‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 10 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Réceptions à Saint-Leu. — Le marquis de Marigny. — Madame Geof-

frin; ses habitués; Poniatovvski. — Compiègne; les maisons de bois. ' — Distractions du comte de Bavière. — L'habit d'équipage. — Le

baron de Breteuil. — Excentricités de Marigny; son cordon bleu. — ' Le chat du Roi. — Une orgie chez Lebel. — Louis XV à la chasse, —

Le comte de Melfort. — Un souper en petite maison. — Le maréchal

de Saxe à Chambord. — Bougainville.

Cette année, j'eus deux voyages très-brillants à Saint- Leu; le château fut plein. Au premier, étaient mon oncle, M. Soullet, et sa femm.e avec leur société, qui était souvent la mienne : la présidente, marquise d'Albertas, la comtesse de Fiers, que j'avais vue en Normandie, mademoiselle Félix, la marquise de Dampierre (1), le comte de Gravezon, le marquis de Merles (2). Enfin, nous fûmes seize maîtres, sans les allants et venants. Il y eut illuminations et feu d'artifice, car le chevalier de Fontanieu et moi en faisions à nos heures perdues. Enfin, on singea tout ce qui se faisait à Bagnolet chez le duc d'Orléans; parties d'ânes, cavalcades, promenades dans tous les beaux châteaux qui nous avoisinaient, tout fut employé, et le voyage fut trouvé court.

Le voyage le plus intéressant pour moi fut celui de madame B***; elle vint avec toute sa société, ses parents, madame de Montpellier, enfin tous les agréables qui lui faisaient une cour brillante. Le marquis Donnezan fut l'ordonnateur; une salle de spectacle fut construite en un instant

(1) Probablement mademoiselle Lepreslre de Lezonnel, fille d'un conseiller au Parlement, mariée en 1748 à Pierre Picot, marquis de Dampierre, capitaine aux gardes-françaises.

(2) Le même, je pense, que celui désigné déjà sous le titre de comte.

dans une moitié d'écurie, et l'on y joua des parades, dont l'une entre autres me revient à la mémoire.

M. de Saint-Marc, qui faisait un soldat aux gardes, paraissait à une fenêtre du théùtre, et, sur une dispute, criait à Bonnezan, qui faisait Isabelle et qui raccommodait une culotte, de la lui rapporter pour venir décemment mettre le holà. La dispute était entre deux Gilles, dont le chevalier de Fontanieu et moi étions chargés. Fontanieu devait recevoir un soufflet, et on lui avait montré plusieurs fois comment il devait avancer la main pour recevoir le coup; mais il l'oublie, et, dans la chaleur du jeu, je trouve sa joue. La colère le prend; il me saute à la gorge, je me défends. Tout cela était si naturel que le public crut que la pièce allait à la perfection; heureusement qu'Isabelle et le soldat aux gardes s'interposèrent, et la pièce, qui fit crever de rire, reprit son cours. La colère de Fontanieu passée, sa naïveté fit l'amusement d'une société qui ne demandait qu'à rire.

Le mois de juillet arriva, ainsi que le voyage de Compiègne. Les fêtes y commencèrent; madame de Pompadour avait à ses ordres tous les artistes du roj^aume, mais son frère, surintendant des bâtiments, y mettait peu de grâce.

Poisson de son nom, depuis Vandières, et ayant pris ensuite le nom de marquis de Marigny, il disait lui-même qu'on l'avait appelé marquis d*avant-hier, et qu'on l'appellerait marquis de Marinières, puisque son vrai nom était Poisson, Il avait de l'esprit, une grande mémoire et un fond d'instruction; né pour être un commis de ferme, et peut-être fermier général, en passant par tous les emplois, il s'était senti de la haute fortune de sa sœur, dès l'instant où il avait été mis au collège. Envoyé à dix-huit ans à Rome avec Cochin (1), il avait fait un voyage qui lui avait profité. Très-égoïste, brutal et d'une grande présomption, il faisait les honneurs de sa naissance tant qu'on voulait,

(1) Charles-Nicolas Cochin (1715-1790), graveur, dessinateur, écrivain. Il fil en 1749 le voyage d Italie avec Marigny, et en publia le récit au point de vue artistique (3 vol. in-r2, 1758).

il6 MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE GHEVERNY.

pourvu qu'on fût convaincu qu'il valait beaucoup par son

mérite.

Madame Geoffrin (1), femme singulière et d'esprit, s'était attiré une considération distinguée, par une tournure qui n'aurait pas réussi à beaucoup d'autres femmes.

Fille d'un tapissier (2), elle avait épousé un homme borné qui avait fait fortune dans les sous-fermes et qu'elle regardait comme un intendant. Elle ne donnait pas, comme madame de Tencin, des culottes de velours en étrennes aux auteurs, mais tous les lundis elle recevait à dîner les amateurs et les artistes les plus célèbres : La Live de Jully, Baudouin (3), Wattelet et tout ce qui avait un nom dans les arts, M. le comte de Ca3'lus (4), M. Gaignat (5), M. de la Boissière, receveur des états de Bretagne; le marquis de Voyer, un des premiers connaisseurs de l'Europe (6), y venait aussi.

Le mercredi était le dîner de littérature. Madame Geoffrin avait une, mémoire sûre, un jugement sain; sa facilité à parler et son ton doctoral lui avaient établi une suprématie sans jalousie sur toutes les femmes. Obligeante protectrice de tous les étrangers qui lui étaient adressés, elle avait sauvé une avanie au comte de Poniatow^ski, depuis roi de Pologne (7). Vivant comme un jeune homme qui sentait déjà

(1) Née Marie-Thérèse Rodel (1699-1777).

(2) D'un valet de chambre de la Daiiphine, d'après les biographies; ce qui du reste ne s'excluait pas.

(3) Il y avait un peintre de ce nom, mais je crois qu'il s'agit plutôt de Baudouin, capitaine aux gardes et graveur, dont il a déjà été parlé.

(4) Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestel de Lévis, comte de Caylus (1692-1765), membre honoraire de l'Académie des inscriptions et de l'Académie de peinture. Il a laissé de nombreux ouvrages littéraires et artistiques.

(5) Louis-Jean Gaignat, receveur général des consignations des requêtes du Palais. Il mourut en 1768, laissant un cabinet de tableaux et une bibliothèque évalués à plus de 500,000 livres. (Grimm, éd. Tourneux, t. VIII, p. 58 et 305. — Gazette de France des 20 mars et 22 avril 1769. — Bachaumont, 2 août 1768.)

(6) Marc-René, marquis de Voyer (1722-1782), lieutenant général des armées, gouverneur du château de Vincennes, membre honoraire de l'Académie de peinture. C'était le fils de Marc-Pierre, comte d'Argenson, qui fut ministre de la guerre.

(7) Stanislas-Auguste Poniatowski (1732-1798), roi de Pologne sous 1q nom de Stanislas II. C'est en 1752 qu'il vint en France, et en 1766 qu'il

LANCIKN RÉGIMK (1731-1755). 117

ce qu'il serait, cl monlrant pour les femmes un goût qui l'a accompagné toute sa vie, il avait contracté des dettes qui l'avaient fait envoyer par ses créanciers au petit Cliûtclet. Il n'y fut pas une heure, que madame Geoffrin l'en tira, en payant pour lui, i>ar elle et par ses amis, plus de cent mille livres. Quinze ans après, le roi de Pologne la fit venir à Varsovie, où il la reçut avec une délicatesse vraiment royale.

Le goût du \rai beau n'était pas perdu en France, mais la mode l'axait changé. Boucher avait introduit des bergères à pieds nus avec des paniers comme à l'Opéra. Tous les ornements étaient baroques; rien n'était d'aplomb, pas même les armes gravées, soit sur la vaisselle, soit sur les cachets, soit sur les voitures.

Vandières, ayant tous les arts à ses ordres, entouré de ses artistes, pouvait perpétuer ce mauvais genre, qui fatiguait les vrais connaisseurs. Madame Geoffrin fit toutes les avances pour l'introduire dans sa société. C'est là qu'il acquit un jugement sûr et que, malgré lui, il épura son goût. Que de peine tous ces habiles gens que j'ai connus m'ont dit avoir eue à lui inculquer le goût du vrai beau, qu'il sentait, mais dont son amour-propre l'éloignait (1)! J'aurai si souvent occasion de parler de lui, qu'après l'avoir peint à grands traits, je veux pour l'instant en rester là.

Par un raffinement d'imagination, et pour diminuer la monotonie de la cour, on avait eu l'idée d'établir une maison au commencement de la forêt de Compiègne (2). On choisit un emplacement très-uni, couvert d'arbres bien droits et de toute ancienneté. On entoura quatre arpents de palissades en planches; pendant celte opération, on nettoya tout le dedans, on traça des allées tournoyantes et droites, on

reçut madame Geoffrin à Varsovie. M. Ch. de Moiiy a publié en 1875 la Correspondance inédite de Stanislas-Aïujusle avec madame GeoUrin.

(1) L'auteur est généralement peu bienveillant pour Marigny, que ses contemporains ont jugé moins sévèrement. Des dissentiments personnels, dont on trouvera le récit plus loin, ont évidemment influencé M. Dufort, qui d'ordinaire est plus porté à l'indulgence.

(2) Le duc de Luynes parle de ces maisons de bois.

planta en pleine terre des caisses d'orangers, on fît des bosquets d'arbres étrangers et fruitiers, d'arbustes tout fleuris et de fleurs de la saison. Puis on fit venir du gardemeuble les deux tentes envoyées par l'empereur turc, et remises dans deux ambassades différentes.

Ces tentes, tout en bois, sont la plus belle chose possible; elles sont retroussées sur le devant avec une magnificence asiatique; des parquets superbes forment le plancher, et tout le dedans est de velours cramoisi, galonné d'or, les retroussis en graines d'épinards et crépines d'or. Chaque tente contient la salle du Conseil, une chambre à coucher, un cabinet de toilette, un boudoir, le tout meublé en perse, à dessins d'oiseaux superbes. On y voyait des poêles, des cheminées^ tout en fonte, des porcelaines superbes et une prodigalité de magnifiques dentelles pour les choses même qui en ont le moins besoin. On arrivait à ce bâtiment par des allées bordées de fleurs : une corbeille du meilleur goût embaumait l'air. Derrière la tente était un berceau tout en fer, doublé par un treillage fort élevé, dans lequel étaient en abondance tous les oiseaux des quatre parties du monde, depuis le serin jusqu'au kakatoès; des pompes cachées soigneusement faisaient jouer des jets d'eau; des ruisseaux factices coulaient pour rafraîchir les volatiles, et l'on avait garni les côtés du berceau de tous les arbustes les plus favorables, même aux faisans de la Chine.

La seconde tente était destinée au service de la garde, et l'on avait bâti, en un instant pour ainsi dire, un petit pavillon du meilleur goût servant de réchauffoir, qui avait une sortie par dehors et une par dedans. Aucune voiture n'entrait dans cette enceinte. Le Roi y vint deux ou trois fois, mais il était blasé sur les belles choses; et le goût de la chasse l'entraînait de plus en plus. Pour moi, je ne manquai pas une occasion d'aller m'y promener avec les ambassadeurs. Tout cela fut détruit après le voyage de Compiègne, et l'année d'ensuite j'eus toutes les peines du monde à en reconnaître la place.

Des parties de paume attiraient sur les deux heures

presque tous les courtisans. Un jour, la marquise de Livry nie proposa de venir dîner, me disant que ce jour-là elle était seule; je quittai la paume avec elle. Après une partie de l^iquet où, malgré mon ignorance du jeu, je lui gagnai plus de cent louis (elle aimait à jouer le plus gros jeu), elle me raconta les distractions singulières de M. le comte de Bavière (1), bâtard de cette maison. Aimable, mais distrait, il était assidu courtisan. Madame de Livry avait une grande levrette qui prenait tellement ses aises que, dès qu'elle voyait une bergère vide, elle ne manquait pas de s'y arranger et d'y rester jusqu'à ce qu'on la fît descendre.

M. de Bavière vint lui faire une visite; tout en causant agréablement, il s'occupait du chien, tantôt lui parlant, tantôt lui faisant : « Chit! Chit! » On vint annoncer madame de Talmond (2); le valet de chambre chasse le chien; elle se met à. sa place, et la conversation s'engage. M. de Bavière s'échauffe; la distraction le suit. Il oublie que le chien est mieux remplacé; il tend la main vers madame de Talmond, l'appelle : « Chit! Chit! » Elle le connaissait à peine, et elle, reste interdite. Enfin, impatientée, elle lui demande ce qui peut lui attirer ces caresses déplacées. M. de Bavière, étonné, sort de sa distraction; il fait une humble inclination. «Ah! madame, « excusez-moi, dit-il, je vous ai prise pour la chienne. »

Ce M. de Bavière a poussé la distraction si loin qu'il s'est tué à la fin de la campagne de 1747, en chargeant un pistolet d'arçon un jour d'affaire (3).

Madame de B*** vint à Compiègne; les huit jours qu'elle

(1) Maximilicn-Emmaniiel-François-Joseph, comte de Bavière, lieutenant général (1695-17U). Il était fils naturel légitimé de Maximilien- Marie-Emmanuel, électeur de Bavière, et eut de très-beaux services militaires et diplomatiques. Il épousa une fille naturelle de lempereur Charles VII, qui était sa nièce, Charles VII étant comme lui fils de l'électeur de Bavière.

(2) Marie-Louise, princesse Jablonowska, femme d'Anne-Charles- Frédéric de la Trémoillc, d'abord duc de Châtellerault, puis prince de Talmond. Elle était parente de Stanislas Leczinski, dont la mère étail une Jablonowska, et par conséquent de la Reine, femme de Louis XV,

(3) Il fut tué à la bataille de Laufeld, en 1747, dans l'action, dit Luynes (t. VIII, p. 268); d'un coup de canon, d'après Courcelles (Dictionnaire des généraux (rançais).

y passa furent un temps consacré à tous les plaisirs; nous étions chez sa sœur matin et soir. Je laissai là tout le corps diplomatique et ne donnai des dîners qu'à sa société.

J'étais très-ami de de Eriges et de ïourdonnet; ils me menaient tous les jours de chasse au rendez-vous dans une berline; le vieux Dampierre et le marquis de Sarlabous, depuis comte de Mun, faisaient la carrossée.

Le marquis de Dampierre, commandant du petite équipage, avait plus de soixante-dix ans; tout ridé, tout couvert de taches de rousseur larges comme le pouce, c'était un chasseur intrépide, et le Roi, qui le connaissait depuis son bas âge, s'amusait à lui faire conter des histoires si incroyables, si pauvres d'esprit, qu'il n'en aurait pas fait les frais si cela n'avait amusé son maître. Il avait, entre autres, le récit d'un lièvre qui était devenu mouton, ensuite sanglier, qui ne finissait pas; il disait l'avoir vu.

Mon assiduité à la chasse plaisait au Roi; je redoublai, et M. le duc de Penthièvre (1), me rencontrant un jour, me dit : « Le Roi vous permet de prendre Thabit d'équipage. » Il m'aurait donné un gouvernement qu'il ne m'aurait pas fait plus de plaisir. Je remercie, cours chez moi et fais partir mon premier laquais, avec ordre de me rapporter l'habit pour le surlendemain, jour de chasse. Ce jour arrive, l'heure de partir me commande, et me voilà encore sans habit. Enfin, mon laquais arrive à deux heures : je gronde : «Hélas! monsieur, je défie en mille de faire mieux « que moi. Vis-à-vis Saint-Lazare, • en arrivant à Paris, « mon cheval de poste est tombé; je me suis démis la « clavicule; j'ai été d'abord commander ^otre habit, puis je (( me suis fait remettre; j'ai gardé le lit, et suis parti par les « voitures publiques, car on m'a défendu de monter à cheval i( avant quinze jours. »

XI) Louls-Jean-Marie de Bourbon, prince de Penthièvre (1725-1793). 'II était grand veneur, et fut remplacé en 1755 par son fils, le prince de ïLamballe. âgé de dix-huit ans; mais il conserva encore quelque temps l'exercice de sa chargo.

Dès que madame B*** fui paiiie, je recommcnrai ma môme \ie. Ma société s'était augmentée de celle du marquis de Marigny, alors ami intime du baron de Breteuil, officier de gendarmerie, qui commençait à tra\ailler à sa fortune. Je \ais faire une digression sur lui.

Le baron de Breteuil (1), petit-fils de l'introducteur des ambassadeurs, petit-neveu du ministre, était fils de mademoiselle de Gasville, d'une famille de robe, qui avait épousé (Ml secondes noces M. le baron de Rocheplate. J'ai encore connu celle dame, qui logeait rue Pastourelle, chez M. Hébert(2), ancien introducteur des ambassadeurs; mes parents lui prêtaient une vie fort déréglée. Le baron était neveu de l'abbé de Breteuil (3), surintendant de la maison d'Orléans, homme d'esprit, d'agrément, aimant le plaisir, et qui avait refusé plusieurs fois d'entrer dans le ministère. On lui avait su gré de sa modestie, qui n'était due qu'à ses goûts de sybarite.

Le baron, un peu plus âgé que moi, faisait sa cour assidûment. Il était né a\ec un fonds de suffisance, qui se juge bien entre jeunes gens; on disait qu'il n'avait jamais fait une révérence qu'à dessein d'en tirer parti. D'une jolie figure, avantageux avec les femmes, pour\u de talents extraordinaires, il faisait une dépense énorme, aux frais de son oncle qui le poussait. Il s'attacha à Marigny qui était du même âge que lui; c'était un moyen de plus de faire sa cour à la favorite, qui regardait aux liaisons de son frère. Nous vécûmes donc ensemble. Marigny tenait un état de maison superbe à la surintendance; caressé par tout le monde, il s'était restreint pour souper au comte d'Alville (4), à Saint-Vigor, au baron et

• (1) Louis-AugListc Le Tonnelier, baron de Breteuil (1733-1807). Il occupa plusieurs postes diplomaliques de 1758 à 1783, et, en dernier i lieu, l'ambassade de Vienne. Il devint ensuite conseiller d'Etat, mi- > nislre de la maison du Roi et de Paris jusqu'en 178 ^ époque à laquelle i il quitta le ministère. Il était frère de la marquise du Chàtelet. Sa mère, Marie-Anne-Françoise Goujon de Gasville. s'était remariée à Pierre ! Colas de Marolle""s, comte de Rocheplate. Elle mourut en 1753.

C2) André Hébert, qui mourut en 17G8. âgé de quatre-vingt-sept ans. i?,) Elisabeth-Théodore Le Tonnelier de Breteuil (1712-1781), grand

lire de Sens, grand-croix de Malte.

, Ij Luynes le nomme Alville et Alleville, mais il s'agit en réalité de

à moi. Souvent, il y venait aussi des gens que madame de Pompadour lui envoyait, et qui le gênaient, car ses soupers finissaient par des jeux enfantins.

Un jour, il nous embarrassa tous; une dame vint lui faire une visite, il se confondit en protestations, fit ouvrir les deux battants et la reconduisit jusqu'à sa chaise; nous lui demandâmes le nom d'une personne à laquelle il montrait tant de respect. « Peste! nous dit-il, c'est une dame de « grande considération, une femme d'une origine illustre, (( faite pour éclipser par son nom tout ce qu'il y a de plus (( grand. » Après s'être épuisé en belles phrases, il finit par nous dire qu'elle était née Poisson, avait épousé un Poisson, et finirait Poisson. Ce genre de propos était fort embarrassant à entendre.

Au milieu du dîner ou du souper, il traitait son maître d'hôtel comme un portefaix, jurant, criant dès qu'un plat était manqué, sans pudeur pour se mettre en colère lorsqu'une assiette tombait ou qu'un plat était mal placé. Cent fois, nous nous sommes surpris à maudire cette liaison.

J'allais souvent souper chez le comte de Brionne, grand écuyer. Celui-ci, sans esprit, mais le meilleur homme possible, faisait une partie de piquet avec les écuycrs et moi; Dampierre nous regardait jouer.

Enfin, tous mes jours et tous mes moments étaient remplis, sans me faire oublier la dame de mes pensées qui m'occupait continuellement.

Au retour du voyage, j'allai un lundi à Versailles. Le cabinet du Roi, où j'avais des amis, était le lieu où je me tenais de préférence. Dès que le Roi était passé dans ses appartements ou ailleurs, la conversation était gaie, aimable, soutenue. C'était là seulement où l'on savait les intrigues des, autres, du moins ce qui pouvait s'en dire. J'y trouvai un jour M. le prince de Conti (1) et M. le comte de la Marche, son

François-Joseph, comte de Halweil, d'origine suisse, et colonel d'un régiment de cette nation. Il devint maréchal de camp en 1762.

\) Louis-François de Bourbon, prince de Conti (1717-1776). Malgré

L'ANCIEN RÉGIiME (l731-175o). 123

fils, qui allenilaienl le retour du Roi. C'était aux environs de la Chandeleur. « Esl-il vrai, dit le prince, que Marigny va « être cordon bleu? » M. de Souvré (1) répondit : « On le dit, « par charge. — Par charge ou autrement, il me semble, dit ' « le prince, que cette décoration ne va pas à un Poisson. » N M. le comte de la Marche reprit : « J^espère bien que si j « on nous consulte, il ne le sera pas. » Et la conversation ! continua sur ce ton; mais comme c'était par charge, le Roi n'eut pas à le proposer, et il parut le jour de la Chandeleur avec sa nouvelle décoration (2).

Pour me rappeler la bonté du Roi dans l'intérieur, je raconterai ici plusieurs faits dont j'ai été témoin.

Les Quentin de Champcenetz, père et fils, étaient premiers valets de chambre; le fils (3), marié richement, très-bien fait, avait une jolie figure et l'air fort noble. Les valets de chambre sont quatre, et servent chacun trois mois. Lorsqu'ils sont de service, ils couchent dans la chambre du Roi, avec un ruban qu'ils attachent à leur poignet, pour être prêts lorsque le Roi veut les appeler. Cette place de confiance, par l'intimité et le crédit qu'elle produit, deviendrait peutêtre trop considérable, si le valet de ciiambrc ne changeait

ses succès comme général, madame de Pompadour, qu'il n'aimait pas, le tint à l'écart des armées. Il avait épousé Louise-Diane d Orléans, et en avait eu Louis-François-Joseph de Bourbon, comte de La Marche (celui dont il est question ici), puis duc de Conti (1734-1813), le dernier représentant de sa branche.

(1) François-Louis Le Tellier, marquis de Souvré, né en 1704. maître de la garde-robe en 1748. D'après Barbier, il perdit sa charge à la fin de 1759, pour un mot sur madame de Pompadour.

(2) Il figure parmi les grands officiers commandeurs de Tordre en qualité de secrétaire, à la date de 1756. On avait dit à cetîe occasion que c était un bien petit poisson, pour être mis au bleu. C'est le 2 février, jour de la Purification (Chandeleur), qu'avait lieu le chapitre de Tordre de Saint-Michel.

(3) On a déjà parlé de Louis-Ouentin de Champcenetz. qui succéda on 1710 à son père, François. Il s'était marié à une demoiselle Trévillon. Leur fils, Jean-Louis, épousa : 1° en 1748, Marie-Rose Teissier, fille d'un intendant général des écuries, dont il a été fait mention au chapitre i"; il en eut un fils, Louis-Pierre; 2° en 1755, Madeleine Pernon, qui lui donna deux fils, Louis-Edmond et Rose-Ferdinand, dit le chevalier de Champcenetz. Ce dernier s'est fait un nom dans la littérature légère, et a péri sur Téchafaud en 1794.

pas tous les quartiers. Tout le monde peut se rappeler le crédit des Bontemps sous Louis XIV.

Le cabinet n'était composé presque que de jeunes gens, tous fort gais, ce qui plaisait au Roi qui causait avec eux de préférence. Nous attendions tous le coucher du Roi, occasion pour ceux qui le pouvaient de se montrer assidûment. Le Roi avait un chat matou angora blanc, d'une grosseur prodigieuse, très-doux et très-familier : il couchait dans le cabinet du Conseil sur un coussin de damas cramoisi, au milieu de la cheminée. Le Roi rentrait toujours à minuit et demi des petits appartements. Il n'était pas minuit, et Champcenetz nous dit : (( Vous ne savez pas que je puis faire « danser un chat pendant quelques minutes? » Nous rions, nous parions. Champcenetz tire alors un flacon de sa poche, caresse le chat et fait couler abondamment dans ses quatre pattes de l'eau de mille fleurs. Le chat se rendort, et nous comptions avoir gagné. Tout à coup, sentant l'effet de l'esprit-de-vin, il saute à terre en faisant des pétarades, court sur la table du Roi, jurant, cabriolant, faisant des jetés battus. Nous tous de rire aux éclats, lorsque le Roi arrive comme une bombe; chacun reprend sa place, le ton de décence et le maintien grave. Le Roi demande ce qui nous tenait en gaieté : « Rien, Sire, c'est un fait que nous « racontions, » dit Champcenetz. A l'instant, le maudit chat reprend sa danse, et court comme un enragé. Le Roi regarde : « Messieurs, dit-il, qu'est-ce qui se passe ici? « Champcenetz, qu'a-t-on fait à mon chat? je veux le savoir. » L'interpellation était directe; Champcenetz hésite et conte succinctement le fait, tandis que le chat battait des entrechats. On sourit du récit, pour voir dans les yeux du Roi comment il prendrait la chose; mais son visage se renfrogne : « Messieurs, reprit-il, je vous laisse ici; mais si « vous voulez vous amuser, j'entends que ce ne soit pas aux (( dépends de mon chat. » Cela fut dit si sèchement que personne depuis n'a fait danser le chat. Il n'en fut que cela.

Le Roi a eu un chier^ de la race du roi Charles; le Roi était

LANCIEN RÉGIMK (I731-n55). 123

! le seul qu'il caressai, el il eu élail d'aulaul plus flatté qu'il savait que cet auiuial était peut-être le seul à l'aimer pour

I lui-même. Cependaul. il u'eu a jamais eu d'autre.

Un jour, il était mieux disposé. Nous soupions à Fonlainebleau, chez Lebel, son premier valet de chambre, qui sur

■ la fin a eu toute sa confiance pour ses plaisirs. Ce Lebel aimait beaucoup les dames de moyenne vertu, et les pour-

( voyeuses de Paris n'en laissaient pas manquer les amateurs.

] Nous étions six : le marquis de Talaru; Lebel; Saint-Vigor, frère de lait du Roi; M. de Maillebois et M. le prince de Turenne; deux de ces dames y furent invitées, et le souper fut très-gai. Une des dames faisant la difficile, Saint-Vigor la prit sur ses genoux et fit mine de lui donner le fouet; la princesse se fâchait, et tout le monde riait, lorsque nous entendons la porte s'ouvrir et voyons le Roi entrer à mi-corps. Dès qu'il eut vu ce qui nous faisait rire, il resta en extase, et, en fermant : « Messieurs, que je ne vous dérange pas; prenez « que je ne suis pas venu. » Ce fut le signal de se retirer; nous allâmes à son coucher, et il ne fut question de rien. • Aimable dans son intérieur, causant, et causant bien, personne n'animait plus la conversation que lui par la variété de "ses questions. Le rôle de roi est difficile; il ne prend modèle sur personne, il est partout lui; on ne l'attaque jamais de «questions, à moins que ce ne soit pour quelque chose du service. C'est donc à lui de faire tous les frais, et sur le genre qui lui plaît. Il ne peut parler que sciences et arts ou chasse; car s'il parlait de politique ou des personnes, chaque mot tirerait à conséquence. Aimant peu les sciences, quoiqu'il fût instruit, par goût ou par politique il ramenait toutes ses conversations sur la chasse du jour ou celle du lendemain. Lansmate (1), son premier piqueur, venu à cette place par son

(1) C'est un nom qu'on rencontre souvent dans les Mémoires du temps, mais il en est peu qui aient été aussi défigures. Luynes lappelle Lassemate, Lasmate, Lasmastres; Champfort, Lansmatl; madame Campan et madame du Hausset, Lansmatte. Son véritable nom est Jean- Marie Damblard de Lasmartres. (Gazette de France, 6 décembre 1755, et d'Hozier, registre 1er.) Ancien page du comte de Toulouse, puis gen-

talent infatigable, était celui qu'il traitait le mieux, soit dans le cabinet, soit à la chasse; il n'adressait presque la parole qu'à lui, ou aux écuyers qui l'accompagnaient de chaque côté de son cheval. Un jour, à Fontainebleau, je fus témoin d'une boutade de Lansmate; la chasse avait été rude, on avait forcé deux cerfs; les chiens, les chevaux, les hommes, tout était sur les dents, et l'on regagnait sagement les voitures. Le Roi, avec sa voix enrouée qui l'aurait distingué entre cent mille, appelle Lansmate : « Lansmate, dit-il, les chiens sont las? « — Oui, Sire, pas mal comme cela, — Les chevaux le sont- « ils? — Je le crois bien. — Cependant, continue le Roi, je « chasserai après-demain. » Lansmate se tait. « Entendez- « vous, Lansmate? je chasserai après-demain. — Oui, Sire, « j'entends du premier mot. Mais ce qui me pique, dit-il en « allant gagner son équipage, c'est que j'entends toujours « demander si les chiens et les chevaux sont las, et jamais les (( hommes. » Cela fut dit de manière que le Roi n'en perdit pas un mot. La chasse fut comme il l'avait ordonné.

Le Roi avait une grande attention de ne jamais passer dans une terre labourée, ensemencée, ou prête à rapporter; il tançait rudement les chasseurs qui passaient même sur les bords. Il faisait à chaque chasse payer les dommages aux propriétaires, s'ils se plaignaient, ou même sans plainte.

Le marquis de Villeroi, qui postulait la survivance de son oncle, capitaine des gardes du corps, suivait exactement la chasse et montait des chevaux qui le menaient souvent plus vite qu'il ne voulait. Un jour, son cheval l'emporte; le Roi était dans un carrefour, éloigné de quelques pas de tous, écoutant et voulant juger où tournait la chasse. M. de Villeroi arrive; on lui crie : « Voilà le Roi! » Il veut arrêter, ne le peut, et vient, avec le poitrail de son cheval, frapper la croupe de celui du Roi. Le Roi, surpris, se jette sur la bride, se remet, se retourne, et voit M. de Villeroi le dépasser. Son

tilhomme de vénerie, Lasmartres avait épousé Catherine-Jacqueline Guyard de Bauny, qui mourut, après lui, en 1771. (Gazette du 5 avril.) Leur fille se maria à François de Boisseulh, capitaine de cavalerie.

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premier mot fui de ciier : « A (jui en voulez-vous? » Le second fui de faire courir ù son secours; il n'en fut que cela.

Un jour, le cerf se jeta à l'eau dans un élang du parc de Versailles el s'y tint, de manière que trois coups de fusil ne purent l'atteindre. Les paysans étaient accourus, et bordaient l'étauLr; on demandait un bateau. Un imprudent se jette à Teau, malgré ses compagnons. On lui crie de faire un détour, parce qu'il y a une fondrière; il s'abandonne, comptant sur ses forces ou «on adresse. A moitié chemin, on lui crie : « A droite! » Il continue, crie : « Vive le Roi! » et à l'instant disparaît. Le Roi avait les yeux fixés sur lui; dès qu'il est sûr du malheur, il tourne la bride de son cheval, et regagne sa voiture avec une tristesse qui l'empêche de prononcer un mot de toute la roule.

Toutes les anecdotes que je pourrai me rappeler, sans observer aucune suite, je les placerai ici.

M. de Nestier (1), écuyer de l'académie, un des hommes les plus habiles de France pour l'équitation, chassait toujours avec le Roi, et laissait au comte de Neuilly (2) le service à faire. Cet homme très-singulier, ne parlant à qui que ce soit, âgé de plus de soixante ans, maigre et d'une figure sévère, montait les chevaux les plus difficiles. Ses cuisses et ses jambes formaient un étau, qui empêchait le cheval de se déranger; il montait à la française, méprisant la manière anglaise. J'ai admiré souvent la manière dont il courait et ramenait un cheval, sans aucun mou\ement forcé; vous auriez cru que l'homme et le cheval ne faisaient qu'un; donnant de la vitesse à son cheval quand il voulait, d'autres fois, il lui faisait faire des passades, comme dans une salle de manège.

M. le comte de Melfort (3), favori de madame la duchesse

(1) Louis Cazeau de Nestier, écuyer ordinaire de la grande écurie. {Elal de la France de 1749.) Il mourut en 1754, âgé de soixante-huit ans.

(2) Jean-François-André Brunet de Neuilly, écuyer cavalcadour. (îbid.)

(3) Louis Drummont, comte de Melfort (1722-1788), qui devint lieutenant général et grand-croix de Saint-Louis. Il épousa, comme on le verra plus tard, une demoiselle Laporle de Meslay. Madame d'Oberkirch dit « qu'il fui dans sa jeunesse un des hommes les plus brillants et les plus séduisants ». (Mémoires, t. II, p. 81.)

128 Mi^MOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.

d'Orléans, petit de taille, mais fait comme un modèle et fort comme Hercule, suivait la chasse quand il ne faisait pas sa cour à Versailles; téméraire, jeune, vigoureux, il ne ménageait ni ses chevaux, ni ceux du Roi; chassant à travers bois, il s'abandonnait à son caprice. Un jour que M. de Nestier, planté à cheval au milieu d'une allée, écoutait où était la chasse, il voit au travers des gaulis, et ensuite dans une taille presque futaie, un chasseur allant à bride abattue; il s'aper- (Qoit que le jeune homme n'était plus maître de son cheval. Melfort, emporté, passe sous un arbre dont la branche allait le couper en deux; il se décide, empoigne la branche, laisse courir le cheval, et, en sautant de la hauteur de près de cinq pieds, il bat un entrechat à huit. Le silencieux M. de Nestier ne peut tenir à ce gentil haut fait; il l'appelle, lui demande son nom, lui fait un compliment et lui ramène son cheval. Ils ne se sont peut-être pas parlé depuis.

Ce M. de Melfort était si prodigieusement nerveux, que je lui ai vu lever à bras tendus la pelle du foyer de la Comédie italienne à sa hauteur, et la reposer aussi doucement que si c'eût été une canne. Cette pelle avait au moins quatre pieds de haut, et était grosse à proportion.

Entraîné par mon attachement, je ne négligeais pas pourtant mes anciennes sociétés. M. le Gentil, mon ami, qui avait été gentilhomme ordinaire et, à son mariage avec mademoiselle de Vaudreuil, était entré dans les gardes, avait, quoique de mon âge, trois ou quatre enfants. Il voulut placer ses revenus de Saint-Domingue; on lui parla de la terre de Paroy, petit marquisat (1) situé à trois lieues de Nangis, autant de Provins. Nous allâmes la voir, et le marché fut bientôt conclu. Tous les ans, j'y ai fait un voyage, jusqu'à mon mariage. Dès l'instant de l'achat, il prit le nom et le titre de marquis, sous lequel il a été connu depuis.

M. et madame B*** avaient loué rue Saint-Honoré, prèsj l'Assomption, un hôtel superbe. L'impatience de jouir leurj

(1) Celte terre, érigée en marquisat en 1685, en faveur de François dôj Mascrany, le fut une seconde fois en 1754, en faveur de Guy Le Gentil,

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a\ait lail lial»ilor la maison, tandis que les ouvriers occupaient oiicore picscjuc tout, excepté trois pièces donnant sur le hàlinient du cou\ent, avec une tribune ouvrant sur le dôme. (hi axait xoulu ([\w je lusse des premiers invités.

J'étais ami du niai'i : cela ne pou\ait être autrement, elle me l'axait ordonné. H*** \oulut m'adniettre dans ses plaisirs l>arliculiei's. .l'on parlai à sa i'emme, ((ui me dit que pour ôter tout s()ui)con je l'ei-ais bien d'acce})ter. Me \oilà donc introduit dans une petite maison délicieuse, en baut de la rue Montmartre, ,1'y trou\e Cbamplost, mon arcxi et mon parent; Kenne\ille, le prince de Turenne, Imblat, danseuse de rOpéra, qu'on appelait la carafe d'argent, à cause de ea longue taille, maîtresse de Renneville, et mademoiselle Garnier, d'une figure délicieuse, à laquelle B*** faisait la cour. J'arrive dans un salon meublé en gaze couleur de rose et argent; on me mène dans la salle à manger décorée en stuc, a\ec un énorme poêle de faïence surmonté d'une figure de fenmie du plus beau modèle, noire comme de l'ébène, posée comme la Vénus de Médicis et drapée de même. Frappé de la beauté des contours, je m'approche et pose la main sur la plus belle croupe possible; la mollesse des chairs me fait retirer la main avec effroi : c'était une négresse qui, avec la liberté de son pays, vint me sauter au cou.

Xous soupûmes. Les vins exquis furent prodigués, la gaieté la plus franche, la plus \ ive, échauffait toutes les têtes. Garnier était l'objet des vœux du maître. On sort de table pour la reprendre après, ce n'était qu'un prélude. B*** me prend en particulier, et me dit : « Tu vois Garnier, conviens « que c'est une fille charmante; tu t'entends à te tirer d'af- « faires avec les dames. Tiens! voilà une bague; fais-moi le (( plaisir de la lui donner; dis-lui que c'est un homme qui « \ eut faire son bonheur qui la lui offre. — Mais, mon cher, « lui dis-je, tu veux me faire jouer un drôle de rôle! — Non, « je t'assure, reprit-il. — Eh bien, dis-je, j'y consens, pourvu « que je la prépare auparavant. Je l'amènerai au point que « tu la lui donneras toi-même. • - .

130 MÉMOIRES DU COxMTE DUFORT DE CHEVERNY.

Je m'étais aperçu que celte demoiselle ne m'avait pas regardé avec indifférence. Je demande à voir la maison; il y avait boudoir, chambre à coucher. Je me trouve, je ne sais comment, seul dans une pièce avec la Garnier. Notre conversation fut courte; je lui dis ce dont j'étais chargé, je lui proposai de me venger du rôle qu'on me faisait jouer, elle accepte; tout cela dure un quart d'heure. Nous rentrons, mon homme attendait. Je lui amène la dame, je lui dis de se mettre à genoux, je pérore sur sa passion, sur la noblesse de ses procédés, je prends la bague, la prie de sa part de la mettre à son doigt, et de se laisser embrasser. Il file le parfait.

Tout le monde se rassemble; on avait couvert la table d'huîtres et de vin de Champagne, et nous recommençons à souper. La négesse était entre le prince et Champlost, Imblat vis-à-vis, Renneville à côté, Garnier entre B*** et moi. Mes idées se brouillent, j'étais à côté de Champlost; l'idée remplie du tour que je venais de jouer, je me penche vers lui, je confonds, j'avais une bague que la femme de B*** m'avait donnée, je le conte à Champlost, sans nommer la personne. Imblat me dit : « Je sais qui te l'a donnée. » Je veux nier. Le mari prend la parole, et dit : « Mes amis, je le sais mieux « qu'un autre, puisque je l'ai payée et qu'elle me coûte deux « mille écus. » La foudre serait tombée sur ma tête, que je n'aurais pas été mieux dégrisé. Je reprends mes sens, et comme on répare mal une sottise dite, je n'en parle plus et je mets la conversation en train le plus follement possible. Je fais l'amoureux de la couleur noire, je me déclare décidé à m'y livrer entièrement; on rit, on disserte.

Il n'en fut que cela, et nous regagnâmes nos voitures à quatre heures du matin. Je dormis mal. Rendu à moi-même, je crus que c'était une méchanceté du mari, et que sa femme en serait instruite; mais il n'osa lui en parler. Elle avait pris un tel empire sur lui, qu'il n'avait droit de trouver rien de mauvais.

M. de Chailly avait loué une maison, vieille rue du Temple,

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\is-à-\is riiùU'l de llollando, avec son frère l'abbé de Mégrigny, conseiller au Parlement. Uiches l'un et l'autre, ils donnaient des dîners où j'allais souvent. Chailly était entré dans les mousquetaires; il avait de l'esprit mordant, de la facilité à parler, et une audace dans la conversation qui le faisaient écouter. Son frère était la bonté même, il avait de l'esprit et une grande douceur. On ne pouvait lui reprocher qu'un goût excessif pour les femmes, qui lui faisait briser toute considél'ation. On voyait cliez eux : M. le marquis de Saint-Marc, AI. le comte de Lameth (1), quelques conseillers au Parlement. M. le président de Rosambo (2) et Bougainville (3), que nous avons vu jouer un grand rôle depuis. Le chevalier de Chastellux, qui était encore mon voisin, y venait souvent, ainsi que le comte d'Osmont (4), du Hautoy, Vioménil, le vieux comte de Caulaincourt (5), et enfin le marquis de La Grange (6), fîls de l'intendant.

Ce dernier avait eu, quelque temps auparavant, un duel (jui avait fait parler tout Paris. Le marquis de Chauvelin (7), fils du ministre, était dans le service. Il avait une jolie figure et de l'esprit, et c'était l'espérance d'une maison ambitieuse. Tous les jeunes gens allaient souvent en visite à Chambord, chez le maréchal de Saxe, qui en avait fait un second Versailles. Un théâtre, dont sa maîtresse, madame Favart, fai-

(1) Probablement Louis-Charles, comte de Lameth, maréchal de camp, marié en 1751 à Marie-Thérèse de Broglie, celui qu'on retrouve à la lin du chapitre.

(2) Louis Le Pelletier de Rosambo, IIP du nom (1717-1760), président à mortier.

(3) Louis-Antoine de Bougainville (1729-1814), aide de camp de Chevert, secrétaire d'ambassade à Londres, aide de camp de Montcalm en Canada, ensuite de AL de Choiseul-Stainville en Allemagne. A la paix, il entra dans le service de mer, où il se .fit bientôt un nom.

(i) V. chap. xvHi.

(5) Louis-IIeni'i. comte de Caulaincourt, marié en 1720 à mademoiselle de Bailleul de Vie.

(6) François Le Lièvre de la Grange (1726-1808). Il devint lieutenant général. C'était non pas le (ils, mais le petit-fils de Thomas Le Lièvre, intendant de justice, police et finances de la généralité de Paris, pendant la Fronde.

(7) Claude-Louis Chauvelin, marquis de Grosbois, fils unique de Germain-Louis, seigneur de Grosbois, qui avait été garde des sceaux et ministre dec affaires étrangères.

sait les délices, augmentait et attirait le monde. Le maréchal, grand dans toutes ses manières, avait un équipage de chasse pour le cerf, un autre pour le sanglier; on faisait des battues fréquentes ^ On avait attaqué un sanglier, et la chasse allait à merveille^ lorsque La Grange, arrivant dans un carrefour, voit passer le sanglier de meute, le tire et le tue; les chiens s'approchent, et, le trouvant mort, ne donnent plus de voix; les piqueurs, toute la chasse arrivent.

Le maréchal, qui voit son plaisir fini en un instant, jure, tempête; sa colère était comme celle de Jupiter, elle faisait trembler. Il demande qui a fait le coup; une voix s'élève, celle de Chauvelin^ qui dit : « Je l'ai vu, c'est M. La Grange. » Le maréchal s'emporte; cependant, réfléchissant sur les conséquences, il s'apaise bientôt; mais la vérité perce. La Grange en est instruit; brutal, de fort peu d'esprit, fier, insolent, il trouva l'injure trop forte. On vint à Paris. — Le maréchal aurait trouvé mauvais toute querelle chez lui. — Chauvelin, qui ne voulait en aucune manière se battre, convenait qu'il avait commis une étourderie, et il aurait fait toutes les excuses convenables. La Grange ne voulut entendre à rien, il fallut en découdre. Chauvelin se présenta plus d'à moitié mort; à peine fut-il en garde que l'autre lui passa son épée au travers du corps, et le tua (1). La Grange parut à tous les spectacles et vint dîner le lendemain chez Chailly. Il n'en fut pas question; mais tout le monde avait sur le cœur le peu de délicatesse de cette vengeance qui mettait toute une famille en deuil. Il a été depuis officier | des mousquetaires et cordon rouge, mais je n'ai vu aucun de| notre société qui fût intime avec lui. Il avait épousé la veuve de l'intendant Méliand (2).

(1) Ce duel eut lieu le 23 novembre 1750, quelques jours avant ]; mort du maréchal de Saxe. Voy. Journal historique de Collé, t. \ p. 317; Barbier, novembre 1750, etc.

(2) La fille, d'après la Chenaye; Angélique-Adélaïde Méliand, fille d< Charles-Biaise, maître des requêtes, puis conseiller d'Etat, et de Marie Louise-Adélaïde du Ouesnoy, sa seconde femme. Le mariage eut lier en 1766.

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Boiigaiinille, iVèie du secrétaire de l'Académie française, \onail, comme je l'ai dil, dans cette société. Il avait peu de lorluiie, et il avait commencé par accompagner à l'armée un M. Hérault de Séchelles (1), officier dans le même régiment, pour lui servir de mentor; il annonçait de l'esprit. Voulant exceller dans les armes, il tirait toute la journée, et, dès qu'on avait dîné, le salon se convertissait en salle d'armes. Le comte de Lameth, tué à la bataille d'Ilastenbeck (2), était \ni dos tenants.

(1) Oui dovinl colonel du régiment de Bourgogne, et tut tué à la bataille de Minden. Il était fils du lieutenant de police René Hérault, et de mademoiselle Moreau de Séchelles. C'est le père du fameux révolutionnaire.

(2) Le duc de Luynes, comme M, Dufort, dit que le comte de Lameth fut tué à Hastenbeck en 1757; d'après la Chenaye et Pinard, il serait mort à Francfort en 176L II ne peut cependant y avoir de doute sur l'identité, Luynes indiquant le nom de la femme, mademoiselle de Brofflie.

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