‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 21 sur 41 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Visite à Chnnloloiip; la pagode. — Madame du Barry et l'abbé Terray.

— La bibliothèque de Cheverny. — Collection de gravures. — Madame d'Epinay. — Grimm. — Ôlavidès et l'Inauisition; son évasion.

— Les Fanloccini; le répertoire. — Maladie de madame Dufort; le docteur Guindant. — La famille Amelot. — Mariage de Marigny; sa mort. — La mort de Mgr de Termont. — Mgr de Thémines; son caractère; ses bibliothèques. — Les Polignac à Cham'bord; leur société. — Le duc de Choiseul à Paris; ses réceptions. — Les dernier.s Poncher. — Mademoiselle de Cabeuil; MM. de Ghalvillc et de Grilleau.

— Mariage du jeune Dufort. — Fête à Cheverny. — Mort de M. Roslin,

— du comte d'Onsenbray. — M. de Préninville et son fils.

Le duc de Choiseul, ayant permission de venir à Paris, ne recevait plus à Chanteloup que ses amis particuliers, et aucun voisin, excepté M. ... (1) qu'il avait toujours vu, et moi, qui, demeurant à douze lieues de chez lui, ne pouvais être regardé comme tel. Sensible aux soins que toute la France lui avait témoignés dans son exil, il avait imaginé de faire faire une pagode du meilleur goût; c'était une espèce d'obélisque chinois, avec un escalier pratiqué en dedans, soutenu seulement par le gros mur et composé de pierres l'une sur l'autre. On y voyait des plaques de marbre sur lesquelles étaient inscrits et gravés les noms de tous ceux qui l'avaient visité. Cette bâtisse, qu'il avait regardée d'abord comme une bagatelle de mille louis, lui était revenue à plus de quarante mille écus, quoiqu'il n'en convînt pas.

Il n'est pas possible d'imaginer la grande représentation qui l'entourait. En arrivant la nuit, on aurait cru entrer à Versailles, par la magnificence de Téclairage en dedans et en dehors dans une suite prodigieuse de bâtiments. Il me fallait

(l) Le nom est en blanc; peut-être est-ce AL Dubuc, que nous retrouverons plus loin.

vingt minutes pour me rendre par les corridors de la chambre où je logeais à l'appartement de l'abbé Barthélémy.

Aux retours de chasse, lorsque la curée se faisait dans une des cours, elle était à l'instant remplie de femmes, d'hommes, de familles entières des gens qui étaient attachés à son service.

Jamais un nappe, une serviette, des draps ne servaient qu'ils n'eussent passé au cylindre, et l'endroit où l'on cylindrait, ainsi que la lingerie, étaient une des grandes curiosités de cette habitation.

Il avait eu un diplôme de Suisse pour faire venir soixante vaches et deux taureaux; le tout était nourri au dedans, dans des étables superbes avec un trottoir au milieu, partageant de chaque côté les têtes des vaches, qui étaient attachées à la manière suisse, aussi proprement que magnifiquement.

Dans le terrain plus que médiocre qui l'environnait, il récoltait à force d'engrais des blés et des productions superbes.

Rien n'est fait qu'en grand. Une élève entière de quarante à cinquante cochons était veillée et soignée par des hommes et des femmes exprès. Il nous arriva à ce propos une plaisante scène. Son grand plaisir était d'aller presque tous les jours visiter les basses-cours. Nous étions fort peu de monde : madame la duchesse de Choiseul, madame de Gramont, l'abbé Barthélémy, le duc et moi. Ces dames avaient pressé leur marche, et j'étais resté seul avec le duc. Nous arrivons à l'établissement des cochons. Le duc, qui parlait à tout le monde, demande comment ils se portent. Toute sa maison avait pris un ton de politesse et d'usage de la cour. Le gardien s'avance donc chapeau bas et répond : « Monseigneur leur fait bien de l'honneur, ils se portent « tous à merveille. » Le duc doubla le pas pour ne pas l'humilier, et nous rîmes beaucoup de ce genre de politesse et d'éducation.

Il avait six musiciens, outre un jeune homme qui touchait supérieurement du clavecin; soit lui, soit la duchesse jouaient aussi d'un piano-forte organisé. Une pièce après le salon

L'ANCIKN RÉGIME (1764-1787). 419

ëlait deslinée pour la inusi(|uo, et tous les jours, de midi à une heure, on exécutait eu syniplionie ce qu'il y avait de mieux et de plus nouveau.

Celle magniPKiue habitation était ouverte à tout ce qui avait un(^ tenue honnête, el les ordres étaient donnés pour montrer tout. Une superbe bibliothèque, dans une galerie Aoùtée, était remplie des livres les mieux reliés et des plus belles éditions. La collection des gravures et des médailles était digne d'un potentat lionmie de goût.

La table, sans être magnifique, était excellente. Il y avait trois tables, servies après celle du duc, où des gentilshommes croix de Saint-Louis ne dédaignaient pas d'être admis. Toute cette représentation n'avait aucun air de hauteur ni d'ostentation, et je fus plus d'un an à savoir qu'il existait des tables après celle du duc, quoique j'y eusse fait deux voyages.

L'appartement de la duchesse de Gramont était la chose la plus recherchée et la plus magnifique avec goût qu'on pût imaginer. Les fenêtres étaient garnies de châssis de canevas formant comme un tamis, pour empêcher les mouches d'inquiéter et de tourmenter. Mais ce qui suipassait ton!, c'étaient les appartements du duc d'Orléans et de la comtesse de Brionne. Tous les meubles étaient de bois d'acajou, les plus commodes et de la meilleure forme. Un luxe dans les parquets, les glaces, enfin tout ce qui constitue un bel appartement, faisait de chacun une maison délicieus* , quoique dans un seul bâtiment.

Je me rappelle que mon dernier \ oyage de Chanteloup fut on ne peut plus intéressant. Il n'y avait que le duc et la duchesse, la duchesse de Gramont, l'abbé Barlhéi* my, rabl)é Billardi et Boulin. C'était un petit comité, rien ne fut plus intéressant que les conversations du soir. Le duc souffrait la contradiction, entrait dans des détails. Il nous conta les folies du chevalier Turgot (1) à Cayenne; il convint qu'il avait été trompé. La conversation fut ramenée sur le ministère de

(1) Depuis marquis de. Soumont. V. page 30.

l'abbé Terray, sur Maupeoii, sur madame du Barry. Madame de bonne compagnie. Il ne tarda pas à venir à Cheverny, et plein de force; elle nous conta qu'au spectacle de Fontainebleau madame du Barry s'était établie dans le fond de la loge des ministres; la loge était en bas et très-obscure. Sur le devant était l'abbé Terray, dont elle avait à se plaindre. Il voulut lui adresser la parole, en se mêlant d'une conversation générale. Elle, profilant de l'obscurité, demande : « Qui « donc me parle? » mais d'un tel ton, que tout grand par sa taille qu'était l'abbé, d'après madame de Gramont, il ne parut pas plus haut que le duc de la Vrillière tout le reste du spectacle. Si je me rappelle jamais toutes ces anecdotes,, je veux en prendre note.

Dès que je fus de retour, je m'occupai de mettre en ordre ma bibliothèque, qui était composée d'environ huit mille volumes. Les tablettes d'en bas étaient remplies de gravures de tous les genres; des portefeuilles séparés contenaient celles des amateurs mes amis : Walelet, Baudouin, La Live, l'abbé Richard de Saint-Non, etc. J'avais dans toute la longueur du château des caves superbes en voûte plate, qui certainement avaient jadis servi d'appartements. J'en destinai une pour faire un muséum, comme je le dirai plus loin.

Madame Sedaine, être rare et précieux, était devenue l'amie intime de madame d'Epinay, qui jouait un rôle dan& la république des lettres. Je l'avais beaucoup connue dès mes premiers pas dans le monde, et je renouvelai connaissance avec elle. Sa maison était le rendez-vous de tous les savants, et il s'y tenait une espèce d'académie de gens d'esprit. On y voyait Grimm (1), le correspondant de l'Impératrice, autrefois secrétaire du neveu du maréchal de Saxe,. M. le comte de Frise (2), mort jeune de la petite vérole; il. était encore dans le corps diplomatique, et ses relations di-

(1) Frédéric-Melchior, haron de Grimm (1723-1807). Le célèbre critiqueétait ministre plénipotentiaire du duc de Saxe-Gotha.

(2j Auguste-Henri, comte de Friesen, maréclial de camp et colonel du régiment de la Dauphine, mort en 1755, à l'âge de vingt-sept ans.

recles avec l'Impératrice, celles que rimpératrice entretenait avec madame d'Epinay, en faisaient des liaisons très-agréables pour l(\s intimes. Ma femme, sans être Irès-liée avec madame d'Epinay, était forcée de répondre à ses avances, et elle lui rendait tous les soins qu'exigeait une longue maladie; elle lui tenait compagnie, ainsi (|ue moi, tandis que madame Sedaine se dérobait à son chez elle, qu'elle aimait beaucoup, pour la voir presque tous les jours. Cette maladie la mit au tombeau après dix ans de souffrances (1). Elle fit un testament selon ses moyens; ils étaient bien faibles. Il ne lui restait de l'immense fortune de feu son mari qu'un bien très-médiocre, •qu'elle avait laissé à sa fille, la marquise de Belsunce (2); elle laissa comme souvenir à madame Sedaine, son amie intime, la table écran sur laquelle elle avait composé ses ouvrages (3).

Quelques années auparavant, j'avais eu des nouvelles de M. Olavidès par mon ami O'Dune, au retour de son ambassade en Portugal. N'oubliant pas ses amis de France, il avait prié O'Dune de me faire conduire un superbe cheval andalou, mais celui-ci n'avait pu s'en charger.

Devenu intendant à Séville, Olavidès avait été mis par le roi d'Espagne à la tête des défrichements de la Sierra Morena. Chargé d'une si grande entreprise, il s'était conduit avec une vigueur et une capacité qui lui ont fait un nom dans toute l'Europe. Sur le point d'être premier ministre, il fut saisi par l'Inquisition, jugé et condamné dans un auto-da-fé à être enfermé dans un couvent pendant le reste de ses jours (4). Il finit par s'échapper au bout de trois ans. Sous

(1) Le 15 avril 1783.

(2) Angélique La Livc d'Epinay, mariée en 1/Gl à Honri-François- Xavier, vicomte de Belsunce, colonel du réoimenl de Bearn. Le Belsunce massacré à Caen en 1789 était leur fils.

(3) «Je donne et lègue à madame Sedaine une table ronde et une table « ployante en acajou. Je la prie de se ranneler quelquefois combien elle «m'était chère.» (Perey et Maugras, Dernières Années de madame d'Epinay, p. 569.)

(4) Olavidès, arrêté le 14 novembre 1776, resta deux ans dans les prisons de l'Inquisilion, sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Ce l'ut seulement le 21 novembre 1778 qu'il comparut devant le trilDunal; déclaré hérétique, il fut condamné à être enfermé pendant huit ans dans un couvent. C'est en 1780 qu'il réussit à s'échapper. (Bourgoing, Ta

pi'étexte que les eaux de Cauterels étaient nécessaires à sa santé, avec de l'adresse et de grands moyens, il avait pu arriver sur les terres de France, et, quoique accompagné trun familier de l'Inquisition, il était parvenu à le renvoyer.

Il s'était d'abord retiré en Suisse, et de là avait négocié a\ec le gouvernement. M. de Vergennes lui avait accordé la protection du Roi pour rester à Paris, en prenant le nom de comte de Pilos. Malgré les confiscations de la sainte Inquisition, il lui restait assez de fonds pour se faire quatre-vingt mille livres de rente.

Avec quel plaisir, avec quel intérêt, nous le serrâmes dans nos bras! Il était prodigieusement changé; très-grand, il avait pris un embonpoint qui lui était favorable. Il prit une maison rue Sainte-Appolline (1) et y vécut en grand seigneur, aimant les arts, cultivant les sciences, intéressant tout Paris. Il donnîiiit tous les jours à dîner, et c'était le rendez-vous.de tout ce qu'il y avait de plus curieux en hommes et en femmes de bonne compagnie. Il ne larda pas à venir à Cheverny, et là nous resserrâmes les liens d'une amitié qui, j'espère^ durera toute notre vie.

J'ai toujours aimé à m'occuper. Il y avait alors à Paris un spectacle qui avait la vogue, c'étaient les Fantoccini. Avec le secours de Thouvenon, qui était sergent du comté, nous en fîmes un spectacle très-plaisant. Je me mis à faire des pièces d'après les canevas italiens qu'on me fournit, et j'eus en un an quatre-vingt-quinze pièces toutes dialoguées. M. Dobel, gouverneur de mes enfants, ensuite musicien chez moi, se chargea d'en faire des doubles, écrits sur de grands volumes. Des ballets ingénieux y furent introduits. Ce spectacle est pour un château une ressource charmante, puisqu'il suffit de bien lire pour exécuter les pièces; c'est une distraction qui suppléerait au jeu.

bleaa de l'Espagne moderne. Paris, 1807, 3 vol. in-8\ t. I, p. 37G c[ suiv.) La condamnation d'Olavidès avait produit une grande sensation. Il en est question dans la Correspondance de Grimm (édition Tourneux, t. XII, p. 44), dans les Œuvres de Diderot (t. VI, p. 467), etc. (1) N" 31. L'hôtel avait vue sur le boulevard.

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J'avais un théâtre exprès, supérieurement décoré, et des décorations aussi soignées en petit que celles de l'Opéra, puisqu'elles étaient faites par un des maîhes décoraleui's, un nommé Olivier, grand ivrogne et grand artiste.

J'avais composé quelques pièces en cinq ad es : Iléloïse de Livarot, le Mariage raisonnable, le Fanatisme monacal, VAlcade de Salamanca (celle-ci était imprimée), le Journaliste; toutes furent jouées sur notre grand théâtre et avec quelque intérêt (1). La Révolution m'a fait remettre le tout dans mon portefeuille, et, sans mon ami Sedaine, un loman intitulé : Mademoiselle Laure, que je fis à mes moments d'ennui à Passy, n'aurait jamais \u le jour (2).

Cependant, comme ma femme a\ait perdu son amie madame de Prénin\ille, et que nous n'avions plus de parents qui nous obligeaient impérieusement à séjourner à Paris, nous désirions passer plus de temps à la campagne. Je me déterminai donc à louer notre maison de Paris; pour six semaines de séjour par an, un loyer de près de huit mille livres était par trop cher. Nos plans étaient pris lorsqu'une maladie de ma femme vint retarder ce projet.

C'était une fièvre putride dont la convalescence fut trèslongue. Enfin, au bout d'un mois, son changement, sa mai-

(1) M. Dufort a laissé un volume grand in^" de 454 pages, entièrement écrit de sa main sur trois colonnes, contenant le répertoire de son théâtre de Fantoccini. On y trouve cinquante-neuf pièces et vingt et un ballets. Il est précédé d'une assez longue préface, qui vise un peu trop à l'érudition, mais qui renferme des détails techniques fort curieux sur l'agencement du théâtre, sur les décorations et les accessoires, et la description des quatre-vingt-seize marionnettes et des quarante-trois figures plus ou moins machinées destinées aux ballets. Il raconte la peine qu'il eut à se procurer le canevas des pièces, Carlo Perico, l'imprésario des Fantoccini, craignant fort la concurrence. Ce répertoire primitif fut ensuite beaucoup augmenté. On jouait d'abord seulement des pièces dans le genre italien, ayant pour principaux acteurs Arlequin, Scapin et Pantalon; puis on risqua des tragédies bouffonnes On donna même la Tempête, de Shal^espeare, les Précieuses ridicules, etc., etc.. Cet amusement, forcément interrompu pendant la Terreur, fut ensuite repris, et l'on trouve une pièce datée du 19 novembre 1797. Le volume lui-même porte sur la couverture « pour copie faite en 1798, mois de juillet ». C'est évidemment un document des plus curieux pour l'histoire de ce genre de spectacle.

(2) On ne le trouve point mentionné dans les bibliographies, pas plus que ï Alcade de Salamanca, dont il est question plus haut.

greur étaient tels, que je pensai qu'il fallait, quelque chose qui pût arriver, la conduire à Paris. A peine y fûmes-nous que j'envoyai chercher le médecin qui avait la vogue, c'était Borie. Dès qu'il eut vu ma femme, il me dit qu'elle avait des obstructions, et que la maladie serait très-longue. Il la traita selon les règles, et lui fît observer la diète la plus sévère. Enfin j'appris qu'il disait dans le monde qu'elle n'avait pas pour trois semaines à vivre.

Le président de Salaberry vint me trouver, il me raconta toutes les cures en obstructions que faisait un médecin né à Orléans, nommé Quindam (1). Je le fis venir aussitôt : sa \isite fut singulière. Il la palpa, lui prit les deux pouces de chaque main pendant un quart d'heure, lui fît deux cents questions suivies, et, après avoir visité toutes les sécrétions, il nous promit de la guérir radicalement en six mois de temps. Au lieu de la mettre à la diète, il lui permit de manger à sa faim, mais en lui prescrivant les aliments. C'était seulement avec les jus d'herbes qu'il comptait la guérir. Nous étions en janvier, et les herbes ne commencent qu'en mars. Dès que le mois de mars fut arrivé, tous les matins il lui fît prendre des jus d'herbes, des mâches, du chiendent, des sommités de raves. Il jouait de ces différentes herbes comme un habile claveciniste touche son clavecin; par exemple, dès que le temps devenait froid, il ne se servait pas du chiendent, parce qu'il assurait qu'alors il portait à la toux. Enfîn, après trois mois d'un travail assidu, il lui annonça sa parfaite guérison, et nous fûmes en état de revenir à Chcverny, à l'étonnement de Borie et de toute la famille qui l'avaient condamnée. Cette cure fît grand bruit et procura beaucoup de pratiques à Ouindam. Je fus assez heureux pour persuader M. de Cypierre de se mettre entre ses mains; il était menacé d'une hydropisie de poitrine dont il fut guéri.

(1) Ce nom ne se trouve pas sur la liste des médecins. Ce doit être Guindant. régent de la Faculté de médecine, censeur royal, et, d'après le Calendrier historique de L'Orléanais (1777j, associé libre de l'Académie d'Orléans.

M. Amelot avait deux filles et un garçon; la fille aînée, ne voulant pas se marier, eut ini brevet de chanoinesse et prit le nom de madame la comtesse Justine; la cadette épousa le marquis de la Fcrté-Sénecterre (1), fils de la marquise de la Ferté, avec laquelle nous étions fort liés, puisqu'elle venait nous voir à Cheverny, et qu'elle était sœur du marquis de Rabodanges, notre ami de tous les temps. M. Amelot obtint pour ses filles la pension de 10,000 livres d'usage, pour leur mariage, et il eut pour lui le cordon bleu, par la charge de maître des cérémonies de l'ordre (2), charge pour laquelle il fallait des preuves comme pour être reçu dans l'ordre.

On me complimentait dans le monde de ce que j'étais nommé ambassadeur à Constantinople; mais comme on n'obtient point ce qu'on ne sollicite pas, je voulus au juste savoir à quoi m'en tenir. Je vis M. de Maurepas et M. de Vergennes, et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il y avait tant de prétendants dans les affaires étrangères, qu'une ambition qui me prenait si tard ne ferait que me tourmenter sans avoir aucune réussite (3).

Cependant M. de Salaberry s'ennuyait de sa nullité dans la place de président de la Chambre des comptes. Quoiqu'il n'eût qu'un peu plus de cinquante ans, comme il l'avait été à seize ans, il était le doyen et avait une pension en conséquence. Avec de l'esprit, de la conception, une grande vivacité, il se tourmentait pour chercher un état qui lui donnât plus d'activité.

Ayant une maison à cinq lieues de Paris, il l'avait arrangée de concert avec le comte de Moges (4), qui avait épousé sa

(1) Jeanne-Marie Amelot, mariée en 1780 à Henri-François Thibaut de la Carte, marquis de la Ferté-Sénecterre, maréchal de camp, fils de Philippe-Louis et de Marie-Anne de Rabodanges.

(2) Non pas de maître des cérémonies, mais de secrétaire. Il fut pourvu de celte charge en 1781 et la conserva jusqu'à la Révolution.

(3) Je place ici ce paragraphe que l'auteur avait mis au chapitre xvii, fort loin de sa date, puisque M. de Maurepas est mort en 1781.

(4) Charles-Jean Théodose, marquis de Moges, cornette au régiment de colonel général cavalerie, marié en 1767 à Hermine-Françoise d'Ha-

iiièc»^ mademoiselle d'IIariague; mais l'article de la dépense ses amis, il apprit que M. le comte d'Artois (1) cherchait les moyens de se distraire de son intérieur. Bien servi par ses amis, il apprit que M. le comte d'Artois (2) cherchait un chef de conseil (2); il se mit sur les rangs et travailla en conséquence. Heureusement que le duc de Maillé (3), mon ancien ami, était à la tête de la maison, et nous n'eûmes pas de peine à obtenir l'agrément du prince.

La chose était décidée; mais après environ six semaines, nous apprîmes que M. le comte d'Artois, dont les besoins d'argent étaient sans cesse renaissants, était entre les mains de M. Necker, qui devait payer ses dettes; que celui-ci, voulant conserver la haute main sur les affaires du prince, désirait placer un chancelier lui-même; que la nomination était retardée par l'embarras du comte d'Artois, qui avait donné sa parole. M. de Salaberry me rendait compte journellement de ce qui se passait, enfin nous tînmes conseil avec son cousin l'abbé Lecouteulx: il fut convenu que nous irions, M. de Salaberry et moi, à Versailles, et que nous terminerions cette affaire.

Nous arrivâmes donc le lendemain à Versailles. J'allai trouver mon ami le duc de Maillé, et je le trouvai dans les mêmes dispositions. « Ni M. Necker, me dit-il, ni personne « au monde ne peuvent empêcher le prince de tenir sa « parole. Il peut être très-léger et très-inconséquent; mais « soyez certain que la parole d'un prince comme lui doit être « sûre. ))

M. et madame Amelot, M. de Maurepas que je vis ensuite

riague, fille de Pierre-Dominique, baron d'Auneau, et de Charlotte- Françoise d'Irumberry de Salaberry. Le Roi avait signé son contrat le 26 avril 1767. (Gazette du 1" mai.) En 1789, il était mestre de camp, commandant le régiment de Cambrésis; c'était le neveu du capitaine aux gardes.

(1) Charles-Philippe de Bourbon (1757-1836), le futur Charles X.

(2) En 1780. Le chef du conseil était depuis 1773 M. Bastard, con scillcr d'Etat.

(3) Il était premier gentilhomme de chambre, ainsi que le comte de Bourbon-Busset.

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lii-onl tout ce qu'ils purcMit pour iu(^ porsiiader que mon bcauiVèrc ( levait se désister, afin de ne pas désobliger M. Neckei\ et rendre la lellre qui engageait le prince. Je ne nie laissai pas ('()n\aincre. mais M. de Salaberry, (jui avait \u après moi les mêmes personnes, excepté le duc de Maillé, fut moins récalcitrant. On piqua sa générosité, son honneur; c'était une corde (]ui l'aurait mené au bout du monde. Il donna son désistement et crut avoir fait une belle action. Pour moi, quand je l'appris, ce fut comme si j'avais reçu un seau d'eau glacée sur la tête. Je m'épargnerai toute réflexion sur une décision à laquelle il n'y avait plus de remède. Je retournai a\ec lui à Paris, où nous attendaient l'abbé Lecouteulx et notre conseil.

Dès qu'ils surent comment l'affaire avait tourné, ils furent confondus. L'abbé Lecouteulx dansait comme une chèvre.. (( Quoi, disait-il. une si belle balle à jouer, et ne pas s'en « ser\ irî » Pour M. de Salaberry, personne ne faisait de sacrifice plus aisément et plus noblement que lui; il cessa d'y penser, et nous n'(Mi parlâmes plus (1).

Ce fut cette année que notre parent, notre ami, notre \oisin, le comte de Gaucourt, fut attaqué d'obstructions. Grand chasseur, aimant le plaisir, il négligea tous les remèdes nécessaires; il venait de marier sa fille aînée (2) au comte d'Espinchal, et son fils avec mademoiselle de Béthune (3). Il se fia à un médecin de Blois, et ne revint à Paris qu'au mois de janvier; il n'était plus temps, la maladie avait fait des progrès effrayants. A l'instant on vint me prier de lui envoyer Ouindam, il y alla et vint me dire qu'il croyait le mal au-dessus des remèdes. En effet, il périt au bout d'un mois. C'était un bon, bra\e, excellent gentilhomme, un aimable voisin plein de bonhomie; on regrettait seulement

(1) La place fut donnée à M. de Montyon, conseiller d'Etat (1780).

(2) Louise-Gabriclle de Gaucourt, mariée en 1772 à Joseph-Thomas, vicomle d'Espinchal, mestre de camp de drag-ons.

(3) Silvain-Nicolas-IIenri-Raoul, marquis de Gaucourt, marié en 1779à Armande-Pauline-Charlotle, fille d'Armand Louis, marquis de Béthune, et de Marie-Thérèse Crozat. (Ghastellux.)

qu'élevé au fond du Berry, il n'eût pas reçu une éducation digne de sa naissance et de sa fortune.

Marigny, qu'il voyait souvent, s'était marié avec mademoiselle Filleul (1), belle comme un ange et fille d'un commissionnaire en vins de Falaise et d'une madame Filleul, autrefois charmante, qui avait fait parler d'elle et qui maintenant était fort intrigante. Il n'était question dans le pays que de son faste et de ses dépenses. Construisant en intendant des bâtiments, il faisait des choses superbes; dur par caractère, il refusait l'entrée de chez lui à tous les passants; grossier avec ses ouvriers comme avec les entrepreneurs, il répondait à toutes les demandes de gratifications par un envoie boire à la fontaine en termes trèsénergiques.

Ayant perdu une fille unique, brouillé avec sa femme, il l'avait renvoyée, justifiant ce qu'on avait dit de lui, qu'il n'était pas digne de la fortune qu'il avait faite. Livré à la débauche la plus crapuleuse dans son intérieur, intempérant de toutes les manières, surtout du côté du vin, il ne devait pas prolonger sa vie. Des attaques d'une goutte qui se fixa au genou le mirent au tombeau; il mourut dans l'hôtel de Massiac, place des Victoires (2), et son corps fut insulté par la populace.

M. de Termont, évêque de Blois, était mort quelques années auparavant (3). Attaqué l'hiver d'une apoplexie, il

(1) D'après Jal (v. Marigny), la mariée se nommait Marie-Françoise- Constance Filleul et demeurait rue du Mail. Il cite la dispense accordée par le curé de Saint-Eustache, le 2 janvier 1767, pour permettre que le mariage fût célébré à Ménars, dispense tardive, puisque la cérémonie avait eu lieu le 28 décembre 1766. La nouvelle mariée fut présentée le 22 février 1767. (Gazette de France, 2 janvier et 27 février 1767.) Il est souvent question de madame Filleul et de sa fille dans les Mémoires de Marmontel. D'après la Correspondance secrète publiée par M. de Lescure, t. I, p. 179, madame de Marigny était fille naturelle de Louis XV. On la disait fort bien avec le cardinal Louis de Rohan. [Ibid., 229.)

(2) Le 10 mai 1781. L'hôtel de Massiac avait son entrée rue Pagevin et donnait sur la place des Victoires et la rue des Fossés-Montmartre. C'est là que se tint à la Révolution le club de Massiac, dont il sera question dans la suite.

(3) En 1776.

clait revenu à Paris, pI quelques purgations le remirent sur pied. Il retourna dans son diocèse et s'entoura de ses amis, il me comptait parmi eux. La dernière fois que je le vis, j'étais à table à coté de lui, et la vue de cet homme, totalement ilésorganisé par la maladie, fut un supplice pour moi; il me laissa la funeste impression que je le voyais pour la dernière fois. Mon pressentiment se vérifia. Quatre jours après, en \oulant se chausser lui-même, il fut pris d'une nouvelle attaque, au moment où il comptait aller dîner à la campagne^ et mourut à l'instant.

Les propriétaires des quatre terrres qui m'environnaient étaient donc décédés : AI. de Gaucourt, M. de Saumery^ M. de Alarigny et l'évêque de Termont.

Ce dernier avait été remplacé par IVL de Thémines (1), aumônier du Roi, l'ami intime de l'abbé de Caulaincourt que j'a\ais aussi beaucoup aimé. j\L de Thémines était petite mais très-bien fait; il avait la figure extrêmement jeune, beaucoup d'esprit et autant de littérature, et aimait les arts. Il annonçait suivre une tout autre marche que ses prédécesseurs. Appelé au plus agréable évêché du royaume, près de la cour, riche de 90,000 livres de rente, ambitieux et ayant en lui les moyens de parvenir, il afiîcha une grande sévérité de mœurs, mais en même temps un arbitraire despotique dans ses choix, une tenue haute vis-à-vis de ses inférieurs qui étonna tout le diocèse. On lui rendait justice sur ses nominations; mais comme il donnait ou paraissait donner une confiance exclusive à ceux qu'il croyait les plus dévots et instruits, il traitait les autres avec une hauteur qui, lui aliénait tout le monde. Charitable sans ostentation, il avait aidé plusieurs familles sans qu'on le sût. S'il était question de l'hôpital, de l'Hôtel-Dieu, rien ne lui coûtait (2); mais il voulait donner et régir en maître.

(Ij Alexandre-Françoip-Amédée-Adon-Anne-Louis-Joseph de Lauzières-Thémines, né en 1743, évoque de Blois en 177G, mort à Bruxelles en 1829.

(2) Mgr de Thémines donna aux hospices de Blois, sous le voile de l'anonyme, les sommes nécessaires pour fonder quarante et un lits

Ayant beaucoup voyagé, il se décida à tenir son évêché «comme un palais de Rome; tout y fut magnifique et extraordinaire. C'étaient des tableaux, point de glaces; des meubles simples, mais de la plus grande recherche dans leur genre. Ayant le goût des livres au suprême degré, il se forma deux bibliothèques, l'une de 60,000 volumes de tout ce qu'on peut «connaître, et l'autre de 12,000 volumes des éditions les plus belles et les plus rares de tous les pays. Il tenait un état de maison magnifique lorsque les grands seigneurs de la -cour passaient; mais dès qu'il était seul, le vaste palais épiscopal n'était éclairé que par une chandelle, le suisse vous accompagnait jusque chez l'évêque, et celui-ci vous reconduisait jusque chez le suisse. Combien de fois suis-je resté à causer avec lui le soir des deux heures, sans m'en douter, entraîné par le charme de son esprit et de sa conversation! Je ne doute pas qu'il ne fût parvenu au ministère, si la Révolution n'était pas arrivée.

La maison Polignac, toute-puissante à la cour par la faveur de la Reine, cherchait depuis longtemps une posses sion qui pût la mettre à l'abri des événements. Ils jetèrent les yeux sur le domaine de Chambord, mais il fallait un prétexte, et l'on proposa au Roi d'en faire un haras. Quoique le terrain fût un marécage peu propre à élever des chevaux, on crut qu'avec beaucoup d'argent on suppléerait à cet inconvénient. On imagina de le donner à M. le comte d'Artois, -et par conséquent d'en laisser la jouissance au marquis de Polignac (1), l'oncle du duc, premier écuyer du prince. Rien ne lui convenait mieux. Ruiné deux ou trois fois, homme de bonne fortune, il était parvenu sans aucun esprit à être souffert, parce qu'il disait tout ce qui lui passait par la tête, et rencontrait quelquefois juste. C'était un bon homme sans suite, un déraisonneur à l'année. Il avait un goût exclusif

pour les enfants et quarante-quatre lits pour les femmes. (Behcevin et DuPRÉ, Histoire de Blois, t. II, p. 501.)

(1) François-Camille, dont il a été déjà parlé. Il était frère puîné de Melchior-Armand, marquis de Polignac, père du duc.

pour les chevaux, et du talent comme cocher et cavalier. La faveur lui avait fait obtenir le cordon bleu, des pensions cl la place de premier écuyer. Quoique âgé de soixanle-huil ans, il saisit avec empressement cet objet comme retraite (1).

A l'instant tout à Chambord fut destiné pour lui. On annonça que le comte d'Artois y viendrait, et l'on y transporta des meubles de la couronne; le trésor royal fournil cent mille livres pour l'élagage des routes de la forêt et leur réparation; d'autres fonds furent faits pour rétablir les murs du parc qui étaient dans un état déplorable. On fît venir les plus beaux étalons de l'Europe, entre autres le Barbari qui avait coûté cent quarante mille livres et était le plus superbe de son espèce; on mit en état le château, ce qui n'était pas un petit objet. On annonçait tous les quinze jours l'arrivée du prince, et c'était un motif pour hâter les travaux; les fossés furent desséchés, la rivière nettoyée dans tout son cours, le pont rétabli; enfin, en deux ans, cet endroit sauvage et marécageux prit la tournure d'une maison royale bien entretenue. Le duc de Polignac (2), qui ne s'oubliait pas, se fit donner la survivance de son oncle. On avait fait un grand pont d'or à la famille du marquis de Saumery, pour le désintéresser d'un gouvernement qui semblait être pour eux une propriété héréditaire.

Le duc de Polignac s'était fait donner la surintendance des postes. Aussitôt il y eut un courrier d'ordonnance établi pour porter les lettres, des relais furent établis exprès; jamais le duc de Choiseul, dans la plénitude de sa puissance, n'en avait fait autant. Le marquis de Polignac vint s'y établir tous les ans six mois de l'année. Premier écuyer, il emmenait les équipages de chasse du comte d'Artois <•! les

(1) Voici ses titres : premier écuyer du comle dArlois, gouverneur du château de Chambord, directeur général des haras.

(2) Armand-Jules-François (1747-1817), duc héréditaire en 1780. C'est le mari de la célèbre duchesse. C'est en 1785 qu'il fut nommé directeur général des postes aux chevaux, relais et messageries. Son oncle élail son survivancier dans cette charge, et le duc était survivancier du marquis dans la direction des haras. La direction des postes aux chevaux fui supprimée en 1787.

chevaux doubles des écuries, sous prétexte de les faire reposer; il était servi par des valets de pied à la livrée du prince et usait de sa vaisselle.

Il amena sa société : le premier président du grand conseil, Nicolaï (1), madame la comtesse de la Tour (2), sœur cadette de madame la duchesse de Polignac, toutes les deux Polastron en leur nom, madame la comtesse de Balincourt, sa fille aînée (3), madame la marquise de..., sa fille cadette, différents garçons qu'il voyait à Versailles, beaucoup d'allants et venants suivant les gens en place, et madame de Villemin (4), fille de condition, dont les deux frères suivaient la fortune. C'était une femme sur le retour, mais encore fort jolie et fort aimable, riche par son mari, jouant dans la maison le rôle de maîtresse avouée, et faisant les honneurs en conséquence.

Le marquis de Polignac, qui me connaissait depuis longtemps et voulait bien vivre avec ses voisins, ne tarda pas à nous annoncer sa visite. Je donnai à dîner à toute la société; elle était nombreuse. Il y avait quantité de voitures et d'écuyers; des relais étaient placés à motié chemin, enfin trente-six chevaux furent en course pour un simple dîner. L'arrivée n'aurait pas été plus superbe si j'avais traité M. le comte d'Artois.

Mon fils, jeune, d'une jolie figure, aimant la chasse avec passion, fut invité à venir à Chambord (nous ne découchions jamais, ni ma femme ni moi), j'y consentis avec plaisir; il s'y trouva bien. Il était excellent chasseur, et bientôt tout l'équipage, tous les écuyers furent à ses ordres; il fut fêté et

(1) Aymar-Charles-François de Nicolaï, né en 1736, d'abord colonel, puis président à mortier, "président du grand conseil en 1774, premier président en 1777, guillotiné en 1794.

(2) Elle avait été mariée en 1770 au comte de la Tour-d'Auvergne. (Mercure de janvier 1771.)

(3) Henriette-Zéphirine de Polignac, mariée en 1776 à Amédée- Claude-Rosalie Testu, marquis de Balincourt. J'ignore le nom de la seconde fille, en blanc dans le manuscrit.

(4) Claire-Madeleine de Lambertye, mariée en 1770 à Nicolas-Pierre- Elisabelh-Geoffroy, comte de Villemin, guillotinée le 26 mars 1794, à l'âge de quarante et un ans.

L'ANCIEN UKGIMK (nr.4-1787). 433

caressé par tout le monde. On joua In comédie, il fut de toutes les pièces. Pour nous, nous tenant dans les ])()rnes du voisinage, nous nous voyions réciproquement tous les mois.

Trois mois ne s'étaient pas passés, que mon fils vint me prévenir que l'on désirait le fixer dans la famille, que la comtesse de la Tour, sœur de madame de Polignac, avait une fille, et qu'on me proposait de la lui faire épouser. Le marquis \int en effet dans la semaine et m'entretint de ce projet. A l'entendre, je n'avais qu'à dire oui, et toutes les places de la cour seraient à la disposition de mon fils. Ma réponse fut très-modeste. Je lui dis que ma fortune n'était pas immense, et que j'avais trois enfants; qu'une grande place dépendait de la faveur et ne me rassurait pas sur l'avenir de mon fils; que si je voyais un moyen, c'était d'obtenir pour M. Gauvilliers une place de fermier général. Je me chargerais des fonds, et la moitié du produit serait pour les nou- \eaux mariés, l'autre pour le titulaire. Avec un beau revenu, mon fils pourrait, si on le voulait, se rapprocher de la cour et se faire honneur à lui et à nous tous. Nous causâmes longtemps sur ce ton avec lui et madame de la Tour.

Au mois de juillet, le marquis retourna à Paris, et mon fils l'y suivit. J'y allai moi-même, parce qu'on m'écrivit que ma présence y était nécessaire. Je passai deux jours à une terre du marquis de Polignac, près de Poissy; on me fit beaucoup de promesses de cour, mais je ne vis rien de positif. Je consuhai M. de Vermerange (1), homme aimable, plein de talent, et qui avait la clef de toutes les intrigues ministérielles. Il me conseilla de ne pas donner mon consentement avant de tenir la place. « Si madame la duchesse de « Polignac le veut, me dit-il, la chose lui est aussi aisée que

« possible, mais elle n'aime à demander que pour elle-même; « elle promettra, et le lendemain du mariage elle évincera le « marquis de Polignac, qui est incapable de mettre aucune « suite à une affaire. »

Je suivis son conseil et j'eus raison. Madame de la Tour se brouilla avec le marquis de Polignac, avec la duchesse sa sœur, et rentra dans son couvent, jusqu'à ce qu'elle mariât cette fille au fils légitimé du duc des Deux-Ponts (1). Mon fils resta l'ami de toute la maison Polignac et y passa son temps comme il avait fait jusqu'alors, sans qu'il fût plus question de le marier.

Le duc de Clioiseul menait un état de maison superbe à Paris. Il habitait rue de Richelieu, avant le boulevard, l'hôtel que La Borde lui avait fait construire dans la maison du Châtel, reste de l'ancien emplacement qu'il avait vendu (2). Cet hôtel magnifique avait une galerie superbe, précédée de pièces immenses. Les mercredis et vendredis, il traitait la cour; le salon était illuminé par une quantité immense de bougies. Le concert de tous les meilleurs musiciens commençait à sept heures et finissait à dix heures. On soupait à six heures, et l'on finissait les après-soupers par des parties de jeu. J'y allai deux ou trois fois souper. Cette grande représentation, où il n'y avait aucune intimité, ne convenait ni à mon genre de vie, ni à mon caractère, mais leur réception était si aimable et si magnifique qu'on était forcé de leur rendre ce devoir.

Ce fut vers ce temps qu'il fut mis dans les A{[ichcs de

(1) C'est une erreur évidente. D'après la Gazette du 14 janvier 1780 et M. de Chastellux, le chevalier Guillaume de Deux-Ponts, comte de Forbach, épousa la comtesse de Polasiron, dame pour accompagner Madame Elisabeth (une dame par brevet), laquelle était sœur de la comtesse, plus tard duchesse Jules de Polignac. Son frère, le marquis de Deux-Ponts, épousa en 1783 une demoiselle de Béihune. "

(2) Cet hôtel, bâti par Pierre Crozat, appartint après lui à son neveu Louis-François Crozat, marquis du Chatcl, père de la duchesse de Choiseul; il revint à celle-ci par héritage. Le duc vendit la plus grande partie des dépendances, sur lesquelles on ouvrit en 1780 la rue d Amboise et l'on prolongea la rue Saint-Marc. Ce que dit ici l'auleur éclaircit, ce me semble, l'histoire de la vente faite à La Borde en 1772, qui paraît obscure à M. Vilu. (Maison mortuaire de Molière, p. 438.)

L'ANCIEN RÉGIMK (4764-1787). 435

Paris un avis conçu à peu près dans ces termes : « On « désirerait savoir s'il reste des descendants de la famille « Grandval, dans laquelle s'est fondue la maison des Pon- « cher, pour une succession qui est ouverte k l'instant. » M. Guyot se présenta pour moi et M. de Marcé, mon cousin germain. Voici ce qui était arrivé : M. le baron de Gaule venait de mourir à Loudun, Agé de soixante ans, laissant une veuve avec ses droits. Pour les assurer, il fallait qu'elle fît constater qu'il n'existait pas d'héritier direct. Or, madame de Grandval (1), Poncher de son nom, avait une sœur mariée à un baron de Gaule; la succession nous revenait donc directement. Nous donnâmes nos procurations à nos gens d'affaires, qui se transportèrent à Loudun. Tous frais faits, et après avoir comblé la veuve de procédés, il nous revint une trentaine de mille livres à chacun. Mais ce que nous avions intérêt surtout à constater, c'est que l'ancienne maison de Poncher, les titres, les armes, le reste de la fortune étaient passés dans nos deux familles, comme héritiers directs de leur rang, sans que qui que ce soit y pût prétendre. Un conseiller d'Etat et un évêque (2), qui avaient changé leur nom de Ponchet en Poncher par la transformation d'un t en r, avaient élevé des prétentions, mais elles se sont évanouies, n'ayant pas laissé d'héritiers.

M. et madame de Gypierre prenaient le plus grand intérêt à tout ce qui nous intéressait; ils venaient de marier leur fdle à M. de Maussion (3), maître des requêtes, depuis intendant à Rouen, et dont la fin tragique pendant la Révolution

(1) Denise de Poncher, fille d'Abraham de Poncher, ccuyer, sieur de Lonieny, secrétaire inlerprèle du Koi en langue germanique, et de Marie Legrand, avait épousé en 1633 JNicolas Poyrel de Granval, huissier du cabinet de la Heine. V. Pièces juslificalives : famille Dufort.

(2) Claude-François Poncher, maître des requêtes de 1717, doyen des maîtres des requêtes, conseiller d'Etat en 1745, marié à Elisabeth- Monique Arnauld, mort en 17G8. (Gazelle de France du 29 février.) Je n'ai pu trouver l'évêque. Claude-Arnoul Poncher, père du conseiller d'Etat, figure avec la même orthographe à l'armoriai manuscrit de d'Hozier. (Paris, I, 804.

(3) Etienne-Thomas de Maussion, maître des requêtes de 1775, intendant à Rouen en 1789, guillotiné en 1794, marié à Jeanne-Antoinetle- Roberte Orléans de Cypicrre. (Chastellux.)

a intéressé tous les lioniièles gens; <(^ jeune homme avait plus de soixanle mille livres de rente. Leur fils était conseiller au Parlement (1). Songeant à leurs amis, ils voulaienl trou\ er dans la pro\ incc un mariage avantageux pour mon fils, dont la figure et le caractère étaient fort intéressants.

M. de Barassy avait marié sa fille à M. Donnant de Chalville, comme je l'ai dit plus haut. Cette jeune femme, fort jolie, fort coquette, négligeant son mari qui valait mieux qu'elle, se livra à toutes les inconséquences d'une jeune tête, courant dans le carnaval les rues d'Orléans, déguisée en homme. A la sortie d'un bal masqué, elle fut saisie d'un mal de gorge qui l'emporta en quatre jours.

Chalville, gentilhomme ordinaire du Roi, était trop riche et trop jeune pour rester longtemps veuf. On lui proposa une demoiselle de Paris, mademoiselle Cabeuil (2), fille de M. Cabeuil, qui avait été en Chine, et parente du chevalier Cabeuil, agent de l'ordre de Malte. Elle était fort jeune, puisqu'elle n'avait pas dix-sept ans, grande, bien faite, jolie, pleine d'esprit et fort aimable, et le mariage se fit après le deuil. C'était, pour lui, changer du blanc au noir, quant au caractère. Le mariage réussit à souhait, et elle avait déjà deux filles, lorsque Chalville fut pris d'une fièvre maligne qui l'enterra en quinze jours (3). De sorte que la jeune veuve, mère de deux enfants, se trouva, avec le frère du défunt (4), homme infirme, maîtresse d'une grande fortune. Pleine de soins et d'attentions délicates, elle avait tellement captivé son beau-frère qu'on croyait qu'elle se fixerait avec lui. Mais elle était trop jeune pour prendre un si triste parti.

(1) Perrin de Cypicrre de Chovilly, conseiller au Parlement en 1775, maître des requêtes en 1781, intendant à Orléans après son père en 1785. Il avait le titre de gouverneur d'Orléans dès 1776, et le conserva étant intendant.

(2) Elisabetli de Cabeuil (ou Cabueil), fdle de Benoît de Cabeuil, écuyer, conseiller secrétaire du Roi, et de Marguerite-Romaine Brict. (Arbre généalogique.)

(3) En 1781.

(4) Jean-François-Marie Dounant de Grandchamp.

Le temps, ce grand consolateur de tous les maux, lui fit connaître dans la ville le fils de M. Grilleau, fameux négociant d'Orléans. Ce jeune honnne (1), sans être d'une trèsjolie ligure, avait beaucoup de talents, jouait supérieurement du violon et excellait dans tous les talents agréables. Ils jouèrent la comédie ensemble, et il trouva le secret de fixer la belle veuve et d'obtenir sa main. Ils n'étaient pas mariés depuis un an quand ils allèrent faire un voyage à Paris. Le nouveau mari se trouva, dit-on, à l'amphithéâtre de l'Opéra près d'un officier avec qui il avait eu anciennement une que relie ou une ri\alilé; ce qui est certain, c'est que M. Grilleau fut rapporté chez lui blessé, et qu'il mourut à trois heures du matin, sans que sa femme pût en savoir davantage. Il est aisé de juger de son désespoir. Pour aggraver son infortune, elle reçoit en même temps la nouvelle que sa fîUe aînée vient de mourir d'une petite vérole affreuse; la seconde mourait huit jours après de la même maladie. Veuve de deux maris, sans enfants, à vingt-trois ans, femme aimable, ayant fait SOS preuves d'honnototo, toute la province avait les yeux sur elle.

Ce fut alors que l'amitié de M. et madame de Cypierre les fît songer à mon fils, mais il fallait no pas révolter son cœur trop fatigué de tant de secousses. Le beau-frère de son premier mari, M. de Grandchamp, ne la quittait pas, et pour l'enlever à l'isolement où elle était, il l'emmena à Paris. Madame de Cypierre, avec son adresse ordinaire, l'attira chez elle et mit M. de Granchamp dans la confidence. Il fallut tous les tempéraments possibles pour lui faire entrevoir l'idée d'un troisième mariage; la vue de mon fils fit le reste. Il soupa plusieurs fois avec elle chez madame de Cypierre, et dîna chez M. le comte de Pilos, qui nous servit avec l'esprit, l'éloquence et la séduction dont il est capable. Nous partîmes pour Cheverny, le laissant suivre une affaire qui intéressait autant sa fortune que son cœur.-

d) Micliel de Grilleau (Jean-Joseph), écuyer, mort le 6 décembre 1784, à l'âge de trente-cinq ans. (Chastellux.)

Je reviens sur mes pas.

Un neveu de mademoiselle Boësnier, M. Hachin d'Orléans, était passé à Saint-Domingue à la mort de son père. Laissant sa femme aux colonies, il était revenu avec un garçon de six ans qu'il voulait faire élever en France. Il augmenta notre société. Fort peu de temps après, ce M. Hachin reçut la nouvelle de la mort de sa femme. C'était l'homme de France qui avait le plus de vocation pour le mariage, et nous nous occupâmes tous de lui chercher une femme. Une sœur de madame de Préninville, veuve de M. Peilhon, avait une fille à marier; l'aînée avait épousé M. de Rochegude, ancien page du Roi, bon officier, très-riche et vivant magnifiquement à Avignon. Mademoiselle Peilhon était peu riche. L'idée nous vint de ce mariage. Chabanon, le frère de l'académicien (1), n'attendait que cet événement pour épouser la mère. Les propositions faites, tout s'arrangea à miracle.

Ce fut alors que je reçus une lettre d'un ami de madame Grilleau qui me mandait, quoique je ne le connusse pas, que si je voulais terminer le mariage de mon fils, il était important de me rendre à Paris pour faire la proposition. A l'instant je monte en voiture. M. Hachin, qui raffolait de sa future, quoiqu'il ne l'eût jamais vue, m'accompagna, et j'allai loger avec lui chez M. de Salaberry, qui s'était établi rue de la Madeleine, dans la maison qu'il avait prise dans les partages. C'était en juillet, et sa femme était à sa maison de campagne.

En huit jours, les deux mariages, celui de mon fils et celui de M. Hachin, furent bâclés; j'assistai aux deux signatures.

Comme la veuve était encore en deuil, le mariage se fit à Saint-Roch à sept heures du matin (2). Le marquis de Polignac voulut bien me suppléer; il était ravi de voir établir mon fils, pour qui il avait pris la plus grande amitié.

(1) Chabanon l'académicien avait deux frères; l'un, nommé Chabanon de Maugris, était mort en 1780, et nous sommes en 1785. Il s'agit donc probablement de l'autre, surnommé Dessalines, qu'il mentionne seulement, sans donner sur lui aucun détail. (Tableau de quelques circonstances de ma vie, 1795.)

(2) Le 30 juillet 1785.

L'ANCIEN llÉCilxME (1704-1787)- 439

J'élais parti d'avance pour Cheverny, afin de faire mes préparalits pour recevoir décemment les nouveaux mariés, et j'inxilai toute la province. Ce fut réellement une entrée nuignifique. Ils arrivèrent en quatre voitures. Le comte de Pilos et mon ami Jelyotte, qui tous les ans ne manquaient pas de venir passer quelques jours avec moi, firent cortège. Toutes mes paroisses voulurent se signaler, une espèce de milice bourgeoise était sous les armes, la maréchaussée redoubla de zèle; enfin il y eut banquet général, illuminations, feu d'artifice et bal toute la nuit. Mon ami et voisin, l'archevêque de Bourges et tous ses grands vicaires y furent. M. et madame de Cy pierre, M. et madame de Maussion vinrent partager notre bonheur dont ils étaient les auteurs.

J'allais tous les ans à Chanteloup; Jelyotte y était reçu à bras ouverts, et en retournant dans son pays il venait chez moi, chez M. de Vernages (1), et à Chanteloup. Pendant vingt ans, il m'a toujours donné quelques jours deux fois par an, et quand cola se trouvait, nous allions ensemble à Chanteloup.

En arrivant, je trou\ai madame la duchesse de Choiseul dans la tristesse. Elle me fit le récit de la mort imprévue du marquis de Bouffie is, frère aîné du chevalier; il n'avait pas cessé de rendre des soins aux illustres exilés et s'était tout à fait attaché à eux. Une fièvre tierce comateuse l'avait emporté au quatrième accès, sans que lui ni aucun des médecins eussent pu prévoir l'issue; il élait mort sous leurs yeux en causant. M. du Choiseul, archevêque de Cambrai, encore jeune, encore frais, le troisième frère du duc, était mort à Cambrai à peu près de même (2).

Je trouvai la même société : mon ancien ami, le marquis Donezan, le marquis de Voyer d'Argenson; M. Ducluzel, intendant de Tours; le duc de Lauzun; M. le comte de Beau-

(Ij Nom douloiix dans le manuscrit. Il y avait un médecin du nom de \ ernaoe, lort connu à Paris.

(2) En 1774.

mont-la- Ronce (1), enfin toute la famille qui était plus assidue que jamais.

Le duc venait d'avoir la fièvre tierce, il était convalescent, et nous allâmes tous nous promener en voiture avec lui dans la forêt. Il était encore faible de sa maladie, mais son courage y suppléait.

Je voulais connaître l'ancienne habitation d'une reine, le château de Chenonceaux (2), et nous y allâmes, Jelyotte et moi. Madame la duchesse nous avait prévenus, et ce que nous vîmes ne répondait pas à l'idée que nous nous en étions faite. Quoique le château appartînt à la riche madame Dupin (3), le dénûment était complet, rien n'était entretenu. ^ Connaissant déjà le superbe château de l'Isle-Adam, assis sur l'Oise comme celui-ci l'est sur le Cher, nous n'y trouvâmes rien qui nous récompensât de nous être séparés pour une après-midi d'une société délicieuse.

M. Roslin (4), oncle de ma femme, mourut à peu près dans ce temps-là. Egoïste parfait, il laissait une belle-fille et un petit-fils. Sa fortune était immense. Il fit un testament par lequel il établit une substitution directe à l'égard des enfants de ses trois nièces, mesdames Dufort, Amelot et Salaberry; ces dames furent en conséquence obligées de nommer un tuteur. Je rapporterai dans le temps ce qu'est devenu le petit-fils, et comment le sort l'a épargné jusqu'à ce moment.

M. Le Gendre, comte d'Onsenbray, oncle de ma femme, homme excellent, était mort quelque temps auparavant, lais-

(1) Anne-Claude de la Bonninière, comte de Beaiimont-la-Ronce, marquis de la Chàlre-sur-Loir, marié en 17G0 à Marguerite Le Pellerin de Gauville.

(2) Bâti sous François V% Chenonceaux fut donné à Diane de Poitiers par Henri II, et, à la mort de ce dernier, appartint a Catherine de Médicis, qui l'acheva.

(3j Louise-Marie-Madeleine Guillaume de Fontaine, fille naturelle de Samuel Bernard, veuve de Claude-Louis Duj)in, receveur général des finances et secrétaire du cabinet du Roi, mort en 1769, dont elle était la seconde fenune. Claude Dupin avait eu de, son premier mariage Dupin de Francueil, l'amant de madame d'Epinay. Madame Dupin mourut à Chenonceaux en 1800, presque centenaire.

(4) Roslin d'IIénonvillc. Son fils, Rosiin dlvry, avait, comme on 1';^ dit, époLibé une dciiioiseiic IXoguez.

L'ANC! KN H KG I Ml-: (1764-1787). 441

sant trois enfants, une veuve et une très-belle fortune (1).

Je vais rapporter ici une histoire de famille malheureuse, dans laquelle mon amitié pour Préninville et son lîls me firent jouer le rôle de conciliateur.

Préninville, en traitant de la place de l'extraordinaire des guerres pour son fils, s'était chargé de fournir les fonds, sous condition qu'il aurait ses comptes tous les ans, se réservant expressément un demi-quart des bénéfices, plus pour suivre ses fonds que pour en profiter. Boullongne, une fois installé, jouissant de plus de quatre-vingt mille livres de rente, se livra à une dépense magnifique. Il était lié avec son camarade Sérilly; comme de droit, ils firent leurs services en commun, et leurs billets circulèrent dans le public sans distinction d'années de service. Il s'ensuivit un déficit considérable. Ils firent de mauvaises spéculations; on leur persuada de jouer à la loterie de France avec une combinaison sûre, en chargeant toujours les numéros. Leurs dernières mises étaient de plus de deux cent mille livres et auraient fini par arriver à une somme énorme, lorsque Lafreté, le beau-frère de M. de Préninville, qui faisait la banque pour le gouvernement, s'aperçut par la quantité de rescriptions Boullongne qui étaient sur la place, du dérangement de ses affaires, et n'eut rien de plus pressé que d'avertir Préninville.

La première chose que fit celui-ci fut de venir chez moi pour en conférer. Le déficit était de quinze cent mille livres; Préninville les paya en faisant la condition que Boullongne serait dépossédé (ce fut M. de Biré qui eut sa place) (2), qu'il se séparerait volontairement de sa fcnmie avec laquelle il vivait en mauvaise intelligence, que le père serait chargé de l'éducation du fils et la mère des deux filles, et que Boul-

(1) Il avait, comme on la vu, épousé une demoiselle Le MairaL II on avait eu quatre enfants : deux fils, dont l'aîné, officier aux gardes, épousa en 1779 une demoiselle Tolozan, le second fut oliicier au régiment de Forez; et deux filles, dont lune épousa le marquis de Vassan; la seconde était morte en 1775. (Arbre rjénéalofiique de la lamille Du}ort.)

(2j Fontaine de Biré, Irésorici- de l'extraordinaire des guerres en 1782.

longne, avec douze mille livres par an, irait voyager partout où il voudrait.

Boullongne n'avait rien de si pressé que de s'enlever au spectacle déchirant de la chute de sa fortune. Il était honnête homme, et il est revenu de ses voyages avec des principes sages de délicatesse et de probité qui font que je regretterai toute ma vie sa perte affreuse et funeste.

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