‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 14 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'abbé de Bernis et le comte de Slahrenberg. — Le Roi et le prince de de Condé. — Traits de caractère. — M. Amelot épouse mademoiselle Le Gendre. — La marquise d'Amezaga. — M, de Boullongne de Préninville. — Encore la comédie à la Chevrette. — Liaison avec Sedaine; sa vie, — Vadé. — M. et madame Le Comte. — Jean Monet. — Philidor. — L'abbé de Bernis et Madame Infante. — La maison Roslin; les habitués. — Mademoiselle Coupé et quelques-unes de ses amies. — M. de Pomereu, beau-frère de Dufort. — Le duc de Choiseul; sa nomination au ministère; sa représentation. — Anecdote sur le cardinal Fleury. — La cour prend une nouvelle animation. — Quadrilles costumés. — La duchesse de Gramont. — Le comte de Stainville; son mariage. — Le duc de Lauzun. — Histoire de chasse. — Les deux princes Galitzin. — Le baron de Knyphausen et l'aboyeur Luxembourg. — M. et madame de Cypicrre. — Les demoiselles de Monigeron; le baron de Breteuil; M. Bourgeois de Boynes.

Au V janvier (1), je repris mon service. Le Roi continuait ses plaisirs et s'occupait peu des affaires. Il pensait, malgré lui, à ce malheureux assassinat, et lorsqu'il changeait de chemise devant le corps diplomatique, il regardait si l'on ne jetait pas les yeux sur sa cicatrice, qui était presque invisible. Si je lui présentais un étranger, quoique auparavant je lui eussse dit, et son nom, et ce qu'il était, il s'en éloignait malgré lui. Dès que je me fus aperçu de ce faible, j'eus la précaution de me mettre entre eux deux, et cette attention lui plaisait.

L'abbé de Bernis (2) était fort avancé dans la cour de Mesdames, et plaisait fort à Madame Infante. Il avait de l'esprit, une figure ronde et ouverte. Il négociait avec M. le comte

(2) François-Joachim de Pierre de Bernis, reçu de i Académie française en 1744, ambassadeur à Venise en 1751, en Espagne la même année, conseiller d'Etat et ambassadeur à Vienne en 1756, ministre des affaires étrangères en jum 1757. Le traité dont parle l'auteur est le traité d'alliance offensive et défensive avec l'Autriche, conclu à Versailles le 30 décembre 1758.

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de Stahrcnbcrg, alors ambassadeur de l'Empereur. L'abbé était rinlermédiaire de madame de Pompadour, et Slahrenberg celui de l'Impératrice : on préparait le fameux traité d'union entre les deux puissances. Ces négociations se traitaient aux Petites-Ecuries, chez M. de Eriges, sans que qui que ce soit s'en doutât. Les lettres de ces deux dames se remettaient comme celles de deux amants; l'Impéra trice appelait madame de Pompadour sa bonne amie, et le Roi était circonvenu sous toutes les formes possibles. On avait renvoyé quelques ministres; le contrôle général était comme une arène escarpée, où tout le monde se présentait, et d'où l'on descendait encore plus vite. La duchesse d'Orléans (Conti), qui ne se refusait rien, le lendemain du jour où le nouveau contrôleur était nommé, envoyait un page demander quelque chose d'indifférent, en recommandant de s'informer s'il était encore en place (1).

On envoya en ambassade, en Espagne, M. le marquis d'Ossun; M. le comte de Masones Sotomayor (2), ambassadeur en France, reçut l'ordre de revenir. Bon homme, petit, magnifique dans sa représentation, il fut regretté dans Paris, qu'il régalait de bals masqués ou publics cinq ou six fois par hiver.

Le Roi, dans son intérieur, était aussi aimable qu'on pouvait l'être; gai, affable, il tenait son cabinet d'une manière intéressante. M. le prince de Condé arriva un jour pour lui annoncer l'accouchement de sa femme (3). C'était son premier enfant (M. le duc de Bourbon d'aujourd'hui) (4). Il faut

(1) « Savez-vous la plaisanterie qu'elle a faite sur la nomination de «Moras? Elle lui a envoyé faire son compliment, et, deux minutes « après, elle a rappelé celui qu'elle envoyait en disant devant tout le « monde : Avant de lui parler, demandez au suisse s'il est encore en (f. place. » (Mémoires de madame du Hausset, édition Didot, p. 69.)

(2) Don James Masones de Lima de Sotomayor. h Espion dévalisé fait un portrait assez grotesque de cet ambassadeur de famille.

(3) Charlotte-Godefride-Elisabeth de Rohan-Soubisc (1737-1760), femme de Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé.

(4) Louis-Henri-Joseph de Bourbon, duc de Condé (1756-1830). M. Dufort ne se doutait guère que ce prince finirait un jour sa vie au château de Saint-Leu, où, comme on le sait, il fut trouvé pendu à l'espagnolette

observer qu'on s'était trompé de mois, et madame la duchesse d'Orléans avait dit à qui voulait l'entendre, qu'il fallait que madame la princesse de Condé avalât un précepteur en pilule, pour que l'enfant vînt tout éduqué. Tout Paris, toute la cour s'en occupaient; madame la princesse de Condé était intéressante à tous les égards. D'une figure charmante, pleine de bonté et de vertus, elle intéressait toute la France.

Le prince de Condé arriva donc dans le cabinet; le Roi allait partir pour la messe. Dès qu'il vit le prince, il ne lui dit qu'un mot, et, revenant après avoir congédié la suite, il ne resta qu'avec les habitués du cabinet; j'étais présent. (( Monsieur de Condé, lui dit le Roi, nous sommes accourt tumés dans la famille à arriver plus tard qu'on ne comp- (( tait! vous, votre grand-père et votre bisaïeul, vous en avez « fait autant, de même que moi et mon grand-père Louis XIV. » Là-dessus, il déploie une érudition étonnante et s'étend sur la famille du roi de Sardaigne. Il se divertissait de l'embarras du prince, qui ne répondait que par des monosyllabes : (( Oui, Sire », et qui était à son ordinaire très-timide et embarrassé. Cette conversation dura plus d'une heure et nous intéressa tous singulièrement.

Un autre jour, il adressa la parole au maréchal de Biron (1), celui qui avait si bien tenu le régiment des gardes-françaises, du reste, le plus intrépide courtisan et conteur que j'aie vu • de ma vie. Il lui dit : « Maréchal, avez-vous vu le nouvel «uniforme des gardes du corps? — Non, Sire. — Faites- « vous-le montrer. Ah! il est beau, il est magnifique, brodé «en paillettes sur toutes les tailles. Je ne sais ce que cela} «coûtera, mais ils l'ont voulu. Payera qui pourra! car les! « fonds sont bien courts cette année. » Il parlait des affaires! d'Etat comme si c'était un autre qui gouvernât. Grand tort|

d'une fenêtre. D'après les Mémoires de Luynes (t. XV, p. 23), la princesse avait compté accoucher au mois de janvier, et l'enfant ne vintl au monde que le 23 avril 1756. Ici encore, on le voit, l'anecdote n'est pas à sa place chronologique,

(1) Louis-Antoine de Gontaut, duc de Biron (1700-1788), maréchal de France depuis 1751,

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d'une mauvaise éducation, car, personnellement, il était le plus excellent des hommes, quelques choses que les malveillants aient pu dire.

Ma belle-mère voulait pourvoir à l'établissement de ses autres filles. Celle qui venait après ma femme s'étant décidée à prendre le \'oilc, à l'instant elle avait pris avec elle celle qui la suivait. M. Amelot, fils du ministre, maître des requêtes, et avec lequel j'avais fait mon académie, venait très-souvent chez moi. Verneuil, mon ancien camarade, était fort répandu dans la société de madame la marquise d'Amezaga. Celte dame, qui était une demoiselle de Vougny, avait été la femme de M. Amelot, le ministre, et était la mère de notre ami; elle était restée veuve avec un garçon et deux filles mariées. L'aînée était veuve de M. le marquis de Caumont la Force (1), et l'autre, mariée à M. le marquis de Pont- Saint-Pierre de Ronchcrolles (2). Madame Amelot s'était remariée avec M. le marquis d'Amezaga (3), d'une famille espagnole établie à Nancy; homme' d'un certain âge, mais ayant conservé les traces de la plus jolie figure possible, renommé pour ses bonnes fortunes et le goût de tous les plaisirs.

Madame d'Amezaga avait été très-jolie, et conservait encore les traits les plus délicats; femme d'un ministre, elle avait su refuser les avances que le Roi lui avait faites. Elle jouissait d'une grande fortune et tenait une excellente maison, où la ville et la cour se ressemblaient; tout cela avait un air de grandeur de l'ancien temps. Je ne leur étais pas étranger; garçon, j'avais vécu avec Amelot chez madame de Vougny,

(1) Marie-Philiberte Amelot, mariée en 1742 à Armand, marquis de Caumont la Force, mort en 1744. Elle mourut en 1788.

(2) Marie-Louise, mariée en 1752 à Claude-Thomas-Sibylle de Pont- Saint-Pierre, marquis de Roncherolles, qui mourut en 1789, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

(3) En 1754. Balthazar-Joseph-François-Nicolas-Antoine-Michel Urtado, marquis d'Amezaga, lieutenant général, grand bailli d'épée du bailliage de Rozières, premier gentilhomme de la chambre du roi Stanislas. Ils étaient du même âge (quarante-cinq ans), d'après Luynes (t. XIII, p. 331). Madame de Genlis, qui en parle assez longuement, dit que le mari était plus jeune de quinze ans. (Mémoires, t. II, p. 70.) Madame d'Amezaga mourut en 1783.

sa grand'mère, qui demeurait rue du Grand-Chantier, vis-àvis l'hôtel de Machault.

M. de Verneuil fit donc les premières démarches pour le mariage de ma belle-sœur, et l'affaire fut terminée en huit jours. Ma belle-sœur eut la même dot que ma femme, et on loua pour eux une maison rue Vivienne, à côté de celle de M. Roslin. Ma femme, qui était sur la fin de sa grossesse de sa fille (1), accoucha d'elle précisément le jour de la noce (2). Elle se faisait chez M. de Boullongne, alors contrôleur général, et je ne pus m'y trouver que quelques instants, puisque ma femme accoucha à neuf heures du soir.

Cette noce se fît avec le même appareil que la mienne, et ne fît qu'augmenter notre liaison. M. de Vougny (3), neveu de madame d'Amezaga, était fort jeune, et venait d'hériter de son grand-père maternel, M. de la Peschellerie (4), ancien fermier général, de soixante mille livres de rente et d'une terre "superbe (5) auprès de Choisy; plein de goût, il se distingua par des fêtes charmantes qu'il donna à cette occasion.

C'est de cette époque que date ma connaissance et notre liaison intime avec M, et madame de Préninville. Leur société a tellement influé sur le reste de ma vie que je m'étendrai avec plaisir sur ce qui les concerne. J'ai dit qu'après la mort du dernier des Grandval, la famille avait fait passer la place de fermier général à un M. de Beaufort, dont les trois filles épousèrent : l'une, M. Roslin, grand-père de ma femme; la seconde, M. de Boullongne, petit-fils du fameux

(1) Edmée-Anloinette-Marie Dufort, mariée au comte de Toulongeon,

(2) Françoise-Marie Le Gendre épousa Antoine-Jean Amelot le 21 février 1759, qui est en effet le jour de la naissance de mademoiselle Dufort.

(3) Jacques-Marie de Vougny, mort en 1792, à cinquante-huit ans. Il portait alors le titre de comte de Boquestan. (Chastellux.) Il avait été mousquetaire.

(4) Marie-Magdeleine Robin de la Peschellerie, fille unique de Jacques, secrétaire du Roi, avait épousé en 1733 Jean-Marie de Vougny de Folleny, conseiller du Roi en ses conseils. Elle mourut en 1734. (Mercure, juin 1734.)

(5) Vitry. Voir le Catalogue des gentilshommes de l'Ile-de-France en 1789, p. 32.

peintre, alors commis des formes, depuis iiiteudaiil des finances, et ensuite contrôleur général; la troisième, M. Wattelet, receveur général des linauces, dont sortirent feu M. Wattelet, aussi receveur général des finances, et M. de

(Valogny, mort maréchal de camp (1).

Dès que M. de Boullongne conmicnça à prendre son vol, il résolut de s'appuyer de parents du même nom. Il fît donc ^enir de Caen un Boullongne, d'une bonne noblesse de ce pays, et qui y vivotait bourgeoisement (2). I M. de Beaufort étant venu à mourir, on donna la place à ce M. de Boullongne; mais il n'y fut pas un an que la mort l'enleva. Il avait deux fils qui se trouvèrent chacun avec cinq mille livres de rente sur le pavé de Paris; on les destinait à la robe, il fallut y renoncer. M. de Boullongne, qui les avait attirés dans la capitale, ne trouva rien de mieux que de les mettre dans les vivres de l'armée du maréchal de Saxe. Ce

(1) On a donné antérieurement des détails sur les personnes qui figurent dans ce paragraphe, mais il ne sera pas sans intérêt d'indiquer en quelques mots la filiation de la famille Boullongne, qui n'a été rendue que d'une façon incomplète par les auteurs. Louis Boulogne, Boullogne ou Boullongne, premier du nom, mort en 1674, fils de N. Boulogne et de Marie Rocquezan, fut peintre ordinaire du Roi et professeur à l'Académie de peinture, dont il avait été l'un des fondateurs. Il avait eu de Barbe Larchcvesqnc : 1° Jean Boulogne (1649-1717), aussi peintre du Roi et professeur à l'Académie, marié à Anne Lourdet; 2° Louis II Boullongne (1654-1733), le plus illustre de la famille, chevalier de Saint- Michel, premier peintre du Roi, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, directeur de l'Académie de peinture. Ce dernier avait épousé Marguerite Bacquet, dont il eut : a. Bon, né en 1688; b. Jean, né en 1700, qui épousa mademoiselle de Beaufort et devint contrôleur général; c. Edme-Louis Boullongne de Conçaux, né vers 1702, mort en 1732, receveur général de la généralité de Tours.

(2) D'après La Chenaye, c'était une branche cadette, et elle portait le nom de Tavernier de Boullongne. Un Artus Tavernier, seigneur de Boulogne (sic), avait acheté deux charges de receveur des tailles à Clermont en Beauvoisis. (Mss., Pièces originales, verbo Gaudais.) Il figure en 1687 au mariage de Bon Boulogne. (Jal.) Un Tavernier de Boullongne (Pierre-Lconor), habitant Falaise, avait acheté en 1734 une charge de secrétaire du Roi. (Almanachs royaux et Etat de la France.) 11 avait épousé une demoiselle de Rabodange, et est qualifié seigneur de Lorière. Son fils, Henri-François, mort en 1767, fut intendant du commerce. On trouve aussi un Charles Tavernier de Boullongne, seigneur de Sainte-Croix, fermier général des états de Bretagne, qui mourut en 1760. (Chastellux.) M. de Préninville, l'ami de l'auteur, apparlonait à cette branche.

fut l'époque de leur fortune; après une seule campagne, eux défrayés, ils eurent chacun cent mille livres. Ils continuèrent deux campagnes; alors l'aîné entra dans la plus haute place des finances (1), se maria, et n'eut qu'une fille, qui est aujourd'hui la marquise de Laval-Montmorency (2), mère de Mathieu de Montmorency; le second prit une charge de receveur des finances (3), en épousant mademoiselle Jogues de Martainville. M. Jogues de Martainville était veuf, il avait fait sa fortune dans le commerce, et ses enfants étaient protégés par madame de Pompadour (4). L'aînée, belle, jolie, charmante, faisait beaucoup de bruit à Paris; M. de Préninville fut préféré, et on lui accorda l'agrément de la place.

M. de Boullongne de Préninville joignait à de l'esprit la meilleure éducation; il aurait été de la plus belle figure possible si, au collège, un couteau placé sur une planche élevée ne lui était pas tombé sur l'œil gauche de telle manière qu'on ne put le lui conserver. Fort riche, honorable, délicat en amitié, gai, mais timide par son incommodité, il avait une tête telle qu'il aurait pu gouverner un royaume; son cœur s'ouvrait à l'amitié, mais il fallait faire des frais pour l'obtenir. Un an avant que je le connusse, une formalité oubliée dans leur mariage les obligea à recommencer la cérémonie,

(1) Il devint en 1758 trésorier de l'extraordinaire des guerres, eL fut remplacé en 1772 par son neveu (fils de M. Boullongi^ de Préninville), qui s'appelait Jean-Baptiste, et prit le nom de Boullongne de Magnanville.

(2) Catherine-Jeanne Tavernicr de Boullongne, mariée à Paul-Louis, vicomte de Laval-Montraorency, colonel du régiment d'Auvergne, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur. Leur contrat fut signé par le Roi le 29 décembre 1765. (Gazette du 3 janvier 1766.)

(3) M. Boullongne de Préninville devint en 1769 receveur général de la généralité de Poitiers. Il fut plus tard fermier général.

(4) D'après Luynes (t. XI, p. 288), une tante de M. Le Normand d'Etiolés, mari de madame de Pompadour, avait épousé un M. de Martainville. On trouve sa signature : Le formant de Martinville, sur l'acte de mari.nge de M. d'Etiolés et de mademoiselle Poisson en 1741. (Jal, Pompadour; c'est par erreur que M. Jal adribue cette signature à un oncle du marié.) Une dame ou demoiselle de Martainville fut gouvernante de mademoiselle Alexandrine, fille que madame de Pompadour avait eue avant sa séparation. (D'Argenson, t. VI, p. 66 et 395.)

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pour constater l'exislonce d'un lîls unique (]ui était beau comme un ange.

Nous avions des raisons de liaison, puisqu'il y avait affinité entre la famille de ma femme et lui; l'amabilité froide de sa femme convint merveilleusement à la mienne, et je ne tardai pas à sentir tout ce que valait le mari; nos caractères sympathisaient. Il m'a témoigné jusqu'à la fin de ses jours une amitié sans réserve, quoiqu'il eût vingt ans juste de plus que moi. A l'époque où nous nous connûmes, je logeais rue d'Anjou, et lui à l'hôtel de Caumont, rue de

> Richelieu, entre la rue Feydeau et la rue Saint-Marc. Il ne tarda pas à louer pour maison de campagne le superbe château de la Chevrette (1), les affaires de M. d'Epinay, dont j'ai parlé, exigeant ce sacrifice. Cette terre était à la Barre, à moitié chemin de ma terre de Saint-Leu.

Si l'on pouvait dire que ma femme eût un goût décidé, c'était pour jouer la comédie; elle était née avec une mémoire prodigieuse et facile, et avait le physique le plus agréable; quoique sans amour-propre, son jugement sûr lui donnait la confiance qu'elle réussirait. Je fis donc arranger le théâtre provisoire que j'avais construit pour jouer des parades; il devint un théâtre en règle, et la comédie et les opérascomiques (car c'était le ton du jour) y furent exécutés avec succès.

On débuta par le Glorieux (2) et Biaise savetier (3), opérascomiques : ils furent si bien joués que cela fit du bruit. A la seconde ^-eprésentation, toute la salle se trouva remplie, et les avenues avaient des voitures comme au spectacle de Paris. Philidor et Sedaine, les auteurs de Biaise, me firent demander la permission d'y assister. Mon ami La Borde, excellent musicien, y jouait; M. de Blacquencourt faisait Biaise; ma femme Blaisine; on ne parlait que de son jeu.

(1) M. Rey fixe la date de cette location après 1762. En 1764, la Chevrette était habitée par la famille Savalette do Mngnanville,

(2) De Destouches (1732).

(3) De Philidor ot Sedaine, représenté pour la première fois à Paris le 9 mars 1759.

Tout ce qu'il y avait, soit de connaisseurs, soit d'artistes, soit de gens de nom, briguait d'être invité. Cet été fut brillant et fort cher; car ces jours-là, j'avais plus de cinquante personnes à souper.

Ce fut à cette époque que je me liai intimement avec Sedaine (1); son histoire est trop singulière pour ne pas la consigner.

Sedaine, fils d'un architecte entrepreneur, avait fait ses études au collège des Quatre-Nations. Son père, employé à construire quelques châteaux en Berry et en Touraine, entre autres le château de Verneuil, l'emmena avec lui à l'âge de quinze ans. La fatalité voulut qu'il mourût au bout de trois mois. Sedaine revint alors à Paris pour consoler sa mère. On vit, par l'inventaire, que la probité du père avait nui à sa fortune, et il fut constaté qu'il ne laissait rien, dans l'étendue du terme. Sedaine, né avec du caractère, commença par laisser à sa mère le mobilier et quelque argent comptant; son frère cadet prit le parti de s'engager. Pour lui, connaissant déjà la coupe des pierres, il se fit tailleur de pierre. Ce fut alors que, comme Molière, il commença à étudier les hommes auxquels l'usage du monde n'a pas donné l'usage de se masquer.

Cependant il s'occupait de petites pièces fugitives que le Mercure de ce temps consignait comme d'un anonyme; il se serait bien gardé, dans son nouvel état, de s'en avouer l'auteur; ses camarades, ou l'auraient trop considéré, ou s'en seraient défiés; il n'y avait pas de milieu.

Il travaillait assidûment les jours ouvriers. Combien de fois, en se promenant avec moi dans Paris, ne m'a-t-il pas montré les endroits où il avait travaillé, supportant le poids du jour!

Un maître maçon entrepreneur le distingua, et lui proposa d'être appareilleur, état qui demande un peu plus de connaissances. Ses appointements augmentèrent, et en deux

(1) Sedaine (Michel-Jean) était né à Paris le 2 juin 1719. Madame de Vandcul a écrit sur sa vie une notice intéressante publiée dans la Correspondance de Grimm (édition Tourneux, t. XVI, p. 234).

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ans il se trouva en état de pouvoir complcr sur mille écus d'épargne. Il connmença par en placer la moitié en rente viagère sur la tète de sa mère, et écrivit à son frère qu'il destinait le reste à le dégager. La réponse fut laconique; la voici : « Mon frère, j'aime le service; si tu me dégageais, « j'y rentrerais à l'instant. Je n'ai besoin de rien que de ton « amitié; garde l'argent pour loi, je te remercie. »

Ce fut à peu près dans ce temps (ju'il loua un appartement rue du Puits, au Marais, et qu'il fit sa charmante épître A mon habit (1); connu par sa probité et ses talents, il commença sa carrière dans les lettres. Vadé (2), le fameux auteur de vaudevilles, devint son ami intime. C'était à table et avec de très-aimables femmes qu'ils firent en riant beaucoup de jolis couplets, entre autres le fameux et charmant cantique de saint Antoine (3). Alors il abandonna totalement le ciseau et le marteau.

Un M. Le Comte (4), marié et sans enfants, avait quitté la place de lieutenant criminel à Paris avec considération; ce ménage plein d'esprit, de philosophie et de raison, voulait vivre retiré en petite société à Paris. Un terrain construit en masures, dans le faubourg Saint-Antoine (5), parut propre à ce projet. M. Le Comte consulta; on lui parla de Sedaine, il l'envoya chercher et lui proposa d'être l'architecte de sa nouvelle maison et de lui donner un plan. Sedaine hésitait par modestie, enfin il accepte, et le voilà maître maçon et entrepreneur de la maison de M. Le Comte. Ce dernier ne fut pas longtemps sans reconnaître le mérite de celui qu'il employait; il ne voulut pas qu'il eût d'autre table que la sienne, et l'étonnement de Sedaine fut à son comble quand on lui proposa de bâtir au fond de la maison un appartement

(1) Que l'on attribua d'abord à Diderot. (Madame de Vandeul, Notice (Àtée.)

(2) Vadé (.Jean-Joseph), 1719-1757, l'inventeur du genre poissard.

(3) La Tcnlalion de saint Antoine.

(4) Claudc-François-Nicolas Le Comte, lieutenant criminel au Cliâtelet de 1731 à 1735.

(5) Place Royale, d'après madame de Vandeul, Voy. la Maison de Sedaine et de Miclielet, par madame Michelet.

comme pour lui. Il devint nécessaire à ces deux honnêtes gens, qui, n'ayant point d'héritiers, s'accoutumèrent à le regarder comme un tendre fils que le hasard leur avait procuré. Fidèle à son caractère, il ne voulut point s'assujettir et garda son appartement au Marais. Il ne donnait à ses amis que les jours de fête.

Monet (1), restaurateur de l'opéra-comique, voulait s'attacher des auteurs. Il avait jugé Sedaine par ses oeuvres légères. Il lui proposa un opéra-comique; Sedaine accepte, pourvu qu'il soit maître de choisir le musicien. Philidor (2), fameux joueur d'échecs, se met sur les rangs, et Sedaine le préfère à tous, parce qu'il est persuadé qu'un homme qui a un si grand esprit de calcul doit réussir. Ils font ensemble, lui les paroles, l'autre la musique de Biaise le savetier. Tout Paris y court, et toutes les sociétés un peu musiciennes veulent l'exécuter.

Ce fut l'époque de notre connaissance. Je n'eus pas causé une heure avec lui que je l'invitai à passer quelques jours à Saint-Leu; il accepta avec franchise. Les spectacles étaient alors interrompus; nous passâmes huit jours avec lui, madame de Moussy, alors veuve, Saint-Marc et quelques autres, dans une société délicieuse. Tel fut le commencement d'une amitié durable, puisque depuis 1758 (3) jusqu'à cette année 1795, il n'y a eu aucune interruption, ni aucun nuage dans notre amitié. Les temps malheureux de cette révolution m'ont fait jeter au feu des tas de lettres philosophiques que je désirais conserver à la postérité. Comme cette intimité a fort influé sur le reste de ma vie, je me suis trouvé forcé de faire ces deux digressions.

Madame de Préninville était charmante de figure, quoiqu'un peu peu grasse; son caractère de bonté et de bonhomie

(1) Jean Monet, né vers 1710, mort en 1785, obtint la direction de rOpèra-Comique en 1743. Il la perdit bientôt et la reprit quelques années plus Lard, pour la conserver jusqu'en 1754.

(2) François-André Danican, dit Philidor (1727-1795).

(3) 1759 au plus tôt, puisque la connaissance date de Biaise le Savetier.

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attachait tout ce qui la connaissait. Elle sympathisait avec ma femme, qui aimait ù rondro à sa paresse tous les soins de l'amitié. Elle souffrait qu'on la plaisantât sur ce défaut, mais, accoutumée à des adorations, elle prenait tous les soins comme une chose (\u\ lui était due, f|uoique d'une manière dont on ne pouvait èti*e cho(]ué. Confiante, causante, on l'aimait, lorsqu'on la connaissait, à ne pouvoir s'en détacher, parce que sa boulé était un aimant qui attirait à elle.

Dès que la terre de la Chevrette fut louée, et que M. de Préninville eut donné son consentement (il venait de quitter la place de receveur général des finances pour celle de fermier général), la société s'y établit. Nos comédies se transportèrent sur un plus grand théâtre; celui de M. d'Epinay, établi dans une superbe orangerie, et où j'avais jadis joué la comédie, fut de nouveau occupé. Bacquencourt et presque nous tous y fûmes jouer. Le temps que nous ne donnions pas l'été à Hénonville, à Passy ou à Saint-Leu, leur était consacré, et nous y passâmes des jours délicieux.

Madame de Préninville avait de son côté une famille fort étendue; d'un premier lit elles étaient trois soeurs : madame de Préninville, l'aînée; madame de la Valette, épouse de M. Chicoyneau de la Valette (1), fermier général, et séparée de lui parce qu'il était atteint de folie, et la troisième, mariée à M. Peilhon, trésorier des bâtiments, fils d'un homme dans les fermes que l'on croyait extraordinairement riche.

D'un autre lit, par un second mariage de son père, elle avait quatre sœurs et un frère; les quatre sœurs étaient toutes fort aimables, et j'en ferai mention plusieurs fois.

Nous fûmes tous obligés d'aller cette année faire un voyage à la terre d'Hénonville, à cinq mortelles lieues de Pontoise. Il fut de six semaines. Je ne me suis de ma vie tant ennuyé. Il fallait vivre avec tout un monde qui ne se convenait en

(1) Michelle Jogues de Marlainville, mariée à Joseph-François Chicoyneau, baron et seigneur de la Valette, né en 1720, ancien conseiller au Parlement, fils de François Chicoyneau, premier médecin du Roi.

aucune manière; je me soutenais avec la grand'mère, madame Roslin, petite vieille, courbée comme si elle avait travaillé toute sa vie à la terre, ayant des yeux d'une grandeur et d'une vivacité étonnantes, de l'esprit, mais subjuguée entièrement par sa fille.

Le comte d'Osmont, notre ami, les connaissait; l'espoir d'une superbe chasse lui fît passer sur l'ennui et les difficultés du séjour, et nous fîmes, avec M. Roslin le fils, des chasses beaucoup plus belles que dans les plaisirs du Roi. Pour ne pas effrayer madame Roslin, il ne parut qu'une demi-douzaine de pièces; le reste fut distribué dans le hameau à nos gens.

Mon service recommença au P"" janvier 1759. Tout était bien changé. M. l'abbé de Bernis n'était plus ministre des affaires étrangères (1), il avait été remplacé par le marquis de Stainville, depuis duc de Choiseul, ambassadeur à Vienne.

La protection évidente de Mesdames, la manière leste dont l'abbé était avec Madame Infante, tout semblait pourtant lui donner l'espérance de jouer un grand rôle. Madame Infante, singulièrement grasse, aimait la parure et était d'une bonhomie qui, sans nuire à sa dignité, perçait dans toutes ses actions. Elle parut un jour dans le cabinet avec une robe de satin cramoisi, retroussée par des attaches faites avec tous les diamants de la Couronne, le Pitt, le Sancy, le Régent. Je n'ai de ma vie vu une parure si riche et de si mauvais goût. Sa robe de cour, sans mantelet, étalait une gorge très-volumineuse. Tout le monde remarqua l'abbé de Bernis qui, en causant avec elle familièrement, promenait, comme par distraction, sur cette énorme peau, les poils d'un manchon de martre qu'il tenait fort haut (2).

Une maladie vive emporta la princesse en huit jours (3). Pour un événement pareil, c'est le Roi qui ordonne tout. Il

(1) Depuis le 11 novembre 1758.

(2) Voir les Mémoires de Richelieu, t. IX, p. 240.

(3) Louise-Elisabelh de France, duchesse de Parme, mourut le 6 décembre 1759. Tout ce qui suit doit donc être reporté une année plus tard que ne l'indiquent les Mémoires.

est obligé d'entrer dans les plus tristes détails, car les choses sont tellement arrangées, que chaque service, devant prendre directement les ordres de lui, ne veut les recevoir d'aucun autre. Le Roi, accoutumé à cette étiquette dès l'enfance, est forcé de s'y conformer. Quels déchirements, s'il est sensible, doivent lui faire toutes les questions nécessaires!

Le grand aumônier prit donc les ordres pour les sacrements, ensuite les autres pour l'endroit où l'on déposerait la princesse après sa mort, aucun corps mort ne pouvant séjourner dans le chAteau. On la transporta à Paris; il fallut que le Roi donnât les ordres pour l'ouverture du corps, pour toutes les cérémonies, pour l'exposition pendant neuf jours sur le lit de parade.

Dans un événement pareil, les maîtres des cérémonies jouent un grand rôle. Ils ont sans cesse des ordres à prendre directement pour les plus petites choses. J'admirais la patience du roi à répondre laconiquement, et plus encore sa mémoire.

Je fus obligé de m'adresser à lui pour prendre ses ordres, l'étiquette étant que les ambassadeurs, le nonce à leur tête, précédés de l'introducteur, allassent en grand deuil jeter de l'eau bénite sur le corps (1). Rien ne m'a tant coûté que de mettre sa sensibilité de père à une épreuve si déchirante. Il me répondit comme s'il eût été question d'une étrangère, et me rappela ce que j'avais étudié par nécessité sur cette triste cérémonie; j'en conclus que le devoir de sa place l'avait blasé, car je n'avais pas à douter qu'il n'eût été fort sensible à la perte de sa fille (2).

Pour éviter des bouderies sans fin, ma femme se rendait régulièrement tous les soirs à six heures chez ses parents

(1) Peu de temps auparavant, lors de la mort de la duchesse d'Orléans (février 1759), il y avait eu, au sujet de l'eau bénite, une difficulté d'étiquette avec les ambassadeurs, qui refusèrent de se rendre à la cérémonie. M. Dufort, quoiqu'il n'en parle pas dans ses Mémoires, avait été mêlé de très-près à cet incident, survenu pendant son semestre. (Affaires étrangères, fonds français, vol. 1616, p. 221.)

(2)^ C'est le 2 février 1760 que fut célébré à Notre-Dame un service solennel pour Madame Infante.

Roslin, pour y faire une triste partie et se retirer à onze heures. Pour moi, je me dispensais quelquefois d'y souper. Quelques garçons venaient dans cette maison, tels que M. de Vilanbre, frère de Caze, fermier général, MM. de Cuy, de Pierrevert et d'Ennery, officiers aux gardes. On y Aboyait aussi madame Mazade, M. Walelet, quelques parents de madame Roslin la jeune, tels que l'abbé de Saint-Non, un autre abbé qu'on appelait élégamment un arbre qui rapportait des V(U's, et le marquis de Moges, capitaine aux gardes (1).

Dès que le printemps arriva, nous nous rendîmes à Saint- Lou. J'entretenais toujours mon intimité avec le corps diplomatique, c'était mon devoir et mon plaisir. La position de Saint-Leu m'éloignait de Versailles, mais, en passant par Ermont et Sannois, entre les deux montagnes, j'arrivais à Argenteuil, passais le bac à Besons et me rendais par Nanterre droit à Versailles.

M. Roslin jeune, égoïste dans toute l'étendue du terme, peu aimable pour ce qui lui appartenant, froid, despote comme un fermier général, vivait avec Coupé, actrice de l'Opéra, fille qui n'était plus jeune, mais douce, aimable et de bon ton. Elle avait rue Saint-Marc, vis-à-vis l'hôtel Luxembourg, la maison la plus singulière qu'il y eût à Paris. Elle n'avait que deux croisées de façade et cinq étages : au rez-dechaussée, la cuisine; au premier, la salle à manger; au second, le salon; au troisième, la chambre à coucher; au quatrième, le logement de ses gens, et au-dessus, un jardin grand comme le reste et aussi haut que ceux de Sémiramis. Roslin me prit un jour en particulier et me dit : « Vous « savez que je vis avec Coupé. J'y soupe tous les vendredis; « soyez des nôtres ce jour-là. Je n'ai que faire de vous « recommander le secret ici. » Le vendredi, il vint me chercher à l'Opéra, et me voilà introduit dans la société. Nous étions cinq : le président de Rosambo, le marquis de Vizé

(1) Charles-Adrien-Théodose, comte de Moges, qui devint maréchaj de camp et mourut sans postérité en 1781. Son neveu est mentionna dans la suite de ces Mémoires.

L'ANCIKN REGIME (17551764). 241

Pierrev(M't et Baudouin. En femmes, il y avait toutes les sultanes \n]i(l(^ âo l'Oyiéra : la Carton (1), fameuse par son soupei' nAoc li'i>is rois, connue flans l'opt^ra (](^ Paësiello, et niadenioiselle Carville, première danseuse dans le genre noble, grande comme un lionmie et grosse à proportion. Ces soupers continuèrent sans interruption l'hiver pendant près de cinq ans; Cramayel, fermier général, et Barassy y furent admis par la suite. On y causait nouvelles, et l'on était bien instruit; on jouait au brelan, oi l'on faisait une chère délicate et délicieuse.

Un jour qu'il pleuvait, je fus obligé, n'ayant pas de voiture, de faire venir un fiacre; il me fut indispensable de ramener, et Carville, et Carton. Toutes deux demeuraient dans le faubourg Montmartre; Carton me faisait les yeux doux; elle nous raconta ses antiques exploits et la conversation se soutint ainsi jusque chez Carville. Quand celle-ci fut déposée chez elle, je m'assis à côté de Carton, qui demeurait près du château du Coq (2); elle continue à parler, et moi, je m'endors de la meilleure foi du monde. Dès qu'elle s'aperçoit que je ne suis plus à la conversation, la voilà qui m'applique cinq ou six coups de poing : « Comment! me dit-elle « en fureur, voilà comment tu te conduis avec une femme « comme moi, une femme qui a vu à ses genoux toute la (( France! » Je me fâche à mon tour, je lui rends en paroles ce qu'elle m'avait distribué si gracieusement; je la vois fondre en larmes et montrer un profond désespoir. Cette scène me conduisit jusqu'à sa porte, où je ne voulus pas descendre. Je la plaignis et me promis de ne jamais la ramener chez elle; je lui ai tenu parole, en évitant même de l'en plaisanter à nos souper, quoique Coupé, à qui je l'avais conté, l'eût dit à toute la société.

Comme je l'ai dit, M. le marquis de Stainville, à son retour

(1) Chanteuse de l'Opéra qui avait été la maîtresse du maréchal de Saxe; elle vécut jusqu'en 1770. Elle était d'un talent très-médiocre, mais renommée par ses saillies.

(2j Dans la rue Saint-Lazare, presque en face de la rue de Clichy.

de Vienne, avait remplacé M. de Bernis, comme ministre des affaires étrangères. Dans son ambassade il avait parfait le traité d'alliance, en ébauchant le mariage de l'archiduchesse Antoinette avec le Dauphin, qui a été depuis le malheureux Louis XVI. Né Lorrain, il avait des titres pour être vu favorablement de l'Impératrice; il s'était servi de tous ses moyens, et il en avait beaucoup, pour réussir dans tous les points de son ambassade. Dès qu'il se sentit assez fort, il trouva mauvais que M. l'abbé de Bernis, de son cabinet, lui donnât des conseils. Fort de l'amitié de la Reine et de madame de Pompadour, il revint brillant de gloire et à l'instant supplanta M. l'abbé de Bernis, à qui l'on fît avoir le chapeau de cardinal (1) et l'assurance de l'ambassade à Rome et du protectorat (2). Sûr de madame de Pompadour, à qui il avait juré un attachement inviolable, il s'installa, fit rappeler le marquis de l'Hôpital de son ambassade en Russie, pour avoir voulu lui donner des conseils, changea presque toute la diplomatie étrangère, envoya son cousin, M. le comte de Praslin (2), que depuis il a fait faire duc, à la place d'ambassadeur à Vienne, et il s'éleva tout de suite à la confiance intime du monarque.

Le premier jour où il entra au conseil, il voulut, d'après Tordre du Roi, prendre la première place; les ministres parurent étonnés. C'était donner l'ordre de porter le portefeuille chez lui, le chancelier n'existant pas au conseil. Le Roi lui dit alors : « Monsieur de Choiseul, prenez cette place. — Mais, Sire, répondit le ministre, ces messieurs... »

(1) L'abbé de Bernis était encore ministre lorsqu'il fut nommé cardinal, mais il avait donné sa démission lorsqu'il reçut la barrette (30 novembre 1758), que le Roi lui remit de fort mauvaise grâce. Quelques jours après, il était exilé.

(2) Le titre de protecteur des affaires françaises à Rome. Le Roi l'avait donné en juin 1758 au cardinal Prosper Colonna de Sciarra. {Gazette de France.)

(3) César-Gabriel, comte de Choiseul-Chevigny, puis duc de Praslin (1712-1785), lieutenant général, fut nommé ambassadeur extraordinaire à Vienne en 1758, ministre des affaires étrangères en 1760, duc et pair en 1762, ministre de la marine et chef du conseil des finances en 1766. Il fut disgracié en 1770, en même temps que son cousin le duc de Choiseul.

L'ANCIKN RKGIMK (1755-1764). 243

— I.e Roi reprit : « Ils n'ont lion à dire, car je vous fais dnc et ]~tair. » L'étonnonKMit passé, on vit bien que c'était une scène concertée.

Dès lors, il y eut enire madame de Pompadour ci lui une intimité où le Roi était en tiers. 11 fut aussi magnifuiue dans son ministère qu'il l'avait été dans ses ambassades; jamais ministre n'a poussé la représentation plus loin. Dans ce temps-lù, on dînait à deux heures précises, et tous les étrangers présentés, tous les courtisans étaient admis chez lui. La grande table était de trente-cinq couverts, et il y en avait une autre toute prête, sans qu'il y parût. Un valet de chambre comptait les entrants, et dès que le nombre dépassait trentecinq, l'autre table était dressée. Sa vaisselle, extraordinairement nombreuse était magnifique, toute travaillée en argent, ce qui la rendait d'un éclat éblouissant. Lorsqu'il y avait une seconde table, il m'avait prié une fois pour toutes d'en faire les honneurs; elle se dressait dans une pièce à part, et souvent les ambassadeurs qui n'aimaient pas l'affluence venaient s'y réfugier.

Je me souviens d'y avoir vu un jour M. le bailli de Froulay,

ambassadeur de Malte, M. de Vauréal (1), évêque de Rennes,

et MM. de Rochechouart. La conversation fut charmante.

Le bailli, déjà vieux, nous faisait remarquer la différence de

ce train de maison avec celui du cardinal de Fleury, premier

ministre, chez lequel il avait mangé souvent. Le cardinal

tenait aussi table ouverte; mais jamais, quelque monde qu'il

y eût, il n'y avait que quatre entrées énormes, un plat de

rôti et quatre plats d'entremets; c'était son étiquette qu'il

n'avait jamais voulu changer. Avec une si grande quantité

de convives, on ne faisait pas de difficulté de se passer les

; plats. M. de Vauréal, qui avait acquis le droit de tout dire au

! cardinal, ne trouvant pas assez à dîner, lui dit un jour :

î « Ma foi, monseigneur, vous avez beau faire, votre succes-

(1) Louis-Guy Guérapin de Vauréal. Tl avait été ambassadeur en Espagne et était grand d'Espagne. Il fut évêque de Rennes de 1732 à 1761.

« sion ne vaudra jamais celle du caidnial de Mazarin. » Ce qui fit beaucoup rire le ministre, qui mettait au rang des premières vertus de son état l'économie et la probité.

Tout prit une nouvelle face à la cour. Les petits appaitements devinrent plus brillants, les princes du sang plus assidus. On imagina, pour ôter l'uniformité, des bals où toute la cour fut invitée; on construisit une salle, et l'on fit des quadrilles costumés de tous les pays et de tous les temps. M. le duc d'Orléans, grand et monstrueusement gras, se prêta à la plaisanterie. Il fut destinée à un quadrille de l'ancienne cour; habillé comme Louis XIV, avec le baudrier et les houssettes, on l'associa à la duchesse de Mazarin (1), dont la taille était aussi énorme, et la tête régulièrement belle. Les ambassadeurs étaient invités à toutes les fêtes. Tous ceux qui avaient droit d'y aller étaient en habit de gala. Je n'ai jamais vu rien de si magnifique. M. le duc d'Orléans et madame la duchesse de Mazarin dansèrent un menuet, ensuite la mariée, des bourrées, le menuet de la Reine, tout cela entremêlé d'autres danses des plus agréables, où figuraient les plus beaux hommes de la cour.

Ces bals commençaient à minuit; le Roi y était un soir, dans la loge du milieu, avec madame de Pompadour, madame de Brancas et madame d'Esparbès (2), le duc de Choiseul, son beau-frère le duc de Gontaut, et le prince de Beauvau comme capitaine des gardes. Madame de Pompadour était sur un fauteuil à droite, les deux dames l'une derrière l'autre au côté opposé, le Roi au milieu, les trois autres derrière. Le [< Roi n'y était pas depuis une demi-heure qu'il se leva, obligea le duc de Choiseul à s'asseoir à sa place et se tint derrière | lui, jouant familièrement avec ses cheveux, et le traitant avec l'affabilité la plus grande. Tout ce qui était là en conclut

(1) Louise-Jeanne de Durfort-Duras, fille d'Emmanuel-Félicité de Durfort et de Charlotte-Antoinette de Mazarini, mariée en 1747 à Louis-Marie-Guy d'Aumont, qui avait pris à son mariage le titre de duc de Mazarin, et dont il a déjà été parle.

(2) La comtesse d'Esparbès de Lussan élait née Toinard de Jouy, d'une famille alliée à madame de Pompadour.

l'excès de faveur où il était monté; car le Roi, en public, se respectait beaucoup.

On ne tarda pas à voir arriver madame la comtesse de

Choiseul, chanoinesse de Remiremont, femme d'une grande

laille, d'un caractère décidé et pleine d'esprit (1). Elle débuta

ltrès-simi)lement et se montra douce et complaisante; mais

[dès qu'elle eut tûté le terrain, qu'elle se sentit forte du crédit

le son i'rère, et qu'elle se l'ut attachée à la société du Roi,

[elle vola de ses propres forces. Celte même femme qui se

levait pour tout le monde ne se leva plus pour personne,

Imême pour les ambassadeurs. Si la porte restait ouverte, elle

{disait d'une voix ferme : « Ambassadeur d'Espagne, fermez-

« nous donc la porte! » EL il y allait respectueusement. Avec

[beaucoup d'esprit, elle n'aimait pas tout le monde; mais elle

[était chaude amie de ceux qu'elle en croyait dignes.

Le duc de Choiseul voulait lui donner un rang. Le duc fde Gramont (2), sans esprit, abandonné de tout le monde, traînait une vie crapuleuse, malgré son nom ci ses grandes richesses. La nature ne l'avait l'ait que pour être perruquier. Le ministre jeta les yeux sur lui pour lui donner sa sœur. L'espérance de le tirer de la crapule était illusoire, mais les avantages du côté du rang étaient immenses. On passa sur tout; en six mois, elle fui duchesse de Gramont, et trois mois après, séparée et maîtresse de ses actions, logeant chez son frère et habitant avec la duchesse de Choiseul, qui, dans sa délicate personne, réunissait toutes les vertus de son sexe. Il restait à M. le duc de Choiseul un frère attaché au service de l'Empereur (3). Ce service était bien différent de

(1) Béalrix de Ghoiseul-Stainville, depuis duchesse de Gramont.

(2) Antoine-Antonin, duc de Ciramont, pair de France, gouverneur de Navarre, ne en 1722. Il élail vMjf en premières noces de Marie-Louise- Victoirc de Gramont, sa cousine germaine, dont il avait eu un fils. C'est le 16 août 1759 qu il épousa Béatrix de Ghoiseul, dont il eut une fille.

(3) Jacques de Ghoiseul-Stainville, appelé le comte de Stainville, colonel de dragons au service de l'impératrice de Hongrie, chambellan de lEmpereur, puis lieutenant général des armées du Roi, épousa, le 3 avril 1761, Thomasse-Thérèse de Glermont d'Amboise, "fille de .Tac(iue<-Louis-Georges, marquis de Kénel, et de Marie-Henriette Racine du Jonquoy.

celui de France; on y devenait officier à culotte de peau, c'est-à-dire ne quittant pas le corps auquel on était attaché. Il était peu fortuné, et il y avait dix ans qu'il n'était pas sorti de Hongrie, lorsque son frère lui fit quitter le service de l'Impératrice.

J'assistai à son début, car, la première fois qu'il dîna chez le ministre, il se trouva à côté de moi. Nous causâmes beaucoup, ce qui était pour lui quelque chose d'extraordinaire, car, très-silencieux, très-particulier, il avait pris la froideur et la tenue allemandes. Son frère ne tarda pas à l'établir et lui fît épouser mademoiselle de Rénel d'Amboise, nièce de Monville dont j'ai parlé, et héritière de feu M. Lemonnier, fermier général. L'alliance était superbe, mais ne tourna pas heureusement. Vivant avec madame de Choiseul et madame de Gramont, elles les suivait à Paris, à Versailles et dans les petits voyages, et elle avait une loge à tous les spectacles. La tête lui tourna de Clairval, premier acteur de la comédie; ils furent surpris. Le comte de Stainville en fureur emmena sa femme en Lorraine dans un couvent, et il eut la cruauté de l'y conduire lui-même (1). Elle changea du tout au tout, se mit dans la haute dévotion, et, quelques démarches qu'on fît, ne voulut jamais revenir dans sa famille; elle mourut assez jeune dans la maison où on l'avait consignée.

Nous vîmes alors débuter à la cour le duc de Lauzun (2), neveu du ministre. Tous les avantages de la nature paraissaient réunis en sa faveur : dix-sept ans, aimable autant qu'on peut l'être, une belle figure, un grand nom, fils d'un duc, neveu et héritier du maréchal duc de Biron, colonel des gardes-françaises, il débuta dans ce régiment, et personne

(1) Ceci se passait au commencement de 1767. On peut lire le récit détaillé de l'aventure dans une très-longue lettre du général de Fonlenay, envoyé de Saxe, datée du 15 février 1767, et publiée dans la Correspondance du prince François-Xavier de Saxe, par M, Thévenot (Dumoulin, 1874, in-S"). Voir aussi la Correspondance de madame du Deiiand, les Mémoires de Lauzun, etc.

(2) Armand-Louis de Gontaut, d'abord duc de Lauzun, puis duc de Biron (1747-1793). Il était fils du duc de Gonlaul, qui avait épousé une demoiselle Grozat, sœur de la duchesse de Choiseul.

L'ANCIEN RÉGIMK (1755-1764). 247

ne doutait qu'il n'eût la survivance du commandement. Il était propre neveu de la duchesse de Choiseul, qui, sans enfants, avait pour lui l'attachement d'une tendre mère.

Cet être charmant, noble dans ses manières, magnifique comme un grand seigneur, se laissa aller à tous les plaisirs. Il se lia avec le duc de Chartres (1), plus Agé que lui et l'homme le plus innnoral qu'il y ait jamais eu, se livra au torrent de la débauche, s'ennuya de son oncle et du service des gardes, prit son vol, eut un régiment, leva une légion de son nom, et, oubliant la vie débauchée avec les devoirs d'un officier, fit tourner la tête à tous les militaires qui le connaissaient. Il était ami du prince de Guéménée (2), qui, plus tard, par la facilité qu'un arrêt du conseil lui avait donnée de faire un emprunt viager sur le port de Lorient, trouva le secret de faire une banqueroute de trente-trois millions, ce que bien des potentats de l'Europe n'auraient pu faire. Lauzun chercha à arranger les affaires de son ami; il y compromit sa fortune et ses espérances, mais sans pouvoir retarder la banqueroute de plus d'un an.

Tels étaient la parenté du duc de Choiseul et ses alentours jusqu'à la fin de son ministère. J'y reviendrai par occasion, et comme la chose se trouvera.

Madame Le Gendre avait marié sa dernière fille à M. de Pomereu (3), maître des requêtes, fils du marquis et de la marquise de Pomereu, rue du Temple. Ce jeune homme, plein d'esprit, de moyens et d'ambition, promettait de jouer un rôle très-important. D'un caractère mûr et froid, il aimait le travail et avait des connaissances au-dessus de son âge. Il arriva un

(1) Louis-Philippe-Joseph d'Orléans (1747-1793), duc de Monlpensier, puis duc de Chartres, qui n'est autre que Philippe-Egalité. Il était du mémo âge que Lauzun.

(2) Henri-Louis-Marie de Rohan, prince de Guéménée (1745-1807). Sa fameuse banqueroute est de 1782. C'est en 1778 que Lauzun lui abandonna tous ses biens, moyennant le payement de ses dettes et une renie viagère de 80,000 livres.

(3) Alexandre-Michel de Pomereu, né en 1736, fils d'Alexandre-Jacques et de Agnès Bouvard de Fourqueux, conseiller au grand conseil en 1755, avocat général en 1759, maîlro dos requêtes en 1761. Il épousa en 1761 Anne-Marie Le Gendre.

jour pour dîner à Saint-Leu; je lui trouvai l'air fort changé, et il m'avoua qu'il avait eu la nuit un vomissement de sang. Il avait vingt-huit ans; ses épaules serrées, une toux sèche, tout annonçait chez lui la pulmonie. J'eus beau l'engager à se ménager, rien ne put y faire; l'ambition le portait au travail, il supportait et cachait ses maux. Il venait me solliciter de m'intéresser auprès de M. le duc de Choiseul pour lui faire avoir deux bureaux. Ce ministre me traitait à merveille; j'allai donc le trouver, et il me répondit que lorsqu'on s'intéressait pour un sujet comme M. de Pomereu, on était sûr de réussir. Comme les bureaux étaient de son département, il me les accorda à l'instant, et j'écrivis de Versailles à mon beau-frère pour lui annoncer ma réussite.

Je vivais toujours dans la même société, et je bénis le ciel de n'en avoir point changé. C'étaient le comte d'Osmont; son frère, l'évêque de Comminges; le baron de Vioménil; Le Gentil, devenu marquis de Paroy; sa femme; une cousine, nommée madame de Villebriand; mesdames Merger et Santo-Domingo; l'abbé de Mégrigny; M. de Chailly, son frère; madame de Moussy, ma cousine; M. et madame O'Dune (je menai ce dernier à Versailles jusqu'à ce qu'il fût placé ministre à Manheim); le comte et la comtesse de Noé et ses frères (1); le chevalier de Montecler (2); le chevalier de Longaulnay (3); la marquise de la Valette; la baronne d'Ogny; les deux chevaliers de la Tour; Jelyotte; mon ami Sedaine; toute la société Préninville; voilà à peu près le fond de notre société. Je soupais avec ma femme tous les jours dans la

(1) Il est probable qu'il s'agit des frères du comte. Il y avait à ce moment quatre frères portant le nom de Noé : 1° Jacques-Roger, marquis de Noé, maréchal de camp, marié à une demoiselle de la Jonquière; 2° Louis, vicomte de Noé, qui avait épousé une demoiselle de Cohorn de la Palun, et dont il sera question plus loin; 3° Marc-Antoine, qui devint évêque de Lescar, dont il a été déjà parlé, et enfin 4° Dominique, chevalier de Noé, mestre de camp de cavalerie.

(2) Probablement Henri-François, chevalier de Malte, frère du marquis.

(3) Peut-être Charles-André, chevalier de Longaunay, né en 1729, colonel de grenadiers en 1759, puis maréchal de camp en 1762. (Pinard, Chronologie militaire.)

L'ANCIKN RÉGIME (n55-1764). 249

société Préninville, je donnais à dîner tous les jours, et le \endredi était consacré aux étrangers. L'ambassadeur de l'Empereur, le comte de Stalirenbcrg; l'ambassadeur de Hollande, de Berkenroode (1); l'ambassadeur de Russie, le prince Galitzin (2); son cousin, le prince Démétrius Galitzin (3); le baron de Knyphausen, envoyé de Prusse (4); l'ambassadeur de Venise, Tiepolo, et les femmes de ceux (]ui en avaient, tous venaient dans la semaine. Ma femme avait établi une règle : passé deux heures, le suisse avait ordre de fermer la porte, afin qu'il n'y eût pas de jour où j'eusse plus de seize personnes. On jouait l'après-midi au quinze et au trictrac, et souvent on restait jusqu'au coup de neuf heures. Nous allions alors souper en ville, trois fois par semaine chez les grands-parents, et une fois chez madame d'Amezaga; nous donnions à souper une fois chez nous, et notre hiver coulait sans nous en apercevoir.

Le goût de la chasse à courre m'occupait toujours. Le comte d'Osmont et moi étions les tenants Qdèlcs de celles de feu M. le prince de Conti; il avait établi son équipage près de Montgeron; nos chevaux y étaient, et nous nous menions alternativement au rendez-vous, quand nous étions libres, toutes les fois qu'il nous le faisait dire.

Nous chassions dans la superbe forêt de Sénart, et nous y fûmes témoins l'un et l'autre d'un fait de chasse qui a été consigné depuis dans les fastes et anecdotes des chasseurs. Après avoir fait une chasse superbe, un cerf de dix cors sur ses fins se jeta dans la Seine, à peu près à la hauteur de Villegenis; les piqueurs montèrent dans un bateau qui se trouvait au bord; le cerf était fort puissant et nageait super-

(1) Matheus Lestevcnon Van Berkenroode, dont il sera question plusieurs fois.

(2) Dimitri Galitzin (1721-1793). Il n'était pas ambassadeur, mais ministre plénipotentiaire. 11 fut nommé ambassadeur à Vienne en 1761 et prit congé du Roi le 17 septembre de cette année.

(3) Dimitri-Aloxiovilch Galitzin (1738-1813). Il était alors simple cavalier d'nmbassade.

(4) Dodo-Henry, baron de Knyphausen, évidemment nommé ici par erreur, puisqu'il avait été rappelé en 1756. Voir plus loin.

bernent, ce qui donna le temps à tous les chasseurs d'arriver; nous étions là plus de vingt-cinq, tant serviteurs qu'amateurs. Enfin le bateau atteignit le cerf; on le prit par le bois, et, après l'avoir noyé, on regagna le rivage. La bête fut tirée à force de bras sur la plage : le premier piqueur lui coupe le pied et le présente au prince, et nous allions nous retirer, lorsqu'à l'étonnement de tous, le cerf se relève sur ses trois jambes, et en deux bonds se rejette à l'eau; il fallut recommencer la chasse, et il tint encore plus d'un quart d'heure. On peut compter sur la vérité du fait, car je l'ai vu.

Le prince de Galitzin, ambassadeur de Russie, mort depuis ambassadeur à Vienne, et la princesse (1), nous comblaient d'amitiés, ma femme et moi. Le prince Démétrius, leur cousin, s'était tellement identifié avec nous, que lui et le baron de Knyphausen (2), ministre de Prusse, se dérobaient aux affaires pour venir faire des séjours à Saint-Leu; c'est là où je lui (3) fis faire connaissance avec la baronne d'Ogny, chez laquelle il passa ensuite une partie du temps qu'il nous donnait auparavant tout entier.

L'ambassadeur un jour me prit en particulier et me dit : « Voici une lettre de l'Impératrice, ma maîtresse; lisez-la. « Vous verrez qu'elle me donne carte blanche pour demander' « ici un ambassadeur qu'elle doit désigner; j'ai jeté les yeuxi (( sur vous. Répondez-moi, et je pars pour Versailles pourj « vous faire nommer. » Voici quelle fut ma réponse : « 3e\ (( ne suis sur aucun rang; je ne me suis jamais présenté pourj (( être employé; je n'ai nul parent dans le ministère. Si ma « nomination vient de la cour où je serai envoyé, je m'ôte « tout moyen de réussir auprès de celle qui m'enverra. Ainsi « permettez que je vous refuse. » Il voulut bien, après une longue conversation, se rendre à mon avis, et il n'en fut plusj question.

(1) Née de Cantimir, dame d'honneur de l'Impératrice.

(2) C'est au mois d'octobre 1756 que le baron de Knyphausen reçut] l'ordre de quitter la France. Tout ce qui se rapporte à lui est donc] loin d'être ici à sa place chronologique.

(3) Au prince Démétrius, je pense.

L'ANCIKN RÉGIME (1755-1764). 251

Cependaiif, ù peu près dans ce temps-là, le roi de Prusse nous déclara la guorro, de concert avec l'Angleterre. Mon pau\re ami le l)aron de Knyphausen, ministre de Prusse, reçut l'ordre de partir sur-le-champ, et l'ut obligé de quitter les amis qu'il avait faits en Franco. Je ne pus m'empêcher de

klui rendre ses soins jusqu'à la fin, et lui sauvai un rude pffront à la Comédie italienne. Il y avait affluence ce jour-là au spectacle; un aboyeur, nommé Luxembourg (1), appelait avec emphase la voiture des gens connus. Dès qu'il aperçoit le baron, il crie : « La voiture de M. l'envoyé de Prusse! » Le parterre sortait, le peuple tient des propos et se montre prêt à l'insulter, je rentre précipitamment, et, par la rue Françoise (2), je l'entraîne dans mon carrosse qui était à une place marquée. Je le ramenai chez lui, où sa voiture ne rentra qu'à onze heures; il partit le lendemain.

C'est ici qu'il est nécessaire pour ma mémoire que je fasse une digression sur M. et madame de Cypierre. Ils ont joué un rôle si intéressant dans ma vie, que je leur dois bien cette marque d'attachement. Hélas! je les ai perdus l'un et l'autre, mais tant que je vivrai je me souviendrai de leur amitié.

AL de Montgeron (3), receveur général, avait épousé mademoiselle Dumas, sœur de M. Dumas, receveur général des finances (4). Cette famille, riche par ses places considérables, avait trois filles, qui toutes promettaient d'être de la plus jolie figure, et trois garçons. Madame de Montgeron était une femme d'esprit, qui aimait le plaisir. M. de Montgeron avait fait une brèche à sa fortune en achetant la terre de

I Montgeron; il la revendit à M. Fabre, autre financier, et il

(1) Si ce n'est lui, c'est au moins un homme de son nom et de sa profession qui, en 1790, lors de la suppression des titres, abandonna sa place, honteux de n'avoir plus à appeler que des noms plus ou moins vulgaires. (Journal de la Cour de juin 1790, cité par MM. de Concourt : la Société française sous la Révolution.)

(2) Où se trouvait le théâtre des confrères de la Passion, devenu la Comédie italienne, près de la rue Mauconseil.

(3) Paroi de Montgeron, receveur général pour la Lorraine de 1740 à 17G8.

(4^ Receveur général de la généralité d'Orléans en 1744.

bâtit, comme avec la baguette des fées, une terre superbe en Normandie (1).

Leur maison était le rendez-vous de tous les jeunes gens de Paris qui voulaient s'établir. Les trois jeunes personnes étaient de ma connaissance; elles avaient été élevées au couvent de Traisnel, où ma tante, madame Soullet de Sainte- Hélène, était religieuse.

M. Dumas, frère de madame de Montgeron, sortant un matin à pied, reçut sur la nuque, dans la rue des Petits-Pères, une botte de foin que l'on montait dans un grenier, et ne tarda pas à en mourir, de sorte que madame de Montgeron se trouva son héritière. Le baron de Breteuil se mit bientôt sur les rangs pour épouser la fille aînée; il fallait faire la cour à la mère, il s'en acquitta en homme accoutumé aux bonnes fortunes; l'abbé de Breteuil se présenta, et en huit jours le mariage fut conclu (2).

M. Bourgeois de Boynes se mit sur les rangs pour la seconde; il avait de la réputation dans le corps des maîtres des requêtes, et il fut accepté (3).

M. Pcrrin de Cypicrrc, fils d'un conseiller au Parlement de Dijon et petit-fils d'un receveur particulier des Etats à Charolles, orphelin, était venu à Paris avec quarante mille livres de rente, sans autre appui qu'un oncle nommé Perrin de G régaine, chevalier de Saint-Louis, retiré du service et fort riche. M. de Cypierre était un homme de grand mérite, et, sans avoir des qualités brillantes, il avait reçu de la nature une adresse et une force qui lui auraient permis d'être mi-

(1) Son fils, aussi receveur général, s'appelait Parât de Chalandray. Il y a dans la Manche un village de ce nom.

(2) Le mariage eut lieu le 24 janvier 1752 (Gazette du 29). La baronne de Breteuil mourut de la petite vérole à Stockholm, en mars 1765. Elle avait vingt-huit ans.

(3) Ce mariage est antérieur à celui du baron de Breteuil; c'est en 1749 que Pierre-Etienne-François Bourgeois de Boynes épousa Marie- Marguerite Parât, qui mourut en 1753. Fils d'un caissier de la Banque au temps de Law, il était alors maître des requêtes. C'était, d après Barbier (juin 1749), un homme d'esprit et de travail; « homme de palais, mais de quoique probité », dit laconiquement d'Argenson (août 1754). On le retrouvera plus loin.

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nisli'o (1): il (Mail maître des requêtes et travaillait avec le zèle d'un homme qui veut réussir. Il s'introduisit dans la maison [)ai- la même porte que le baron, en faisant sa cour à la mère, et ne larda ])as A icr^'Noir sa rf^eonijXMise en épousant la troisième fille.

L'abbé de Breteuil s'attacha au beau-frère de son neveu, et M. de Barentin (2) étant venu à quitter l'intendance d'Orléans pour entrer au conseil, M. de Cypierre, sur la demande du duc d'Orléans, fut nommé à vingt-neuf ans à cette intendance qui était très-recherchée (3). Nous étions restés amis intimes, et son mariage a resserré notre liaison par celle de nos deux jeunes femmes.

(1) L'Espion dévalisé, dont l'aulcur, Baudouin de Guémadeuc, était un ancien maître des requêtes, est loin d'êlre aussi flatteur : « Cypierre... véritable mâchoire », dit-il irrévérencieusement, et faussement d'ailleurs.

(2) Charles-Amablc-IIonoré Barenliii, maître des requêtes de 1731, intendant à la Rochelle en 1736 et à Orléans de 1747 à 1760, mort conseiller d'Etal en 1762. C'était le père de Barentin qui devint garde des sceaux en 1788.

(3) Il était maître des requêles depuis 1749 et président au grand conseil depuis 1758. C'est en 1760 (piil épousa Florimonde Parât de Montgeron, et il fut nommé la même année intendant à Orléans.

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