‹ Mémoires du comte Dufort de Cheverny (volume 2)Chapitre 20 sur 41 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'exil de M. de Choiseul. — Visite à Clianteloup. — Entourage du duc. — Rccit d'une conversation avec le Dauphin. — Le parlement Maupeou. — Le conseil supérieur de Blois. — Le marquis de Pezay et madame de Cassini. — Collé. — La Partie de chasse de Henri IV jouée à Cheverny. — Le château de Betz. — La petite vérole de Louis XV. — Intricrucs de la cour. — Mort du Roi. — Louis XVI. — M. de Sartine. — M. de Maurepas. — Malesherbes. — M. Amelot. — AL de Vougny. — M. de Boësnier-Delorme et le jeune AK'jssalski. — L'influence du marquis de Pezay; sa mort. — Ce que devient, son portefeuille secret. — Mademoiselle Dufort épouse ie comte de Toulongeon. — Mort de madame Le Gendre.

Cependant les choses étaient bien changées à Versailles. Le duc de Choiseul et son parti n'avaient pas voulu encenser a nouvelle maîtresse, madame du Barry; le Roi, fort décidé mr son autorité, et en même temps faible comme un vieilard qui se laisse entraîner par la passion, avait appelé Tabbé Ferray (1) et M. de Maupeou (2). La bombe creva, M. le diie le Choiseul fut exilé (3); il reçut à l'instant l'hommage de ous les honnêtes gens et de tous les mécontents.

Je ne marquais plus en rien, mais le sentiment de la econnaissance était au fond de mon cœur. Dès que le duc ut arrivé à Chanteloup, je lui écrivis pour lui demander si e pouvais dans ces premiers moments partager son exil. Il

(1) Joseph-Marie Terray (1715-1778), conseiller clerc à la grand'hambre de 1736, prit une part active à l'expulsion des Jésuites, et se •cuva mêlé à toutes les affaires de finances. Il fut contrôleur général e décembre 1769 à août 1774.

(2) Chancelier depuis 1768. On peut voir dans les Mémoires du duc e Choiseul (1790, 2 vol. in-S"), mémoires peu intéressants, mais d'une uthenlicité non douteuse, le rôle que le duc attribua à Tabbé Terray t au chancelier Maupeou dans les intrigues qui amenèrent sa disrâce (t. I, p. 77.)

(3) Le 24 décembre 1770.

m'écrivit de sa main une lettre charmante, dans laquelle il me marquait qu'où ne lui avait pas défendu de voir ses amis. A l'instant je partis pour Chanteloup; il me fallait quatre heures de chemin. J'arrivai à midi au moment où l'on allait à la messe.

La compagnie était nombreuse : le duc et la duchesse de Choiseul; la duchesse de Gramont; le marquis de Voyer; le duc de Gontaut; le comte de Boufflers (1); l'archevêque de Tours, M. de Conzié (2); le duc de Laval (3); le marquis Donnozan-Bonnac; l'abbé Barthélémy (4); l'abbé Billardi (5) (toutes personnes de Paris ou de la cour); M. de Stainville, et l'archevêque de Cambrai, Choiseul, troisième frère du duc {(}). La duchesse de Gramont prit mon bras pour la conduire à la chapelle.

Cette compagnie me représentait la cour; tout y était grand et magnifique. Le duc, bon et sensible, non-seulement n'avait pas voulu renvoyer un de ses gens, mais il avait permis à tous d'amener leurs femmes. Le comte de BoulTlers, qui l'avait suivi dans son exil, aimait la chasse; sur-le-champ il y avait eu un équipage magnifique, et l'on chassait le cerf deux fois par semaine, dans des bois percés

(1) Plutôt le marquis Charles-Marc-Jcan de Boul'flers-Remiencourt, grand bailli de Beauvais, inspecteur général d'infanterie. C'était le l'rère aîné du chevalier.

(2) M. de Conzié était alors évêque de Saint-Omer; il ne fut nommé à Tours qu'en 1774. L'archevêque de Tours était à ce moment Mrg de Rosset de Fleury.

(3) Guy-André-Pierre, duc de Montmorency-Laval (1723-1798), qu; devint maréchal de France en 1783.

(4) Jean-Jacques Barthélémy (1716-1795), garde du cabinet des médailles, l'auteur du Jeune Anacharsis. Il avait connu le duc en Italie, en 1755.

(5) C'était le nom sous lequel il était connu, mais il s'appelai Beliardi ou Belliardi. Il était d'une famille originaire d'Espagne, e avait été employé par le duc de Choiseul dans la négociation qui pré céda le Pacte de famille. Il figurait encore dans les bureaux de^ affaires étrangères à la fin de la monarchie, et mourut vers 1792 (Vatel, Madame du Barnj, t. III, p. 162 et 228.) Il était abbé de Saint l'iorent, diocèse d'AngeVs, et membre de la Société d'agriculture (Almanachs royaux, 1767-1790.)

(6) Léopold-Charles de Choiseul (1724-1774), évêque d'Evreux, en suite archevêque d'Alby, puis de Cambrai en 1764.

L'ANCIEN RÉGIMK (17G4-1787). 391

comme un grand parc. Le reste du temps, chacun menaik la vie qui lui convenait. C'était alors la fureur du billard, et madame la princesse de F*oix (1) y jouait loule la matinée.

On faisait un déjeuner, on dînait à midi et l'on se quittait i\ quatre heures pour se réunir dans le salon à huit heures. La duchesse de Choiseul aimait le trictrac, elle nous fit la chouette au comte de Boutïlers et à moi; pendant ce temps, le duc jouait aux échecs avec l'abbé Billardi. Le reste de la société s'occupait à causer, à voir des gravures superbes. Le souper était bon et solide, sans magnificence ; on se mettait à table à neuf heures, on en sortait à dix, alors on commençait un trictrac ou d'autres parties qui finissaient à minuit.

A minuit ou une heure, allait se coucher qui voulait; alors restaient le duc et la duchesse, madame de Gramont, Tabbé Barthélémy, l'abbé Billardi, M. de Gontaut, etc. Je n'ai jamais de ma vie entendu de conversations plus intéressantes; elles se prolongeaient jusqu'à trois heures du matin (2). La quantité d'anecdotes, la bonhomie du duc qui souffrait les questions, qui permettait des réflexions sur certaines opérations de son ministère, qui en donnait les motifs et convenait quelquefois des fautes dans lesquelles il avait été entraîné, rendaient ces soirées précieuses pour un observateur.

Je vais consigner ici une anecdote que M. de Choiseul nous raconta en petit comité, pendant ces charmantes veillées de Chanteloup.

Le Dauphin, avec de l'esprit et beaucoup de connaissances, avait toujours été entouré de Jésuites. C'étaient eux qui l'influençaient sourdement pour toutes les places à sa disposition. Ils avaient placé à la tête de son éducation le duc de la Vauguyon dont ils avaient fait la fortune, et

(1) Anne-Louise-Marie de Beauvau, née en 1750, mariée en 1767 à Philippe-Louis-Marc-Antoine, marquis de Noailles, prince de Poix,

(2) On peut voir dans la Correspondance de la marquise du De^and (édition Les( ure, t. II, p. 250 et suiv.) une description à peu près pareille de la vie qu'on menait à Chanloloup.

Sinely (1), sous-gouverneur, Jésuite au fond de l'âme, quoique capitaine aux gardes. Le saisissant par tous ses goûts pour les arts (car il en avait), le louant finement sur ses mœurs qu'ils comparaient à celles de son père, ils en faisaient un martyr de chasteté en flattant sa vanité. L'attentat de Damiens avait relevé l'espérance jésuitique; avec un changement de règne, un prince d'un â^e mûr et ayant une volonté, ils se voyaient déjà les maîtres du royaume.

Le Dauphin, n'étant jDas encore attaqué de la maladie qui l'a miné, assistait régulièrement au conseil, avait son avis, le donnait bien, et, ménageant la jalousie de son père, ne faisait de l'opposition aux ministres que pour les choses qui lui étaient comme personnelles.

Or, l'affaire des Jésuites lui était chère. Le Parlement avait prononcé (2), il ne fallait plus que la sanction du conseil, et le duc de Choiseul fut le rapporteur de l'affaire. Le jour fut pris à quinzaine. Le duc fut impénétrable; toutes les menées du parti jésuitique échouèrent, il faisait son travail avec ses afïîdés, et l'abbé de Chauvelin y avait une grande part. Il répandit exprès le bruit que le jour était fixé au vendredi suivant, et c'était le mercredi. Alors le parti alarmé, sachant qu'on pouvait les expulser irrévocablement, puisque les parlements étaient décidément contre eux, employa le seul moyen qui lui restait, c'était de faire intervenir le Dauphin à visage découvert, et de le faire aller droit au but. Le Dauphin fêtait peu le duc de Choiseul, il l'accueillait froidement, mais il lui parlait comme à un premier ministre; car sans l'être il en jouait le rôle. 11 l'envoya donc chercher le jeudi, et M. de Choiseul arriva. C'est lui qui va faire le récit; il est trop bien gravé dans ma mémoire pour que j'en aie oublié un mot (3).

(1) André, marquis de Sinely, maréchal de camp, sous-gouverneur des Enfants de France, puis premier maître d'hôtel du comte de Provence, mort en 1773. {Gazette de France du 2 avril.)

(2) Le Parlement avait rendu, le 6 août 1761, un premier arrêt, qui condamnait la doctrine des Jésuites et ordonnait la fermeture de leurs écoles. Un second arrêt du 6 août 1762 leur enjoignait de quitter le royaume.

(3) Cette scène n'est point du tout celle que rapporte le duc de Choi-

Le Dauphin. — « Je vous ai envoyé chercher, monsieur, « pour savoir quel jour vous rapporterez au conseil l'affaire M. des Jésuites.

Le duc. — « J'espère, Monsieur, que ce sera pour aprèsdemain.

Le Dauphin. — « On me l'avait dit. Vous êtes donc tout « prêt? Je ne doute pas que vous n'ayez examiné cette « affaire dans tous les sens.

Le duc. — « J'ai fait de mon mieux.

Le Dauphin. — « Sans vous demander quelles sont vos « conclusions, je ne puis m'empêcher de vous assurer que « j'y prends le plus grand intérêt.

Le duc. — « Reste à savoir comment Monsieur l'entend. « Je suis ministre chargé de la confiance du Roi, et je ne « cacherai pas au fils d'un grand monarque, à l'héritier de la « plus belle monarchie, ma façon d'agir et de penser. Mes « conclusions, Monsieur, sont toutes contre la société.

Le Dauphin. — « Je vous préviens que je m'y opposerai « de tout mon pouvoir.

Le duc. — « Quoi! Monsieur leur serait attaché au point « de leur sacrifier les intérêts les plus forts?

Le Dauphin. (Avec vivacité.) — « Oui, monsieur, et s'il « fallait donner la moitié du royaume pour les conserver, « j'en ferais le sacrifice.

Le duc. — « Quoi, Monsieur, c'est l'homme le plus respcc- « table du royaume, l'héritier d'un trône tel que celui de la « France, qui me dévoile ainsi ses préjugés! J'ose vous le « dire, Monsieur, dussé-je mériter votre courroux et payer « de ma tête par la suite mon audace de vous dire la vérité, « voici les preuves; je les soumets à votre excellent juge- « ment. (Et dans le moment il se baissa en le prenant par le « bas de son justaucorps.) J'en appelle. Monsieur, aux vertus

seul dans ses Mémoires déjà cités (t. I, p. 33), et que Besenval reproduit presque dans la même forme, scène connue, pendant laauelle le duc aurait dit au Dauphin : « Je puis avoir le malheur d'être votre « sujet ,mais je ne serai jamais votre serviteur. » Celle que rapporte ici l'auteur doit avoir eu lieu en 1764, tandis que l'autre est de 1760.

« qui ont brillé en vous, à votre prudence, à votre honneur. « La résistance qu'un sujet met vis-à-vis du fils de son roi^ « de celui qui sera un jour roi lui-même, vous fera jug'er « de la conviction où je suis qu'il est nécessaire de confirmer (( l'arrêt du Parlement. Quoi! c'est Monsieur le Dauphin « qui sacrifierait la moitié de son royaume pour conserver le (( reste à une société qui a fait et ferait encore le malheur de « la France! J'en appelle à la postérité et à des temps plus « calmes. Que cet Ordre trouve des moyens pour atténuer « mes conclusions au conseil, qu'il fournisse des pièces pour « sa défense, mais rien ne me fera transiger sur mes devoirs. « Je préviens Monsieur, puisqu'il m'a ordonné de lui dire (( mon avis. »

Ils se quittèrent. Sans doute le duc eut le soin d'instruire le Roi de cette conversation, c'est ce qu'il ne nous dit pas; mais ce qui est certain, c'est que le rapport fut fait, et que l'arrêt du Parlement fut confirmé (1).

Jamais huit jours ne m'ont passé si vite, malgré l'étiquette qui ne me plaît guère. On était vêtu comme on voulait toute la journée; mais lorsqu'on descendait à huit heures dans le salon, il fallait être mis comme à la cour. Toutes les femmes étaient en grand panier et superbement habillées et coiffées.

Tout le temps que le duc de Choiseul a \écu, je n'ai cessé d'aller à Chanteloup passer huit jours en automne, même après que son exil fut fini; c'était un devoir que je m'étais imposé, et que je voudrais encore pouvoir lui rendre. Leurs lettres étaient alors interceptées par Magnanville (2); madame la duchesse de Choiseul me chargea d'une correspondance (3), et je fus trop heureux de lui être utile, d'autant que j'étais bien sûr qu'ils ne tramaient rien contre l'Etat. Je reviendrai souvent sur les conversations de Chanteloup, qui m'ont fourni une quantité d'anecdotes précieuses. Je md

(1) L'édit du Roi supprimant la société des Jésuites est de no vcnibre 1764.

(2) J'ignore ce que cela veut dire. Est-ce un homme ou une localité!

(3) Ici un mot que je n'ai pu lire : à Bou..i.

L'ANCIKiN RKGIME (1764-1787). a»!^

bornerai pour le ruoineiU à suivre rapidement le cours des événements.

En rtnenant dv Clianteloup. je trouvai une lettre de M. de Cypierre. Il me mandait qu'il avait obtenu en remise pour son département trois cent mille livres, qu'il en destinait vingt-cinq mille pour l'élection de Blois, et il me priait d^e m'informer des besoins de la province dans mon arrondissement, surtout des gens pauvres, et de l'éclairer de toutes les manières. Pour ni'aider dans ce travail, il m'en- \ oyait celui du subdélégué. « Quoi qu'on dise des intendants, « ajoutait-il, je veux prouver à mon ami (|ue s^ans faire « i>arade ni de probité ni de religion, je ferai les choses de « manière que ma conscience ne me reprochera rien. » Je fî& ce travail avec grand plaisir, et j'eus la satisfaction de tirer deux honnêtes familles de la misère, et de les remonter de telle sorte qu'elles ont actuellement mie foriun-e.

Nous revînmes tous à Paris, après avoir donné quelques jours à nos amis de l'intendance.

M. de Maupeou a\ait culbuté les parlements, et le parlement Maupeou fut créé (l). Barassy était revenu à Paris avec nous, par le plus grand malheur possible. Il voulut faire preuve de zèle, et comme il était conseiller au grand conseil, il y alla. M. de Boynes (2) tra\ aillait alors cette cour pour lui faire prendre la place du Parlement (3). Il ne fallait pas grande finesse pour persuader Barassy; nous le vîmes donc arriver un jour tout glorieux et nous annoncer qu'il était du conseil supérieur de Paris. Tous nos amis,, tous nos parents, madame la comtesse de Pons à la tête, étaient furieux: moi, qui étais cousin de deux présidents à mortier et de M. Dupuis de Marcé, conseiller au Parlement, sans compter d'autres parents plus éloignés, je me déterminai à lui parler franche-

(1) Le 13 avril 1771.

(2) Bourgeois de Boynes, secrétaire d'Elat.

(3) Le parlement jNIaupeou ne comprenait plus que la grandchambre, composée en grande partie des membres du grand conseil, et une chambre des enquêtes. Cela dura jusqu'en 1774, époque à laquelle les parlements furent rétablis par Louis XVI.

ment; ma femme se fâcha. Enfin nous obtînmes qu'il donnerait sa démission. Il le fît un peu forcément, mais la maladresse de s'être laissé installer lui valut l'honneur d'une belle lettre d'exil, et il fut envoyé au Pont-Sainte-Maxence.

Il n'y fut pas huit jours que la tête pensa lui tourner. Je fis agir nos amis, surtout le président de Salaberry et M. de Sartine, lieutenant de police. On prouva que Barassy ne pouvait s'occuper d'un travail assidu; sa charge fut supprimée, et il fut pourvu d'une charge de conseiller à la cour des aides, à condition qu'il ne ferait aucune fonction (1). Il fut trop heureux de revenir à Cheverny après cette belle équipée.

Quant à mon cousin germain, M. Dupuis de Marcé, conseiller de grand'chambre, dont je viens de parler, il avait, comme nos autres parents, partagé le sort de sa compagnie; il fut exilé à quatre lieues de Paris. Il était entouré de sa sœur, madame la comtesse de Beaujeu, de son neveu, le comte de Bonthillier-Chavigny, et de ses autres parents. Nous eûmes alors l'occasion de le voir souvent et de lui tenir fidèle compagnie. C'était un honnête homme, estimable sous tous les rapports.

Au printemps, je retournai à Cheverny comme à l'ordinaire. Ma fille nous accompagnait et ne nous quittait plus. Mon fils vint nous rejoindre avec son camarade d'études, le jeune Barassy, alors au service.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que la régie de ma terre était on ne peut plus mal faite, et je me déterminai à la donner à mon procureur fiscal, le sieur Bimbenet, homme de mérite à tous égards; il a conservé la place pendant vingttrois ans. Je lui rends cette justice que la probité a été la base de sa conduite, et que son intelligence jointe à son humanité, m'ont peut-être sauvé des horreurs de la Révolution; il n'a jamais fait assigner ni renvoyer un de mes fermiers et closiers, et j'ai toujours eu les mêmes, c'est-à-dire les plus honnêtes gens du pays.

(1) Il figure à VAlmanach royal comme conseiller à la cour des aides avec la date de 1748, qui est celle de son entrée au grand conseil.

L'ANCIEA UKGIMI-: (1764-1787). 307

Noire société iiitiine s'élail auginonléc de mademoiselle lîoësnior et de mademoiselle (iermon. M. Boësnier-Delorme ('lait homme d'esprit et du meilleur ton, mais il avait la tête tournée des philosophes et des économistes. Il ne fut pas difficile de l'eut laîuer dans le nouvel ordre de choses, de sorte que nous apprîmes en arrivant qu'il était entré dans h^ conseil supéiieur de Blois, dont un M. de Saint-Michel ('lait président (1). Le président de Salaberry et sa femme ne nous (piittaient plus; il n'était guère dans nos principes de souffrir dans nuire société un homme qui agissait d'une façon si ()[)posée à noire manière de voir. Il fallut employer la persuasion, la force de la vérité, et en quatre jours de temps nous le forçâmes à donner sa démission et à rentrer dans Tordre des honnêtes gens.

Le neveu de M. Delorme, M. Masson de Pezay, commençait à faire du bruit dans le monde. Il était, comme je l'ai dit, frère de la marquise de Cassini, qui vivait alors avec le prince de Condé, et depuis avec le comte de Maillebois P).

Lié avec Dorât et d'autres poètes, il les amena à sa terre de Pezay, qui valait deux mille livres de rente, mais qu'il avait décorée de sa propre autorité du titre de marquisat.

Il mangeait considérablement d'argent qu'il trouvait, comme il me l'a dit, en faisant feu des quatre pieds. Il s'était mis dans la tête d'arriver au ministère, et si la mort ne

(1) L'ordonnance de 1771 avait réduit considérablement le ressort du Parlement de Paris. Les provinces distraites étaient réparties entre six nouvelles cours nommées conseils supérieurs. Un de ces conseils siégeait à Blois avec un ressort très-vaste qui comprenait Tours, Bourges, le Mans, Angers, Châteauroux, Mayenne, etc. On avait pris autant que possible les éléments de cette nouvelle compagnie dans l'ancienne Chambre des comptes de Blois, et M. de Saint-Michel, dont il est question ici, était président de cette chambre depuis 1758. Lorsque l'avènement de Louis XVI remit les choses dans l'ancien état, la cour supérieure fut supprimée. Il en fut de même de l'ancienne Chambre des comptes. (V. Bergevin et Dlpré, Histoire de Blois, t. I, p. 162 et suiv.)

(2) Madame de Cassini fut compromise en 1790 à cause de sa liaison avec M. de Maillebois, auquel on imputait des projets de contrerévolution. V. la Correspondance secrète (Lescure), t. II, p. 437.

l'avait pas arrêté dans sa course, il y avait tout à parier qu'il y serait parvenu.

Il vint donc s'établir à Pezay pendant six semaines avec le faste d'un jeune homme de la cour. Tous les parents de sa mère étaient à Blois, il voulut les séduire, et il y mit l'adresse et l'astuce d'un courtisan.

Il voulut voir aussi tous ceux qui habitaient les châteaux. Ses charmantes cousines, madame Boësnier la jeune et mademoiselle Germon, les femmes les plus aimables de la province, furent choisies pour faire les honneurs. Nous étions trop liés avec la famille (d'ailleurs il venait avec moi souvent à Paris) pour n'être pas invités, et nous y passâmes quatre jours dans les plaisirs les plus vifs.

Collé (1), attaché au duc d'Orléans, avait fait la pièce de Henri IV; elle n'était que manuscrite : M. le duc d'Orléans voulut la jouer à Bagnolet. J'étais allé à deux représentations. Le duc d'Orléans faisait Michaud et jouait à ravir; la pièce fît assez de bruit. Elle fut imprimée, mais sans qu'on donnât la permission de la jouer. Toutes les sociétés jouant la comédie voulurent la représenter, et madame de Préninville ne fut pas des dernières. Brizard (2), acteur noble, jouait dans plusieurs sociétés. Le président de Salaberry, calqué sur Henri IV pour l'esprit, le cœur, les goûts, les manières, fut recherché pour jouer ce rôle. On ne pouvait choisir une ressemblance plus véritable. Tout Paris voulut en jouir; ce fut un enthousiasme. Il y avait un charmant théâtre chez mademoiselle Verrière (3) à Auteuil; il y eut quatre représentations de tous les acteurs renommés de la société, et ce fut

(1) Charles Collé (1709-1783). Il fut secrétaire et lecteur du duc d Orléans, dont ses pièces licencieuses défrayèrent pendant plus de vingt ans les spectateurs privés. La Partie de chasse de Henri IV (1774j fut le modèle d'un genre nouveau et obtint un grand succès.

(2) J. B. Brisard, dit Brizard, d'abord peintre, puis acteur célèbre.

(3) Mesdemoiselles Verrière, dont le nom véritable était Rainteau. On sait le rôle que la cadette a joué dans la vie de M. d'Epinay. (V. les Prodigalités d'un fermier général, par E. Campardon.) M. de Salaberry n'en était pas à son début sur le théâtre de ces demoiselles, et Bachaumont le cite, le 6 mai 1763, comme tenant un rôle de valet dans les Surprises de Varmour.

pour la \illo cl la cour ramuscment do loul l'hiver.

Dès que nous fûmes de retour à Cheverny, nous nous distribuâmes les rôles : je fis Michaud; ma femme, sa fille; mailanic de Salaberry, la tante; le président, Henri IV, et M. Delorme, Sully. Je fis préparer les décorations et les habits en conséquence. Tous les environs voulurent partager nos plaisirs; on y mêla des opéras-comiques, et je me souviens qu'à la première représentation nous jouâmes le Déserteur, comme deuxième pièce. Le président fit le déserteur, et moi A'Iontauciel.

i'cWe année, madame Le Gendre vint faire un voyage à Cheverny; elle a\ait fait acheter à sa mère la terre de Betz, dans le Valois, de AL de Lévignen (1), père de Al. de Nantouillet, maître des cérémonies. A'ous revînmes à Paris. Madame Roslin, âgée de plus de quatre-vingt-deux ans, petite vieille toute raccornie, mourut d'un catarrhe. A la suite de cet événement, madame Le Gendre prit dans les partages la terre de Betz et acheta dans la rue de la Afadcleine, de la succession du bailli de Fleury (2), ambassadeur de Malte, l'hôtel où il demeurait.

M. Rousseau s'était lié avec tous mes beaux-frères; il cherchait à s'établir, et vint m'annoncer son mariage avec mademoiselle de Kessel (3), sœur de madame de Saint- Priest (4), dont le mari était maître des requêtes; nous fîmes alors de concert toutes les démarches pour lui procurer la place de receveur de la ville, mais nous échouâmes (5).

(^1) Loui.^-François Lallomanl, comte de Lévignen, maître des requêtes •en 1719, intendant, à Alencon de 1726 à 1700, mort en 1767. Maric- Charles-François-Xavier Lallemant de Nantouillet, seignem' de Marly la \'ille, maître des cérémonies en survivance de M. Desgranges en 1758, était de la même famille, mais il était fils d'Etienne-Charles-Félix, fermier général de Soissons, frère cadet du maître des requêtes.

(2) Pons-François de Rosset de Fleury (1728-1774), frère du duc de Fleury.

(.3) Marie-Anne-Julie de Kessel. Leur fille épousa en 1790 le comte de Casteras de la Rivière.

(4) Elisabeth-Louise-Victoire de Kessel, mariée à Charles Brochet de Saint-Priest (Chastellux). M. de Saint-Priest était maître des r<^quêtes depuis 1762.

(5j II fut nommé plus tard, en 1784. \". chapitre xvii.

M. de Salaberry avait pour parent un M. de Saint- Victour (1), qui avait formé une manufacture de fusils à Tulle. Quelque répugnance que j'eusse à me fourrer dans aucune affaire, mon amitié pour lui m'y fît consentir. M. Rousseau, M. de Salaberry, un M. Gaudissart et moi la prîmes. Mais malgré 600,000 francs de fonds que nous y mîmes, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu'elle nous ruinerait, ne touchant aucun intérêt. Au bout de cinq ans nous fûmes trop heureux que mon ami Sérilly, qui avait les reins autrement forts, voulût bien prendre nos parts. Nous nous en retirâmes, et Rousseau, qui avait dirigé l'affaire, resta notre débiteur à chacun pour une quarantaine de mille francs; Rousseau, qui avait fini par être nommé receveur de la ville, mourut peu de temps après d'une fièvre maligne, laissant du vide dans sa fortune, et je regarde cette somme comme très hasardée.

Cependant M. le duc de Choiseul fut rappelé à Paris, simplement par la mort de Louis XV. Cet événement, qui m'attrista par l'attachement que j'avais eu pour le Roi, fera que je m'y appesantirai quelque peu.

J'étais fort lié avec le prince souverain duc des Deux- Ponts (2), qui logeait dans la rue Neuve-Saint-Augustin. J'étais même sur le point de me rendre à son invitation pour me laisser nommer, comme il le désirait, envoyé aux Deux- Ponts, place qui nous aurait d'autant moins gênés, ma femme et moi, que c'était tous les ans un voyage de trois mois chez le plus charmant prince possible. Lui et la comtesse de Forbach, qu'il avait épousée de la main gauche et dont il avait deux enfants légitimés, auraient fait pour nous la plus aimable des sociétés. J'arrivai donc chez lui à sept

(1) Le sieur Fénis de Saint-Victour, gouverneur de Tulle, avait fondé dans cette ville une manufacture d'armes. Il obtint le 27 décembre 1777 des lettres patentes érigeant cette fabrique en manufacture royale, avec privilège de fournir des armes à feu à la marine et aux colonies. (Gazette de France du 6 mars 1778.)

(2) Chrétien II (1722-1773), souverain des Deux-Ponts depuis 1735. Il avait épousé morganatiquement mademoiselle Gamache, danseuse de 1" Opéra, à laquelle il donna le titre de comtesse de Forbach.

liciires du soir; il n'y axait en visite que le maréchal de Soubise. Un courrier arriva qui jeta le trouble dans le salon, en nous annonçant que le lloi axait la petite vérole.

()uello trisle condilion (ju'un roi mouiaul! J'allai à Versailles le 5 (1); c'était une infection jusque dans l'œil-de-bœuf. Je me contentai de demander La Borde, premier valet de chambre de service, mon ami d'enfance. La petite vérole aUait, disait-on, le mieux du monde. Cependant on avait signifié à madame du Barry de sortir du château. Madame soignait le Roi et s'était emparée de toutes les avenues. Le Roi, livré aux médecins, entre ses quatre rideaux, s'occupait de son mal. Aussi silencieux malade qu'il était causant en santé, il ne parlait que pour demander ce dont il avait besoin. La Borde était le seul à qui il se fiât, à cause de son dévouement à son maître et de l'attachement qu'il portait à madame du Barry.

La Borde me conta qu'il l'avait appelé le matin d'une voix ferme, l'avait fait approcher, avait regardé s'il était seul axec lui, et lui avait dit : « Et madame du Barry, où estce elle? » La Borde lui avait répondu sans hésiter : « Sire, elle (( est partie ce matin. » Qu'alors le Roi avait dit : « Quoif « déjà? » La Borde s'était aperçu qu'il lui sortait deux grosses larmes, et qu'il s'était renfoncé dans son lit, sans \jIus ouvrir la bouche.

On me raconta que cette nuit il était veillé par tout le service; le duc de Liancourt (2) était à la cheminée, et il régnait

(1) Le 5 mai. C'est le 27 avril que le Roi avait été amené de Trianon. On peut consulter, sur les détails du départ de madame du Barry, MM. de Concourt (la du Barry, chap. xi, où il est question de La Borde, qui, paraît-il, aurait fait part à Soulavie de ses souvenirs personnels. Voir aussi Vatel (Histoire de madame du Barry, t. II, p. 326 et suiv.). Besenval parle du rôle que joua La Borde dans celte circonstance. (Mémoires, édition Didot, p. 151.)

(2) François-Alexandre-Frédéric, duc de la Rochefoucauld-Liancourt (1747-1824); c'est le célèbre philanthrope. Il avait eu en 1768 la survivance du duc d'Estissac, son père, comme grand maître de la garderobe. M. P. Cottin vient de publier (Revue rétrospective, t. II) un .Journal inédit de la dernière maladie de Louis XV par le duc d© Liancourt.

un grand silence; on croyait le Roi endormi. Le Roi appelle le duc de Liancourt, et lui dit : « Avez-vous eu cette année « aux fêtes de Noël le moine jouant du violon au milieu de « la rivière?— Oui, Sire », répondit le duc. La conversation en resta là; tout le monde se regardait en se disant des yeux : « Il a le transport », lorsque le duc, prenant la parole, expliqua ce droit de féodalité du duché de Liancourt. Ses auteurs avaient donné de grandes possessions aux moines, sous l'expresse condition que tous les ans, à Noël, un moine se mettrait dans un bateau au milieu de la rivière, et jouerait un air de flûte ou de violon, avec droit au seigneur propriétaire de rentrer dans la donation s'ils y manquaient. Un procès-verbal le constatait tous les ans. Ainsi le Roi, qui n'oubliait rien, n'avait nullement le transport en se rappelant cette anecdote.

Les intrigues allaient leur train, tout le monde se tournait vers le soleil levant. M. Rousseau avait Lorry (1) pour médecin et âmi; comme il avait une grande réputation, il fut un des médecins appelés à j^oste fixe pour soigner le malade. Le lendemain de mon retour de Versailles, il rencontre Rousseau dans la galerie, et voici ce qu'il lui dit : (( Le Roi est mieux; tout le monde chante victoire. Il ira de <( même jusqu'au onze, alors la petite vérole tournera au « plus mal, et le treize il ne sera plus en vie. Rapportez- « vous-en à mon expérience; il a une espèce de petite vérole « dont on ne revient point. Je n'en ai jamais sauvé personne; « mais gardez-moi le secret ici. » Rousseau le lui promit; mais la chose était trop importante pour me la laisser ignorer. Il me savait l'ami de M. de Sartine, et un lieutenant de police devait avoir à faire ses combinaisons. M. Rousseau

(1) Anne-Charles Lorry, docteur régent de la Faculté de médecine, vice-président de la Société royale de médecine, « petit maître, homme d'esprit :., dit Bachaumom (7 mars 1778). Préville l'imitait à s'y méprendre dans le Cercle de Poinsinet. (G. Desnoiresterres, la Comédie satirique au dix-huitième siècle, p. 158.) Il mourut à Bourbonne-les- Bains le 18 juin 1783, âgé de cinquante-sept ans. (Gazette de France du 5 décembre 17i83.j

L'ANCIEN RKfiFME (1764-1787). 403

vint donc chez moi, comme je* rentrais de souper, pour me dire le pronostic. Je pars à l'instant et me rends chez le lieutenant de police; il venait de se coucher. J'étais connu, j'entre chez lui et lui réprte fidèlement le propos. Nous restâmes une heure ensemble à l'aire nos conjectures sur l'cirvenir, et il sut bon gré à mon amitié dé l'avoir prévenu de l'événement.

J'allais tous les jours chez le duc des Deux-Ponts; on y savait des nouvelles, car lorsqu'il n'allait pas à Versailles, il recevait des courriers d'heure en heure. Il arriva le jour de la mort avec la tristesse peinte sur le visage, car il était attaché au Roi. Il nous dit qu'on l'avait mis sur un lit de camp proche la fenêtre, que la petite vérole était rentrée, qu'il n'avait plus figure humaine; que la violence des convulsions le faisait porter son corps, tantôt en travers, tantôt au pied du lit; que l'infection était abominable, et qu'il ne comptait plus le revoir. En effet, toute notre société dînait ce jour-là chez M. de Castera (1), qui était devenu notre intime, et qui demeurait même rue que M. le duc des Deux- Ponts et M. de Sartine. et à trois heures le courrier arriva, portant la nouvelle de la mort (2).

Deux jours après, nous soupâmes chez M. de Sartine. Il avait eu le temps d'être prévenu, et cependant il avait manqué de présence d'esprit. Le nouveau roi était le meilleur de tous les hommes, comme il ne l'a que trop prouvé depuis. Effrayé du poids d'une couronne, il ne savait à qui se fier, n'ayant confiance dans aucun des gens en place qui l'entouraient. La Reine, avec de la noblesse et de la grandeur d'âme, n'avait que les goûts d'une jolie femme; il ne pouvait donc se fier qu'à sa tante, Madame Adélaïde, qui avait de l'âge, de l'expérience, et à laquelle le feu roi avait accordé une certaine confiance, par le respect qu'inspirait sa dévotion; tout le portait donc à avoir recours à elle pour le guider

(i) Jeaii-Baplisle de Casfera. maréchal de camp. Il épousa mademoiselle Jogues de Martainville. veuve du marquis de Cépoy. (2) Louis XV mourut le 10 mai 1774, à trois heures.

dans les premiers pas d'une carrière si épineuse. Son premier soin fut d'envoyer chercher le lieutenant de police, qui fut mandé à Choisy, où le Roi venait d'arriver avec toute la cour.. Il revint souper avec nous chez lui le même jour; il n'y avait que ma femme et moi, M. Lenoir (1), et madame de Cypierre.

Il nous conta que le Roi l'avait fait entrer à l'instant, et l'avait embarrassé en lui avançant un fauteuil et le faisant asseoir; qu'après lui avoir fait plusieurs questions relativement à sa place, il avait débondé son cœur en disant que n'ayant aucune expérience, il voulait qu'il lui enseignât une personne capable de le diriger, et qu'il la prendrait volontiers de sa main.

Si M. de Sartine, au lieu de dire comme il le fît qu'il rendrait réponse le surlendemain, était venu ferré à glace, avec des mémoires tout prêts sur différents objets les plus en souffrance, tels que les parlements, il y a à parier qu'î® rinstant le jeune roi lui aurait donné toute sa confiance, et qu'il serait devenu premier ministre; au lieu que le Roi,, n'ayant aucun point d'appui, ne pouvant s'en donner luimême, alla confier à sa tante sa conversation et ses démarches..

On balança qui l'on prendrait; M. de Machault l'emporta pendant deux heures. Enfin on choisit M. de Maurepas (2)^ homme d'esprit, ministre dès l'enfance, persécuté, jouissant d'une bonne réputation dans sa société intime. Temporiseur^ il ne trouva rien d'impossible; d'une conversation gaie et aimable, il aplanit les difficultés d'un travail fatigant pour un jeune homme, et devint premier ministre pour le malheur de la France; car c'est lui qui par son insouciance prépara sans s'en douter les grands événements qui ont perdu cette auguste monarchie.

(1) Jean-Charles-Pierre Lenoir (1732-1807), conseiller au Châtelet, puis lieutenant criminel. Il devint lieutenant de police en 1776.

(2) Jean-Frédéric Phélipeaux, comte de Maurepas (1701-1781); fils de Pontchartnin, ministre de la marine et de la maison du Roi, il lui avait succédé à quatorze ans. Il resta en place jusqu'en 1749, époque à laquelle il fut exilé à la suite d'une épigramme contre madame de Pompadour. C'est donc après vingt-cinq ans de disgrâce qu'il rentrait aux affaires.

L'ANCIKN HÉGIMI-: (l7(;i-1787). 405

Je no touche à l'histoire^ (jiio sur oc quo j'ai \u ol su, <A je passe à ce qui me concerne.

Madame Le Gendre n'eut pas plus tôt la terre de Belz que sans consulter aucun de ses gendres, elle se détermina à rebâtir le château. Prodigieusement riche et assez économe, >elle ne sentit pas qu'entre les mains d'un architecte elle dépenserait plus qu'elle ne comptait, et ce château, où l'on mit des verres de Bohême jusque dans les offices el cuisines, lui coûta 500,000 livres.

M. de Malesherbes (1) avait remplacé M. le duc de la Vrillière dans le ministère de la maison du Roi. Peu propre à ce travail, il demanda bientôt sa retraite.

M. de Maurepas, quoique ministre, n'avait pas auprès des femmes une brillante réputation : on le savait fort galant, mais il paraissait assez clair qu'il bornait là tous ses empressements.

On contait à ce sujet une histoire fort plaisante. 11 se •croyait amoureux d'une fort jolie femme, et plus il trouvait d'opposition à ce qu'il avait l'air de désirer, plus il pressait la conclusion; au point que la femme, qui ne voulait lui rien accorder, ne trouvait aucun moyen de l'éconduire sans le choquer. Elle prit le parti d'en faire confidence à une jeune femme de ses amies : « Vous voilà bien embarrassée, lui dit « celle-ci : faites comme moi. Il y a deux ans, il m'ennuyait « de ses persécutions. Un jour, impatientée, je pris sur moi; -« je lui dis que je voyais à n'en plus douter que son cœur « était totalement pris, que je lui avouais qu'il m'avait « touchée, que le moment était arrivé, qu'il fallait le saisir « l'un et l'autre, parce que la moindre réflexion pourrait me <( rendre ma raison. A l'instant, mon homme prit sa canne <( et son chapeau, et s'en allant me dit : Ahî madame, c'est <( une plaisanterie, et vous me connaissez parfaitement, je

(1) Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794); c'est le courageux défenseur de Louis XVI. Il avait accepté le po-tc de ministre en 1775, sur les instances du Roi et de Turgot, et s'en démit en 1776, à la retraite de ce dernier.

« veux bien amuser votre esprit et le mien par des galan- « taries, mais non pas en abuser. — Et depuis cette époque, il « ne me traite que comme tout le monde de la société. » La femme, instruite par son amie, joua à peu près le même rôle, et M. de Maurepas en fut quitte pour se retirer de même, en finissant par lui dire : « Je vois bien que madame *** vous a « dit mon secret. »

Il était fort aise, quoique ayant passé la septantaine, qu'on crût qu'il avait été bien avec la marquise d'Amezaga, mère de M. Amelot, mon beau-frère, qui avait toujours vécu dans sa société; en témoignant tout l'intérêt possible au fils, il se donnait pour le public un faux air de paternité. M. Amelot fut donc nommé ministre de la maison du Roi, à la place de M. de Malesherbes. On ne pouvait faire un meilleur choix du côté de la naissance et de l'honnêteté. Fils d'un ministre cordon bleu, il honorait sa place, et comme il obéissait à M. de Maurepas, c'était précisément un premier commis que •celui-ci s'était donné.

M. de Vougny, cousin de M. Amelot, avait épousé mademoiselle de Sy (1), sœur de mère de madame Marchais et de madame de Cramayel, et de La Borde, premier valet de chambre. Gai, aimable, d'une tournure originale, il avait singulièrement plu à M. de Maurepas qui avait un genre d'esprit analogue; disant tout ce qui lui passait par la tête, aimant le plaisir, ne songeant qu'à se divertir, il cherchait au fond, en faisant la cour au premier ministre, à rétablir ses affaires par une place de finances. Il était l'ami de madame de Maurepas et de madame de Flamarens (2), sa nièce, qui faisait les honneurs chez le ministre, et il avait pris chez eux toute la prépondérance que peut avoir un homme sans con-

(1) Il y a certainement une erreur. Celait, comme on l'a vu, madame Frérayn de Sy, née Ferrand, qui était la sœur de ces dames. Ln femme de Jacques-Marie de Vougny s'appelait Adélaïde-Flore-Sophie Frémyn de Sy (Chatellux), et devait être la fdle de la première.

(2) Elisabeth-Olympe-Félicité-Louise-Armande du Vigier, fdlo de M. du Vigier, procureur général au Parlement de Bordeaux et d'une demoiselle Phélipeaux d'Herhault. mariée en 1767 à Agésilas-Joseph de Grossolles, marquis de Flamorens, maréchal de camp.

L'ANCIEN RÉGIMK (I7(ii-I787). 407

sé(ju<'iK'(\ M. Amolot lui laissa le département de l'Opéra sans litre; c'était précisément sôu \rai ballot.

M. cl madame de SalalMMTV. sous prétexte de santé, avaient, couru dit'léreul(\s eaux; ils avaient jjassé un hiver à flemir(îmonl et s'étaient liés avec les Brienne. dont l'un était archevêque de Sens. Ils se décidèrent ;i leur retour ù quitter notre maison, et s'installèrent rue do la \ ille-l'Evêque, fauhourg- Sainl-IIonoré.

Le marquis de Pezay. dès que Louis XVI était monté sur le trône, avait risqué de lui écrire une lettre où il se mettait franchement en avant pour beaucoup de choses; il s'était recommandé de M. de Maurepas dont il était filleul. Le Roi s'était informé au ministre sans lui parler de la lettre, et les témoignages furent en faveur de Pezay. On le représenta connue un jeune homme de beaucoup d'esprit, bien apparenté, puisqu'il était frère de la marquise de Cassini, femme très-connue, ayant voyagé avec fruit, lié avec des philosophes tels que Diderot et d'Alembert, connu de AT. Turgot, contiùleur général. Tout cela détermina le Pioi, qui cherchait tous les moyens de s'instruire, à lui accorder une audience secrète. Il fut content du jeune homme, et de ce moment il s'établit entre le monarque et lui une relation secrète.

Pezay, lié avec tous les économistes et les étrangers, fitconnaissance chez madame Geoffrin de l'évêque de Vilna, Massalski (1); celui-ci, homme décidé et d'une tête bouillante, avait un neveu, le prince Massalski, qui jouissait de six cent mille livres de rente; il voulait lui faiie donner en France une éducation digne de sa naissance et de sa fortune. Pezay lui pioposa d'en charger son oncle, et l'on convint d'une forte somme, tant pour l'inspecteur que pour un gouverneur, un gentilhomme et un laquais. M. Delorme se trouva par ce moyen dans une grande aisance.

(l) Ignace Massalski, évêque de \'ilna de 1762 à 1794. :(Gams, Séries episroporum.) Il était membre libre de l'Académie des belles-lettres depuis 1772. Celait un triste ]>er-onnoge. et en 1794 il fut pendu par le peuple ;< \ ilna, comme traiire vendu à la Russie.

L'enfanl était le plus mal élevé du monde, né avec les inclinations les plus basses, et annonçant les dispositions d'un vaurien; il ne pouvait tomber en de plus pauvres mains. M. Delorme, très-instruit, très-capable de raisonner les principes, n'était nullement fait pour veiller sur une éducation; tout entier à son agriculture, il ne voyait dans cette place que les moyens de faire des prairies artificielles dans les terrains de la Sologne. Enfin, l'éducation se fit vaille que vaille; il parcourut avec son élève la France jusqu'à Bordeaux, et vint à Paris.

Pour Pezay, monté au pinacle sans qu'on s'en doutât, il donnait à Paris des dîners très-agréables où l'on voyait une société choisie : le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Portugal, Sedaine, Diderot, d'Alembert, Dorât. J'y allais assez souvent.

Le Roi le soutenait, le ministre le protégeait hautement; il eut une inspection sur toutes les côtes, et il épousa mademoiselle de Murât, fille peu riche et de qualité (1); à l'étonncment du public, il reconnut avoir reçu cent mille écus, quoique toute sa famille à Blois sût qu'il ne jouissait pas de cinq mille livres de rente. Il espérait, au retour de son voyage d'inspection, être nommé ministre de la marine et écraser deux rivaux, le comte d'Ennery et M. de Sartine. Mais il revint de Rochefort attaqué d'une fièvre maligne.

Nous étions revenus à Cheverny et nous ne tardâmes pas

(1) « Un certain M. de Pezay a épousé depuis peu de jours une très- « belle mademoiselle de Murat, qui n'a pas un sou, presque point de «parents; il a'en est pas amoureux; on ignore quel est son motif. » (Lettre de la marquise du Deffand à H. Walpole, du 18 décenfibre 1776.) Le contrat fut signé le 24 novembre 1776 par le Roi. Le marié est qualifié dans la Gazette de France du 6 décembre marquis de Pezay, mestre de camp de dragons, aide maréchal des logis de l'armée. On peut voir à ce sujet VEspion anglais, t. IV, p 425, et t. IX, p. 305. — Le mariage fut célébré à Saint-Sulpice; l'acte, cité par M. de Chastellux, est curieux. En voici l'extrait : Jacques Masson, fils de Jacques, marquis de Pezay, baron de Frasnay, et de Marie Boisnier, marié le 26 novembre 1776 à Charlotte de Murat, fille de Jean-Baptiste, seigneur de la Plagne, et de Charlotte Locquet. — On voit que Pezay gratifiait libéralement son père du marquisat qu'il s'était attribué de sa propre autorité.

L'ANCIEN RÉGIMK (1764-1787). 401)

à être instruits de cet accident. M. Delonno, mademoiselle Boësnier, mademoiselle Germon se rendirent près de lui dans l'instant et firent venir le médecin du Roi, Duchesnay, (|ui s'était retiré chez nous. Il arrivait deux fois par jour des courriers qui apportaient des lettres particulières, soit du Roi, soit de Maurepas. Madame de Pezay, grande, jeune et très-jolie, idolâtre de son mari, avec une disposition à la dévotion qu'elle a poussée depuis au suprême degré, se résignait et était si absorbée qu'elle était totalement passive. La fièvre maligne allait son train; il perdit connaissance et ne la retrouva qu'un quart d'heure avant de mourir. Madame de Cassini accourut de Paris et arriva comme il fermait les yeux (1).

A l'instant de la mort, mademoiselle Germon s'empare du portefeuille et le remet à son oncle, comme à l'homme le plus sûr. Ils s'enfuient tous de Pezay, c'était un endroit de désolation; en arrivant à Cheverny, nous demandons le dépôt à M. Delorme. Dans la distraction qui lui était ordinaire, c'était la première chose qu'il avait oubliée. On l'envoie chercher à Pezay; il n'y était plus. Madame de Cassini, qui était plus au fait que personne des intrigues de son frère, n'avait pas tellement perdu la tête qu'elle ne s'en fût emparée; elle voulait s'en servir comme d'un moyen de fortune. Mais, par un hasard assez singulier, avant les commencements de sa maladie, Pezay, qui avait jugé mademoiselle Germon comme la seule personne à qui il pût confier son secret, lui avait remis son portefeuille de poche pour ne le lui rendre qu'en mains propres. Il était ouvert, et nous nous assemblâmes pour juger ce qu'il fallait en faire. Nous y trouvâmes .les lettres du Roi, de M. de Maurepas, de M. Necker, toutes /.rès-intéressantes. Pezay était le nœud de l'intrigue; il sacrifiait Necker à M. de Maurepas. Celui-ci le traitait comme son ils, lui anonçait que le Roi ne pouvait se passer de lui, le )lâmait sur quelques propos légers qu'il avait tenus dans son

(1) Ed décembre 1777.

inspection et l'assurait que sa présence ferait taire la médisance. Le Roi le traitait bien et lui montrait une certaine confiance, sans sortir des bornes d'un roi vis-à-vis de son sujet.

Nous sentîmes parfaitement que toutes ces lettres déployaient une intrigue bien filée, que madame de Cassini, qui s'y entendait, ne manquerait pas de livrer les lettres à celui des deux ministres qui la payerait le mieux; car toutes ses démarches tendaient à cet objet. A la cour, à la ville, les uns disaient que Pezay allait être éloigné à jamais; d'autres, qu'il serait ministre. Nous pûmes juger qu'il courait au moins l'une des deux chances. Nous convînmes que nous attendrions notre retour à Paris, que M. Delorme alors irait remettre à chacun les lettres qui lui appartenaient, sans se mêler dans aucune intrigue, ce qu'il fit.

Il revint donc à Paris avec nous et avec son prince, grandi, mais presque à moitié fou. Il fallait le rendre en mains propres a ceux qui le lui avaient confié. Il se décida en conséquence à accompagner le malade jusqu'à Varsovie. Comme gouverneur d'un prince, comme oncle de Pezay qui avait acquis une sorte de réputation, il fut reçu à merveille par le roi de Pologne et fêté par tout le monde; mais le jeune homme n'eut pas plus tôt mis le pied dans son pays, que l'on montra les dents. M. Delorme fut chicané sur tout. L'évêque avait promis soixante mille livres à la fin de l'éducation, c'était écrit. Ne \oulant pas- tenir sa parole, il fit des difficultés, paya l'allée et le retour, mais pour le reste traita 'par des gens à lui qui firent voir toute la mauvaise volonté possible.

Enfin, comme Delorme par lui-même représentait bien, partit raison, était fort instruit et avait la figure du plus honnête homme, ce qu'il était en effet, il intéressa toute la famille des Poniatowski. On lui donna pour récompense une somme de vingt mille livres ,à toucher sur un banquier à Paris; c'était le tiers de ce qu'on lui avait promis, mais il était visible qu'on ne voulait rien lui donner de plus.

L'évêque de Vilna, qui était dans son diocèse, l'invitait à venir le voir, et s'offrait à servir de médiateur avec les tuteurs,

comme si ce n'était pas lui qui eût contracté. Le roi de Pologne, qui connaissait les républicains mieux qu'un autre^ fut le premier à lui conseiller de s'en retourner chez lui; il lui dit qu'une fois entre les mains de ces messieurs, nul ne pouvait savoir le sort qu'on lui ferait. C'était en dire assez; aussi Delorme n'en demanda pas plus et revint à Paris.

M. de Gauvilliers, qui m'était confié, avait avancé en grade, et par les soins de son cousin, M. de Cypierre, de vérificateur était devenu contrôleur ambulant des domaines. Je le menais partout avec moi, et, voyant mademoiselle Germon toute la journée, il ne tarda pas à me confier qu'il en était amoureux fou. Du côté de l'esprit, de la figure, de la gentillesse et de l'amabilité, il ne pouvait faire un meilleur choix, mais c'étaient deux enfants dont la fortune n'était pas faite, et j'avais mis en garde M. Gauvilliers contre le commencement d'une passion qui sûrement n'aurait été approuvée de personne. J'avais été satisfait de sa docilité, mais sa façon de penser n'a^ait pas changé, et je finis par en parler à M. de Cypierre, à mademoiselle Boësnier qui me donna son consentement et à M. Delorme que j'eus plus de peine à convaincre. Le mariage fut décidé, et il se fit à Cheverny.

Ma fille grandissait; petite, mais d'une physionomie intéressante, bonne par excellence, l'esprit juste, elle promettait de faire une femme précieuse.

Le comte de Toulongeon (1), d'une race illustre descendant d'un des otages du pont de Montereau (2), grand seigneur en Franche-Comté, appartenant à tout ce qu'il y a de plus grand à la cour, vivait magnifiquement dans sa terre de Champlitte; il avait trois garçons de mademoiselle de Launay sa femme. L'aîné (3), colonel du régiment Dauphin-cavalerie,

(1) Jean-François-Joseph de Toulongeon, né en 1702, comte de Champlitte, seigneur de Renaucourt. Antorpe. etc., page de la petite écurie en 1717. maréchal de camp de cavalerie et cornelte des gendarmes de la garde, marie en 173G à Anne-Prosper Cordier de Launay.

(2) Jean III de Toulongeon avait été en 1417 témoin et garant du traité de Melun.

(3) Hippolyle-Jean-René. manjui?; de Toulongeon, né en 1739, maréchal de camp en 1781, député aux Etats généraux; il émigra et devint

.avait épousé mademoiselle d'Aubigné (la seule descendante de la famille de madame de Maintenon), dont il n'avait pas d'rufants; le second (1), capitaine de dragons dans le régiment de Liancourt, connaissait mon fils; le troisième (2), destiné à être évêque, avait quitté l'état ecclésiastique et était, ainsi que sou frère, sur les rangs pour avoir un régiment. Le chevali(U^ Pinon, notre parent, lieutenant-colonel du régiment de Liancourt, imagina de faire épouser ma fille au second. Los premières propositions furent faites, et nous fûmes bienlùt d'accord.

Ce mariage se fit à Paris avec toute la solennité possible dans la chapelle des menus (3). Ma belle-mère donna le repas de noce. Tous les ministres y étaient, ainsi que les Clermont (4), et tout ce que la ville et la cour contiennent de plus illustre.

Un article avait retardé de quelques jours la conclusion. M. le comte de Toulongeon, du fond de sa terre, exigeait que comme parent de M. Amelot et ami des ministres, j'obtinsse pour mon gendre un régiment : je fis les démarches en conséquence. M. le prince de Montbarey (5), mon ancien ami de collège, qui était alors ministre de la guerre, me parla vrai : il me fit voir qu'il inscrivait mon gendre sur la véritable liste de travail, mais il m'ajouta que le Roi seul l'apostillait, qu'il fallait avoir l'aveu de la Reine et l'ap-

lieutenant général au service d'Autriche. Il avait épousé en 1765 Maric- Marguerite-Joséphine d'Aubigné, qui subit pendant la Terreur une longue détention et mourut en 1805 à Fontainebleau.

(1) Anne-Edme-Alexandre, comte de Toulone-eon (1741-1823), d'abord chevalier de Malte de minorité et surnuméraire aux chevau-légers de la garde du Roi, maréchal de camp en 1792. Il épousa en 1778 Edme- Antoinette-Marie de Dufort, fille de l'auteur.

(2) François-Emmanuel, vicomte de Toulongeon (1748-1812), était d'abord entré à Saint-Sulpice, mais il préféra l'état militaire, et il était, au moment de la Révolution, colonel du régiment de chasseurs des Cévennes. Il devint député aux Etats généraux, à l'Assemblée constituante, puis, en 1802 et 1809, au Corps législatif. Il fut nommé en 1797 membre de l'Institut (Sciences morales).

(3) Le 24 février 1778.

(4) L'aïeul du marié, Jean-Baptiste, comte de Toulongeon, avait épousé en 1700 Marie-Françoise-Justine de Clermont d'Amboise, comtesse de Renel et de Champlilte.

(5) Alexandre-Marie-Léonor de Saint-Mauris, comte, puis prince de Montbarey (17324796), ministre de la guerre depuis septembre 1777.

L'ANC IKN RKGIMK (1764-1787). 41 a

probation de M. tie Maurcpas. J'allai trouver M. de Mauropas, qui me promit, mais me dit ne pouvoir rien si la Heine ne décidait pas. Je me trouvais dans l'embarras de n'avoir que des promesses vagues.

Dans celle incertitude, j'eus recours au duc de Choiseul (|iii était alors à Paris; il me traitait avec une si grande bien- \(Mllance que je me fis un devoir de le consulter. Au premier mol, il me dit qu'il regrettait beaucoup pour moi de n'a\ioir mil crédit; que s'il faisait la moindre démarche pour lui ou les siens, c'était pour le Roi un motif d'exclusion; que la lîeine, il est vrai, le traitait autrement, mais que je l'approu- M'rais de ce qu'il ne s'employât jamais ni pour les siens ni pour ses amis. Après avoir rêvé : « Mais, me dit-il, vous « voilà bien embarrassé! écrivez une lettre à M. de Mau- « repas, dans laquelle vous relaterez ce qu'il vous a promis; « faites-en autant pour M. de Montbarey. Leur réponse (( sera un engagement pris; il faudra bien qu'ils le tiennent. (( D'ailleurs, M. de Toulongeon le père sera obligé de s'en « contenter; les mariages se font par ces approximations. » Je le quittai, fis mes lettres, eus mes réponses, et le mariage fut conclu. Je ne pus obtenir le régiment que deux ans après, mais je remplis mes engagements, et j'eus le bonheur (Funir ma fille au plus excellent et au plus respectable deshommes.

Le duc de Liancourt ne tenant point la parole qu'il m'avait donnée de faire mon fils capitaine dans son régiment, je me décidai dans l'hiver à lui acheter une compagnie de réforme dans le régiment de Bourbon-dragons, dont M. le marquis (le la Guiche était colonel (1).

Ainsi deux de mes enfants étaient placés, et je n'avais plus à m'occuper que des études de mon second fils, que je destinais à fétat ecclésiastique. Je n'entrevoyais pour lui que le prieuré de Villeberfol (?), valant huit mille livres de rente, et

(1) Amable-Charles, comte de la Guiche, né en 1747.

(2) Saint-Nicolas de Villeberfol (commune de Conan, Loir-et-Cher) Hait un prieuré de l'Ordre de Sainl-Benoît à la nomination du Roi.

dont l'abbé Dauphin, titulaire, voulait bien lui faire la cession. Il fallait, pour assurer le bénéfice, le passer à un homme dans les ordres. Je choisis l'abbé de Malartic (1), qui, comme je l'ai dit plus haut, avait été élevé par ma belle-mère. La maudite Révolution s'est emparée du prieuré, en me laissant la charge de payer une pension viagère de mille écus à l'abbé Dauphin, qui, âgé de quatre-vingt-sept ans au moment où /écris ces Mémoires, se porte à merveille, et à qui Dieu prête vie longtemps.

Cependant la santé de ma belle-mère était devenue trèsmauvaise; se plaignant lorsqu'elle souffrait, mais négligeant les remèdes dès qu'il y avait un peu de relâche, elle prenait ses médecins par caprice, et ne faisait pas un mot de ce qu'on lui prescrivait.

Elle se mit entre les mains de Leroy (2), médecin de Montpellier, nouvel arrivé qui ne connaissait pas le climat de Paris où l'opium est un poison, tandis qu'il est un soulagement dans son pays. Il lui en fit prendre pour calmer ses douleurs, et il rendit son mal incurable. On l'envoya aux eaux de Bourbonne; son gendre et sa fîUe l'accompagnaient. Elle en revint plus mal qu'auparavant, et n'en rapporta d'autre soulagement qu'un appétit dévorant, et un M. Roslin de Lesmont qui se trouva de la famille de son père, et auquel elle fut aussi utile qu'il avait pu l'être pour elle; car elle lui procura, par l'influence de son frère M. Roslin et celle de mon ami M. Sanlot de Bospin, la direction des domaines à Besançon, valant trente mille livres de rente.

L'abbé Dauphin était un ancien chanoine de Saint-Martin de Tours. (La France ecclésiastique, 1782.)

(1) C'est, je pense, Jean-Charles de Maures de Malartic, né en 1731, troisième fils de Pierre-Hippolyle-Joseph et d'Anloinette-Charlotte de Savignac. La mère de celte dernière avait, comme on l'a vu, épousé en secondes noces Gaspard-François Le Gendre. L'abbé de Malartic fut nommé abbé de la Garde-Dieu en 1770. Il fut aussi vicaire général à Montauban.

(2) Charles Leroy (1726-1779), fils du célèbre horloger Julien Leroy. Il avait été professeur à la Faculté de Montpellier, et ne vint exercer à Paris qu'en 1777. Il s'est fait surtout connaître comme physicien et chimiste.

Ennuyée de son élat, elle eut recours à Tronchin. Dès i]u'il la vit, il jugea sa fin prochaine et ne put lui donner que dos palliatifs. L'opium, comme il l'observa, l'avait rendue inguérissable. Enfin, allant de pis en pis, elle finit ses jours i4près une maladie de langueur.

Tous les héritiers axaient si bien vécu ensemble qu'ils décidèrent qu'on ne mettrait pas les scellés. Nous ouvrîmes à l'instant le testament. Il fixait la part de mademoiselle Le Gendre, et nous laissait le bien à partager entre nous trois. La terre de Betz ne convenait à aucun de nous, et il nous restait à payer cent mille écus sur la bâtisse du château. Ces préliminaires finis, on s'occupa de l'enterrement. La position de M. Amelot, ministre de Paris, nous obligeait à un convoi magnifique; le guet et ses ofiîciers devaient s'y trouver, ainsi que les magistrats, à commencer par le lieutenant de police M. Lenoir, et les parents de toute la famille qui s'étendait dans beaucoup de ramifications. Les tentures et la représentation furent donc très-fortes. Je menais le deuil avec mes deux beaux-frères. Nous n'avions pas loin à aller, puisque l'ancienne église de la Madeleine était au bout de la rue.

Cette église était éblouissante dans le chœur, le reste était dans l'obscurité. M. de Vougny, arrivant de Versailles au moment où le corps était posé sur l'estrade, saute à bas de sa voiture, traverse précipitamment le bas côté à gauche, ne s'aperçoit pas que le caveau est ouvert pour mettre le corps, et tombe de quinze pieds de haut dans le caveau où le fossoyeur était occupé à ranger des bières. Il ne peut se relever, il avait la jambe brisée en éclats au-dessus de la cheville. L'église était si remplie qu'on ne s'aperçoit pas de cet accident; le fossoyeur s'écrie : « Ah! grand Dieu! j'aime- « rais mieux que cet accident me fût arrivé! » Vougny, sans s'émouvoir, lui répond : « Hé! mon ami, j'ai plus le moyen « de me faire guérir que vous; le principal est de me tirer « d'ici sans bruit. » Le fossoyeur le charge sur ses épaules, monte l'échelle et le remet à ses gens. Tout cet événement se

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passa sans que personne s'en doutât; nous n'en fûmes instruits qu'en montant en voiture.

Je cours le premier chez lui, il était dans son fauteuil avec deux chirurgiens près de lui; j'étais fort affligé, lui seul parlait d'un grand sang-froid. Comme il jouait un rôle, que M. de Maurepas et toute sa famille lui témoignaient le plus grand intérêt, que cet accident avait intéressé tout le monde, il eut une cour brillante. Il montra une douceur, une humeur égale, de la gaieté, enfin des qualités dont on ne se doutait pas. Nous le quittâmes peu. Le malheureux major qui fut tué à la prise de la Bastille (1) avec Launay le gouverneur, aidait sa femme à faire les honneurs de sa maison; officier retiré, c'était un homme vertueux, sage, raisonnable, humain, et qui méritait un autre sort.

Enfin nos partages furent faits; comme ayant épousé l'aînée des filles, je pris la vaisselle d'argent; M. Amelot prit la dot en argent; M. de Salaberry, la maison de la défunte, et je revins avec ma famille à Cheverny.

(1) De Losme-Salbray.

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