‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 13 sur 41 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le curé de Saint-Prix et les contrebandiers. — Maladie de M. Diifort. — On lui ordonne les eaux de Cauterets. — Voyage. — M. d'Argenson aux Ormes. — Accidents de route. — Bordeaux : Ségur, le roi des vins. — MM. de Tourny. — Les Landes, Bayonne. — M. Moracin. — Le docteur Listai. — Les prisonniers anglais. — Saint-Jean de Luz.

— Les corsaires de Bayonne. — Pau. — M. de Berry. — Bagnères.

— Mademoiselle Lolotte et le comte d'Hérouville. — Olavidès. — Baréges. — Les ducs d'AumonL et de Villequier. — Tarbes. — Auch.

— Montauban. — Toulouse. — Lefranc de Pompignan; son mariage avec madame Grimod-DuforL. — Cette. — Béziers. — Montpellier. — Les Galloys de la Tour. — Avignon. — Marseille. — Le duc de Villars. — Un homme de cent vingt-neuf ans. — Toulon. — La flotte de M. de la Cliie. — Hyères. — Gemenos. — Lyon. — Le cardinal de Tencin. — Pierre-Encize. — Dijon. — Retour à Paris.

Je raconterai ici une histoire qui s'est passée sous mes yeux à Saint-Prix, peu de temps après mon mariage (1). Saint-Prix a un pèlerinage fameux entretenu par la dévotion de tous les arts et métiers de Paris. Le jour de la fête du saint, le village est rempli de charrettes, de fiacres, de carrosses de remise. « Monsieur Saint-Prix », comme il est écrit sur le tronc, guérit tous les estropiés. Quatre portefaix traînaient ou faisaient courir trois fois autour du tombeau des boiteux, des culs-de-jatte, des paralytiques, en criant : « Miracle! » Et malheur à celui qui aurait douté de l'efficacité du remède!

Nous voyions souvent le curé, homme d'esprit au-dessus des préjugés, mais ne les froissant pas; il était plein d'amabilité, et de mœurs respectables. Il vint nous raconter le fait suivant :

L'église de Saint-Prix est à mi-côte et tout en haut du

(1) J'ai cru devoir placer ici cette anecdote; elle se trouvait originairement au chapitre xv, fort loin de sa date, qui, comme on le verra, est antérieure à 1757.

L'ANCIKN RKG1MI-: (J 7.)5-lT6l), 193

\illago, aj4tiiyéc* à une inoiilagiu^ a[)p('lcc la Croix-Jacques, et Ton pcul arri\ cr à réglisc cii (Icsccndant par les bois, sans èlre Ml tle [)ersoi)no. « 11 \ a eiixiioii quinze mois, nous dit « le curé, que je lus demandé au confessionnal à dix heures (( du malin. Je lrou\ai dans mon église un honnnc Agé, bien « \élu el en bolles, ainsi (|u"ini autre plus jeune; ils me « (.lemandaienl de les entendre en confession. Ils se mirent « chacun d'un ccMé du confessionnal, à la place du pénitent; « le plus âgé me dit : — Monsieur, vous êtes un galant « honnne; nous \ous coulions, mon fils et moi ici piésents, « que nous sonmies les chefs d'un convoi considérable de (( contrebandiers; nous sommes poursuivis par les commis de « la ferme, et il y a trois jours que nous sommes cachés avec (( nos chevaux el nos bagages dans les caves du château de la « Chasse (1), qui est à un demi-lieue d'ici, sur le bord d'un (( étang en fin fond de forêt. Nos espions nous avertissent (( qu'il faut y rester jusqu'à demain soir; nous sommes dix- « sept, sans compter les chevaux, qui n'avons rien mangé (( depuis avant-hier au soir. Nous ne p©u\ ons nous employer (( pour acheter des vivres, et nous désirons que cela se fasse « par ^■otre ministère. \'ous comprenez l'importance du « secret : on pourrait nous trahir, mais celui qui le ferait (( périrait certainement; car nos camarades sont intrépides, « et connaissent notre démarche. — Messieurs, leur répondit « le curé, soyez tranquilles; faites-moi l'honneur de venir « déjeuner chez moi, et pendant ce temps je pourvoirai à vos « approvisionnements. » Ils le suivirent, le déjeuner fut gai, et deux chevaux furent chargés très-adroitement de pain, de vin et de victuailles. Les deux hommes payèrent grassement, ajoutèrent quatre louis pour les pauvres, et, en partant, ils firent donner au curé sa parole de garder le plus inviolable secret jusqu'à ce qu'il eût reçu de leurs nouvelles. Il y avait quatre jours qu'il avait reçu un ballot de toile superbe, pour faire vingt-quatre chemises, et la lettre ci-jointe : « \'ous

(Ij Dont il reste quelques vestiges dans un vallon de la forêt, entre Saint-Prix et Bouffémont. (A. Rey.)

194 MÉMOIRES DU COxMTE DUFORT DE CHEVERNY.

« pouvez, Monsieur, conter l'aventure si elle vous amuse. <( Vous avez très-bien gardé le secret à des personnes qui « vous doivent la vie; acceptez cette marque de reconnais- « sance. Tranquille maintenant chez moi, la vente que j'ai « faite des marchandises en question m'a mis assez au-dessus « de mes affaires pour ne plus entreprendre de spéculations « si dangereuses, surtout pour des officiers au service du « Roi. Nous conserverons une reconnaissance éternelle de « votre conduite envers nous. »

Le bon curé était ravi; mais trois semaines après, il mourut d'une fluxion de poitrine, et dans ses derniers moments, sa conscience timorée lui reprochait cette honnêteté, à ce que me dirent ceux qui l'assistèrent (1).

Notre genre de vie fut bientôt troublé par le délabrement de ma santé. J'arrivai à un affaiblissement et à une maigreur qui dégénéraient en phthisie. Bastien était mort, après six ans de paralysie; tout ce qu'il y avait d'habiles médecins ne me donnaient que des toniques, et ils n'étaient pas suffisants. Je trouvai à la Comédie italienne le président de Sénozan (2), père de M. de Viriville, un de mes amis. Je lui contai mes maux. Il me console, me dit qu'il n'y a que les eaux de Cauterets qui l'ont guéri : je le vois gros, gras et frais; je me persuade aisément ce que je désire, et je prends la ferme résolution d'y aller. M. de Barassy, mon ami de collège que je voyais de temps en temps, marié à mademoiselle Gondouin, demeurait rue de Paradis, où il tenait une très-bonne maison; il passait pour être riche de 60,000 livres de rente, et il vivait comme les ayant. On le. disait attaqué

(1) D'après M. Aiigusle Rey (p. 70), ce curé devait être Jean Loinlier, prieur, licencié en théologie, curé de Saint-Prix en 1746, mort en 1757.

(2) Jean-Antoine Olivier de Sénozan, d'abord président à la quatrième chambre des enquêtes, puis conseiller d'Etat ordinaire en 1755. Sa mère, Anne-Madeleine de Grôlée de Viriville, était la dernière héritière de Ir branche des comtes de ce nom. Il eut deux fils, nommés, d'après la Chenaye, 1° Antoine-François, et 2° Jean-François-Ferdinand, qui mourut maréchal de camp en 1769, et que la Gazette de France du 1" décembre 1769 qualifie comte de Sénozan et de Viriville. C'est lui probablement qui était l'ami de l'auteur.

LANCIKN RKGIME (1755-1764). 195

<lo la poilriiK»: il in\Mit(Mul jiailor de mon \Mojcl et s'offre de m i\ccoiu\)i\iiucv .

J'axais une \oiUire cxcelleiUe, je la fais disposer pour le xoyage, et je fais faire une lablc qui s'ajustait aux portières, avec un trictrac dont les flèches étaient séparées par des coches. Puis je mets en ordre mes affaires, car je me trouvais si mal que je ne comptais pas revenir. Je vais- à Versailles jnendre congé du Roi et lui demande la permission; j'avais encore deux mois de service, et M. de La Live ne demandait pas mieux que d'entrer en fonction. Le Roi, qui a\ait \u ma femme dans la galerie, me répond : « Voilà ce que c'est que « de s'être diverti et d'avoir une jolie femme! guérissez-vous, « je A ous le conseille, et mettez-y le temps. » Je m'assure d'un passe-port pour Gènes et pour l'Italie, et de lettres de recommandation. Je comptais, si les eaux me réussissaient, faire ce voyage instructif et amusant. Mon fils était en nour lice à Saint-Leu, et j'y envoyai toute ma maison.

Nous partons le 10 avril 1757 dans la berline, ma femme et moi, mademoiselle Gentil et M. de Barassy; en outre, trois courriers : un pour \L de Barassy et pour moi, le frère de ^[arnier, mon premier laquais, et Duplessis, premier laquais de ma femme, qui depuis s'est trouvé un homme à talent et est l'auteur des calendriers perpétuels qu'on voit partout; il est mort après avoir eu une boutique considérable sur le pont au Change.

Nous vînmes coucher à Orléans, dîner à Blois, et le lendemain coucher à Tours. De Tours, nous allâmes à Poitiers, et nous ne voulûmes pas passer sans séjourner un jour franc aux Ormes (1). AL d'Argenson était notre parent, il nous avait toujours bien traités, et moi en particulier. Il était dans les premiers temps de son exil, et j'avais assez èondé le terrain pour croire qu'une visite de parenté ne me ferait nullement tort.

Nous arrivâmes de très-bonne heure aux Ormes. Nous y

(1) Les Ormes-Saint-Marfin, sur la rive droite de la Vienne, près de son confluent avec la Creuse, sur les confins de la Tourairie et du Poitou. (Barbier, lévrier 1757.)

496 MÉMOIRES DU COMTE DUFORÏ DE ClIEVERNY.

trouvâmes madame d'Estrades, qui l'avait suivi, M. Thiroux, directeur des postes (1), Moncrif, et quelques gentilshommes voisins. iVprès dîner, M. d'Argenson n'eut rien de plus pressé que de me faire voir son parc, ses jardins et la rivière qui les borde. Toute la conversation roula sur la cour que j'avais quittée à l'instant. Je vis le regret mortel où il était d'avoir succombé à la cabale. La promenade nous mena vis-à-vis d'une statue du Roi (2); il me dit : « Voilà ma seule conso- « lation, celle de venir voir tous les jours mon maître! »

Nous rentrâmes, il fit sa partie avec nous; il fut galant, aimable, enfin tout ce qu'il était avant dans la société.

J'oublie que M. Vallier (3), surnommé le petit Vallier, y était aussi. Ami intime de la maison, il faisait tout son possible par sa gaieté pour distraire l'ex-ministre du chagrin de son exil.

Le lendemain, nous allâmes coucher à Barbesieux, où nous vîmes les manufactures d'épingles; puis nous partîmes pour Bordeaux. Cette route a été changée depuis. Nous arrivâmes à Saint-André de Cubzac, environ sur les quatre heures. Nous ne connaissions pas la route, et nous ignorions que pour arriver à la Dordogne, il fallait descendre une montagne bien pavée, mais très-longue, allant en tournant, et faite à mi-côte, de manière que la montagne était d'un côté, et le précipice de l'autre. J'étais alors dans le fond avec ma femme; sur le devant, M. de Barassy et mademoiselle Gentil; au milieu, la table que j'avais fait faire, sur laquelle nous mangions et posions nos livres, et qui était soutenue par quatre attaches se détachant à volonté. Un sac de cinquante louis, en écus, était ouvert pour payer la poste. On ne parle pas d'enrayer une voiture très lourde et chargée d'effets pour

(1) Il y avait alors trois Thiroux dans l'administration des postes. Il s'agit probablement de Thiroux de Montregard, l'un des deux intendants généraux.

(2) Le président Hénault, qui décrit le château des Ormes, dit que cette statue était primitivement dans les jardins de M. d'Argenson, à Neuilly. (Mémoires, p. 251.)

(3) Peut-être Charles-François Vallier, comte du Saussay (1703-1778), colonel d'infanterie et poète médiocre.

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six mois au moins. Nos dois courriers s'étaient dclacliés pour l'aire piéparer les bateaux à voiles. Mais à peine la voituie est-elle en train de descendre, que les deux chevaux, entraînés par la pesanleui-, poussent les quatre de devant. Voyant (ju'ils ne pouxaient résister, les postillons se mettent au grand galop, espérant nous faire verser contre la montagne à un détour. Mais ils n'étaient plus les maîtres, et nous voyons les che\aux, le timon et la voiture prendre la direction d'un précipice de plus de cent toises de profondcui'. Impossible à nous de sortir de la \oiture et de faire aucun mouxement; nous étions tenus par cette maudite table, qui ne cédait pas à notre précipitation. Tout cela se faisait aussi \ite que la pensée. Enfin, le postillon de devant, apercevant un tronc d'arbre dans l'alTreux glacis, y dirige ses chevaux; ils tombent tous les uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Cette résistance d'un instant arrête les deux petites roues, car celles de derrière n'avaient pas encore quitté le pavé; en un instant, tout ce qui était sur la table fut déblayé; tabatières, mouchoirs, li\res, sac à ouvrage et le sac de cin- (pianle louis furent jetés sur le pavé, la table de même, et nous soi'tîmes tous les quatre. La voiture allégée, les postillons se dépêtrèrent, et les chevaux furent rattelés au moyen de quelques cordes. Nous ramassâmes nos effets; le sac d'écus était tout éparpillé, mais nous avions la vie sauve, et cela nous suffisait. Nous remîmes tout en ordre, excepté la table que je laissai aux postillons, ne voulant plus jamais me servir de pareille invention, et nous gagnâmes à pied la rivière pour nous embarquer. De la Dordogne à la Garonne, il y a une plaine de plus de deux lieues; enfin nous arrivâmes au bord de la Garonne, bien dédommagés par le superbe coup d'œil de la ville et du faubourg des Chartrons.

Nous étions parents par ma femme de M. de Ségur, qui, ainsi que toute sa famille, était lié intimement avec M. le comte d'Onsenbray; il avait absolument voulu me donner une lettre pour sa mère, et je l'avais acceptée avec d'autant

plus de plaisir que je ne connaissais personne directement à Bordeaux. M. de Ségur (1) était connu dans le pays sous le titre de roi des vins; il avait les meilleurs crus, et conservait depuis trente ans des vins qu'il vendait à proportion. Dès que, arrivé dans la ville, j'eus prononcé son nom, on me mena tout de suite à un superbe hôtel, où il demeurait a^ ec sa mère; cette dame était prévenue et nous reçut avec une aisance telle que nous nous y trou^âmes mieux que chez nous.

Nous y séjournâmes huit jours, traités magnifiquement, et passant en revue tout ce qu'il y avait de mieux dans la ville, tant dans le militaire que dans la robe.

Nous vîmes depuis le château Trompette jusqu'aux plus jolies maisons des environs. M. de Tourny, le fils d'un intendant illustre dans cette province (2), puisqu'il avait donné son nom aux superbes allées de Tourny, nous traita un jour.

Extrêmement dévot, il se chargea de nous faire voir les églises, surtout les Chartreux, dont il nous fit les honneurs comme s'il eût été un moine. La dévotion a fini par lui échauffer tellement la tête, que voulant étouffer tout mouvement soit du sang, soit de l'imagination, il se ficela le corps comme un bout de tabac, ce qui lui procura une gangrène, dont il n'avertit le nommé Duchesnay (qui a été mon médecin depuis) que lorsqu'il ne fut plus temps. Il périt ?e seizième jour, en bénissant le ciel de ses souffrances.

(1) II ne peut s'agir, eu égard à la date du voyage, de Nicolas- Alexandre de Ségur, président à mortier au Parlement de Bordeaux, qui « était fort riche et avait des vins pour beaucoup d'argent à Bor- « deaux ». (Luynes, t. IX, p. 100.) Le Ségur dont il est parlé ici doit être Alexandre de Ségur, aussi président à mortier au Parlement de Bordeaux, puis prévôt de Paris de 1755 à 1766, neveu et gendre de celui qui précède. Il était fds de Pierre de Ségur et de Marie Rocaute, et avait épousé en 1742 Marie-Thérèse-Elisabeth-Eugénie de Ségur, sa cousine.

(2) Louis-Urbain Aubert de Tourny, ancien intendant de Limoges, intendant de Bordeaux depuis 1743, conseiller d'Etat de 1755, venait de donner sa démission d'intendant en faveur de son fils, Claude- Louis, maître des requêtes depuis 1755, qui fut remplacé en 1758 par M. Boutin.

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La bonne clièrc, le \oyagc, les vins e\(iiiis que je buvais, luaNaienl réiabli un peu; mais dès que j'abusais, j'étais sûr (le le payer \n\v des douleurs. J'approchais des eaux; on devait les connaîtie. J'allai consuller le plus habile médecin, (|ui me reii\oya à un laineux médecin de Bayonnc, nommé Listai, (pli avait une réputation dans tout le Midi, comme Dumoulin Lavait eue à Paris. Au lieu d'aller à Pau par les petites landes, je n'hésitai pas à prendre les grandes, pour me rendre à Bayonne. 11 fallait choisir entre les eaux de Hagnères, de Cauterets ou de Baréges, toutes trois à quatre lieues l'une de l'autre.

Nous passâmes dans les grandes landes. Ce sont des plaines à perle de vue, remplies d'ajoncs et d'arbustes piquants, dans lesquelles se promènent des moutons et besliaux, qui se perdent dans les broussailles, et que l'on ne décou\ re que par leurs conducteurs, montés sur des échasses de près de quatre pieds de haut. Ces bergers, accoutumés à cet exercice, marchent lestement, ne descendent jamais, et pour se reposer s'appuient contre des arbres, quand ils sont assez heureux pour en trouver. On traverse souvent des forêts de pins, et nous fîmes deux lieues à travers une partie (|ui avait été incendiée depuis peu et présentait le spectacle le plus triste possible. Les postes étaient entourées de quelques terres défrichées, et il était aisé d'en conclure que si le gouvernement avait suivi le projet d'une compagnie tle défrichement, ce terrain aurait été aussi productif pour la France que bien d'autres; il ne manquait que des bras.

Les postes étaient mal servies; souvent, les chevaux étaient dans les pâturages, et il fallait attendre. Après avoir couru toute la journée, nous fûmes obligés de coucher dans une maison isolée, qui faisait l'auberge et la poste. Il nous en coûta un prix exorbitant, pour ajouter quelques œufs aux provisions dont nous nous étions pourvus, et nous n'eûmes d'autre retraite qu'une chambre, à côté de la cuisine, où nous couchâmes cinq. Deux des courriers passèrent la nuit dans la voilure, sur le grand chemin et en plein bois.

rOO MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEYERNY.

Nous apercevant que la porte ne fermait qu'au loquet, nous établîmes des chaises pour nous avertir; nous nous armâmes de nos pistolets et nous nous endormîmes de fatigue, dans une maison qui avait l'air d'un vrai repaire de voleurs, et dont les hôtes avaient une mine peu rassurante. A deux heures, nous étions réveillés par le bruit que faisaient les meubles en tombant; un particulier cherchait à entrer, mais, nous trouvant sur nos gardes, il ferma la porte et se retira. De ce moment il ne fut plus question de dormir; nous nous dépêchâmes de faire mettre les chevaux et nous partîmes à la pointe du jour. La seconde nuit fut moins orageuse.

Enfin, sortis des landes, nous arrivâmes de bonne heure à la dernière poste, avant Bayonne. J'aperçus, sur une élévation, un homme très-bien mis qui, avec sa lunette longue, regardait un vaisseau qui voguait à toutes voiles. Dès qu'il vit nos courriers, il s'empressa de leur demander qui nous étions. Aussitôt qu'on eut prononcé mon nom, il vint à la voiture et me dit : « Monsieur, mon frère Moracin (1) m'avait « mandé de Paris que vous viendriez peut-être à Bayonne; (( vous ne vous rappelez peut-être pas m'avoir vu chez ma- « dame de Sy, où mon frère loge, et chez madame de Grâce mayel (2), mais j'ai bien l'honneur de vous connaître. Vous <( serez très-mal dans l'auberge à Bayonne, faites-moi le « plaisir d'accepter ma maison. Je ne puis y retourner que <( demain, mais je vais vous donner un ordre pour qu'on « vous y reçoive, comme si j'y étais moi-même. »

J'eus beau me tenir dans les termes de la politesse d'usage, il fallut promettre et accepter. Il s'appelait M. Moracin d'Hollande. Dès que nous fûmes partis, nous nous décidâmes, pour ne pas l'importuner, à descendre à la meilleure auberge, et nous nous y fîmes conduire; mais à peine des-

(1) Un Moracin avait été associé au banquier La Borde. Un autre fut receveur général des fermes à Bayonne (1766); un autre enfin fut nommé commissaire général ordonnateur à Pondichéry en 1784.

(2) Madame Fremyn de Sy, née Ferrand, et madame Fontaine de Cramayel, née de La Borde, que nous retrouverons toutes deux un peu plus loin.

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ceiulus, nous l'ùines coiu.Miiiciis (|Li'il nous n\nil dil la plus grande vérité : Taubcrgc n'était pas habitable. Comme il faisait encoi'e jour, nous nous (lélermiuAmos à nous j'aiic conchiiie cliez M. Moracin d'Hollande.

Ma i'(Mnui(\ jeune, très-jolie, avait un habit d'honnne, une jupe de femme, un chapeau à j^liiiiiel blanc et boutons de diamants et du rouge, ce (|ui nous ;iHirn les regards des passinds. Nous frapj^ous à une porl(^ (pi'on nous dit être la demeure de M. Moracin; une fennn(; paraît au troisième et nous salue du Quèsaco. Nous rin\ilons à descendre, de la part de son maître; elle arrive, \oil ma femme, fait un signe de croix, et nous referme la porte sur le nez, en criant : « Hé! grand Dieu! c'est une comédienne! » Nous voilà dans la rue, fort estomaqués; enfin, les voisins s'assemblent; je m'explique, je montre le billet; on parlemente; la servante revient, reste convaincue que nous ne sommes ni comédiens ni opérateui's. et nous introduit chez elle.

Cette réception ne nous donnait pas une grande idée de l'habitation. Quel est notre étonnement! Nous trou\ons une petite maison charmante : une chambre à coucher en damas cramoisi, avec baguettes dorées, le lit pareil; un joli salon; une salle à manger et quatre chambres particulières, plus jolies et plus propres les unes que les autres. On nous servit un souper délicieux, et nous nous couchâmes tous, comme par féerie, dans les meilleurs lits possibles.

A huit heures du matin, Moracin arriva; je n'ai de ma vie eu une plus aimable réception. Il était amoureux de mademoiselle Galland, qu'il a épousée depuis; il nous mena chez la belle-mère et nous fît voir toute la ville. La meilleure compagnie s'empressa de nous inviter, et nous allâmes partout. Dans une ville si éloignée, une jolie femme Acnant de Paris faisait sensation; madame la marquise d'Amou, dont le mari avait le commandement de la ville (1), nous

(1) De Caupenne, marquis d'Amou. capitaine aux gardes-françaises, puis commandant à Bayonne, marié on 1740 à Marie-Churloïte de Menou. de la branche de Cuissy.

iinila. Il fallut aussi aller cliner chez le comte d'Aspreniont (1), commandant la citadelle.

Nous étions en pleine guerre; les prisonniers anglais étaient entassés dans la citadelle, et nous fûmes réveillés une nuit par un bruit de fusillade souteim. Le lendemain, nous sûmes que les prisonniers avaient fait un trou; seize s'étaient enfuis et mis en défense; on avait été obligé d'en fusiller quatre pour faire rentrer les autres.

Cependant mon principal objet était de consuUer M. de Listai, pour qui j'avais fait soixante lieues de plus. Il opina pour que je me rendisse aux eaux de Bagnères, comme les seules qui pussent me rendre la santé. La chose décidée, nous consacrâmes huit jours à Bayonne, tant par reconnaissance de la bonne réception qu'on nous y faisait, que par le plaisir que nous y trouvions.

Des bals charmants, embellis par l'humeur sallimbanque des Basques, une quantité de jolies femmes, les amitiés et les attentions de M. de Moracin, tout nous rendait ce séjour asfréable.

Je ne voulais pas quitter Bayonne sans voir les confins de l'Espagne et de la France. Nous prîmes donc un jour pour aller à Saint-Jean de Luz, qui n'est qu'à quatre lieues de Bayonne.

Nous vîmes en passant sur la montagne le beau château construit par l'avant-dernière reine d'Espagne, qui y a fini ses jours. Ce château, bâti à la moderne, a été possédé par M. Picot, dont la fille a épousé Charles Lameth (2), qui a joué un rôle dans l'Assemblée constituante.

Après avoir touché les terres d'Espagne, nous revînmes à Bayonne. M. de Moracin risquait beaucoup sur les corsaires

(1) Henri, clievaHer d'Aspremont, né en 1702, brigadier d infanterie en 1747, nommé en 175G lieutenant de Roi au cliàteau de Bayonne, (Pinard, Chronologie militaire.)

(2) Charles-Malo-François de Lamelh (1757-1832), colonel des cuirassiers du Roi, gentilhomme d'honneur du comte d'Artois, député de la noblesse aux Etats généraux. 11 siégea au côté gauche, et eut avec le duc de Castries un duel qui fit grand bruit. Il avait épousé Marie-Anne Picot.

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;ii"inôs (Ml course. H en soilail jomiielleiiieiil, el il n'élnil queslioii (jiie de priscv*^, H a\ail mis sur uu corsaire prêt à j)arlir. dont il (^sliniail beaucoup le capitaine, et il ine proposa de prendre une aciion. lOlK's étaient de cin([ mille livres; j'cMiyageai M. de l^arassy à en prendre la moitié, et me voilà dans le commerce de la niarin(\ Le vaisseau était prêt à nuMtre à la voil(\ il ('lait dans le bassin; c'était une course d'au plus cpiin/e jouis. Le vent devient bon, nous le voyons partir. Toutes les lunettes sont bra((uécs, nous le voyons à Thorizou se joindre à un autre vaisseau et tirer des bordées; nous cioyons notre gain sûr, lorsque notre cher capitaine baisse pav illon et suit paisiblement celui qu'il avait attaqué. Les avis se partageaient; mais je ne doutai pas que nous ne fussions pris, et je fus corrigé de mettre mon argent à la grosse aventure.

Nous partîmes de Rayonne le lendemain, pour nous rendre par Orthez à Pau, et de là à Bagnères; cette roule fut longue, mais le chemin très-beau; nous couchâmes à Orthez. La nou- Acaulé et la beauté du pays nous intéressèrent; mais lorsque nous fûmes à descendre la cote de Gère, nous fûmes émerveillés par le coup d'œil magnifique d'une campagne à perte de vue.

J'avais à Pau une cousine, mademoiselle Charpentier deVilziers (1), mariée à un conseiller au Parlement de Pau, M. de Baiard, avec laquelle j'avais une intimité d'enfance. Les premières personnes que je rencontrai furent elle et son mari, en berline, qui allaient dans leur terre. Ainsi je n'avais rien qui m'engageât à rester à Pau; nous ne fîmes donc qu'y dîner, pour aller à Tarbes où logeait ^L de Berry, trésorier des états de Bigorre, qui nous attendait. Je lui étais fort recommandé par madame de Montpellier, qui prenait en ce moment les eaux à Bagnères; elle m'avait écrit qu'elle nous attendait.

(Ij II a été question de son père, qui avait épousé une demoiselle Le Boullanger, mais madame de Baiard ne figure pas dans la Chenaye, qui mentionne seulement ses frères et sœurs. Jean-Antoine de Baiard était conseiller au Parlement de Pau depuis 1736. Œlat de la France, 1749.)

Nous arrivâmes pour souper à Tarbes. Madame Berry, la mèiT, était âgée de plus de quatre-vingts ans, et nous ne sûmes son âge qu'après lui en avoir donné tout au plus quarante. Bonne réception, grande bonhomie, opulence considérable et sans faste, tout nous représentait l'ancien temps. Berry arriva le lendemain matin. Gai et obligeant, il facilitait à tous les gens connus les moyens de se rendre aux trois eaux. Il arrivait de Cauterets, où se trouvait M. le duc d'Aumont.

Le lendemain, nous allâmes coucher à Lourdes, où M. de Bellegarde commandait. Ce bourg, où commencent les Pyrénées, est dominé par un château fort où l'on envoyait en exil les personnes qu'on ne voulait que corriger.

Le soir, nous arrivâmes à Bagnères; Berry nous avait loué sur une petite place une maison entière, bien bâtie et agréable. L'établissement aux eaux n'est pas long; Duplessis se fît cuisinier, mademoiselle Gonlil fît l'office, et en vingtquatre heures nous nous trouvâmes même en état d'aAoir quelques personnes à dîner.

Mademoiselle Lolotte, la maîtresse de feu lord Albemarle, jouait un grand rôle, l^^lle ne m'clait pas étrangère, comme je l'ai dit. Depuis la mort subite de lord Albemarle, M. le comte d'Hérouville, commandant à Bordeaux (1), s'était attaché à elle, de manière qu'il l'a épousée depuis. Il en a eu deux filles, bien mariées aujourd'hui. De l'esprit, de l'usage du monde, une grande finesse, une très-jolie figure, tout justifiait son choix. Un accident arrivé à Bordeaux à l'hôtel du gouverneur était la cause de ce voyage. Une fontaine de plomb, anciennement bouchée, fut rouverte par ordre de M. d'Hérouville. Au bout de deux jours, sept personnes de sa maison périrent dans des douleurs qui manifestaient le poison; lui-même fut attaqué, mademoiselle Lolotte aussi. Les remèdes les tirèrent des portes de la mort, et on leur

(1) Antoine de Ricouard, comte d'Hérouville. lieutenant général, commandait la province de Guyenne depuis 1754. Il épousa Louise Gaucher fort peu de temps après le voyage de M. Dufort. Elle mourut en 1765.

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oiilonua (le xciiir [nciidrc les eaux de Bagiièic». Ils y élaicnt établis a\aiil nous, et leur maison était considérable; ils étaient enxiion une \iiigtaine. Le coureur connaissait mes gens; il \ int les voir, et il dit qu'il se sentait attaciué. Il tint parole; le lendemain, il mouiul dans des douleurs alTi'euses. Eidin, successixement, il péril de h^ur maison neul* personnes, tant lionnnes que femmes.

Toutes les avances de M. dTIérou\il[e et mon ancienne connaissance a\ec mademoiselle Lolotte tiraient à conséquence. Il était didicile de lier une femme jeune et très-jolie avec une fille entretenue et qu'on €on\ enait a\ oir à douze ans dansé sur les planches. Je résistai donc à toute invitation d'intimité, et nous nous bornâmes à nous voir comme connaissances des eaux. La réputation de ma femme valait bien ce petit sacrifice.

Les eaux étaient brillantes. Madame de Montpellier faisait le fond de notre société. Il y avait beaucoup de Rayonnais, beaucoup de Bordelais, quelques Américains. Ce fut là où je fis connaissance de M. Olavidès, connu depuis sous le nom de comte de Pilos (1), homme d'Etat rempli d'esprit et de connaissances, et ayant joué depuis un grand rôle en Espagne. C'est lui qui a défriché la Sierra Morena, et, en bulte à l'Inquisition, a été obligé de venir vivre à Paris.

Il arrivait de faire le voyage de Lima à Madrid. Une longue traversée, une persécution qu'il avait éprouvée, lui avaient fait porter l'humeur aux jambes, qu'il a conservées enflées. Venant d'épouser à Madrid une veuve qui lui apportait une fortune considérable, il commençait ses voyages en Europe, et voulait prendre les eaux pour raffermir totalement sa santé. Etudiant le français, doué d'une mémoire prodigieuse et d'une éloquence rare, il débuta par vivre seul. Je ne tardai pas à sentir tout ce qu'il valait, et, de ce moment, nous nous liâmes tellement que maintenant il passe sa vie avec moi.

(1) Olavidès (Pablo-Anlonio-José), né à Lima en 1725, mort en Espagne en 1803. Il en sera souvent parlé dans ces Mémoires.

Comme j'aurai d'autres occasions cle parler de lui, je vais continuer de me rappeler tous ceux que je vis à Bagnères : madame la baronne de Mesplesse, notre ami Jelyotte, qui, depuis son jeune âge, venait tous les ans revoir sa patrie et prendre les eaux du pajs; M. Becque; enfin, M. Gradis (1), Juif de Bordeaux, d'une fortune inmiense.

Nous dînions, soit chez nous, soit chez madame de Mesplesse ou madame de Montpellier, mais nous dédaignions denous trouver aux redoutes : il y venait des joueurs intrépides qui n'y perdaient pas leur temps.

Nous nous étions liés avec l'abbé de Verthamont de Montauban (2), cousin de l'évêque de ce nom. Sa tête exaltée l'avait porté en mission à la Chine; il avait dépassé Canton et avait éprouvé une persécution de trois mois, après laquelle il était revenu en France. Le scorbut l'avait attaqué, et il venait aux eaux pour tâcher d'apaiser le feu que les antiscorbutiques avaient allumé dans son sang. Homme d'esprit,, fort instruit, rendant agréablement les récits de son voyage, il travaillait à une réfutation du père Duhalde (3), qui n'a jiamais paru, mais que j'ai vue, et c|ui aurait mis au jour bien des mensonges; c'était un homme pieux et de mœurs, sans être un fanatique.

Une douzaine de personnes faisaient donc le fond de notre société, et différentes parties aux environs se passèrent fort agréablemeni, surtout à Médous, petite capucinière située à mi-côte et dominant sur la vallée de Campan, où se trouve une fontaine excellente d'eau limpide, réunie en un bassin.

Les eaux de Salut se réunissent dans un bassin couvert et

(1) Marmontel en parle dans ses Mémoires (livre VII). D'après des renseignements fournis par M. Pierre Margry à M. Masson, il se nommait Michel Gradis, armait des vaisseaux pour la course, et fut à ce sujet en rapport avec Lapeyrouse en llô9. (Correspondance de Bernis^ t. II, p. 318, note.)

(?) Abbé de Néaufle le Vieux depuis 1753. Son cousin était Samuel- Guillaume de Verthamont de Chavagnac, qui fut évêque de Luron de- 1737 à 1758.

(3) Duhalde, .Jésuite, auteur de la Description fjéographique, historique, ehronoloriique de la Chine et de la farlarie. Paris, 1735»

4 volumes m-ï\ avec figures et atlas.

L'ANClliN RÉGlMIi (1755-1764). 207

f(MiiU' par un [)olil hàlimciil, à pou de dislaucc de Ha^nèics; cliai'un s'y rend tous les malins, aj^rès avoir juis riieurc vacante. Ces eaux, dune elialeur extrèmemenl l(Mnpéré(\ j)uis<|u'elles remplissenl le bassin au sortir de la source, sont bonnes pour rafraîchir le sang et guérir les petits maux; aussi y xoil-on peu de gens alla(iu('^s de maladies sérieuses. Nous allâmes faire un dîner dans les montagnes, à portée d'un site superbe par le rapproclicment de plusieurs vallons. C'était auprès d'une vieille église abandonnée et encore bien couverte. Jelyotte, madame de Montpellier, madame de Mesplesse en étaient, ainsi que l'abbé de Verthamont et beaucoup de nos nouvelles connaissances. Dans les montagnes^ on éprouve toutes les variations des saisons. Le temps était superbe au départ, puis l'air devint lourd et étouffant. Nous entrâmes dans l'église. Ce vaisseau était vaste et extraordinairement sonore, Jelyotte était dans la force de sa voix, et la conduisait avec un goût qui a fait sa grande réputation; nous le priâmes de déployer sa superbe haute-contre. Il se mit à chanter cette ariette de l'opéra dont il fît la fortune : Du Dieu des cœurs... Mais quand il fut à la seconde partie de l'air : Quand Jupiter lance son tonnerre..., il seml)la que la nue se mît d'accord pour faire orchestre; il y eut un coup de tonnerre comme je n'en ai jamais entendu un pareil. Rien ne l'émeut, il finit l'air, et nous sortons. Un déluge d'eau s'annonçait, la foudre redoublait, et, dans un pré vis-à-\is de nous, et dont nous n'étions séparés que par un gave ou torrent, nous voyons l'éclair partir et le coup porter sur deux vaches; comme le terrain était en pente, nous les vîmes rouler quekiues pas. L'abbé de Verthamont me prend alors en particulier et me dit : « Je n'ai jamais été si mal à mon aise que « quand Jelyotte a chanté dans cette église un hymne à « l'amour, et ce que nous voyons me prouverait qu'on no <( peut offenser Dieu impunément. — Moi, lui répondis-je,. je « n'ai jamais eu tant de plaisir, car je n'ai jamais entendu « Jelyotte chanter aussi bien. Personne ici n'a envie d'of- (( fenser Dieu; il n'y a que des fous dans la tête de qui cette

208 MEMOIRES DU COMTE DUFORÏ DE CllEVERNY.

« idée puisse passer. Une église abandonnée n'a plus le ca- « ractère de temple de la divinité; celle-ci n'est maintenant « qu'une grange ou une étable. » Il me parut que mes réflexions le tranquillisaient, et il ne fut plus question que de revenir, portés sur des chaises par des Basques à jambes nues.

Cependant, par le conseil du médecin des eaux, je risquai de me purger. Cette médecine m'affaiblit tellement que je n'avais plus la force de sortir de mon lit. Je revins un peu en huit jours, sans cependant trouver un moment de relâche à mes maux d'estomac. Dès que je pus monter à cheval, je me décidai à aller, avec M. de Berry, à Baréges et à Cauterets, pour voir où j'irais m'établir, ne me sentant nullement soulagé à Bagnères.

Nous partîmes donc tous les deux pour Baréges, avec un domestique, par le Tourmalet. Baréges est bientôt vu; c'est une seule rue avec quelques maisons et un hospice militaire. La princesse de Barette (1) s'y trouvait, avec un fils et une fille rachitiques; il y avait beaucoup d'officiers et de soldats blessés, mais peu de société. Après y avoir dîné, nous continuâmes notre route pour nous rendre à Cauterets. Je n'ai jamais vu rien de si beau que les chemins nouvellement finis par M. Mégret d'Etigny, alors intendant (2). Tous sont pris à mi-côte, coupés dans le rocher dont il jaillit, du côté droit, des sources qui vont se précipiter dans un gave, qui coule à cent toises de profondeur. Un pont d'une seule arche, surnommé le pont du Diable, est si prodigieusement élevé que les yeux sont effrayés par la profondeur du gave qui roule avec un bruit effrayant.

Enfin, nous arrivâmes à Cauterets; la société y était char- Ci) Peut-être la margrave de Bareitti, quoiqu'à celte époque la margrave, née en 1709, ne dùl pas avoir de jeunes enfants. Ce serait plutôt Elisabeth-Frédérique de Brandebourg-Bareith, née en 1733, mariée en 1744 à Charles-Eugène, duc de VVurtemberg-Stuttgard.

(2) Antoine Mégret d'Etigny, maître des requêtes de 1744, intendant de Pau et d'Auch de 1751 à 1767. Il avait épousé en 1744 Françoise Thomas de Fange. Il fut le père de Mégret de Sérilly, que l'on trouvera plus tard.

L'ANCIKN RKGI.MK (iToSlTOi). 2o9

iiiaiiU\ cl le tluc (.rAuinonl y tenait maison ouverte. Je n'étais pas descendu de cheval que son fils, le duc de Villequier (1), viul m'inxiler. j"v courus. Je trouvai le duc, un M. Nique, saxaut ti médecin, qui demeurait chez lui; l'abbé Panât (2), aumônier du Roi; l'abbé de Noé (3), depuis évoque; l'abbé de Juigné (i), depuis archevêque de Paris ; madame Dufort d'Orsay (5), dont j'avais l'intime connaissance; madame la marijuise de Chabrillant (G); enfin douze ou quinze per- .sonnes qui m'amusèrent fort; le souper fut charmant.

Afes forces revenaient, mais mon estomac était encore fort souffrant. Le duc m'invita à aller avec lui à la fontaine. La source est à plus de vingt minutes de chemin; deux montagnards, pour une légère rétribution, vous portent sur une chaise de paille, traversée des deux côtés par des bâtons de chaise à porteurs. J'en pris une, et nous arrivâmes à la source de compagnie. Les eaux commençaient à peine à être connues. Il y avait plusieurs fontaines sortant du rocher; l'une, qui était destinée pour les bains, venait de plus de cinq cents pas, dans des rigoles de bois suspendues. Elle arrivait brûlante dans des baignoires faites en forme de bières à enterrer les morts, placées dans des baraques de bois mal jointes, à côté les unes des autres. Je ne pris pas de bain, mais je fis usage des eaux destinées à être bues; je les trouvai délicieuses, quoiqu'elles sentissent le goût d'œuf pourri à pleine bouche; la nature me les indiquait. Je n'en

(1) Louis-Alexandre-Célesle dAumont (173G-1814), duc de Villequier, puis duc d'Aumont, fils cadet du duc d'Aumont, dont il a été déjà question (ainsi que du duc de Mazarin, son fils aîné). Le duc de Villequier eut la survivance de la charge de premier gentilhomme en 1762, et devint titulaire en 1785, à la mort de son père.

(2) Probablement René-François d'Azémar, dit l'abbé de Panât, alors aumônier de Madame, nomme en 1754 à l'abbaye de Sainte-Foy-de- Conques.

(3) Marc-Antoine de Noé, né en 1724, grand vicaire d'Àlbv, abbé de Simorre en 1756, évêque de Lescar en 1763.

(4) Anloine-Eléonor-Léon Le Clerc de Juigné (1728-1811), agent général du clergé, évêque de Chàlons en 1764, archevêque de Paris en 1781.

(5) Madame Grimod-Dufort, née de Caulaincourt, dont il a çté déjà fait mention.

(6) Sur laquelle l'auteur donne des détails un peu plus loin.

eus pas bu deux verres que je sentis un baume sur mon estomac; je continuai jusqu'à dix verres et revins dîner chez le duc d^Aumont avec appétit et confiance.

Les conseils de M. Nique, les invitations de toute la société me déterminèrent, et je promis d'être de retour pour souper huit jours après, jour pour jour. On se chargea de me trouver un logement suffisant. Je n'avais pas de peine à porter parole pour M. Barassy, qui ne se trouvait pas mieux que moi des eaux de Bagnères, et ma femme ne songeait qu'à ma guérison.

Le duc d'Aumont ne connaissait pas Bagnères, ni Baréges; il fut convenu que je le recevrais à mon tour, ainsi que son fils et M. Nique. Je partis, enchanté de me bien porter, d'espérer une guérison parfaite, et du séjour agréable que j'allais faire.

Je revins par Lourdes à Bagnères, et j'annonçai tout ce que nous devions attendre d'un changement d'eaux. Le duc d'Aumont fut exact; nous le couchâmes et l'hébergeâmes, lui et son monde. Il nous quitta, après nous avoir fait réitérer nos promesses, et exigea de nous de ne faire aucune provision, voulant que nous n'eussions pas d'autre table que la sienne. Il l'offrait de si bonne grâce que je n'étais pas fait pour rivaliser.

Le jour dit, ma femme prit son habit d'homme avec la jupe; elle était jolie comme un ange. On la porta à l'ordinaire, ainsi que mademoiselle Gentil. Tous les hommes montèrent à cheval, et, longeant la vallée de Campan, nous arrivâmes à la montagne du Tourmalet; cette montagne est prodigieusement haute, et il faut une heure et demie pour la gravir. Le ciel était brumeux, et les nuages s'amoncelaient sur la cime. Les porteurs, meilleurs observateurs que nous, se pressèrent; il y aurait eu danger à attendre. Nous montâmes, tantôt passant à travers des nuages, tantôt entendant la foudre gronder en dessous et en dessus, tantôt mouillés par un brouillard épais. Au beau milieu, nos porteurs se mirent à doubler le pas; nous les suivîmes, et après deux ou

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Irois cents pas, ils nous diiiMil (|ue l'endroit qu'ils avaient franchi était le ]ilus dangereux en temps d'orage, et nous citèrent plusieurs faits plus elTrayanls les uns que les autres.

Ces bciurères, c'est ainsi qu'on les nomme, sont presque tous les vassaux de M. le marquis d'Ossun (1). Ils sont vêtus d'une façon particulière; ils ont les jambes nues, et portent de grandes culottes de cent-suisses bien plissées, une veste courte, un surtout de même, dont les manches sont plissées; le tout l)leu, brodé de lîl blanc. Un fdet couvre tous leurs <he\eux et se lie avec des cordons; leur bonnet bleu est plat cl rond. Ce costume de paysans est uniforme, et aussi ancien (|ue la monarchie.

Xous continuâmes notre ascension. Les nuages, les brumes (Maient au-dessous de nous; nous nous en éloignions, et nous jouissions du plus beau soleil possible. Arrivés au sommet, nous nous trouvâmes sur une plaine charmante et décoxi- \erte. Nous vîmes pour la première fois les deux mers, la Méditerranée et l'Océan. Je ne pouvais me lasser de faire contempler à ma femme ce magnifique spectacle, et je \ is avec plaisir qu'elle en sentait le prix.

Enfin nous arrixàmes pour diner à Baréges. Le duc nous avait annoncés, et la meilleure compagnie était réunie pour nous traiter. Je vis là un AL de Servoil, âgé de vingt-trois ans, et d'une figure intéressante; il était du corps des ingénieurs : en plantant un jalon sur le bord d'une tranchée, un boulet de canon lui avait cassé le jalon entre les deux mains, sans le toucher. Il avait été frappé à l'instant d'une paralysie, par suite de la commotion. Les eaux lui avaient rendu l'usage des jambes et des mains, et le médecin Ducos assurait qu'il guérirait.

Le soir môme nous nous réunîmes à Cauterets, et nous voilà établis comme si nous y avions toujours été. Nos bagages étaient venus dans une charrette par Lourdes; rien

(1) Pierre-Paul, marquis cl'0.«i=un, alors ambassadeur à Naples, appelé en 1759 à l'ambassade d'Espagne. Les d'Ossun avaient leurs possessions dans le comté de Bigorre. ■

n'est si aisé, lorsqu'on est en voyage, que tous ces déménagements-là .

. Je ne tardai pas à remercier le ciel d'avoir pris ce parti, et je regrettai d'avoir suivi les conseils de M. de Listai, qui avaient retardé notre guérison; car M. de Barassy et mademoiselle Gentil se trouvaient aussi bien que moi des nouvelles eaux.

Il me restait au plus six semaines de séjour, les eaux n'étant plus habitables, passé le 10 septembre. La gaieté me revenait avec la santé. Le trictrac, mille jeux innocents se succédaient. Madame Dufort d'Orsay, madame de Chabrillant, ma femme, madame de Mesplesse qui nous avait suivis, se réunissaient tous les jours chez M. le duc.

Madame Dufort d'Orsay faisait régulièrement des remèdes ainsi que madame de Chabrillant. Cette dernière, fille de M. des Fournicls (1), fermier général, était asthmatique. Notre société était augmentée d'un cousin de ma femme, le chevalier de la Tour, frère de M. Galloys de la Tour, intendant et premier président à Aix en Provence (2). Le chevalier de la Tour, frère aussi du capitaine aux gardes, notre ami, était asthmatique de naissance. Obligé de quitter le service avec la croix de Saint-Louis, sa situation toujours tranquille l'avait rendu le plus grand joueur de trictrac de Paris. Depuis dix-huit ans, il n'avait pas pu se coucher, et il passait la nuit sur une chaise; il venait pour la troisième

(1) Deux demoiselles des Fourniels épousèrent des Chabrillant : 1° Marie, fille d'Annibal Verdelhan des Fourniels et de Françoise Levieux, mariée en 1727 à Claude de Moreton de Chabrillant; 2° Bathilde- Madeleine-Félicité, fille de Jacques de Verdelhan des Fourniels (fils du précédent) et de Marie-Madeleine Morin, qui épousa en 1752 son cousin germain, Jacques-Aimar-Henri de Moreton de Chabrillant, maréchal de camp. C'est probablement de la dernière qu'il est question; elle mourut en 1765. Marmonlel parle, dans ses Mémoires, de la famille des Fourniels (liv. III).

(2) Charles-Jean-Baptiste des Galloys, seigneur de la Tour, vicomte de Glené, né en 1715, maître des requêtes en 1738, premier président du Parlement d'Aix et intendant de Provence depuis 1744, marié en 1748 à Marie-Madeleine d'Aligre. Il était fils de Pierre Galloys, premier président au Parlement d'Aix, et de Anne Le Gendre de Saint-Aubin, de la famille de madame Dufort. Le chevalier était connu sous le nom de la Tour des Pontais.

LAiNCIKiN KÉGIMK (!755-17G4). 213

fois aux oaux, dont il éprouvait quelque soulagement. Il nie prit pour sou second au tricliac, et de ce moment, le duc d'Aunioiil s'associaut Fabbé de Panât, nous établîmes une partie assez considérable. L'abbé de Noé, Basque d'origine, s'exerçait aux tours de force et sautait jusqu'à vingt-deux semelles de soulier; il passait une rivière ou gave d'un seul saut, en se servant, à la manière du pays, d'une perche qu'il appuyait au milieu. L'abbé de Juigny^, doux et honnête, avait toutes les dispositions épiscopales, qui l'ont conduit à l'évêché de Châlons, et depuis à l'archevêché de Paris.

Nous fîmes la partie d'aller dîner au lac. C'est un site à deux lieues de Cauterels, sur les terres d'Espagne, où se trouve un lac considérable (1), rempli de truites et de perches excellentes. Le duc se chargea de faire trouver à dîner. Nous étions vingt preneurs d'eaux, sans compter les gens à pied pour le service. Le chemin était difficile, entre autres un passage de quatre pieds où chaque porteur devait sauter à son tour. Rien ne fut plus agréable que cette fête, rien de si délicieux que le poisson sortant de l'eau qu'on nous servit, rien de si beau que ces différents sites que nous découvrîmes, rien de si curieux que les accidents de la nature dans cette partie inhabitable des Pj^rénées.

Enfin, après avoir passé un mois dans les plaisirs d'une société charmante, le duc d'xAumont se détermina à faire la même route que nous. Mon projet était de revenir par la Provence. Madame Dufort d'Orsay voulut nous accompagner jusqu'à Toulouse, le chevalier de la Tour jusqu'à Aix.

Nous allâmes souper et coucher à Tarbes. Nous avions quatre voitures de poste, sans compter les courriers. Berry et sa mère, pour combler la mesure des procédés, nous donnèrent à coucher et à souper. Madame de Montpellier, Jelyotte et tous nos amis s'y trouvèrent aussi. Nous quittâmes les eaux, regrettant la société charmante de tant d'honnêtes gens. Nous allumes le lendemain coucher à Auch; l'évêque n'y

(1) C'est évidemment le lac de Gauhc, mois il n>cf pa.ç en Espagne.

214 MÉMO[RES ©U COMTi: DUFORT DE CHEVERNY.

était point, et, tious séjournâmes à l'auberge, où nous nous régalâmes de force poires du pays, renommées parce qu'elles sont sanë ipépins. Nous arrivâmes ensuite à Castelnaudary, d'où nous allâmes voir Saint-Ferréol, réservoir et origine du canal du Midi (1); nous y fûmes à cheval, et on nous fit remarquer avec intérêt l'endroit où le duc de Montmorency fut pris en 1632 (2). Nous séjournâmes à..... (3), où, quoique l'évêque n'y fût pas, nous fûmes traités au palais épiscopal par ses grands vicaires. Après avoir vu tout ce qu'il y avait de curieux, nous nous séparâmes. Le duc voulait aller droit à Toulouse; nous voulions passer par Montauban.

Nous avions promis à ma belle-mère d'aller voir M. et madame de Malartic (4), qui avaient de si proches alliances avec elle; en conséquence, nous forçâmes de journées, et nous arrivâmes à Montauban par une route superbe, mais d'une longueur désolante. Mon ancien ami, La Galaisière, y était intendant. Il se tenait peu à Montauban, mais plutôt dans une maison de campagne louée par les intendants, et où il rassemblait les jolies femmes de la ville. Il avait de l'esprit, de la jeunesse, et lirait parti de tous ses moyens pour se divertir.

Nous descendîmes chez les Malartic. On avait envoyé les enfants nous recevoir, à deux lieues de Montauban. Le père était goutteux, quoique jeune, et les jambes lui refusaient le service; mais il éiail si agile du reste du corps, qu'il courait

(1) Ce n'est pas l'origine du canal, mais un immense réservoir qui sert à l'alimenter.

(2) Henri II, duc de Montmorency. Il commandait les insurgés du Languedoc; battu et fait prisonnier par Schomberg, il fut condamné a mort par le Parlement de Toulouse.

(3) Le mot est raturé et illisible, mais il doit s'agir de Lavaur, dont l'évêque était alot's Mgr de Fontange.

(4) Il ne peut s'agir, je pense, que de Pierre-Hippolyte-Joseph de Maures de Malartic, comte de Montricoux (1702-1768), ancien lieutenant aux gardes-françaises, qui avait épousé en 1724 Antoinette-Charlotte de Savignac, fille de Pierre de Savignac, conseiller à la cour des aides de Montauban, et de Louise de Vieillevigne. On a vu que cette dernière s'était mariée en secondes noces, en 1713, à Gaspard-François Le Gendre, grand-père de madame Dufort, qui avait été intendant à Montauban de 1700 à 1715.

L'ANCIKN RKGIMK (17S5-1764). 215

Idus les apparteinoiils en faisant lai-même marcher sachaise sur les quatre pieds. N6us passâmes la ville en revue. Ma l'einmo y a\ait des droits. La mémoire de son igrand-père y était encore en vénération, et une porte de ville, du meilleur goût, ressemblant à la porte Saint-Denis, portait son nom. La Galaisière vint nous in\iler; nous lui donnâmes une jouiiiée entière sur les quatre que nous devions passer à Montauban, et la cinquième, nous nous réunîmes à Toulouse avec le duc d'Aumont et madame Dufort d'Orsay.

Le duc et nous logeâmes chez AL Darcy (1), fameux académicien des sciences, et chez M. Vassal. Nous fûmes enchantés de la ville; les plaisirs nous y accompagnèrent. M. de Pompignan (2), connu par sa Didon et par son frère l'évêque, a\ ait sa terre entre Montellier et Toulouse, et il s'empressa de se réunir à nous. Madame Dufort d'Orsay, qui avait refusé tous les partis de Paris, jeune, belle, aimable, mais fort extraordinaire, se laissa séduire par son mérite; quand sa tête se prenait, elle faisait les avances. Elle se livra sans réflexion à une passion qu'elle crut d'abord n'avoir que pour Dieu. Ses idées religieuses s'éveillèrent entre les mains d'un homme habile qui, par ambition, attaquait Voltaire. Il en profita. Xous fûmes invités à aller à Pompignan, mais nous refusâmes, la saison étant trop avancée, et nous laissâmes madame Dufort d'Orsay à la merci de ce nouveau prétendant, sans prévoir qu'il réussirait si vite. Ce fut l'affaire d'un mois (3), et le même hiver elle revint à Paris sous le nom de madame de Pompignan. Malheureusement, l'humeur de M. de Pompignan ne pouvant cadrer avec la sienne, ils vécurent séparés. Après la mort de son mari, elle prit le

(1) Je ne sais quel nom subsliluer à celui-ci, qui est évidemment défiguré. Il ne semble pas que ce puisse être Darcet, qui ne paraît pas avoir jamais habité Montauban,

(2) Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan (1709-1784). C'est en 1734 qu'il avait donné sa tragédie de Didon, qui eut plus de succès qu'elle ne le méritait. Son frère, Jean-Georges (1715-1790), évêque du Puy, ensuite archevêque de Vienne, fut un moment président de l'Assemblée nationale et chargé de la feuille des bénéfices.

(3) Le mariage eut lieu le 19 novembre 1757.

parti du couvent; on dit même qu'elle se fit religieuse (1).

En sortant de Toulouse, le duc de Villequier me proposa de faire quelques postes à franc étrier. Nous voulions voir le port de Cette, tandis que la société gagnerait Nîmes, Montpellier, le pont du Gard et Avignon.

En arrivant à Cette, après avoir passé un pont d'une longueur innnense cjui traverse un marais de plus de deux lieues, nous aperçûmes dans le port deux hommes presque nus, entourés d'une flamme bleue, qui couraient se jeter dans la mer. Le peuple du port ne paraissait pas s'en inquiéter. Nous vîmes, en descendant de cheval, que ces deux hommes travaillaient à des tonneaux d'eau-de-vie, que le feu s'était mis par imprudence à l'eau-de-vie dont ils étaient imprégnés, et que pour faire cesser cet accident fort commun, ils avaient l'habitude d'aller se jeter dans l'eau en traversant le quai à toutes jambes.

Après avoir visité pendant une heure le port et la ville, nous reprîmes notre course et arrivâmes à Béziers, où nous fûmes traités par les grands vicaires de l'évêque absent (2). Nous visitâmes les manufactures de draps destinés pour le commerce du Levant, et vînmes ensuite coucher à Montpellier, où nous séjournâmes chez un M. Duranti, négociant, qui nous fît les honneurs de la ville. Après y avoir passé trois jours, et vu tout ce qu'il y avait de curieux, avec un livre qui nous instruisait mieux que les gens du pays, nous partîmes pour Nîmes. Nous n'étions plus que le duc d'Aumont, son fils, M. Nique, le chevalier de la Tour et nous trois : en tout, trois voitures. Madame de Chabrillant avait repris la route de Paris. A Nîmes, nous vîmes la fontaine où les bains avaient été rétablis sur les plans des Romains, la Maison carrée, le temple de Diane et l'amphithéâtre antique que nous quittâmes en formant des vœux pour que l'on mît fin à

(1) D'après le Dictionnaire de Jal, elle se retira au couvent des Capucines de la place Vendôme. Elle y était novice en 1787. (Verbo Pompignan.)

(2) Joseph-Bruno de Bausset de Roquefort.

LANCIKN RKGIM-l-: OT55-17C4). 217

un vaiulalisnu' digne des Gollis et des Visigoths, en supprimant les masures placées au milieu de ce supcM-be monument.

Mais ee (pii nous fit un M-ai plaisir fut de reli'ouxer en sortant madame la baronne d'Ogny et sa sœui', madame la mar(|uise de la \'alette, qui venaient comme nous \isiler les monuments. C'étaient mes amis, et ils étaient devenus ceux de ma femme; ils venaient de passer la saison aux eaux de Balaruc, dont ils avaient fait usage par occasion, en accompagnant madame la marquise de la Valette la mère. Les effets que ces eaux produisent sur les personnes qui n'en ont pas besoin, en les purgeant vigoureusement par haut et par bas, ne nous tentèrent pas d'y goûter.

Cependant notre partie de trictrac continuait tête à tête avec le duc d'Aumont; il n'avait plus l'abbé de Panât, et le chevalier de la Tour qui restait était trop fort pour nous deux. Nous jouions à la coche, c'est-à-dire à payer à Paris, et la fortune se déclara tellement pour moi que je gagnai soixante-quinze louis, quoique le jeu ne fût qu'à dix écus la fiche.

Après avoir fêté nos amis, nous partîmes pour passer le pont du Gard et arriver à Avignon. Le pont du Gard, monument des Romains, excita toute mon attention; nous le parcourûmes avec ma femme dessus et dessous. Nous suivîmes l'aqueduc en haut, et nous l'examinâmes en connaisseurs. M. de Barassy, paresseux, peu sensible aux objets dignes d'attention, n'aurait pas fait un pas pour voir la plus belle chose du monde.

Nous arrivâmes à Avignon. Jamais je ne pus déterminer Barassy à aller à la fontaine de Vaucluse : c'était nous retarder d'un jour. Le duc d'Aumont partait pour Aix. Ainsi, dans les trois jours que nous restâmes, il fallut se contenter de visiter le palais du légat, qui était absent, le quartier des Juifs, les synagogues, et voir toutes les églises des pénitents bleus, blancs, gris, enfin de toutes les couleurs. Ce qui m'émerveilla, c'est la propreté et la magnificence de ces

colifichets de dévotion; il semble que tous ces pénitents se piquent de se surpasser par le goût, la magnificence et la propreté. Ce sont autant de boudoirs destinés à la divinité, mais l'honorer, de quelque manière que ce soit, est une chose respectable aux yeux de l'homme raisonnable.

Nous partîmes de grand matin et allâmes tout d'une traite coucher à Aix. Le président marquis d'Albertas et sa femme, mes amis intimes, qui étaient à Paris, avaient donné des ordres pour que nous fussions bien reçus. Le duc d'Aumont avait été logé, lui et sa suite, chez notre parent, M. des Galloys de la Tour, intendant et premier président. Le petit chevalier de la Tour des Pontais, notre compagnon de voyage, faisait les honneurs, jusqu'à ce que son frère revînt, et madame de la Tour la mère tenait la maison.

A l'instant nous nous trouvâmes, ma femme, moi et M. de Barassy, établis comme chez nous dans une maison superbe, où existait une galerie de tableaux considérable; on avait ordre de me traiter, et je n'en abusai pas. Madame de la Tour réclama de nous nourrir, puisqu'elle ne pouvait pas nous héberger. Nous fîmes une chère délicieuse, avec des pâtés de foies et tous les poissons de la Méditerranée, qui nous étaient inconnus et qui nous parurent délicieux. Nous passâmes en revue toute la noblesse, et les huit jours que nous donnâmes à la ville pour voir les monuments et les églises, entre autres une où il y avait six colonnes superbes de porphyre, passèrent comme un inistant.

Barassy avait été au collège avec un marquis de la Tour d'Aiguës, président (1). Ils avaient été sous le même précepteur et dans la même chambre. Je ne pouvais refuser de l'aller voir, d'autant que le château de la Tour d'Aiguës était superbe.

Nous laissâmes donc le duc partir pour Marseille, et

(1) Les Bruni de la Tour d'Aiguës étaient la branche aînée de la famille Bruni, Les d'Entrecasteaux, dont nous avons déjà rencontré un représentant, étaient la branche cadette. Il doit s'agir ici de Jean- Baptiste-Jérôme de Bruni, baron de la Tour d'Aiguës, président à mortier au Parlement d'Aix, m^rié en 1758 à Julie de Venant.

L'ANCir.N RKGIMi: (lT5;i-lT64). iîli*

|)i îiiics ili'iix jours pour celle course. -\ous en lùuies bien déclonunagés par la bonne réceplion que nous fit AI. de la Tour d'Aiguës, qui avail rassemblé un cabinet d'histoire naturelle où les pétrifications étaient abondantes. Le château était bàli en petit connne le Luxembourg. Il y avait un parc de haute futaie, le seul que j'aie \u dans toute la province, où il n'y a que des bois rachitiques, connue le liège et l'olivier.

Après ces vingt-quatre heures passées agréablement, nous partîmes pour nous rendre à Marseille. Nous passâmes devant Gémenos, charmante terre du président d'Albertas, a\ec la détermination de nous y arrêter au retour; j'avais donné parole à mes amis d'y rester un jour franc.

Nous arrivâmes à Marseille et nous logeâmes chez le directeur des fermes (1), à qui l'on nous avait recommandés. A peine arrivés, le duc d'Aumont et le duc de Villars (2), gouverneur et commandant de la province, qui tenait la plus grande représentation, à Marseille de préférence, vinrent nous chercher; il fallut céder, et nous arrivâmes au gouvernement, où nous passâmes la soirée. On y jouait un jeu épouvantable, à la marseillaise, jeu de hasard qui \a très- \ ile. Les louis cou\ raient une table où trente joueurs pou- Aaient tenir assis, sans compter les autres placés derrière. Un Provençal, qui tenait la main, avait une telle aversion poui- les écus qu'il n'était occupé qu'à les prendre avec un râteau et à les jeter sous les pieds, pour les emporter à la fin du jeu et souvent les laisser aux cartes; on ne voyait que des louis simples ou doubles.

Cependant notre partie de trictrac, au duc et à moi, ne s'interrompait pas; la fortune me traitait fort bien, et il me devait plus de cent cinquante louis. Cette occupation nous empêchait d'être tentés de jouer à cette table effrayante.

Nous vîmes toute la \iile, visitâmes le port et fîmes des

(1) Le directeur des fermes à Marseille se nommait Callas.

(2) Honoré-Armand, duc de \ illars (1702-1770). Il avait remplacé" son père, le maréchal, qui avait eu ce gouvernement de 1711 à 1734.

dîners charmants dans des bastides délicieuses. On me montra aussi le fameux Annibal, âgé alors de cent vingt-neuf ans; je ne puis me dispenser de faire une digression à son sujet (1).

La première fois que je le vis, il était sur le port, vêtu en matelot; il me tournait le dos. C'était un homme d'une taille moyenne; à sa démarche ferme, à la finesse de ses jambes, à sa taille dégagée, je l'aurais pris pour un homme de vingtcinq à trente ans. Il n'en fut pas de même lorsque, se retournant, je vis toutes les rides de la vieillesse gravées sur son visage; c'étaient des plis en tous sens, et je ne puis le comparer qu'à la peau d'une vieille pomme de reinette. Sai conversation était bonne et conforme à son état; il avait beaucoup vu et décrivait nettement la figure des personnes fameuses, et les guerres où il s'était trouvé, tout cela de la manière qu'il avait été à portée de le voir. Au surplus, ses traits et sa manière d'être sont retracés dans la gravure des ports, d'après les tableaux de Vernet (2).

Je trouvai le marquis de Fénelon (3), colonel, qui séjournait avec son régiment; nous étions proches parents du côté de mon grand-père maternel, et nous fûmes enchantés de nous retrouver. II aimait le jeu, et le soir du même jour, je l'aperçus à la table de jeu, faisant une triste mine. Il vint à moi et me dit : « Je perds tout ce que je joue; prêtez-moi « cinquante louis, nous les jouerons de moite. » La figure qu'il faisait n'était pas engageante, mais je crus devoir en faire le sacrifice; je les lui remets et vais me coucher. A cinq heures du matin, il me fait réveiller en sursaut : « Arrivez, « me dit-il, votre argent m'a porté bonheur; tenez, voilà «d'abord vos cinquante louis, et en voilà cent deux pour

(1) D'après Liiynes (t. XIII, p. 170), il était né en 1638. ce qui, en 1757, lui donnait non pas cent vingl-neuf ans, mais cent dix-neuf ans.

(2) Dans le tableau de Joseph Vernet, peint en 1754, et représentant l'entrée du port. (Luynes.)

(3) François-Louis de Salignac, marquis de Fénelon, né en 1722, colonel du régiment de la Fère, plus tard lieutenant général et gouverneur de la Martinique,

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«\olr(' iiioiliô. » Il me (juitla, aussi conlcnl (nfil Télail peu quatre heures aupaiaxaiil. Ainsi finit notre association, car je repartis le lendemain pour suixre le duc à Toulon.

J.a i'iolle. eonnnandée par M, de la Clûe (1), était en rade; le superbe vaisseau rOccan, de 130 canons, était à la tête, h M. le marquis de Fremeur (2), lieutenant général, comman- B <lait les forces de terre à Toulon. Tout y était en activité, rien ^■n'était si intéressant; nous y restâmes cinq jours. M. de la ^pClùe fit pavoiser la flotte pour nous recevoir, car, voyageant P avec le duc, nous partagions tous les traitements qu'on lui faisait. Montés sur des barques charmantes, nous arrivâmes au xaisseau, qui était à l'ancre dans le port à une demilieue; le temps était assez gros, et il fallut que ma femme montât dans le vaisseau par l'échelle de corde. Elle soutint bravement cette aventure, et elle en reçut mille compliments; elle était jeune, très-jolie, leste, et n'avait pas la moindre peur. Pour moi, je ressentis les mêmes symptômes que lors de mon voyage en Angleterre; mais lorsque nous fûmes arrivés dans la superbe chambre du conseil, dans un bâtiment inébranlable au roulis ordinaire, j'oubliai mon mal de cœur pour ne m'occuper que d'un couvert de trente personnes à une seule table, qui fut suivi d'un dîner magnifique, où la mer et les poissons firent assaut avec les productions de la terre. Pendant ce temps, on jouait des airs militaires. A cinq heures du soir, nous partîmes, salués de toute l'artillerie de la flotte. Le duc de Villequier, qui avait fait le brave à mes dépens lors de son arrivée, paya le tribut au retour, et je pris ma rexanche. Nous eûmes le chagrin d'apprendre, six mois après, que VOcéan avait été mis hors de combat et était rentré au port dans un état pitoyable (3).

(!) De Bcrlel, marquis de la Cliie, chef d escadre depuis 1755.

(2) Jean Toussaint de la Pierre, marquis de Frémeur, lieutenant général, gouverneur de Montmédy, mort à Minorque en 1759, âgé de soixante-deux ans.

(3j VOcéan fut brûlé par les Anglais à Lagos en 1759. Il était encore sous le commandement de M. de la Clùe, (Barbier, édition Charpentier, t. \ II, p. 205.J

Nous prîmes un jour pour aller à ri3'ères, pays renommé^ pour les bonnes oranges. Nous nous promettions de jouir d'un spectacle délicieux, mais nous fûmes bien déçus de nos espérances. Il y avait, il est vrai, des orangers en pleine terre, mais sans aucun agrément et plantés çà et là au milieu des broussailles; le village annonçait la pauvreté, et l'on n'y voyait autre chose que des huttes de paysans et des habitants d'un teint jaune et malsain. La plage du côté de la mer n'offre pas d'élévation, ce qui fait que la vue ne peut se reposer sur aucun objet distinct. Nous n'y fîmes donc qu'un court séjour de deux heures, et nous revînmes par le petit village de la Valette, origine du nom de MM. Thomas, marquis de la Valette.

Nous partîmes le lendemain de Toulon pour retourner à Marseille, où nous devions passer trois jours avec le due d'Aumont. Nous allâmes ensuite à la terre de Gémenos, et nous fûmes ravis du goût qui y régnait. C'était une habitation peignée comme dans la vallée de Montmorency. Après avoir remercié tous les gens de la maison d'Albertas de leurs soins, nous montâmes en voiture pour aller souper à Aix, chez madame de la Tour. Nous y trouvâmes l'intendant, l'intendante et le petit chevalier de la Tour. Nous repartîmes le lendemain pour aller coucher à Avignon, et nous continuâmes ensuite notre route, en passant la nuit, pour nous rendre d'une traite à Lyon.

Nous traversâmes de jour le pont Saint-Esprit, dont la longueur et l'étroitesse nous parurent fort singulières, ainsi que les portes placées aux deux bouts.

Nous éprouvâmes un changement subit de saison dans cestrente-six heures de course. Nous avions quitté un ciel pur,, un soleil brillant, ayant ressenti seulement pendant deux jours l'influence du vent mistral, qui du nord envoie un air froid qui vous pénètre et vous passe au travers du corps; et nous nous trouvâmes le lendemain en plein hiver, entourés de neige et de frimas abominables, quoique nous ne fussions encore qu'à la mi-novembre.

Le 16, nous arrivâmes à Lyon et prîmes gîte dans la plus.

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l>ollo ci hi inoilleure auberge, située à la place des Terreaux, à côté de rinlendance.

L'intendant (Mail alors M. Rerlin (1), depuis ministre. Comme il s'était présenté pour é|)ouser ma fenune et qu'on m'avait donné la préférence, ce n'eût ])as été un titre pour allei- le \oii': du rest(\ il n'y élait pas en ce moment.

\<)us allâmes cluv. le cardinal do Tencin ("2); il était sur la lin de sa a ie, mais j'étais curieux de le connaître. Sa représenlalion était considérable, et à l'instant il nous in\ila pour tous les jours. Il fallut aller voir madame la marquise de Grolée, sa sœur, (|ui faisait les bonneurs de la maison; elle était prescjue aussi âgée que lui, mais on voyait qu'elle avait été jolie; elle était maigre et agile, et ses yeux avaient encore ce feu électrique qui annonce le reste de tous les goûts. Dès qu'elle eut vu ma femme, elle lui porta la main sur le sein et voulut voir ses jambes. Ces manières ne convenaient pas à la modestie de ma femme, et je ne pus lui persuader au retour que c'était un hommage rendu à sa figure.

Le comte d'Osmont, comte de Lyon (3), avec qui j'a\ ais été au collège, quoiqu'il fût bien plus âgé que moi, nous vit chez le cardinal-archevêque. Né avec une charmante voix et une jolie figure, il avait eu le malheur d'être estropie étant jeune, et avait une jambe de deux pouces plus courte que l'autre; il était rempli d'amabilité et de bonté.

Il nous accompagna à Picrre-Iilncize, et nous visitâmes en détail cette prison d'Etat. Nous vîmes tous les prisonniers, excepté quelques-uns qu'on ne nous montra point; ils ne nous parurent pas malheureux. Le gouverneur leur laissait

(1) Ilenii-Léonard-Jean-Baptiste Berlin (1719-1792), intcndani à Lyon depuis 1750. Cette année même (1757), il devint lieutenant général de police, el. deux ans plus tard, fut nommé contrôleur général en remplacement de Siltiouette.

(2) Pierre de Guérin de Tencin (1680-1758), qui joua un grand rôle sous la régence et fut l'homme de confiance du cardinal Dubois. Depuis la mort de l'aînée de ses sœurs, la célèbre comtesse de Tencin, le cardinal avait auprès de lui une autre sœur, la marquise de Grolée' que d'Argenson appelait « une bête bavarde ».

(3) \oir au chapitre xviii.

beaucoup de liberté. Un M. de S..., entre autres, qui jouissait de soixante mille livres de rente, tenait un état de maison considérable et traitait plusieurs personnes de la ville. Il avait assassiné son beau-frère à la chasse par derrière, et nous nous gardâmes bien de lier conversation avec un homme qui avait mérité la roue et aurait dû, à juste titre, être retranché de la société.

Nous prîmes la route de Dijon, où nous arrivâmes chez nos amis, le baron et la baronne d'Ogny. M. Rigoley d'Ogny (1) était trésorier des états de Bourgogne par intérim, jusqu'à la majorité de son cousin M. de Montigny, titulaire. Les états de Bourgogne étaient finis depuis huit jours, et la ville s'en ressentait encore. Nous fûmes traités pendant huit jours par M. et madame d'Ogny, à la ville et à la campagne, dans des habitations charmantes, et nous y vîmes la marquise de Sassenay, mademoiselle de Brou en son nom (2), cousine germaine de ma femme.

La saison s'avançant, nous regagnâmes Paris en toute diligence.

Notre voiture était remplie d'étoffes de prix que j'avais achetées à Marseille et dans ma tournée. Les droits étaient considérables, et le tout était d'entrer dans Paris sans que nos effets fussent visités à la douane. Le contrôleur général actuel était M. de Boullongne, grand-oncle maternel de ma T femme; M. Roslin, fermier général, était son oncle. C'étaient bien des titres pour obtenir quelques faveurs.

J'envoyai mes gens à la barrière Saint-Jacques nous annoncer avec tous nos titres de parenté, ne doutant pas qu'on ne nous laissât passer. Mais, par suite d'un malentendu entre nos gens et les postillons, on nous fit entrer par

(1) Le baron d'Ogny était, comme on l'a vu, fils d'une demoiselle Anne-Marie Chartraire de Bierre, fille elle-même de François Char- (raire, seigneur de Montigny et de Bierre, conseiller au Parlement de Dijon, dont ia famille posséda pendant fort longtemps la charge de Irésorier des états.

(2) Henriette-Flore Feydeau, mariée en 1752 à François-Bernard de Sassenay, vicomte de Chàlon, président à mortier au Parlement de Bourgogne. Elle mourut à Dijon en 1770, âgée de trente-quatre ans

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la barrière Saint-Bernard. Quel fut notre élonnement de voir ouvrir la portière par un couple do commis qui nous proposent de descendre! Le moment était critique; je dis qui nous étions, je parle avec toute l'emphase possible de notre oncle, le contrôleur oénéral; un des commis se détache pour se rendre au bureau. Je tire deux doubles louis de ma poche et les oïïrc à celui qui reste : « Monsieur, lui « dis-je, ma femnu^ est très-i'atiguée, voici mon adresse; (( i'ail(^s-nous accompagner, mais, par honnêteté, laissez-nous (( regagner notre hotei. » Cet homme, attendri de mes procédés, ferme la portière et donne l'ordre aux postillons de suivi'(^ liMM- !(»ul(\ Ainsi nous fûmes quittes des droits.

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