la maladie se dispensèrent aisément de cette visite; pour l'introducteur, cela était impossible. Après m'être bien pourvu de tous les préservatifs, je fus admis quelques jours avant l'audience dans la chambre du malade, où, malgré les précautions, l'odeur était très-forte. Je vis le prince rouge comme une écrevisse et boutonné (2) singulièrement. La Dauphine était en robe du matin; et, si je ne l'avais connue par-
(1) Parti de Compiè^ne le 23 juillet 1752, le Dauphin lomba malade le 1" août. (LuYNEs, t. XII, p. 79, 81.)
(2) Couvert de boutons.
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faitement, j'aurais pu faire le second volume de Dumoulin (1).
Ce fameux médecin avait été mandé de Paris; car on ne se fiait guère aux plus habiles médecins de la cour, qui avaient plus dé théorie que de pratique. Il arriva, avec des souliers de paysan et un gros habit couleur de café qu'il ne quittait jamais. Il se planta dans le fauteuil, à côté du lit du malade, prit le pouls, annonça la petite vérole et ordonna en despote le régime à suivre. La Dauphine, mise plus que simplement, voulut faire des questions, des observations; le médecin prit le ton de son état vis-à-vis d'une garde. La Dauphine mit de côté son humeur impérieuse et revêche pour s'empresser de faire suivre les ordonnances. Alors Dumoulin, élevant la voix : « Qu'on»- suive exactement ce que cette « petite femme dira, car elle entend à merveille tout ce « qu'il faut. » Il sortit, pour ne revenir que le lendemain, et ce fut seulement en chemin qu'il apprit que c'était à la Dauphine qu'il avait parlé d'une manière si leste.
Les amba^deurs vinrent le mardi. Le Dauphin était couché, et il reçut toutes les félicitations de la cour sur son heureuse convalescence.
Ce fut dans cet hiver que le Parlement fut exilé (2). Mon oncle, M. SouUet, fut envoyé à Clermont en Auvergne; je n'ai jamais vu un départ si triste. La plupart de ces messieurs n'avaient jamais quitté de vue les clochers de Paris, et leurs femmes voulurent les accompagner. Les ordres de la cour étaient pressants; des mousquetaires étaient venus les réveiller la nuit et leur apporter à chacun une lettre de cachet, sur laquelle le lieu de leur exil était déterminé. M. Soullet n'avait pris aucune précaution, pas même de se procurer une berline de campagne. J'offris tout ce qui dépendait de moi, voiture et argent. On partit dans les
(1) Dumoulin et Falconnet avaient été appelés en consultation le 3 août. (L JYNES, t. XII, p. 183.) Ce n'est pas à Dumoulin, mais à Pousse, que Luynes attribue l'anecdote rapportée ici. (Ibid.. p. 94. Voyez aussi les Mémoires de madame du Hausset (Didot), p. 67, note.)
(2) Au mois de mai 1753, à la suite des démêlés déjà anciens du Parlement avec le Roi et le clergé au sujet du refus des sacrements.
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\ iiijLjl-(Iiialic luHiics, el on alla avec mes chevaux coucher en roule. Ce voyage, qui les atlristait tant, ne fut pour eux qu'un temps de fêtes et de plaisirs. La Michodière (1), ancien consei]l»M- au Parlement, et alors intendant à Clermont, se conduisit vis-à-\is de ses confrères a\ec beaucoup de grâce. Ils étaient dix, réunis dans la même \ille, avec leurs femmes, et ils me mandèrent que leui-s plaisirs passaient de beaucoup la p(Mne du \ orage. Cet exil dura quatre mois; leur docilité el les négociations les firent ensuite réintégrer dans Paris.
Ce fut vers ce temps que parut M. le comte de Stainville, lils de M. le marquis de Stainville (2), ministre du duc de Toscane à la cour de France, emploi de faveur qui lui valait trente mille francs, ne l'obligeait à rien, et le laissait se livrer au plaisir de la bonne chère, sa passion dominante.
M. de Stainville (3), depuis le fameux duc de Choiseul, colonel du régiment de Navarre, était connu à Paris par sa figure spirituelle. Quoique extrêmement laid, il vivait en homme à bonnes fortunes, et passait pour être l'un des hommes les plus mordants de Paris. Son esprit était fin, délicat, aimable, et il vi\ait par le droit de sa naissance avec ce qu'il y avait de plus grand.
Né sans fortune, pour un homme de son nom, le comte de Gontaut était frère du maréchal de Biron, colonel des gardes-françaises. Aimable courtisan, il était l'ami du Roi et de madame de Pompadour.
M. le marquis du Châtel, fîls de Crozat le pauvre (4), lieu-
(1) Jcan-Baptiste-François de la Michodière, né en 1720, successivement conseiller au grand conseil, maître des requêtes en 1715, intendant à Riom en 1752, à Lyon en 1757. à Rouen en 1762, conseiller d'Etal en 17()8, prévôt des marchands de 1772 à 1778. Il était encore conseiller d'Etat en 1790. (Almanacha royaux.)
(2) François-Joseph de Choiseul, qui prit le nom de Stainville après avoir épousé la dernière héritière de celte maison, fit toute sa carrière au service de François-Etienne, duc de Lorraine, puis grand-duc de Toscane, el enfin empereur d'Allemacnc.
(.3) Etienne-François de Choiseul (1719-1785), connu d'abord sous le nom de comte de Stainville, était alors maréchal de camp. Il ne devint heutenant général qu'en 1760.
(4) Il y avait deux frères Crozat : l'aîné, surnommé le riche, receveur général des finances à Bordeaux, grand trésorier des ordres du Roi,
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tenant général, et des plus riches de Paris après Samuel Bernard, avait laissé deux filles; l'aînée avait épousé M. de Gontaut, qui était porté d'amitié pour le comte de Stain- \ille. Le nommé S..., valet de chambre de ce dernier, avait épousé la femme de confiance de mademoiselle du Châtel, la seconde fîUe. M. de Stainville fit le reste; il déploya toute son amabilité et l'épousa; ce mariage étonna tout Paris, à cause du peu de fortune qu'il avait.
M. de Gontaut fît son possible pour le faire prendre dans l'intimité du Roi et de la marquise; mais M. de Stainville ayant la réputation d'un homme méchant, son beau-frère éprouva de la résistance. Enfin la marquise eut de grandes inquiétudes. La comtesse de Choiseul-Romanet (1), belle; comme un ange, tendre, sage, fidèle, était un morceau de roi. On pouvait la comparer à mademoiselle de Fontanges, sous Louis XIV. Le Roi ne tarda pas à la distinguer. Le maréchal de Richelieu, à l'affût des plaisirs de son maître, enchanté de jouer un rôle qu'il ne pouvait espérer chez la marquise, officieux spirituellement autant qu'un courtisan peut l'être, mit ses émissaires en campagne. Bref, la correspondance fut établie entre le Roi et la comtesse de Choiseul-Romanet; mais elle ne put être si secrète que madame de Pompadoui n'en fût instruite.
Toutes les têtes travaillèrent; il fallait déjouer cette nais santé passion. On jeta les yeu^ sur M. de Stainville; madame
avait une fortune immense qui venait, dit Luynes, de ses possessionen Amérique (t. XVII, p. 118); le second, le pauvre, celui dont il esi question ici, Antoine Crozat, marquis de Thiers, receveur général di| clergé de France, marié à Marie-Marguerite Le Gendre, était le pèr( de Louis-François, seigneur du Chàtcl et de Moy. lieutenant général qui avait épousé une demoiselle de Gouffîer d'Heilly. Ils eurent deu3 filles : 1° Antoinette-Eustachie, mariée en 1744 à Charles-Antoine | Armand, marquis, puis duc de Gontaut, morte en couches en 1747 i 2° Louise-Honorine, qui épousa en 1730 le futur duc de Ghoiseul 1 Luynes a commis d'assez graves erreurs "dans ce qu'il dit de la fami]l< Crozat.
(1) Charlotte-Rosalie de Romanet, mariée en 1751 à François-Martial comte de Choiseul-Beaupré, menin du Dauphin. Elle était dame, pour accompagner, de Madame Adélaïde. Elle mourut le 2 juin 1753, âgée d* vingt ans.
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<le Poin[>atloui' lui dit (jiio jaiiuiis le lloi ii"a\ouorail son inii- <lélité, (lu'il l'allail qu'elle put ïvn convaincre, qu'elle jetait .les yeux sur lui pour en a\oir des preuves. Il n'en fallut pas <la\antage. Al. de Stain\ille déploya tous ses moyens de s'éiluction, car, (juoi(iue très-laid, il Taisait oublier sa figure par >^on esprit; madame de Choiseul-Uomanet succomba. 11 fit le aloux, se fit désirer et obtint, par le manège le plus fin, les lettres du Roi. Dès (ju'il les eût, il les porta à la marquise, qui s'en servit si victorieusement, que le Roi convaincu fut obligé de renoncer à cette nouvelle inclination (1).
M. de Stainville tint parole et \'écut avec sa nouvelle maîtresse, sans donner de jalousie au Roi, qui, choqué de la préférence, ne voulut plus y penser. Mais, par la plus grande ifatalité, il n'y avait pas trois mois que cette affaire était arrangée, quand madame de Choiseul-Romanet fut emportée, en quinze jours, par une fiè\re maligne. La méchanceté prétendit qu'elle avait été empoisonnée. Le Roi, déjoué dans ses amours, n'avait pu exciter à ce crime; le comte de StaiuA ille, qui n'avait \u dans la livraison des lettres qu'un moyen de s'assurer d'une femme qu'il aimait réellement, ne pouvait être soupçonné. Cependant la jalousie qu'inspirait le rôle qu'il oonunençait à jouer fit tenir des propos indignes. J'ai été à portée de juger de leur valeur, et, en mon âme et conscience, je l'ai toujours cru incapable d'un pareil crime. La suite prouvera qu'il a été au-dessus de tout soupçon de ce côté-là.
l^our le consoler et le distraire, madame de Pompadour ne tarda pas à le faire nommer à l'ambassade de l^ome. Grand en toutes choses, il fit les dépenses les plus magnifiques pour y paraître, plus qu'aucun ambassadeur ne l'avait fait avant lui.
Il avait appris que je voulais voir l'Italie, et un jour que je le trou\ai chez M. Rouillé, il s'avança vers moi, avec un air de fianchise : « J'ai appris que aous \'oulez voir Rome, me
(1) L'anecdote est connue, mais n'esl-il pas curieux de voir un ami, un •admirateur du duc de Choiseul, la raconter de cette façon, sans même •chercher à pallier ce que la conduite du duc a eu de réellement odieux?
« dit-il, je A ous offre ma maison et quelque chose de plus. « Si vous voulez être cavalier d'ambassade, je vous fais « nommer. » Je le remerciai, et lui dis que sous huit jours j'aurais l'honneur de lui rendre réponse.
Sans conseil, sans appui, attaché à une femme que j'adorais, je n'eus rien de plus pressé que d'aller lui en rendre compte. Je lui procurai une attaque de nerfs; elle se mit au lit, ne voulut recevoir ni prendre rien que de ma main; je vois une tête perdue. Comment soutenir tant d'attaques, lorsqu'on a vingt-trois ans et qu'on est amoureux! Je cède, je remercie M. de Stainville; la paix se fait, et la santé revient. J'ai fait, en refusant, la plus lourde sottise; entraîné par une folle passion, j'ai négligé la plus belle occasion que j'aie eue de ma vie de m'attacher à une famille qui servait chaudement ses amis.
J'avais attiré dans la maison de madame B*** les étrangers les plus distingués, les princes de Corsini, dont un depuis a été cardinal (1), et le duc de Matalone de Naples. Si j'avais accompagné M. de Stainville, ces mêmes personnes m'auraient tenu fidèle compagnie. Moyennant ma place et mon âge où l'on fait aisément connaissance, je n'aurais été embarrassé dans aucune cour de l'Europe. Toute ma vie, j'ai eu le goût des voyages, et cette occasion manquée, je n'ai pu la retrouver.
Subjugué entièrement par une passion qui ne faisait qu'augmenter, je m'y laissai entraîner; toutes les femmes de l'univers n'étaient plus rien pour moi. Le temps que je passais à mon service me paraissait un supplice; les voyages à Versailles, un tourment. Le voyage de Compiègne arriva, il fallut nous séparer; elle semblait en éprouver autant de peine que moi; une maladie de sa fille, qu'elle perdit, rompit le dessein qu'elle avait formé de me rejoindre. L'espérance de la revoir m'occupait tous les jours. Je n'ai jamais si bien calculé les dates, et même les heures.
(1) Ils furent présentés nu Roi le 7 mai 1754. (Luyîmes, t. XIII, p. 248.) j. André Corsini, né en 1735, fut nommé cardinal-diacre en 1759, •
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\\c lixiaiil à tous les plaisirs do la bonne chère et des ièles, sonpant Irès-souvenl, soit chez Marigny, soit chez les éciiyers, soit chez M. le comte de Brionne, me présentant peu au château, et restant une ou deux fois chez madame la duchesse (h» Lu vues, je menais la \ ie la plus active et je cherchais à me distraire de \a prixation de ce que j'aimais. Mo lixranl au plaisir de la chasse, j'étais monté avec distinction: ma connaissance de l'équilation axait déterminé à me l'aire monter les che\aux destinés au Koi et aux premieis écuyers; je ne les dérangeais pas thi point où ils étaient. Le Roi me traitait bien; le prince de Condé, farouche, peu communicatif, venait se planter à côté de moi pour me faire des questions et engager des conveisations. C'était son usage, soit à la chasse, soit dans le cabinet du Roi. Il était fi'oid et pensif, et je n'ai jamais rien trouvé en lui qui pût m'attacher.
Il m'arriva dans ce voyage une singulière aventure. Après s'être rendu au rendez-vous à Royal-lieu, le Roi fît attaquer; la chasse tourna si subitement que chacun s'abandonna pour la rattraper. Je partis comme les autres qui me laissèrent bientôt derrière eux; quelques voix de chiens me déterminèrent à suivre une grande route. Après a\oir couru deux heures, j'eus beau m'orienter, écouter, je ne vis personne et n'entendis rien. Je reprends une route cavalière, comptant qu'elle me ramènerait au moins au rendez-vous. Après une heure, je ne suis pas plus avancé; les routes sont en droite ligne à perte de vue, et la forêt est sourde comme une cave. Enfin je tombe sur une grande allée et, dans le lointain, j'aperçois un cavalier en équipage de chasse; je ranime mon clieval, et, après avoir forcé de temps, j'arrive sur lui à nuit tombante.
Quel fut mon étonnemenl de voir le vieux comte d'Eu tout seul (l)î Dès qu'il me vit, il m'appela par mon nom en me disant : « Ah! que je suis heureux de vous trouver! il « y a trois heures que j'ai perdu la chasse; je suis égaré,
(1) Louis-Charles de Bourbon, comte d'Eu (1701-1775), fils du duc du Maine et frère cadet du prince de Dombes.
« mon cheval ne peut plus marcher. — Je suis de même^ « monseigneur, mais mon cheval est au Roi et connaît la « forêt; il vous ramènera à Compiègne, et moi je reviendrai « sur le vôtre comme je pourrai. » A l'instant, je descends de cheval; mais je ne pus rien obtenir du prince. Il me priaseulement d'appuyer avec mon fouet son cheval qui refusait d'aller. L'accord fait par obéissance de ma part, nous voilà en route, moi suivant mes conditions et ayant grand'peur,. au milieu de la nuit, de me tromper et de frapper le cavalier^ Nous cheminâmes ainsi plus de deux mortelles heures, et nous fûmes ravis, en sortant de la forêt, de voir le coup» d'œil du château, qui, tout éclairé, portait son reflet jusque sur le chemin. Nous arrivâmes à onze heures. Le prince m& retint à souper avec son gentilhomme, et le Roi s'amusa beaucoup le lendemain de notre aventure. Nous n'étions pa& les seuls qui se fussent égarés, et le vieux bonhomme Dampierre, qui croyait aux sortilèges, disait très-sérieusement que nous avions eu un sort.
La chasse, la bonne chère, les soupers prolongés, le vin de Champagne, tout contribua à allumer mon sang, et mettre ma bile en effervescence. Il me prit un frisson au grand couvert; c'était le dernier, le Aoyage étant à sa fin. Je priai La Martinière (1), le premier chirurgien du Roi, qui me témoignait de l'amitié, de me prendre le pouls; il me dit : « Vous couvez une maladie; allez-vous-en chez vous. Si vous « restez après le départ du Roi, vous serez à la merci du « médecin d'ici, et Dieu seul sait ce qui arrivera. Partez, le « voyage est fini. » Je revins chez moi; j'avais un mal de tête si violent que je fus obligé de me mettre au lit et ne pus partir qu'à quatre heures du matin dans ma chaise de poste,
(1) Germain Pichaull de la Martinière, né le 27 septembre 1G97 à Argenton-l'Eglise (Deux-Sèvres), mort le 17 octobre 1783. Il commença par être chirurgien militaire, et ce fut en 1747 que Louis XV le nomma son premier chirurgien. La Martinière, quoiqu'il n'ait laissé aucun écrit, était un p"aticien cîe grand mérite. C'était aussi un administrateur distingué, et il a fait beaucoup pour le corps des chirurgiens, dont sa charge le rendait le chef. (Encyclopédie des sciences médicales et Documents particuliers.)
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avec mon \alol de clianibio (jui. assis dc\anl moi sur nu slraponlin. me soutenait la tète. J'arrivai à dix heur(^s rue des Kiil'aiils l{ouges, après avoir soiilïeit tout ce qu'on peut souffrii'.
J'emoyai chercher Bastien (1), médecin du Roi, (jui demeurait aux Tuileries; il me -voyait depuis que j'étais au monde et m'était des plus attaché, l'uo fièvre putride se déclara; mademoiselle (ientil, (]ui m'avait élevé, me soigna, et mademoiselle bYdix, ma cousine, ne me quitta pas. J'eus un transport continuel. Dans mon effervescence, je ne parlais que de madame B***. Je fus saigné neuf fois, rien n'opérait; enfin, Bastien se détermina à me passer trois grains d'éméiique. J'étais entre la vie et la mort sans m'en douter. Je voyais, je parlais machinalement, ou je tombais dans des assoupissements. Enfin, une évacuation terrible par le haut et par le bas me rendit à moi-même. Je vis mon oncle, ma tante, mademoiselle Félix, mademoiselle Gentil, se félicitant et venant à moi, ma chambre remplie d'un apothicaire, du chirurgien et de mon médecin, tous me disant : « Cela va « bien; voilà la crise; il n'y a plus d'inquiétude! » C'était de l'algèbre pour moi. J'étais au septième jour de ma maladie, et de ce moment la fièvre me quitta. Cependant, neuf saignées dont quatre au pied, de l'émétique, après une conduite qui n'était pas des plus régulières, m'avaient mis dans un état pitoyable; je me faisais peur à moi-même.
Madame R*** envoyait continuellement des émissaires pour savoir de mes nouvelles; elle m'avait écrit nombre de lettres^ (|u'on m'avait remises; le secret, qui m'était échappé pendant mon transport, avait affligé tous ceux qui m'entouraient. Mon médecin répétait que je me tuais. Mademoiselle Félix redoublait de tendresse, de soins et l'amitié pour moi; j'ignorais tout et n'étais préoccupé que de me rétablir pour aller rendre mes soins à madame B***.
Un jour, son domestique de confiance parut; mes émo-
(1) Je n'ai pu trouver ce nom parmi les médecins du Roi, ni même sur les listes des médecins de Paris.
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lions furent vives, mais j'étais assez rétabli pour les supporter. J'affecte une grande gaieté, je trouve le temps superbe. Je pense qu'un tour en voiture sur les boulevards avancera ma convalescence; je fais mettre les chevaux el pars lestement. Je ne suis pas dans la rue Portefoin, que J€ donne ordre qu'on me mène rue Saint-Honoré; je descends chez Mme B***, et me précipite dans ses bras. Elle S6 trouve mal, elle revient; une explication tendre s'ensuit. C vous qui n'avez pas connu ces moments, vous ne connaisses pas le charme de l'existence! Il y a plus de quarante ans qu( cette aventure est passée, et elle est toujours gravée au fonc de mon cœur.
Je remonte dans ma voiture, et reviens vite chez mo prendre un dîner de régime dont j'avais grand besoin. Made moiselle Gentil s'aperçut sans peine d'un changement dan; ma figure; il fallut se laisser prendre le pouls, et son inter mittence fit juger que j'allais retomber malade. Pour moi qui en savais la cause, je me mis à dîner, et je marchai ; grands pas vers une parfaite guérison.
A la fin des voyages de Compiègne et de Fontainebleau le Roi allait à Saint-Hubert et à Crécy, de sorte que le ambassadeurs allaient traiter d'affaires les mardi chez le mi nistre des affaires étrangères à Paris, et le corps diplomîi tique était une quinzaine de jours sans aller à Versailles. Cl. temps suffit à ma convalescence; je n'eus pas besoin de* secours de mon camarade, et, après avoir passé plus d trois semaines dans un état pire qu'une grande maladie, j me rétablis insensiblement.
Le voyage de Fontainebleau fut plus brillant que jamais Les artistes de tous les genres se surpassèrent; on vouli rappeler jusqu'à des talents surannés. Mademoiselle L( maure (1) vint y chanter; mademoiselle Salé vint y danser (2
(1) Catherine-Nicole Lemaure, cantatrice de l'Opéra (1704-1783). El avait débuté en 1724. A plus de cinquante ans, elle épousa un jeui officier, M. de Monrose. (Bachaumont, 10 septembre 1762.)
(2) Renommée par la grâce et la légèreté de sa danse. Elle passer
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(Ml r('lr()ii\;i la (laiis(> iuajostucus(* de Diipré (1), niais il y inaïujuail la lorco: elle axait l'air <riiii château branlant, et fit plus (l(^ \)V[\w (jU(^ (le i^laisir dans dcu\ entrées (|ui ne (lurèiiMil pas cinq niiiuiles.
Ce lu( dans ce Aoyage que mon ami Donnezan eut une «|uer(dle .wvc un garde du corps, au sujet d'une porte de la salle des gardes (pril n'avait pas fermée. L'affaire finit par un coup d'épée. cpie Oomie/an vcçui dans le bras, et dont il ne lut même pas alité.
Opendant M. de Stain\ille pienait plus de crédit que jamais. souIimui |);ir M. Rouillé, ministre des affaires étranlièri^s. 11 n'élail biuit à Versailles que de sa magnificence, cl de son goût [)our les arls. Sa femme, pleine d'esprit, de saL»-esse et de goût, atlirait à elle tous les savants, les anti- (|uaires et les artistes. Il envoyait à madame de Pompadour les choses les plus rares.
Le marquis de la Chétardie (2), homme très-avantageux, tenant le dé, couvert d'ordres, avait été renvoyé un beau matin pai- l'impératrice de Russie, et traînait son inutilité à la suite de la coui-, \ i\ant beaucoup avec tout le corps diplomatique. Mais il fallait le remplacer; on jeta les yeux sur le marquis de rilopital (3). ambassadeur en i)lusieurs cours. D'une belle figure, aimable, âgé de soixante-cinq ans, il fut nommé, et il accepta de s'expatrier à deux mille lieues, dans un Age où Ion doit être dégoûté des voyages. Mais il était encore trèsactif, puisqu'il avait conservé son inspection de cavalerie. Il aimait la décoration, ayjnil déjà le cordon bleu d'un côté, le
l>our a\oir toujours clé Sctge. limite inoiinil on 1756. (Mémoires de Lm/nrs, l. XV, p. t72.)
• (i) Le maître de niadcivioiselle Salé. D après Luynes (l. XH, p. 177), il s'élail relire du tlicàlre en 1752, et avait dansé pour la dernière fois à Fonlainelileau, au mois d'octobre de celte année.
(2) Joachim-Jacques Trolti, marquis de la Chétardie (1701-1759), d'abord minisire en Prusse, puis ambassadeur en Russie en 1739. Il avait été l'amant de 1 impératrice Elisabeth, qu'il avait contribué à élever sur le trône, et sur laquelle il eut un moment une grande in-' fluence.
(3) Dont il a déjà été question. C'est à la fin de 1756 qu'il fut nommé à Saint-Pétersbourg. 11 était alors premier ccuyer de Madame Adélaïde.
cordon rouge de Saint-Janvier en sautoir, et encore un autre ordre; et l'on imaginait qu'il serait le seul homme sans prétention, capable de ramener l'Impératrice à des procédés amicaux. Il reçut donc tous les compliments. Sa femme, dame de Mesdames, et ses enfants ne quittèrent pas lo service, et l'on regarda cette acceptation comme un dé vouement.
Ce fut dans ce voyage que le fils de milord Postcook (1). âgé de vingt ans, fit des paris de courses si extraordinaires. Milord, son père, était extrêmement avare; la fureur des paris était dans sa force. Pour venir à Paris, il fit des fonds le plus singulièrement du monde; il pariait la somme qu'on voulait, avec tous les jeunes gens de famille, que son père vivrait plus que le leur. Cette manœuvre, acceptée et saisie par beaucoup d'individus, lui procura des sommes considérables. Rien n'était si décent que ce vœu tacite de voir prolonger les jours de son père, et s'il l'avait perdu, il savait qu'il trouverait dans ses épargnes de quoi acquitter les pertes de ses paris.
Postcook, présenté, était de toutes les chasses du Roi. Il chassait sur des chevaux de course qui n'avaient ni mine ni façon : le coup de hache, aucune allure, les jambes entreprises; mais du moment que la chasse commençait, ces chevaux se déployaient, couraient par monts et par vaux, et franchissaient les rochers d'une vitesse à faire trembler. Le cavalier montait à l'anglaise; il avait l'air de la plus grande tranquillité. Je le vis un jour se jeter au travers d'une barde | de bêtes, et ce, dans le temps du rut, et les séparer avec son j fouet; nous crûmes tous qu'il n'en reviendrait pas. Il suivait i la chasse de si près, que le cerf sur ses fins l'avait, pour I ainsi dire, sur les talons. l
Enfin, tous les jeunes gens de la cour se mirent à parier i contre lui. Il fît le pari de se rendre en deux heures de la |
(1) Ici, nous reculons de deux ans. Le pari eul Heu le 29 octobre 1754. (LuYNEs, t. XIII, p. 380; Barbier; Gazette de France.) Luynes nomme le lord, Puscot et Powerscot; le vrai nom est Powerscourt.
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loirl (It* roiilainebleau à la banicie de Paris. Le pari fut (le 1,500 louis pour lui: lo roslc, et il y ou avait pour des soniuios, eutre différeuls jeuucs gous.
Lo jour pris, il arriva au départ de Fontaiuchloau avant i\on( houi'os du matin. Il était vêtu on veste et culotte de peau, un l)onnol do velours anglais, des bottines, un fouet, des gants et une cravate, lo lout anglais, et une montre cousue sur son bi-as gaucho, de manière à voii- loujours l'heure en courant. Il avait distribué en tout trois relais, de quatre à cinq liouos do distance, avec un palefrenier tout prêt. II jiarlil à un signal, et après qu'on eut constaté l'heure; (jnelques jeunes gens, tels que le marquis de Villeroi et le duc de Mazarin (1), a oulurent le suivre; ils le perdirent de vue avant la demi-lieue; bref, il se trouva à un quart de lieue (\o la barrière on une heure vingt minutes. Voyant son pari plus que gagné, il fit le reste au pas (2). Il déjeuna avec des Anglais, remonta dans sa chaise, et arriva assez à temps pour entrer au spectacle du Roi. Il m'avait confié qu'il était sûr de son pari, et a\ait aouIu que je parie pour lui, ce que je n'acceptai pas.
Le voyage fini, je revins à Paris. C'était la fureur des bals particuliers, et de ceux de l'Opéra. M. le prince de Condé en donna un superbe à l'hôtel de Condé; je m'y trouvais, si bien masqué que j'intriguai beaucoup de monde. La belle madame Mazado, ma cousine, y était. Je la voyais souvent chez ses parents. Ce fut là, et ensuite à l'Opéra, que je lui adressai mes vœux pour l'épouser. Elle avait une figure superbe, un an de plus que moi, et 60,000 livres de rente. Je me crus le plus heureux des hommes. Plusieurs rendezvous, entre autres chez le fameux bijoutier anglais Zaïde, en face de Henri IV, me firent croire que j'aurais la préférence. Tout le monde m'en fit compliment, jusqu'au marquis de la
(1) Louis-Marie-Giiy d'Aumont, né en 1732, duc de Mazarin par son mariage, en 1747, avec Louise-Jeanne de Durfort-Duras, fille d'Emmanuel-Félicité de Durfort et de CharloUe-Antoinelle Mazarini. Il était le fils aîné du duc d'Aumonl, premier gentilhomme de la chambre.
(2) Luynes dit qu'il gagna de vingt-deux minutes.
148 MÉMOIRES DU CO.MTK DUFORT DK CHEYERNY.
Cerda (1), mimslre du Portugal, qui se mettait sur les rangs, et le chevalier, depuis marquis de Cucé, maître de la garderobe du Hoi (2). M. de BouUongnc (3), mon parent et son grand-oncle, dont on parlait pour la place de contrôleur général, m'attaqua ouvertement, en me disant qu'il était trèsmal à moi de ne pas lui en faire part; mais je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle nous amusait tous. Nous nous fîmes l)art mutuellement de ce qui se passait, et insensiblement nous nous éclipsâmes.
Ma conduite, avec la passion que j'aAais, serait inexplicable, si je n'entrais pas dans quelques détails.
J'avais été pris d'un mal de gorge assez sérieux, et Bastien me fît saigner. Quel fut son étonnement et le mien, dès que les palettes furent reposées, de n'y pas voir de consistance, ni presque de parties colorées! Il me dit, tout naturellement, que, pour peu que je voulusse continuer la même vie, je la ferais courte et bonne, et qu'il n'y avait que le mariage qui pût me sauver. Je sentis la force de ce raisonnement; la preuve était convaincante, et je me promis de faire mes efforts pour changer de conduite.
Cependant, Tourdonnet, désespéré de la froideur avec laquelle il était traité par madame B***, ouvrit les yeux; il vit que sa tendresse pour moi en était la cause. Désespéré, il vint franchement me dire l'état de son cœur, et me prier de venir à son secours. Je le lui promis, sans cependant lui faire aucune confidence, et je fis, en honnête lionne, tout ce que je pus, assez maladroitement, je crois; car je l'aimais plus que lui, et plus que jamais. Comme je n'avais jamais
(1) Gonzalve-Emmanuel-Gah-ao de La Ccrda. Jl mourut à Paris le 9 mai 1755, âgé de soixante el un ans.
(2) Louis-Bruno de Boisgelin de Cucé, maître de la garde-robe du Roi jusqu'à la Révolution, d'abord sous le nom di' comte de Cucé, puis sous celui de comte de Boisgelin. Il épousa en 1760 Louise-Julie d< Bout'flers, sœur du chevalier.
(3) .Jean de Boullongne, comte de Nogent (1090-1709), premier commis des finances en 1724, conseiller au Parlement de Metz en 1725, intendant des ordres du Roi en 1737, intendant des finances en 174i. contrôleur général de 1757 à 1759. Il avait épousé, comme on l'a vu, une demoiselle de Beauforl.
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clé jaloux, cllo sinilail de la jalousie do l'aulie. Sa passion ])Our moi auyuKMita. o[ (A\o Huil, malgré moi, par le renvoyer tout à lait.
Ces pourparlers étaient \enus jusqu'aux oreilles du Roi; je sus qu'il en a\ail plaisanté dans l'intérieur : il me regardait en riant, appelait Tourdonnet, causait avec lui, et revenait me l'aire quelques questions. Toutes ces intrigues étaient singulièrement dans son goût, mais il ne m'en parla jamais; ce (pii me lit d'aulant plus (\c plaisir que j'aurais été tort embarrassé.
Ce fut dans ce temps (|u"il nTanixa une assez plaisante aventure. L'abbé de Saint-Hubert (1), comme souverain, était dans l'usage de donner tous les ans au lloi des gerfauts pour la chasse du vol, et le roi de Danemark des chevaux étalons superbes, quand on lui en demandait pour les haras; autrement, c'étaient des faucons d'Islande. Le Roi les recevait en passant dans la galerie pour aller à la messe. Le capitaine du vol, M. le duc de la Vallière, ou M. Forget (2), s'y trouvaient; l'ambassadeur et le moine présentaient, et l'introduc tour les annonçait.
Le roi de Danemark envoya huit étalons superbes qu'on lui a\ait demandés. Ils furent rangés sous la fenêtre du cabinet intérieur du Roi, près la voûte du passage de la Chapelle. Après avoir prévenu le Roi et pris son heure, (ju'il fixa après la messe, je courus à mes affaires, car les mardis j'étais fort occupé. En passant par la porte de glace, je rencontrai -Mesdames dans la pièce du trône. Madame Victoire (3) m'appelle, et me demande s'il n'y a rien de nouveau. Comme cette présentation ne la regardait pas, je réponds qu'il n'y a pour ce jour-là aucun étranger. Elle me dit : « Mais qu'est-ce donc qu'on va présenter au Roi? — Ce sont, « Madame, des chevaux danois. — Ah! oui, cela s'appelle des
(1) Abbaye de Bénédictins dans la province de Liège.
(2) Claude Forget, capitaine du vol du cabinet du ÎRoi, né en 1731, qualifie plus tard, dans \q^ Almanachs de Versailles, marquis de Forget.
(3) Marie-I^ouise-Adclaïdc-Victoire de France, quatrième fdle du Roi (1733-1799).
« étalons, me répondit-elle, comment cela est-il fait? » Toute la suite souriait, je la suivais toujours. « Madame, lui ré- « pondis-je, ce sont des chevaux d une qualité supérieure. » Les trois dames eurent un petit colloque ensemble, puis elles me demandèrent si l'on pouvait les voir. Je leur dis que rien n'était si aisé par les fenêtres du cabinet, et, forcé de les accompagner, je leur laissai examiner les étalons sans faire aucune réflexion.
Ma grand'mère touchait à sa fin (1); je la perdis après trois mois de souffrances incroyables; c'était dans le temps de mon service.
Il est d'usage qu'à la naissance de l'héritier présomptif, le Pape envoie des langes, ordinairement par un prélat qui, pour récompense, obtient de la France le chapeau de cardinal. Ce fut cette fois le nonce Blanciforte (2), ancien vicelégat à Avignon, gros, gras, dodu, dans la force de l'âge, et qui avait l'air par ses habits d'un évêque, et par sa tournure, d'un colonel de dragons. Il fallait une permission pour ne pas paraître à cette cérémonie, ou y paraître en grand deuil; je me rendis donc à Versailles pour annoncer au Roi la situation où je me trouvais : je lui dis que je venais de perdre ma grand'mère, veuve de feu M. Soullet, conseiller de grand'chambre. Le Roi eut la bonté de me dire : « C'était un « excellent homme, et de mérite; je l'ai beaucoup connu. » M. le marquis de Puisieux (3) vint, à ce sujet, me dire toutes sortes de choses honnêtes et m'inviter à aller souvent chez lui, ce que j'ai continué à Versailles jusqu'à ce qu'il se soit retiré à Paris.
La cérémonie se fît comme elle est décrite. Blanciforte,
(1) Madame Soullet, née Le Tessier de Montarsy.
(2) Il semble que l'auleur prenne à tâche de revenir en arrière. C'est à loccasion de la naissance du petit duc de Bourgogne, fils du Dauphin, que le Pape envoya le nonce Blanciforte. Il eut sa première audience à Compiègne, le 14 juillet 1752. L'entrée solennelle eut lieu à Paris, le 17 juin 1753, et l'audience publique, à Versailles, deux jours après. (Luynes, t. XII, p. 72, 473 et 487.)
(3) Loi'is-Philoxène Brulard, marquis de Puisieux (1702-1770), qui fut ministre des affaires étrangères de 1747 à 1751. C'était l'oncle des Genlis, et il en est souvent question dans les Mémoires de la comtesse.
LANCIKN RKGIMK (I731-17a;i). 151
(.loiil le séjour no devait être que de six semaines, prolongea son \oyage de six mois, passa en revue toutes les filles de Paiis, et s'endetta prodigieusement. M. le prince de Conti me demanda un jour si j'étais le dernier dimanche au bal de rOpéi'a. Je lui répondis que non, et que je ne savais pas pour(|uoi il me taisait celle (juestion! Il me dit : « C'est que (( le nonce aux langes y est allé, masqué jusqu'aux dents; la « foule était si grande que, connue il est gros et lourd, en « enlrant il a écnisé a\ec son talon le pied d'un masque, u cjui, en se retournant, a dit : « Ce b...-là ne prend pas « garde à ce qu'il l'ait! » Blanciforle, s'entendant appeler u ainsi, n'a jamais \oulu aller plus loin et s'est enfui, en « disant : « Je suis connu ici! »
Enfui il fut décidé, pour s'en débarrasser, qu'on lui enverrait le présent d'usage. C'est le portrait du Roi, entouré d'une garniture de diamants, valant depuis 15,000 livres jusqu'à 1,000 louis; c'est une entreprise faite par le joaillier des affaires étrangères. Je lui remis le présent. Il est d'usage que celui qui reçoit au nom de la puissance remette à rintroducteur une boîte d'or de 50 louis. Mon élonnement fut étrange de recevoir le lendemain du bijoutier la Frenaye une reconnaissance cachetée de 1,000 livres, pour me remettre en argent, ou en boîte. Je fus piqué; j'écrivis ((ue je ne voulais pas d'argent et renvoyai le bon à Blanciforle; celui-ci m'écrivit une lettre d'excuses et me pria de passer chez la Frenaye pour choisir la boîte que je voudrais. J'y allai quelques jours après. Quel fut mon étonnement, lorsque le sieur de la Frenaye me montra les diamants que j'avais donnés montés, démontés, et le portrait du Roi, dans son enveloppe de monture! Blanciforle ne l'avait pas plus tôt reçu qu'il l'avait vendu 12,000 livres (1), sans daigner réserver le portrait du Roi. Il partit, pour l'honneur du Saint-Siège.
(1) D'après les registres des présents du Roi conservés aux Archives des Affaires étrangères (année 1753), c'était bien en effet la valeur de la boîte à portrait donnée au nonce. (Maze-Se.ncier, le Livre des collectionneurs, p. 173.)
Je vivais de temps à autre dans la société de mes parents: elle était composée de M. Roslin le père, ancien fermier général; de madame Roslin, sa femme, belle-sœur de M. de Boullongne, contrôleur général; de M. Roslin, fermier général en nom, et de sa femme, mademoiselle Richard; de madame la présidente Le Gendre, veuve du président de la Chambre des comptes, frère de M. Le Gendre, comte d'Onsenbray (1), lieutenant général des armées du Roi et légataire universel du fameux Pajot d'Onsenbray (2), son oncle maternel. Ce M. Le Gendre d'Onsenbray venait d'épouser mademoiselle Le Mairat, sœur de madame la présidente de Bésigny (3) et du président Le Mairat (4).
M. Roslin avait acheté du président Ogier la terre d'Hénonville près Méru, à cpiatre lieues de Pontoise. C'était une terre superbe, puisque la seule ferme du château était affermée 12,000 livres. Le château était flanqué de quatre tourelles qui annonçaient son anticpiité; le parc était à l'avenant, et c'était un séjour très-triste. Cependant, par devoir autant que par politesse, j'y fis deux voyages, où l'abondance du gibier nous charmait dans les battues que nous faisions.
Nous y voyions beaucoup de monde : M. d'Ennery, M. Baudouin, M. de Pierrevert, M. de Vilanbre (5), frère de Caze, fermier général, et le comte d'Osmont, qui y venait pour moi et à cause de la chasse. Madame Mazade, fille de M. Mayneaud de la Tour, conseiller au Parlement, qui avait épousé la fille aînée de la maison, y venait assidûment.
(1) Léon-l^'rançois Le Gendre, comte d'Onsenl)ray, marié à Anne- Marie Le Mairat en 1753. Il s'appelait de Lormoy avant d'hériter de son oncle Pajot d'Onsenbray.
(2) Louis-Léon Pajot, comte d'Onsenbray, intendant des postes et relais, membre tionoraire de l'Académie des sciences (1678-1754). Il était fils de Léon Pajot d'Onsenbray, contrôleur général des postes et relais, et de Marie-Anne Rouillé.
(3) Adrien-.Jules Gaultier de Bésigny, président à la deuxième chambre des enquêtes.
(4) Louis-Charles Lespinette Le Mairat, d'abord conseiller au Parlement en 1740, succéda, en 1755, comme président à la Chambre des comptes, h son père, .Toachim, président depuis 1718.
(5) Ce doit être Jean-Louis de Caze, né en 1719, lieutenant aux gardesfrançaises, frère cadet des deux Caze dont il a déjà été parlé.
LAiNCIK.N HKGI.M K (17ai-lT:i:j). 15H
Ainsi tous s'cinprcssaiolil, l(\s uns dans l'espôrniK^c de phiiic^ à la vcu\(\ I(^s aiilros, par dcxolj- do société.
Madame la présidente Le Gendre aimait les })laisant(;iics (|ui consistent en des attrapes. A un troisième \oyat»e (fue j'y fis celte année, j'y passai deux nuits pour mon malheui-. Mon elievet donnait contre l'appartement de madame Le Gendre, .le fus en l'air ces deux nuits-là; on se relevait pour frappei- de grands coups de bûche contre mon mur; on avait praticjué dans ma porte des trous de vrille par lesquels je me sentais inondé par des seringues; bref, je passai une première nuit blanche. Sans rien dire, j'envoyai acheter à Pontoise tous les pétards qu'on put trouver; j'en fis dans le coi-ridoi' une traînée à lacjuelle je mis le feu, et la seconde nuit se passa en assaut général. Je regagnai Paris, peu content de ce genre de plaisirs qui n'étaient plus de mon âge. Cependant je menais toujours la même vie et j'étais entièrement le maître dans la maison de madame B***. Ses projets de m'épouser, si son mari venait à mourir, ou de divorcer pour cause, si un accident ne lui arrivait pas, m'effrayaient, et je sentais que la prédiction de mon docteur s'effectuerait, si je ne prenais un parti violent. Un beau jour, je vis mademoiselle Le Gendre avec de tout autres yeux; je m'aperçus de ses Aertus, de son intelligence et de son jugement.
.le vais alors trouver Pierr-eveit, l'ancien ami de tous; je
lui dis de faire la demande; la négociation s'entame. J'avais
le bonheur de plaire à toute la famille; je suis accepté. Nous
arrêtons par lui les premières conditions, mais j'exige (nous
étions au mois de janvier) que le mariage n'ait pas lieu avant
le 23 avril. — Madame B**"* me faisait trembler. Je ne
me sentais pas assez fort pour l'abandonner à l'instant, et
il fallait travaillei* sur nos cœurs et sur nos têtes. Je ne
voulais pas me marier comme tant d'autres, qui prennent
ce parti comme un changement d'état, sans en remi)lir les
condilions.
Ma proposition fut acceptée, et je louai pour Pâques, rue
454 MK.MOIRKS DU COMTE DUFORÏ DE CHEVERXY.
d'Anjou, faubourg Saint-Honoré, un hôtel occupé par M. de Brignole (1) et sa fille, depuis princesse de Monaco.
Tous les arrangements pris, nous signons le contrat, et, libre jusqu'au 23 avril, j'exige qu'il n'y ait pas d'accord, et (jue je conserve toute ma liberté jusqu'à ce moment. J'en profitai pour ne me présenter que deux fois la semaine. Je trouvai justement un complet de diamants, qui était à vendre par la mort de madame de Courval (2); je le payai mille louis et allai le porter à l'instant à ma charmante cousine.
Cependant il fallait fondre la cloche vis-à-vis de la femme que j'aimais toujours. Je prends mon parti, et je lui avoue que mes parents me pressent sans cesse de me marier, que M. de BouUongne, contrôleur général, emploie tous les moyens pour vaincre ma résistance, et que l'état de mes affaires exige un établissement. Voyant son visage sans altération, je voulus continuer; mais son silence était celui de la douleur. Elle tombe sans connaissance et s'écrie en revenant à elle : « Voilà tout ce que je craignais! » Il fallut la mettre au lit, où elle resta, ne faisant que sangloter sans dire un mot. Toute sa famille fut appelée; le silence qu'elle gardait était effrayant. Elle ne voulut pas que je la quittasse un moment et ne prenait rien que de ma main; mais je ne pus en obtenir un seul mot. Le médecin Smith, appelé, devina sa maladie et me conseilla de chercher à la consoler. Je crus l'avoir calmée, et je lui annonçai par degrés que nous avions encore près de trois mois sans nous quitter. Elle parut se rassurer et reprit insensiblement des forces. Elle redoubla de moyens de séduction. Un jour, elle m'offrit 50,000 écus
(1) Ce M. de Brignole, qui était Génois, se trouvait à Paris depuis plusieurs années. Sa femme, née Balbi, sœur d'un ancien doge de Gènes entré plus tard au service de France, avait été présentée en janvier 1749. (Luynes, t. IX, p. 294 et 296; t. X, p. 229.) Mademoiselle de Brignole (Marie-Catherine) épousa en 1757 Honoré-Camille-Léonor Grimaldi, prince de Monaco, l'ami de l'auteur. Elle suivit en émigration le prince de Condé, qu'elle aimait depuis vingt ans, et elle l'épousa à Londres en 1801; elle mourut en 1813.
(2) Peut-être madame Dubois de Courval, née Chambon, belle-sœur de M. La Live de Jully, la madame de Versel des Mémoires de madame d'Epinay (édition Boiteau, t. 1, p. 390).
L ANCIKN HKGIMK (iT^UlT.io). 155
cil MUiMs (l(\s ['(Mines (ju'elle avail ;'i sa dis[)Osilioi», pour roiiipi'o LC mariage. Enfin, nie \o\anl inébranlable malgré ma douceur, elle voulut m'engagcr à venir voir une maison do campagne à Saint-l)cnis. .l'y aurais consenti — que n'aurais-je pas lait pour elle? lorsque le docteur Smith me pré\iiit qu'il y avait une chaise de poste qui l'attendait à Saint-Denis, garnie de tout ce qu'elle axait de plus précieux et de 500,000 lixres en or qu'elle s'était procurées, et qu'elle axait pris un passe-port, sous le nom de M. et madame Sinilh, pour passer en Angleterre. Ce n'était pas moi qui enlevais, c'était elle. Ce parti avait soutenu son imagination et l'axait fait sortir du lit, où elle serait morte de chagrin. Je déjouai ce projel, et, manœuxrant de concert avec mon confident, je parvins à la calmer.
Ce docteur Smith était un fameux chimiste, venu à Paris avec plusieurs secrets et quelques tiiéories de médecine; mais son plus grand mérite était dans son esprit et- sa facilité de s'énoncer. C'est à peu près ce (|ui constitue la vogue des médecins éphémères dans Paris. Dès qu'il débuta chez madame B***, il ne larda pas à s'apercevoir de la manière dont j'y étais reçu et s'attacha à moi singulièrement. J'avais la xoix d'une haute-contre, quoique je n'aie jamais pu chanter. 11 m'assura que si je voulais faire quelques remèdes externes et internes, il changerait mon larynx et me ferait une belle basse-taille. Je me gardai bien d'accepter aucune de ses propositions, et j'eus raison; car il fit sur sa personne une cruelle expérience. Au moment où il avait la plus grande vogue, il fut pris d'une fluxion de poitrine; il s'enferma et voulut se traiter axec ses secrets chimiques; bref, il mourut en cinq jours.
Enfin, mes arrangements pris, tant chez madame B*** que chez mes nouveaux parents, je venais souper chez eux trois fois la semaine; le reste du temps, je le donnais à mes affaires. Tout fut prêt pour le 13 avril, jour pris. Mademoiselle Gentil m'aida singulièrement,. Pourvu d'un mobilier immense, je trouxai tout le linge, toutes les
éloffes ci les tapisseries pour me meubler dans le meilleur goûL
C'est ici que je vais placer la généalogie de la famille dans laquelle j'allais entrer.
Les Le Gendre sont une des plus anciennes familles de Paris. Sous la Régence, elle fut citée dans le mémoire présenté en opposition à celui des ducs, comme ayant une origine reculée, et des aïeux capitaines de cent hommes d'armes sous Charles VL La famille Villeroi tirait d'eux son illustration et sa fortune, par une donation d'un oncle Le tîendre, de la terre de Neufville, avec l'obligation de porter les armes de Le Gendre (1); trois têtes de femme cfui existent encore.au château de Villeroi en sont la preuve.
Plusieurs prévôts des marchands, du nom et armes, attestent la vérité de leur généalogie qui est consignée partout. Cette famille se soutint dans la plus haute robe tout le siècle dernier. Enfin M. Le Gendre, conseiller au Parlement, maître des requêtes, ensuite intendant et mort à Paris conseiller d'Etat, homme d'esprit, fort aimable, fut regretté de tout Paris (2). Il était comni par sa gaieté. Sa belle-fdle m'a conté qu'il fut frappé d'une attaque qui dégénéra en cata lepsie; il mourut au bout de onze jours, et sa fureur était de reconduire tous ceux qui venaient le voir.
Ce M. Le (iendre fut intendant de Montauban; il avait donné son nom à une porte triomphale (jue j'ai encore vue dans cette \ille. Veuf de bonne heure, il se remaria dans celte intendance avec madame de Malartic (3). Ils a\'aient
(1) Il y a ici une erreur. Il s'agil des terres de Villeroi et d'Alincourf. (|u<' Pierre Le Gendre, prévôt des marchands, donna en 1525 à son petit-neveu, Nicolas de Neufville, qui devint prévôt des marchands en 1566. (La Chenaye. Voir aussi Y Armoriai gênerai de d'IIozier, 1" registre, p. 258.)
(2) Gaspard-François Le Gendre, seigneur de Lormoy, conseiller au Chàtelel, puis au Parlement (1689), maître des requêtes en 1693, intendant à Montauban, Auch et Tours (1699-1716 et 1718), et enfin con seiller d'Etat, avait épousé en 1695, en premières noces, Marie-Anne Pajot, fille de Léon Pajot d'Onsenbray et de Marie-Anne Rouillé. Il en eut deux fils.
(3) Ceci est une erreur. ^L Le Gendre se remaria en 1713 avec Louise
LANCIKN UK(;i.Mi: (lT;M-i:5:i). 157
ruil (>l laiilic (les (Milaiils, («I ma iK'llc-inèrc, on raison (l(^ <('ll(' alliaiic(% a v\i)\ô lous les (Milaiils Malaiiic.
I.a première l'emmi^ de M. Le Gendre s'appelait Pajol; olie élail sceiir <l(i l'aiiKMix Pajol (rC)seiil)i'ay, à la lôte des postes, el comiu {)ar sou ealunel d'hisloii'e naUirelle. Les Pajol el l(*s Houille étaieul painMils forl proches, el axaient <les alliances sans uomlue à la cour el à la \ille. Madame Le (ieudie, née Pajol, axait laissé deux eui'auts, dont l'aîné l'ul le père de ma femme; le cadel, ai)pelé M. Le Gendr-e, eomle de Lormoy (l). fui lieutenant général et épousa, ■L-oimne je Lai dil, mademoiselle Le JMairal: il en eut quatre <Mifants, dont je parlerai dans la suite.
\L Pajol d'Onsenhi-ax . ne se voyant (jne des collatéj*aux, et une forliUH^ iirnnense, lit sou Icstamenl, laissa ses propres à ses hériliers, et à chacune des filles de M. le président Le Gendre la somme de 45,000 livres par donation, en outre ile leurs droits, comme un faible dédommagement de la fortune (ju'il faisait passer à leur oncle. Il institua M. Le < iendrc de Lormoy son légataire universel, à condition qu'il l»orterait le nom de la tei're d'Onsenbi'ay, dont il lui donnait la propriété.
\LM. Le Gendre élaienl ne\eux de madame Le .Jay (2), mère de madame de Brou dont le mari a été garde des sceaux; ils 43laient aussi parents très-proches de madame d'Argenson (3), (jui était leur lante, et par les Boullongne, de tous les Noailies,
-«Ip \ ieillevigiio. veuve de Pierre de Savignac, conseiller à la cour des aides de Monlauban. Celle dame avait une tille du premier lit, Antoinette-CharlolIc de Savignac, qui épousa en 1724 Pierre-Hippolyte- Joseph de Maures de Malarlic, comte de Montricoux (1702-1768), dont •elle eut dix enfants. Ce sont ces enfants qui furent élevés par madame Le Gendre, belle-mère de l'auteur.
(1) Léon-François, dont il a déjà été question.
(2) Anne-Marie Pajot, sœur de madame Le Gendre leur mère, avait V'pousé en 1703 Claude-Joseph Le Jay, baron de l'illy, capitaine aux gardes, dont la fdle, Anne-Marie, se maria, en 1730, à Paul-Esprit Feydeau de Brou, conseiller d'Etat.
(3) Anne Larcher, qui épousa en 1717 Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson, était fdle de Pierre Larcher, conseiller au Parlement, et de Anne-Thérèse Hébert, fdle elle-même d'André-Pierre Hébert et de Anne-Françoise Le Gendre, laquelle était sœur de Gaspard-François Le Gendre, conseiller d'Etat.
158 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE ClIEVERNY.
des l'Hôpital et des Bétliuiie. De mon côté, j'avais presque toute la robe et les familles Dupuis et Bouthillier-Beaujeu.
Toute la ville et la cour se firent à l'ordinaire écrire chez les deux familles.
J'allai à Versailles faire signer mon contrat de mariage (1); l'affluence y fut considérable. M. d'Argenson voulait faire signer le contrat, comme parent proche; M. de Saint-Florentin, comme le ministre (2), voulait garder la plume. Enfin ^ M. d'Argenson céda une prérogative dont M. de Saint-Florentin était jaloux en toute occasion.
J'étais chez moi à Versailles; ma place me donnait un très-bel appartement au grand commun, et M. Félix, comme je l'ai dit, m'avait procuré la facilité de me faire servir des cuisines du Roi en payant; mais cette dépense était bien modique en comparaison de ce qu'un déplacement m'aurait coûté. J'eus donc, ce jour-là, un superbe dîner de quarante personnes. Ma cousine était charmante, et ressemblait beaucoup à sa cousine, madame Mazade; elle avait le vrai mérite de ne pas se douter combien elle était jolie.
Le mariage fut donc fixé au lundi 25 avril 1755. J'avais terminé l'affaire de la succession de ma grand'mère, dont j'étais l'héritier universel : j'avais donné une quittance générale et apuré les comptes de ma tutelle. On m'était redevable de plus de 20,000 livres, mais j'avais abandonné, j'ose le dire, tout ce que je pouvais prétendre. La veille du mariage, je quittai ma demeure, rue des Enfants-Rouges, pour mon nouveau domicile, rue d'Anjou, faubourg Saint- LIonoré.
Après avoir soupe rue Vivienne chez ma prétendue, je me rendis à minuit rue Saint-Honoré, où j'allais pour la dernière fois. Fidèle à mes engagements, je restai auprès d'elle jusqu'à la pointe du jour, et me rendis ensuite chez moi, où je me mis au lit. Je n'y étais pas depuis une heure, que je fus réveillé par différents ou\riers, de sorte que je fus enlevé-
(1) Le contrat fut signé par le Roi el, la famille royale le 13 avril' 1755. (LuYNEs. t. XIV, p. 113; Gazette et Mercure.)
(2) De la maison du Roi, d'où ressortissaienl les introducteurs.
L ANCIEN HKGl.Ml-: (l73M'i5:i). lo9
.1 moi iiir'iiii' : i'iMi avais grand besoin. A\cc ma Icle vi\c cl mon imaîiinalion, j'étais tourmenté de quitter une femme que j'a<lorais toujours. Mais, commandé impérieusement par la nérc^ssilc' de rhanger de vie, je sentais qu(^ je ne pouvais la continuel' j>lus longtemps, et qu'il fallait, pour me vaincre moi-mèm(\ la barrière insurmontable des devoirs d'un honuc\r homme. J'a\ais toujours devant les yeux mes respectables parents, et surtout mon père que j'avais plus connu; je me disais : « M'ont-ils conservé des biens pour ne plus (( voir continu(^r leurs traces? Si mon pèi'e vivait, approuve- « rait-il qu'après avoir pris une carrière où j'ai eu le bon- (( heui' de réussir, après avoir évité tous les dangers d'une « jeunesse orageuse, je me laisse ]>érir sans leur laisser de « successeur? A quoi servirait la sage conduite de mes « pères? » Celte idée me revenait sou\ ent, et a été en partie la cause de mon établissement.
Quoique j'eusse été peu jaloux de ma maîtrese, je sentais que le devoir de mari m'imposait d'autres conditions. J'étais révolté de voir ini si grand nombre d'hommes avilis et tournés en ridicule par leurs moitiés; je l'attribuais à la dépravation des mœurs, à la mauvaise conduite des hommes qui autorisaient leurs femmes, par ime négligence étudiée de tous les soins et des procédés. Quoique j'eusse vécu dans la société des filles les plus légères de Paris, le bonheur d'avoir une maîtresse d'un autre rang m'avait empêché d'y jouer aucun rôle. Jamais je n'avais fréquenté le théâtre de l'Opéra, l'écueil de toute la jeunesse, où l'air et le bon ton entraînaient tous les nouveaux maris dans des écarts qui livraient leurs femmes au premier prétendant. Dès qu'une jeune femme se mariait avec de la figure, chacun, comme dans une ville de garnison, y portait ses prétentions. On flattait le mari pour venir jusqu'à la femme, se rendre maître de la maison, et faire de lui une sorte d'intendant, à moins qu'il n'aimât mieux aller chercher fortune ailleurs.
J'épousais une femme dont la figure dcAviit nécessairement atliier les regards; je m'étais appliqué à la connaître, et
j'avais découvert en elle un germe de bons principes naturels qu'il était aisé de faire éclore. La façon dont je l'avais toujours distinguée, mes soins dévoués et respectueux avaient déjà préparé son cœur, lorsc|ue je fis ma demande. Elle s'accoutuma à penser que je la rendrais heureuse. Je n'étais plus un étranger pour elle; elle me voyait depuis deux ans, au moins tous les huit jours, et je faisais quelque sensation quand j'arrivais dans une maison sérieuse où j'apportais la gaieté et la jeunesse.
C'est ici que je finirai la première époque de ma vie. Je vais entrer dans une carrière plus sage, plus raisonnable; je me conformerai au devoir de mari; je tacherai de mériter le cccur de ma femme; je m'appliquerai à réparer le peu d'éducation qu'elle a reçue, à lui faire naître le goût des bomies choses. Je n'aurai aucun mérite, parce que son amitié pour moi, son bon esprit, son excellent jugement feront le reste. Elle me sacrifiera tout, et ne croira avoir d'autre mérite que celui de satisfaire son attachement vis-à-vis du seul homme qu'elle aime.
Cette seconde époque que je vais parcourir me mènera jusqu'au moment où j'ai quitté la charge d'introducteur des ambassadeurs. Elle va être assez variée pour donner matière à m'occuper.
Je sens qu'à mon âge on s'arrête difficilement (|uand on a la plume à la main, surtout lorsqu'on prend cette occupation dans des moments de crise, moments si orageux qu'aujourd'hui, 8 octobre 1795, nous recevons la nouvelle du massacre fait à Paris (1). Je ne voudrais cependant pas qu'on pût me faire l'application d'une histoire de madame Geoffrin, qui me revient à la mémoire. Cette dame, recevant chez elle le chevalier de Coigny, un des plus jolis et des plus aimables cavaliers, presque au sortir du collège, lui donna la plus charmante leçon possible. 11 était à souper, et contait trèslonguement une histoire. Pour la faire finir, elle l'invite à
(1) C'est la journée du 13 vendémiaire an IV.
L'ANCIIIX lUOCl.M i: (17:î1-17:i;)). Kil
découper une volaille; il tire un Irès-pclit couteau et se met en besogne; l'un et l'autre ne finissant pas, elle prend la parole, et, avec le droit ((u\41e avait de tout dire : « Mon- « sieur le chevalier, lui dit-elle, écoutez mon conseil : pour « réussir, contez de petites histoires, et servez-vous de « grands couteaux! » Il en a profilé, et est un des hommes de France les plus aimal)les.